I. Le 8 février
qui portait une bannière ouvrée. Nous nous arrangeâmes de telle manière, Dieu merci, que nul de nous n'y tomba, et, dès que nous fûmes passés, les Turcs s'enfuirent.
L'on avait ordonné que le Temple serait l'avant-garde et que le comte d'Artois aurait le second corps de bataille après le Temple. Or il advint ainsi que, sitôt que le comte d'Artois eut passé le lleuve. lui et tous ses gens se lancèrent sur les Turcs, qui s'enfuyaient devant eux. Les Templiers lui mandèrent qu'il leur faisait grand affrt)nt, quand, devant aller après eux, il allait devant,
et ils le priaient qu'il les laissât aller devant, ainsi qu'il avait été réglé par le roi. Or il advint que le comte d'Artois ne leur osa répondre, à cause de monseigneur Foucaud du Merle, qui lui tenait le frein de son cheval, et ce Foucaud du Merle, qui était très bon chevalier, n'entendait rien de ce que les Templiers disaient au comte, parce qu'il était sourd, et il s'écriait :
'< Or à eux ! or à eux ! » Quand les Templiers \ irent cela, ils pensèrent qu'ils seraient honnis s'ils laissaient le comte d'Artois aller devant eux; ils piquèrent donc des éperons qui plus plus et qui mieux mieux, et poursuivirent les Turcs, qui s'enfuyaient devant eux, tout à travers la ville de Mansourah jusques aux champs du coté de Babylone.
Moi et mes chevaliers nous décidâmes que nous irions courir sus à plusieurs Turcs, qui chargeaient leurs bagages à main gauche dans leur camp, et nous leur courûmes sus. Pendant que nous les poursuivions parmi le camp, j'aperçus un Sarrasin qui montait sur son cheval ; un sien chevalier lui tenait le frein. Au moment où il tenait ses deux mains à la selle pour monter, je lui donnai de ma lance par-dessous les aisselles et le renversai mort ; et, quand son chevalier vit cela, il laissa son seigneur et son chexal et me frappa.
Sceau ihi C( iiitc d'.Xrtois.
( Archives nationales, n° 3^^. /
COMME l'aube du jour PARAISSAIT, NOUS ALLAMES AU F L E U V E
Composition d'É. Zier.
à son passage, de sa lance entre les deux épaules, et me coucha sur le cou de mon cheval, et me tint si pressé, que je ne pouvais tirer mon épée que j'avais à ma ceinture; il me fallut donc tirer l'épée qui était après mon cheval et, quand il vit que j'eus mon épée tirée, alors il ramena sa lance à lui et me laissa.
Quand moi et mes chevaliers vînmes hors du camp des Sarrasins, nous trouvâmes bien six mille Turcs par évaluation qui avaient laissé leurs tentes et s'étaient retirés par les champs. Quand ils nous virent, ils nous coururent sus et occirent monseigneur Hugues de Tréchatil, seigneur de Conflans, qui était avec moi, portant bannière. Moi et mes chevaliers piquâmes des éperons et allâmes délivrer monseigneur Raoul de Wanon, qui était avec moi et qu'ils avaient jeté à terre. Pendant que j'en revenais, les Turcs me frappèrent de leurs lances ; mon cheval s'agenouilla sous le faix qu'il sentit et je m'en allai en avant par-dessus ses oreilles. Je me redressai bien aux coups et l'épée à la main, et monseigneur Érard de Siverey (que Dieu absolve !), qui était près de moi, vint à moi et nous dit de nous retirer près d'une maison ruinée et que là nous attendrions le roi, qui venait. Ainsi fîmes, mais les Turcs nous assaillaient de toutes parts; un certain nombre entra dans la maison ruinée, qui nous piquèrent de leurs lances par-dessus. Là furent blessés monseigneur Hugues d'Escot de trois coups de lance au visage et monseigneur Frudin de Laupuy d'un coup de lance entre les épaules, et la plaie fut si large, que le sang lui venait du corps ainsi que par la bonde d'un tonneau; monseigneur Erard de Siverey fut frappé d'un coup d'épée au visage, tellement que le nez lui tombait sur la lèvre. Et alors il me souvint de monseigneur saint Jacques que j'invoquai : « Beau sire saint Jacques, aidez-moi et secourez-moi dans ce besoin. » Aussitôt que fut faite ma prière, monseigneur Érard de Siverey me dit : « Sire, si vous croyiez que ni moi ni mes héritiers n'en eussions de reproche, je vous irais quérir du secours du comte d'Anjou, que je vois là au milieu des champs. » Et je lui dis : « Messire Érard, il me semble que vous nous feriez grand honneur si vous alliez quérir de l'aide pour sauver nos vies, car la vôtre est bien en aventure. » Et je disais bien vrai, car il mourut de cette blessure. Il demanda conseil à tous nos chevaliers qui étaient là et tous approuvèrent l'avis que je lui avais donné, et,
4i6 HISTOIRE DE FRANCE.
