ON DESCENDIT LE ROI DANS UNE MAISON
Composition d'É. Zier.
bâtiments légers pour défendre nos malades, s'enfuirent. A Tune des rives du fleuve et à l'autre il y avait une très grande foison de petits vaisseaux à nos gens, qui ne pouvaient aller en aval, que les Sarrasins avaient pris et arrêtés, et ils tuèrent les gens et les jetaient à l'eau et tiraient les coffres et les bagages des vaisseaux qu'ils avaient pris à nos gens. Les Sarrasins qui étaient à cheval sur la rive tiraient sur nous des traits, parce que nous ne voulions
Saint Louis en prison.
(Bibliothèque nationale, Ms. fr., n" 5716. )
pas aller à eux. Mes gens m'avaient mis un haubert de tournoi, que j'avais revêtu de peur que les traits qui tombaient sur notre vaisseau ne me blessassent. En ce moment mes gens qui étaient au bout du vaisseau en aval me crièrent : « Sire, sire, vos mariniers, parce que les Sarrasins les menacent, vous veulent mener à terre. » Je me fis lever par les bras, tout faible que j'étais, et tirai l'épée contre eux, et leur dis que je les occirais s'ils me menaient à terre. Ils me répondirent que je choisisse ce que je voudrais : ou ils me mèneraient à terre, ou ils m'ancreraient au milieu du fleuve jusques à tant que le vent fût tombé. Et je leur dis que j'aimais mieux qu'ils m'ancrassent au milieu du fleuve plutôt que d'être mené à terre, là où je voyais notre occision, et ils m'ancrèrent.
Nous ne tardâmes guère à voir venir quatre galères du soudan, là où il y avait bien mille hommes. Alors j'appelai mes chevaliers et mes gens, et leur demandai ce qu'ils voulaient que nous fissions, ou de nous rendre aux galères du soudan, ou de nous rendre à ceux qui étaient à terre. Nous nous accordâmes tous à mieux aimer nous rendre aux galères du soudan, parce qu'il nous tiendrait ensemble, que nous rendre à ceux qui étaient à terre, parce qu'ils nous éparpilleraient et nous vendraient aux Bédouins. Alors un mien cellerier, qui était né à Doulevant, dit : « Sire, je ne me rallie pas à cet avis. » Je lui demandai auquel il se ralliait, et il me dit : « Je suis d'avis que nous nous laissions tous tuer; ainsi nous irons tous en Paradis. » Mais nous ne le crûmes pas.
Quand je vis qu'il nous fallait laisser prendre, je pris mon écrin et mes joyaux et les jetai dans le fleuve et mes reliques aussi. Alors un de mes mariniers me dit : « Sire, si vous ne me laissez dire que vous êtes le cousin du roi, l'on vous occira tous et nous avec. » Et je dis que je voulais bien qu'il dît ce qu'il voudrait. Quand les gens de la première galère qui venait vers nous pour heurter notre vaisseau en travers ouïrent cela, ils jetèrent leurs ancres près de notre vaisseau. Alors Dieu envoya un Sarrasin, qui était de la terre de l'empereur*, vêtu de chausses en toile écrue, et il s'en vint nageant jusqu'à notre vaisseau, et m'embrassa par les flancs et me dit : « Sire, vous êtes perdu, si vous n'y mettez de la résolution, car il vous faut sauter de votre vaisseau sur la pointe de la quille de cette galère, et, si vous sautez, ils ne vous regarderont pas, car ils pensent au butin de votre vaisseau. /? On me jeta une corde de la galère et je sautai sur la pointe de la quille, ainsi que Dieu le voulut. Et sachez que je chancelai tellement, que, si le Sarrasin ne fût sauté après moi pour me soutenir, je serais tombé à l'eau.
