I. Le 5 avril
en sorte qu'on nous criait à nous qui naviguions sur le fleuve, que nous attendissions le roi, et quand nous ne le voulions pas attendre, on tirait sur nous avec des carreaux : à cause de quoi
Saint Louis armé en guerre, d'après les vitraux de la cathédrale de Chartres. ( Lasteyrie, Histoire de la peinture sur verre. )
il nous fallait arrêter jusques à tant qu'ils nous donnassent congé de naviguer.
Or je vous dirai comment le roi fut pris, ainsi que lui-même me le conta. Il me dit qu'il avait laissé son corps de bataille, et s'était mis, lui et monseigneur Geoffroy de Sargines, dans le corps de monseigneur Gaucher de Châtillon, qui faisait l'arrière-garde. Et le roi me conta qu'il était monté sur un petit roussin, vêtu d'une housse de soie, et il dit que derrière lui il ne demeura de tous les
chevaliers et de tous les sergents que monseigneur Geoffroy de Sargines, lequel amena le roi jusques au village là où le roi fut pris ; de telle manière que le roi me conta que monseigneur Geoffroy de Sargines le défendait contre les Sarrasins, ainsi que le bon valet défend la coupe de son seigneur contre les mouches; car, toutes les fois que les Sarrasins l'approchaient, il prenait sa pique, qu'il avait mise entre lui et l'arçon de sa selle, et la mettait sous son aisselle, et recommençait à leur courir sus et les chassait d'auprès du roi. Et il mena ainsi le roi jusques au village, et on le descendit dans une maison, et on le coucha au giron d'une bourgeoise de Paris presque comme mort, et on croyait qu'il n'irait pas jusqu'au soir. Là vint monseigneur de Montfort et il dit au roi qu'il voyait l'émir avec lequel il avait traité de la trêve; que, s'il voulait, il irait à lui pour refaire la trêve de la manière que les Sarrasins voulaient. Le roi le pria d'y aller et dit qu'il le voulait bien. Il alla au Sarrasin, et le Sarrasin avait ôté son turban de sa tête, et i] ôta son anneau de son doigt pour assurer qu'il tiendrait la trêve. Pendant cela il advint un très grand malheur à nos gens; car un traître sergent, qui avait nom Marcel, commença à crier à nos gens : « Seigneurs chevaliers, rendez-vous, car le roi vous le mande, et ne faites pas occire le roi ! » Tous crurent que le roi le leur avait mandé, et ils rendirent leurs épées aux Sarrasins. L'émir vit que les Sarrasins amenaient nos gens prisonniers. L'émir dit à monseigneur Philippe qu'il ne convenait pas qu'il donnât une trêve à nos gens, car il voyait bien qu'ils étaient prisonniers. Or il advint ainsi à monseigneur Philippe que nos gens étaient tous prisonniers et que lui ne le fut pas, parce qu'il était messager. Or il y a une autre mauvaise coutume au pays chez les païens, c'est que, quand le roi envoie des messagers au soudan ou le soudan au roi, et que le roi meurt ou le Soudan avant que les messagers reviennent, les messagers sont prisonniers ou esclaves, de quelque part qu'ils soient, ou chrétiens, ou Sarrasins.
Quand ce malheur advint à nos gens d'être pris à terre, autant il en advint à nous, qui fûmes pris sur l'eau, ainsi que vous l'entendrez ci-après, car le vent nous vint de Damiette et nous ôta le courant de l'eau, et les chevaliers que le roi avait mis sur ses