quand il eut ouï cela, il me pria de lui laisser aller son cheval, que je tenais par le frein avec les autres, et ainsi fis-je. 11 vint au comte d*Anjou et le pria qu'il me vînt secourir, moi et mes chevaliers. Un riche homme, qui était avec lui, le déconseilla, mais le comte d'Anjou dit qu'il ferait ce que mon chevalier requérait; ainsi tourna-t-il son frein pour nous venir aider, et plusieurs de ses sergents piquèrent des éperons. Quand les Sarrasins les virent venir, ils nous laissèrent.
Comme j'étais à pied avec mes chevaliers, tout blessé et meurtri, vint le roi avec tout son corps de bataille à grands cris et à grand bruit de trompettes et de timbales, et il s'arrêta sur le chemin en bataille. Jamais je ne vis si beau chevalier, car il paraissait audessus de tous ses gens, les dépassant à portée des épaules, un heaume doré sur la tète, une épée d'Allemagne à la main. Qiiand il fut arrêté là, les bons chevaliers qui étaient dans son corps de bataille se lancèrent au milieu des Turcs et c'était un combat à la masse et à l'épée entre ces gens et les Turcs, car ils étaient tous mêlés. Ce même écuyer qui s'était enfui avec nos bannières et qui était revenu à moi, me bailla un mien roussin, sur lequel je montai et je m'en allai avec le roi côte à côte.
Pendant ce temps était entré dans Mansourah monseigneur le comte d'Artois, lequel s'était pris de querelle avec le grand maître du Temple. « Si vous avez peur, dit le comte Robert à messire Guillaume de Sonnac,qui était pour lors le grand maître des Templiers, il vous est aisé de demeurer. » — « Ni moi ni mes frères n'avons peur, repartit monseigneur Guillaume, et nous ne demeurerons point, car là où vous irez nous irons, mais sachez que nous doutons que vous ou nous en revenions. » Le chef des croisés anglais, le comte de Salisbuiy, qu'on appelait Guillaume Longue Épée, disait comme le grand maître, mais le comte Robert s'emportait dans son dire : « Comte Robert, s'écria Guillaume, j'irai sans crainte à des dangers de mort, et sache que nous serons tout à l'heure en un point où tu n'oseras pas approcher de la queue de mon cheval. » Le roi avait envoyé à son frère des messagers pour lui dire de l'attendre, mais il n'en tint compte et entra dans la ville avec tous ceux qui le suivaient, dont petit nombre devait en revenir.