On me mit dans la galère, là où il y avait bien deux cent quatrevingts hommes de leurs gens, et il me tint toujours embrassé. Et alors les autres me jetèrent à terre et me sautèrent sur le corps pour me couper la gorge, car celui qui m'eût occis eût cru en être honoré. Et ce Sarrasin me tenait toujours embrassé et criait :
X. Frédéric II, empereur d'Allemagne, avait des possessions en Orient
« Cousin du roi ! » De cette manière ils me jetèrent deux fois à terre et une fois à genoux, et alors je sentis le couteau à la gorge. Dans cette épreuve, Dieu me sauva à l'aide du Sarrasin, lequel me conduisit jusqu'au château *, là où les chevaliers sarrasins étaient. Quand je vins au milieu d'eux, ils m'ôtèrent mon haubert et par pitié pour moi ils jetèrent sur moi une mienne couverture d'écarlate doublée de mauvair, que madame ma mère m'avait donnée, et l'un d'eux m'apporta une courroie blanche, et je me ceignis par-dessus ma couverture, où j'avais fait un trou et que j'avais vêtue, et l'autre m'apporta un chaperon, que je mis sur ma tête. Et alors, à cause de la peur que j'avais, je commençai à trembler bien fort et à cause de la maladie aussi. Et alors je demandai à boire et l'on m'apporta de l'eau dans un pot, et, sitôt que je la mis dans ma bouche pour l'avaler, elle me jaillit dehors par les narines. Quand je vis cela, j'envoyai quérir mes gens et leur dis que j'étais mort, que j'avais un apostème dans la gorge. Et ils me demandèrent comment je le savais, et je le leur montrai, et, sitôt qu'ils virent que l'eau me jaillissait par la gorge et par les narines, ils se prirent à pleurer. Quand les chevaliers sarrasins qui étaient là virent mes gens pleurer, ils demandèrent au Sarrasin qui nous avait sauvés pourquoi ils pleuraient, et il répondit qu'il pensait que j'avais un apostème dans la gorge, à cause de quoi je n'en pouvais échapper. Et alors un des chevaliers sarrasins dit à celui qui nous avait sauvés qu'il nous réconfortât, car il me donnerait quelque chose à boire, avec quoi je serais guéri dans deux jours, et ainsi fit-il.
Monseigneur de Warrou, qui était de ma compagnie, avait eu les jarrets coupés à la grande bataille de carême-prenant et ne pouvait se tenir sur ses pieds, et sachez qu'un vieux chevalier sarrasin, qui était dans la galère, le portait suspendu à son cou.
Le grand amiral des galères m'envoya quérir et me demanda si j'étais cousin du roi, et je lui dis que non et lui contai comment et pourquoi le marinier avait dit que j'étais cousin du roi. lime dit que j'avais agi en sage, car autrement nous eussions été tous morts. Et il me demanda si je tenais en rien au lignage de l'em-
1. Il y avait sur les vaisseaux des espèces de petits châteaux disposés pour abriter les combattants.
pereur Frédéric d'Allemagne, qui vivait alors, et je lui répondis que je pensais que madame ma mère était sa cousine germaine; il me dit qu'il m'en aimait mieux. Tandis que nous mangions, il fit venir un bourgeois de Paris devant nous. Quand le bourgeois fut venu, il me dit : « Sire, que faites-vous? — Que fais-je donc? dis-je. — Au nom de Dieu, fit-il, vous mangez de la viande le vendredi. >> Quand j'ouis cela, je mis mon écuelle derrière moi. Et l'amiral demanda à mon Sarrasin pourquoi j'avais fait cela, et il le lui dit, et l'amiral lui répondit que Dieu ne m'en saurait pas mauvais gré, puisque je ne l'avais pas fait sciemment. Et sachez que le légat me fit cette réponse, quand nous fûmes hors de prison, et pour cela je ne laissai pas de jeûner tous les vendredis du carême d'après au pain et à l'eau : de quoi le légat se fâcha très fortement contre moi, parce qu'il n'était demeuré auprès du roi que moi de riche homme.
Le dimanche d'après, l'amiral fit demander sur la rive du fleuve moi et tous les autres prisonniers qui avaient été pris sur l'eau. Tandis qu'on descendait les autres malades des galères où ils avaient été en prison, il y avait là des Sarrasins prêts, l'épée toute nue, en sorte que tous ceux qui tombaient, ils les tuaient et les jetaient dans le fleuve. Je fis dire par mon Sarrasin qu'il me semblait que ce n'était pas bien fait, car c'était contre les enseignements de Saladin, qui dit que l'on ne devait occire nul homme après qu'on lui avait donné à manger de son pain et de son sel. Et l'amiral me répondit que ces hommes ne pouvaient se soutenir à cause des maladies qu'ils avaient. Il fit amener mes mariniers devant moi et me dit qu'ils avaient tous renié, et je lui dis qu'il n'eût pas confiance en eux, car aussi vite qu'ils nous avaient laissés, aussi vite les laisseraient-ils, s'ils voyaient temps ou lieu pour le faire. L'amiral me fit cette réponse, c'est qu'il était d'accord avec moi, car Saladin disait qu'on ne vit jamais devenir de bon chrétien bon Sarrasin, ni de bon Sarrasin bon chrétien. Et ainsi l'amiral me mena dans le pavillon où étaient les barons, et, quand j'entrai là, ils montrèrent tous si grande joie, qu'on ne pouvait entendre goutte, et ils louaient tous Notre-Seigneur et disaient qu'ils croyaient m'avoir perdu.
