‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 81 sur 138 · I. Le 6 décembre i · texte numérisé non relu

I. Le 6 décembre i

4o8 HISTOIRE DE ERANCE.

frais et les chevaux des Turcs étaient déjà fatigués : d'où j'ai oui rapporter que nui n'y avait échappé, mais que tous y périrent et que plusieurs d'entre eux étaient entrés dans le fleuve et furent noyés.

II nous faut premièrement parler du fleuve, qui vient par l'Egypte et du Paradis terrestre, et je vous raconte cela pour vous faire comprendre certaines choses qui touchent à ma matière. Ce fleuve est différent de toutes les autres rivières, car plus les autres rivières viennent en aval, plus il y tombe de petites rivières et de petits ruisseaux, et en ce fleuve il n'en tombe aucune; au contraire il advient ainsi qu'il vient par un seul canal jusqu'en Egypte et alors il fait sortir de lui sept branches, qui se répandent parmi l'Egypte. Quand a passé la Saint- Rémi, les sept rivières se répandent par le pays et couvrent les plaines; et quand elles se retirent, les laboureurs vont chacun labourer dans sa terre avec une charrue sans roues, avec quoi ils retournent dans la terre les froments, les orges, les cumins, le riz, et tout cela vient si bien, que nul ne saurait quoi y amender. Et l'on ne sait pas d'où cette crue vient, sinon de la volonté de Dieu, et, si elle ne se faisait, aucun bien ne \iendrait dans le pays, à cause de la grande chaleur du soleil, qui brûlerait tout, parce qu'il ne pleut jamais dans le pays. Le fleuve est toujours trouble; aussi ceux du pays qui en veulent boire prennent de l'eau vers le soir et écrasent quatre amandes ou quatre fèves, et le lendemain elle est si bonne à boire que

rien n'y manque. Avant que le fleuve entre en Egypte, les gens qui sont accoutumés à le faire jettent leurs filets déployés dans le fleuve au soir, et, quand on vient au matin, ils trouvent dans leurs filets les denrées, qu'ils vendent au poids, que l'on apporte en ce pays, c'est à savoir le gingembre, la rhubarbe, le bois d'aloès et la cannelle. Et l'on dit que ces choses viennent du Paradis terrestre, que le vent abat des arbres qui sont en Paradis, ainsi que le vent abat dans les forets de ce pays le bois sec, et ce qui tombe de bois sec dans le fleuve, les marchands nous le vendent en ce pays. L'eau du fleuve est de telle nature, que, quand nous la suspendions aux cordes de nos pavillons dans des pots de terre blancs, que l'on fait au pays, elle devenait à la chaleur du jour aussi froide qu'eau de fontaine. Ils disaient au pays que le Soudan de Babylone

SAINT ET ROI. 40c,

avait maintes fois essayé de savoir d'où le fleuve venait et qu'il y envoyait des gens, qui emportaient une espèce de pain que l'on appelle biscuits, parce qu'ils sont cuits par deux fois, et ils vivaient de ce pain jusqu'à ce qu'ils revinssent près du Soudan. Et ils rappoHaient qu'ils avaient remonté le fleuve et qu'ils étaient venus à un grand tertre de roches à pic, là où nul ne pouvait monter. De ce tertre tombait le fleuve, et il leur semblait qu'il y avait une grande foison d'arbres sur la montagne en haut, et ils disaient qu'ils avaient trouvé des merveilles de diverses bêtes sauvages et de diverses façons, lions, serpents, éléphants, qui les venaient regarder de dessus la rive du fleuve, pendant qu'ils allaient en amont

Le roi de France et son armée étant venus devant la branche du fleuve qui va à Rexi, nous campâmes là, tandis que toutes les forces du soudan campèrent sur le fleuve de Rexi, étant juste en face de nous pour nous défendre le passage, laquelle chose leur était facile, car nul ne pouvait passer l'eau pour aller devant eux, sinon en la passant à la nage.

Le roi prit le parti de faire faire une chaussée parmi la rivière pour aller vers les Sarrasins et, pour protéger ceux qui travaillaient à la chaussée, le roi fit faire deux beffrois, qu'on appelle chatschâteaux, c^ï il y avait deux châteaux devant les chats (ou galeries couvertes) pour garantir ceux qui feraient le guet contre les coups des Sarrasins, qui avaient là seize engins tous armés.

Un soir où nous faisions le guet de nuit près des chats-châteaux, il advint que les Sarrasins nous amenèrent un engin, qu'on appelle pierrière\ ce qu'ils n'avaient pas encore fait, et qu'ils mirent le feu grégeois dans la fronde de l'engin. Quand monseigneur Gautier du Cureil le bon chevalier, qui était avec moi, vit cela, il nous dit ainsi : « Seigneurs, nous sommes dans le plus grand péril où nous ayons jamais été, car, s'ils brûlent nos châteaux et que nous demeurions, nous sommes perdus et brûlés, et, si nous laissons nos postes qu'on nous a baillés à garder, nous sommes honnis : c'est pourquoi nul ne nous peut défendre de ce péril, excepté Dieu. Je suis donc d'avis et vous conseille que toutesTes

I. Cet engin, comme son nom l'indique, servait ordinairement à lancer des pierres; mais les Sarrasins l'employèrent alors à lancer le feu grégeois.