Tandis qu'on disputait autour du roi s'il fallait entrer comme lui en la ville, le connétable, monseigneur Imbert de Beaujeu, vint à lui, qui lui dit que le comte d'Artois son frère se défendait dans une maison à Mansourah et qu'il l'allât secourir. Le roi lui dit : « Connétable, allez devant et je vous suivrai. » Je dis au connétable que je serais son chevalier et il m'en remercia beaucoup. Nous nous mîmes donc en chemin pour aller à Mansourah, mais les Turcs se jetaient entre nous et le corps du roi, qui était venu près du lleuve, battant et repoussant avec lui tous les autres corps. Les chevaux étaient lassés, car le jour était devenu très chaud, en sorte que nous voyions, pendant que nous nOu'S jetions en aval, que le fleuve était couvert de lances et d'écus, et 'de chevaux et de gens qui se noyaient et périssaient. Nous vînmes à un ponceau, qui était sur un ruisseau coulant près du fleuve, et je dis au connétable que nous demeurassions pour garder ce ponceau : « Car, si nous le laissions, ils s'élanceraient sur le roi par deçà, et, si nos gens sont assaillis des' deux côtés, ils pourront bien succomber. » Et nous fîmes ainsi. Et l'on dit que nous étions tous perdus dès cette journée, n'eût été le roi, qui paya de sa personne, car le sire de Courtenay et monseigneur Jean de Saillenay me contèrent que six Turcs étaient venus saisir le cheval du roi par le frein et qu'ils l'emmenèrent prisonnier et que lui seul s'en délivra à grands coups d'épée qu'il leur donna. Et quand nos gens virent la défense que faisait le roi, ils prirent courage et plusieurs d'entre eux laissèrent le passage du fleuve et se portèrent vers le roi pour l'aider.
Tout droit à nous, qui gardions le ponceau, vint le comte Pierre de Bretagne, qui arrivait tout droit de Mansourah et était blessé d'un coup d'épée au visage, en sorte que le sang lui tombait dans la bouche. Il était sur un cheval bai, bien membre; il avait jeté ses rênes sur l'arçon de sa selle et le tenait à deux mains, de peur que ses gens, qui étaient derrière, qui le pressaient fort, ne le jetassent hors du passage du ponceau. Il semblait bien qu'il prisât peu les Turcs, car, quand il crachait le sang de sa bouche, il disait : « Hé bien! par le Chef-Dieu! avez-vous vu de ces goujats? » A la fin de son corps de bataille venaient le comte.de Soissons et monseigneur Pierre de Neuville, que l'on appelait Caier. qui avait essuyé assez
4i8 HISTOIRE DE FRANCE.
de coups cette journée. Quand ils furent passés et que les Turcs virent que nous gardions le pont, ils les laissèrent, parce qu'ils virent que nous avions le visage tourné vers eux. Je vins au comte de Soissons, dont j'avais épousé la cousine germaine, et lui dis : « Sire, je crois que vous feriez bien si vous demeuriez à garder ce ponceau, car, si nous laissons le ponceau, ces Turcs que vous voyez ici devant vous se lanceront par là, et ainsi le roi sera assailli par derrière et par devant. » Il me demanda si, en cas qu'il demeurât, je demeurerais aussi, et je lui répondis : « Oui, bien volontiers. » Quand le connétable ouït cela, il me dit que je ne partisse pas de là jusques à tant qu'il revînt, et qu'il nous irait quérir du secours.
Là où je demeurai ainsi sur mon roussin demeurèrent avec moi le comte de Soissons à droite et monseigneur Pierre de Neuville à gauche. Alors voilà un Turc qui vint des environs du corps de bataille du roi, qui était derrière nous, et frappa par derrière monseigneur Pierre de Neuville d'une masse, et le coucha sur le cou de son cheval du coup qu'il lui donna, et puis se précipita outre le pont et s'élança parmi les siens. Quand les Turcs virent que nous ne laisserions pas le ponceau, ils passèrent le ruisseau et se mirent entre le ruisseau et le fleuve, comme nous avions fait pour venir en aval, et nous nous portâmes vers eux, de telle manière que nous étions tout prêts à leur courir sus, soit qu'ils voulussent passer vers le roi, ou qu'ils voulussent passer le ponceau.