Nous n'eûmes guère demeuré là, quand on fit lever un des plus
riches hommes qui fût là et on nous mena dans un autre pavillon. Les Sarrasins tenaient beaucoup de chevaliers et d'autres gens prisonniers dans une cour close d'un mur de terre. De ce clos où ils les avaient mis, ils les faisaient tirer l'un après l'autre et leur demandaient : « Veux-tu renier? » Ceux qui ne voulaient pas renier, on les faisait mettre d'un côté et on leur coupait la tête, et ceux qui reniaient, d'un autre côté. En ce moment le soudan nous envoya son conseil pour nous parler, et ils demandèrent à qui ils diraient que le soudan nous mandait. Et nous leur dîmes qu'ils le dissent au bon comte Pierre de Bretagne. Il y avait là des gens qui savaient le sarrasinois et le français, que Ton appelle drogmans, qui mettaient en français le sarrasinois pour le comte Pierre. Et les paroles furent telles : « Sire, le soudan nous envoie à vous pour savoir si vous voudriez être délivrés. » Le comte répondit : « Oui. — Et que donneriez-vous au soudan pour votre délivrance ? — Ce que nous pourrions faire et supporter raisonnablement, fit le comte. — Et donneriez-vous, firent-ils, pour votre délivrance aucuns des châteaux des barons d'outre-mer? » Le comte répondit qu'il n'avait pas de pouvoir sur ces châteaux, parce qu'on les tenait de l'empereur d'Allemagne qui vivait alors. Ils demandèrent si nous rendrions aucuns des châteaux du Temple ou de l'Hôpital pour notre délivrance. Et le comte répondit que ce ne pouvait être; que, quand on y mettait les châtelains, on leur faisait jurer sur reliques que pour délivrance de corps d'homme ils ne rendraient aucun des châteaux. Et ils nous répondirent qu'il semblait que nous n'avions pas envie d'être délivrés, et qu'ils s'en iraient et nous enverraient ceux qui joueraient avec nous de l'épée, comme ils avaient fait aux autres. Et ils s'en allèrent.
Dès qu'ils s'en furent allés, s'élança dans notre pavillon une grande foule de jeunes Sarrasins, l'épée au côté, et ils amenaient avec eux un homme de grande vieillesse, tout chenu, lequel nous fit demander s'il était vrai que nous crussions en un Dieu qui avait été pris pour nous, blessé et mis à mort pour nous et au troisième jour ressuscité. Et nous répondîmes : « Oui. » Et il nous dit que nous ne nous devions pas déconforter, si nous avions souffert ces persécutions pour lui; « car, dit-il, vous n'êtes pas
HIST. DE FRANCE PAR lES CHRONIQUEURS. — JJ. 53
encore morts pour lui ainsi qu'il est mort pour vous, et, s'il a eu le pouvoir de se ressusciter, soyez certains qu'il vous délivrera quand il lui plaira. »
Alors il s'en alla et tous les autres gens après lui; de quoi je fus très content, car je croyais certainement qu'ils nous étaient venus trancher la tête. Et il ne se passa guère de temps après, quand les gens du Soudan vinrent, qui nous dirent que le roi avait négocié notre délivrance.
Après que s'en fut allé le vieil homme qui nous avait réconfortés, les conseillers du Soudan revinrent à nous et nous dirent que le roi nous avait négocié notre délivrance, et que nous envoyassions vers lui quatre de nos gens pour ouïr comment il l'avait fait. Nous y envoyâmes monseigneur Jean de Valéry le prud'homme, monseigneur Philippe de Montfort, monseigneur Baudouin d'Ibelin, sénéchal de Chypre, et monseigneur Gui d'Ibelin, connétable de Chypre, l'un des chevaliers les mieux doués que j'eusse jamais vu, et celui qui aimait le plus les gens de ce pays. Ces quatre seigneurs nous rapportèrent en quelle manière le roi nous avait négocié notre délivrance, et ce fut ainsi.