HIST. DE FRANCE PAR LES CHRONIQl'EURS. — II. 52

fois qu'ils nous lanceront le feu, nous nous mettions sur nos coudes et sur nos genoux et priions Notre-Seigncur qu'il nous garde de ce péril. » Sitôt qu'ils lancèrent le premier coup, nous nous mîmes sur nos coudes et sur nos genoux, ainsi qu'il nous l'avait enseigné. Le premier coup qu'ils lancèrent vint entre nos deux chcjtschâteaux et tomba devant nous sur la place que l'armée avait faite pour boucher le tleuve. Nos hommes chargés d'éteindre furent préparés pour éteindre le feu et, parce que les Sarrasins ne pouvaient tirer sur eux à cause des deux ailes des pavillons que le roi y avait fait faire, ils tiraient tout droit vers les nues, en sorte que les traits leur tombaient tout droit vers eux. La nature du feu grégeois était telle, qu'il venait bien par devant aussi gros qu'un tonneau de verjus, et la queue du feu qui en sortait était bien aussi grande qu'une grande lance. Il faisait un tel bruit en venant, qu'il semblait que ce fût la foudre du ciel; il semblait un dragon qui volât dans les airs. Il jetait une si grande clarté, que l'on voyait parmi le camp comme s'il eût été jour, pour la grande foison du feu qui jetait une si grande clarté. Trois fois ils nous jetèrent le feu grégeois ce soir-là, et ils nous le lancèrent quatre fois avec l'arbalète à tour. Toutes les fois que notre saint roi entendait qu'ils nous jetaient le feu grégeois, il se relevait sur son lit et tendait ses mains vers Notre-Seigneur et disait en pleurant : « Beau sire Dieu, gardez-moi mes gens ! >/ Et je crois vraiment que ses prières nous rendirent bien service dans le besoin. Le soir, toutes les fois que le feu était tombé, il nous envoyait un de ses chambellans pour savoir en quel état nous étions et si le feu nous avait fait quelque dommage. L'une des fois qu'ils nous le jetèrent, il tomba près le chat-château que lesgensde monseigneur de Courtenay gardaient, et frappa sur la rive du fleuve. Alors voilà un chevalier, qui avait nom l'Aubigoiz : '< Sire, me dit-il, si vous ne nous aidez, nous sommes tous brûlés, car les Sarrasins ont tant lancé de leurs traits, qu'il y en a comme une grande haie qui vient brûlant vers notre château. » Nous nous élançâmes et allâmes là, et trouvâmes qu'il disait vrai. Nous éteignîmes le feu. et, avant que nous l'eussions éteint, les Sarrasins nous chargèrent tous de traits, qu'ils lançaient au travers du fleuve.

Quand le roi vit cela, il manda tous ses barons pour tenir

conseil. Or ils tombèrent d'accord entre eux qu ils ne pouvaient faire de chaussée par où ils pussent passer du côté des Sarrasins, parce que nos gens ne savaient autant boucher d'une part que les Sarrasins en débouchaient de l'autre. Alors le connétable, monseigneur Imbert de Beaujeu, dit au roi qu'un Bédouin était venu, qui lui avait dit qu'il enseignerait un bon gué, pourvu que l'on lui donnât cinq cents besants. Le roi dit qu'il consentait qu'on les lui donnât, pourvu qu'il tînt en vérité ce qu'il promettait. Le connétable en parla au Bédouin et il dit qu'il n'enseignerait pas le gué, si l'on ne lui donnait les deniers d'avance. Il fut convenu que l'on les lui baillerait et ils lui furent donnés.

Le roi décida que le duc de Bourgogne et les riches hommes d'outre-mer qui étaient dans le camp garderaient le camp, pour que l'on n'y fît pas de dommage, et que le roi et ses trois frères passeraient au gué à l'endroit que le Bédouin devait enseigner. Cette entreprise fut préparée pour se faire le jour du mardi gras', à

laquelle journée nous vînmes au gué du Bédouin. Comme l'aube du jour paraissait, nous nous préparâmes de tous points, et, quand nous fûmes préparés, nous allâmes au fleuve et nos chevaux furent à la nage. Quand nous fûmes allés jusques au milieu du fleuve, alors nous trouvâmes le fond, où nos chevaux prirent pied, et sur la rive du fleuve nous trouvâmes bien trois cents Sarrasins, tous montés sur leurs chevaux. Alors je dis à mes gens : « Seigneurs, ne regardez qu'à main gauche, pour que chacun tire par là; les rives sont mouillées et les chevaux tombent sur le corps des gens et les noient. >/ Et il était bien vrai qu'il y en eut plusieurs de noyés au passage, et entre autres fut noyé monseigneur Jean d'Orléans,

Sceau d'Iiiibert de Beaujeu.

(Archives nationales, n" 194. )

Page 1