Devant nous il y avait deux sergents du roi, dont l'un avait nom Guillaume de Boon, et l'autre Jean de Gamaches, contre lesquels les Turcs, qui s'étaient mis entre le fleuve et le ruisseau, amenèrent tout plein de vilains à pied, qui leur lançaient des mottes de terre; jamais ils ne purent les jeter sur nous. En dernier lieu ils amenèrent un vilain à pied, qui leur lança trois fois le feu grégeois; une fois Guillaume de Boon reçut le pot de feu grégeois avec sa rondelle, car, si le feu eût pris à rien sur lui, il eût été brûlé. Nous étions tout couverts de traits, qui n'atteignaient pas les sergents. Or il advint que je trouvai une veste rembourrée d'étoupes à un Sarrasin; je tournai le côté fendu vers moi et je fis un écu de la veste, qui me rendit grand service, car je ne fus blessé de leurs traits qu'en cinq endroits et mon roussin en quinze endroits. Or il advint aussi qu'un mien bourgeois de Joinville m'apporta une bannière
avec un fer de lance, et, toutes les fois que nous voyions qu'ils pressaient les sergents, nous courions sus et ils s'enfuyaient. Le bon comte de Soissons, au point où nous en étions, plaisantait avec moi et me disait : « Sénéchal, laissons huer cette canaille, car, par la Coiffe-Dieu (c'était son juron), nous parlerons encore de cette journée dans les chambres des dames, w
Le soir, au soleil couchant, le connétable nous amena les arbalétriers à pied du roi, et ils se rangèrent devant nous, et quand les Sarrasins virent mettre le pied à l'étrier des arbalètes *, ils s'enfuirent. Et alors le connétable me dit : « Sénéchal, voilà qui est bien; maintenant allez-vous-en vers le roi et ne le quittez plus jusqu'à tant qu'il sera descendu dans son pavillon. » Sitôt que je vins au roi, monseigneur Jean de Valéry vint à lui et lui dit : « Sire, monseigneur de Châtillon vous prie que vous lui donniez l'arrière-garde. » Et le roi le fit très volontiers et puis se mit en chemin. Pendant que nous nous en venions, je lui fis ôter son heaume et lui baillai mon
chapeau de fer pour qu'il eût de l'air. Et alors vint à lui frère Henri de Ronnay, prévôt de l'Hôpital, qui avait passé la rivière, et il lui baisa la main tout armée. Et le roi lui demanda s'il savait quelques nouvelles du comte d'Artois son frère, et il lui dit qu'il en savait bien des nouvelles, car il était certain que son frère le comte d'Artois était en Paradis. « Hé, sire, ayez-en grand réconfort, car si grand honneur n'advint jamais à roi de France que celui qui vous est advenu, car pour combattre vos ennemis vous avez passé une rivière à la nage, et les avez déconfits et chassés du champ de bataille, et pris leurs engins et leurs tentes, là où vous coucherez encore cette nuit. » Et le roi répondit que Dieu fût adoré pour les dons qu'il lui faisait, et alors les larmes lui tombaient des yeux bien grosses.
Quand nous vînmes au camp, nous trouvâmes que les Sarrasins à pied tenaient d'un côté une tente, qu'ils avaient détendue, et nos
Sceau d'Hugues de Revel, grand maître des Hospitaliers. ( Archives nationales, n" 9812.)
Certaines arbalètes étaient munies d'un étrier, qui permettait de les tendre avec le pied,
menues gens de l'autre. Nous leur courûmes sus, un des maîtres du Temple et moi, et ils s'enfuirent, en sorte que la tente demeura à nos gens.