Les conseillers du Soudan éprouvèrent le roi de la manière qu'ils nous avaient éprouvés, pour voir si le roi leur voudrait promettre de livrer aucuns des châteaux du Temple ou de l'Hôpital ou aucuns des châteaux des barons du pays, et, ainsi que Dieu le voulut, le roi leur répondit tout à fait de la manière que nous avions répondu. Et ils le menacèrent et lui dirent que, puisqu'il ne le voulait pas faire, ils le feraient mettre dans les banicles. Les banicles sont le plus cruel tourment que l'on puisse souffrir, et ce sont deux morceaux de bois pliants, munis de dents au bout, et ils entrent l'un en l'autre et sont liés au bout avec de fortes courroies de cuir de bœuf. Et, quand ils veulent mettre les gens dedans, ils les couchent sur le côté et leur mettent les jambes parmi les chevilles, et puis alors ils font asseoir un homme sur les morceaux de bois; ensuite de quoi il ne demeure pas un demi-pied entier d'os qui ne soit tout brisé. Et pour faire du pis qu'ils peuvent, au bout de trois jours, quand les jambes sont enflées, alors ils remettent les jambes enflées dans les banicles et les rebrisent tout derechef.
A ces menaces le roi leur répondit qu'il était leur prisonnier et qu'ils pouvaient faire de lui à leur volonté.
Saint Louis parlant pour la Terre Sainte. — Saint Louis en prison.
D'après d'anciens vitraux de l'église de Saint-Denis.
(Montfaucon, Monuments de la monarchie française, t. IL)
Quand ils virent qu'ils ne pouvaient vaincre le bon roi par les menaces, ils revinrent à lui et lui demandèrent combien il voudrait donner d'argent au Soudan, et avec cela il leur rendrait Damiette.
Et le roi leur répondit que, si le Soudan voulait prendre de lui une somme raisonnable de deniers,. il manderait à la reine qu'elle les payât pour leur délivrance. Et ils dirent : «Comment est-ce que vous ne voulez pas dire que vous ferez ces choses? » Et le roi répondit qu'il ne savait si la reine le voudrait faire, parce qu'elle était la maîtresse. Et alors les conseillers retournèrent parler au Soudan et rapportèrent au roi que, si la reine voulait payer un million de besants d'or, qui valaient cinq cent mille livres', il délivrerait le roi. Et le roi leur demanda sur leur serment si le Soudan les délivrerait pour autant, au cas que la reine le voulût faire. Et ils retournèrent parler au soudan, et au retour firent serment au roi qu'ils le délivreraient ainsi. Et, dès qu'ils eurent juré, le roi dit et promit aux émirs qu'il payerait volontiers les cinq cent mille livres pour la délivrance de ses gens, et Damiette pour la délivrance de sa personne, car il n'était pas tel, qu'il se dût racheter à prix d'argent. Q^uand le soudan ouït cela, il dit : « Par ma foi, il est large, le Franc, de n'avoir pas marchandé sur une si grande somme de deniers ; or allez lui dire, fit le Soudan, que je lui donne cent mille livres pour payer la rançon. »
Alors le soudan fit entrer les riches hommes dans quatre galères pour les mener vers Damiette et on les amena le jeudi devant l'Ascension devers le campement du soudan, car c'était le samedi avant l'Ascension qu'on lui devait rendre Damiette, et lui, rendrait le roi.
Cependant les émirs que le soudan avait ôtés de son conseil pour mettre les siens, qu'il avait amenés lorsqu'il était revenu d'Orient, où son père l'avait comme tenu exilé, tinrent conseil entre eux, et un sage Sarrasin parla en cette manière : « Seigneurs, vous savez la honte et le déshonneur que vous a fait le soudan; c'est pourquoi nous pouvons être certains que, s'il se trouve dans la forteresse de Damiette, il nous fera mourir, ainsi que son père le fit aux émirs qui prirent le comte de Bar et le comte de Montfort. Et pour cela il vaut mieux, ainsi qu'il me semble, que nous le fassions occire avant qu'il nous échappe des mains. »
Ils allèrent donc à ceux de la Ilalca, ou de la garde du Soudan, et
I. Environ dix millions cent trente-deux mille francs de notre monnaie, en supposant, comme cela est probable, qu'il s'agit de livres tournois.