Quand nous eûmes déconfit et chassé les Turcs de leurs tentes et que nuls de nos gens ne furent demeurés dans le camp, les Bédouins se précipitèrent dans le camp des Sarrasins, qui étaient de très grandes gens. Ils ne laissèrent nulle chose au monde dans le camp des Sarrasins, mais emportèrent tout ce que les Sarrasins avaient laissé, et je n'ai jamais ouï dire que les Bédouins, qui étaient sujets des Sarrasins, en valussent pis pour leur avoir rien pris ou dérobé, parce que leur coutume est telle et leur usage qu'ils courent toujours sus aux plus faibles.
Parce que cela importe à la matière, je vous dirai quelles gens sont les Bédouins. Les Bédouins ne croient point à Mahomet, mais ils croient à la loi d'Ali, qui fut oncle de Mahomet, et ainsi ils croient au Vieux de la Montagne, celui qui nourrit les assassins. Et ils croient que, quand un homme meurt pour son seigneur ou quelque bonne intention, son âme s'en va dans un corps meilleur et plus heureux que devant, et à cause de cela les assassins se soucient peu si on les occit quand ils exécutent le commandement du Vieux de la Montagne. Nous nous tairons quant à présent du Vieux de la Montagne et parlerons des Bédouins.
Les Bédouins ne demeurent ni en des villages, ni en des cités, ni en des châteaux, mais couchent toujours aux champs, et ils établissent leurs ménages, leurs femmes et leurs enfants, le soir pour la nuit ou de jour quand il fait mauvais temps, dans une espèce de logement qu'ils font avec des cercles de tonneaux liés à des perches, comme sont les chars des dames, et sur ces cercles ils jettent des peaux de moutons, que l'on appelle peaux de Damas, apprêtées à l'alun; les Bédouins eux-mêmes en ont de grandes pelisses, qui leur couvrent tout le corps, les jambes et les pieds. Quand il pleut le soir et qu'il fait mauvais temps la nuit, ils s'enveloppent dans leurs pelisses et ôtent les freins de leurs chevaux, et les laissent paître près d'eux. Qiiand vient le matin, ils étendent leurs pelisses au soleil et les frottent et leur donnent un apprêt, et ensuite il ne paraît en rien qu'elles aient été mouillées le soir. Leur croyance est telle, que nul ne peut mourir qu'à son
jour, et pour cela ils ne veulent pas mettre d'armure, et, quand ils maudissent leurs enfants, ils leur disent : « Ainsi sois-tu maudit comme le Franc qui met une armure par crainte de la mort. » En bataille ils ne portent rien que l'épée et la lance. Presque tous sont vêtus de surplis, ainsi que les prêtres; leurs têtes sont entortillées de toiles, qui leur vont par-dessous le menton; à cause de quoi ce sont de laides gens et hideux à regarder, car les cheveux de la tête et la barbe sont tout noirs. Ils vivent du lait de leurs bêtes et achètent dans les plaines des riches hommes les pâturages de quoi leurs bêtes vivent.
Leur nombre, nul ne saurait le dire ; car il y en a au royaume d'Egypte, au royaume de Jérusalem et en toutes les autres terres des Sarrasins et des mécréants, à qui ils rendent de grands tributs chaque année.
J'ai vu en ce pays, depuis que je revins d'outre-mer, quelques déloyaux chrétiens qui suivaient la loi des Bédouins et disaient que nul ne pouvait mourir qu'à son jour, et leur croyance est si déloyale, qu'il vaut autant dire que Dieu n'a pas pouvoir de nous aider; car ils seraient bien fous ceux qui serviraient Dieu, si nous ne croyions pas qu'il eût le pouvoir d'allonger nos vies et de nous garder de mal et d'accident; aussi devons-nous croire qu'il a pouvoir de faire toutes choses.
Trois jours après le jour de la bataille, étant le vendredi, le camp du roi fut assailli par les Sarrasins, car leur chef avait pris la cotte du comte d'Artois, lequel avait été tué le jour du mardi gras, et il l'avait montrée à tout le peuple des Sarrasins, disant que c'était la cotte d'armes du roi, qui était tué. « Et je vous montre ces choses, ajouta-t-il, parce que corps sans chef n'est pas à redouter, ni peuple sans roi. Donc, s'il vous plaît, nous les atta-
chât. ( Longnon, Documents parisiens sur l'iconographie de saint Louis. )
querons samedi ou vendredi, et vous y devez consentir, à ce qu'il me semble, car nous ne pouvons manquer de les prendre tous, puisqu'ils ont perdu leur chef. » Et ainsi firent.
Quand les Sarrasins approchèrent de nos gens, selon leur coutume, ils tirèrent si grande quantité de traits, de carreaux, brandillèrent et lancèrent tant de pierres, que plusieurs de ceux qui étaient là disaient qu'ils n'avaient jamais vu plus épais grésiller. Il paraissait bien qu'ils ne craignissent et ne comptassent pour rien la mort. Quand les uns étaient las, les autres revenaient en leur place tout frais et tout nouveaux. 11 ne semblait pas qu'ils fussent des hommes, mais des bêtes sauvages tout enragées. Or nous nous défendions aussi bien que nous pouvions dans le camp ou en courant sus aux ennemis. Le roi allait tout le premier, qui ne fit jamais mauvais semblant ni ne parut couard ni ébahi, mais il paraissait bien à son visage qu'il n'avait en son cœur ni crainte ni émoi. Quand les Sarrasins furent repoussés et s'enfuirent, le roi nous dit : « Nous devons de grandes grâces à Notre-Seigneur de ce qu'il nous a fait deux fois en cette semaine un tel honneur, que mardi, le jour qui précède le carême, nous les avons chassés de leur camp, où nous sommes logés, et que le vendredi suivant, qui vient de passer, nous nous sommes défendus contre eux, nous à pied et eux à cheval. »
Je veux ici vous raconter une merveille que je vis la veille de carême-prenant; car ce jour-là même fut mis en terre monseigneur Hugues de Landricourt, qui était avec moi portant bannière. Comme il était en bière dans ma chapelle, six de mes chevaliers étaient appuyés sur des sacs pleins d'orge, et, parce qu'ils parlaient haut dans ma chapelle et qu'ils faisaient du bruit au prêtre, je leur allai dire qu'ils se tussent et leur dis que c'était vilaine chose que des chevaliers et des gentilshommes qui parlaient tandis que l'on chantait la messe. Et ils commencèrent à rire et me dirent en riant qu'ils lui remarieraient sa femme. Et je les réprimandai et leur dis que de telles paroles n'étaient ni bonnes ni belles, et qu'ils avaient bientôt oublié leur compagnon. Et Dieu en tira telle vengeance, •que le lendemain fut la grande bataille de carême-prenant, où ils furent tués ou blessés à mort : à cause de quoi leurs femmes durent se remarier toutes six.
A cause des blessures que j'eus le jour de carême-prenant, la maladie de l'armée me prit dans la bouche et aux jambes, et une fièvre double tierce et un rhume de cerveau si grand, que le rhume me coulait de la tête par les narines ; et pour lesdites maladies je me mis au lit malade à la mi-carême : d'où il advint que mon prêtre me chantait la messe devant mon lit en mon pavillon, et il avait la maladie que j'avais. Or il advint qu'en faisant la consécration, il se pâma. Quand je vis qu'il voulait choir, moi qui avais vêtu ma cotte, je sautai de mon lit sans être chaussé et je le pris dans mes bras, et lui dis qu'il fît tout à loisir et tout bellement sa consécration, que je ne le laisserais pas jusques à tant qu'il ne l'eût toute faite. Il revint à lui et fit sa consécration et acheva de chanter la messe bien entièrement, et jamais depuis il ne la chanta.
Or venait cette maladie de l'armée de ce qu'étant en carême nous ne mangions nul poisson excepté des bourbettes, et ces bourbettes mangeaient les gens morts, parce que ce sont des poissons gloutons. Et à cause de ce malheur et de la malpropreté du pays, où il ne tombe jamais une goutte d'eau, la maladie devint telle, que la chair de nos jambes séchait toute et la peau de nos jambes devenait tachetée de noir et de couleur de terre ainsi qu'une vieille botte, et à nous qui avions cette maladie, il venait de la chair pourrie aux gencives, tellement que, si le nez venait à saigner, il fallait mourir. Aussi fallait-il que les barbiers ôtassent aux gens la chair morte de leurs gencives, pour leur donner moyen de mâcher tels aliments que nous avions et de les avaler. C'était grande pitié d'entendre crier dans le camp ces gens auxquels on coupait la chair morte, et ils criaient ainsi que des femmes qui sont en mal d'enfant.
Nous voyant ainsi en grande misère de maladie et de famine, le conseil du roi prit jour avec le conseil du Soudan pour s'accorder. Les conditions de l'accord furent qu'on devait rendre au soudan Damiette et que le soudan devait rendre au roi le royaume de Jérusalem, et le soudan devait garder à Damiette les malades qui y étaient et les chairs salées (car ils ne mangent pas de porc) et les engins du roi, jusqu'à ce que le roi pût envoyer quérir toutes ces choses. Ils demandèrent quelle sûreté on leur donnerait de revoir Damiette. Le conseil du roi leur offrit qu'ils détinssent un des
frères du roi jusqu'à la remise de Damiette, ou le comte d'Anjou, ou le comte de Poitiers. Les Sarrasins dirent qu'ils ne traiteraient pas, si on ne leur laissait la personne du roi en gage : à cause de quoi monseigneur Geoffroy de Sargines le bon chevalier dit qu'il aimerait mieux que les Sarrasins les eussent tous tués ou pris que de s'entendre reprocher d'avoir laissé le roi en gage. Et ainsi fut rompu l'accord.
Quand le roi vit qu'il ne pouvait demeurer sans qu'il lui fallût mourir lui et ses gens, il ordonna et arrangea qu'il partirait le mardi ' au soir, à la nuit, après les octaves de Pâques, pour revenir à Damiette. Il fit dire aux mariniers qui avaient les galères comment il leur fallait recueillir tous les malades et les mener à Damiette. Le roi commanda à Josselin de Cornaut, à ses frères et aux autres ingénieurs qu'ils coupassent les cordes qui tenaient les ponts entre nous et les Sarrasins, et ils n'en firent rien. Nous nous embarquâmes le mardi dans l'après-midi après dîner, moi et deux de mes chevaliers, que j'avais de reste, et mes serviteurs. Quand vint l'heure où il commença à faire nuit, je dis à mes mariniers qu'ils levassent leur ancre et que nous descendrions le courant, mais ils dirent qu'ils n'oseraient, parce que les galères du soudan, qui étaient entre nous et Damiette, nous occiraient. Les mariniers avaient fait de grands feux pour recueillir les malades dans leurs galères, et les maladeâ s'étaient approchés de la rive du tleuve. Tandis que je priais les mariniers de partir, les Sarrasins entrèrent dans le camp et je vis à la clarté du feu qu'ils tuaient les malades sur la rive. Pendant que mes mariniers levaient leur ancre, les mariniers qui devaient emmener les malades coupèrent les cordes de leurs ancres et de leurs galères, et avancèrent tout près de notre petit vaisseau et nous entourèrent les uns d'un côté, les autres d'un autre côté, en sorte que peu s'en fallut qu'ils ne nous coulassent à fond. Quand nous fûmes échappés de ce péril et que nous allions en aval du fleuve, le roi, qui avait la maladie de l'armée et la dysenterie très fort, se serait bien sauvé dans les galères, s'il eût voulu, mais il dit que, s'il plaisait à Dieu, il ne laisserait pas son peuple. Le soir, il se pâma par plusieurs fois,