les requirent d'occire celui-ci, sitôt qu'eux auraient mangé avec lui, qui les en avait conviés. Or il advint qu'après qu'ils eurent mangé, comme le Soudan s'en allait dans sa chambre, ayant pris congé de ses émirs, un des chevaliers de la Halca, qui portait l'épée du Soudan, le frappa de cette même épée au milieu de la main entre les quatre doigts et lui fendit la main jusqu'au bras. Alors le Soudan se tourna vers ses émirs, qui lui avaient fait faire cela, et leur dit : « Seigneurs, je me plains à vous de ceux de la Halca. qui me voulaient occire, ainsi que vous le pouvez voir. » Mais les chevaliers répondirent tous à demi-voix : « Puisque tu dis que nous te voulons occire, il nous vaut mieux t'occire qu'être occis par toi. >>
Alors ils firent sonner les timbales et toute l'armée vint demander ce que le Soudan voulait. Ils répondirent que Damiette était prise et que le Soudan leur mandait qu'ils y allassent après lui. Tous s'armèrent et piquèrent des éperons vers Damiette. Et, quand nous vîmes qu'ils s'en allaient vers Damiette, nous fûmes en grand malaise de cœur, parce que nous croyions que Damiette était perdue. Cependant le soudan, qui était jeune et leste, s'était renfermé dans une tour qu'il avait fait construire derrière sa chambre, mais ils lui crièrent qu'ils le feraient descendre de force et qu'il n'était pas dans Damiette. Ils lui lancèrent le feu grégeois, qui prit à la tour, laquelle était faite de planches de sapin et de toile de coton. La tour prit rapidement, en sorte que jamais je ne vis feu si beau et si droit. Le soudan s'en vint, fuyant vers le fleuve; mais, comme il passait, l'un de ceux de la Halca lui donna d'une lance parmi les côtes et le soudan s'enfuit jusqu'au fleuve en traînant la lance. Ils descendirent là pour se mettre à la nage et le vinrent occire en fleuve, assez près de notre galère. L'un des chevaliers, qui avait nom Faress-Eddin-Octay, le fendit avec son épée et lui ôta le cœur du ventre, puis il s'en vint au roi, la main tout ensanglantée, et lui dit : « Que me donneras-tu à moi, qui ai occis ton ennemi, qui t'eût fait mourir s'il eût vécu ? » Et le roi ne lui répondit rien.
Il en vint bien trente à notre galère, les épées toutes nues à la main et au cou les haches danoises. Je demandai à monseigneur Baudouin d'Ibelin, qui savait bien le sarrasinois, ce que ces gens disaient, et il me répondit qu'ils disaient qu'ils nous verraient
trancher la tête. Il y avait tout plein de gens qui se confessaient à un frère de la Trinité, qui avait nom Jean et était au comte Guillaume de Flandre. Mais, à mon endroit, il ne me souvint pas de péché que j'eusse fait ; mais je réfléchis que plus je me voudrais défendre et esquiver, et pis cela me vaudrait. Et alors je me signai et m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux, qui tenait une hache danoise à charpentier, et je dis : « Ainsi mourut sainte Agnès. » Messire Gui d'Ibelin, connétable de Chypre, s'agenouilla près de moi et se confessa à moi, et je lui dis : « Je vous absous avec tel pouvoir que Dieu m'a donné. » Mais quand je me levai de là, il ne me souvint plus de chose qu'il m'eût dite ni racontée.
Ils nous firent lever de là où nous étions et nous mirent en prison dans la sentine de la galère, et beaucoup de nos gens crurent qu'ils l'avaient fait parce qu'ils ne nous voulaient pas assaillir tous ensemble, mais pour nous tuer l'un après l'autre. Là dedans nous fûmes dans une telle souffrance, le soir et toute la nuit, que nous gisions tout à l'étroit, au point que mes pieds étaient contre le bon comte Pierre de Bretagne, et les siens étaient contre mon visage. Le lendemain, les émirs nous firent tirer de la prison où nous étions et leurs messagers nous dirent que nous allassions parler aux émirs pour renouveler les conventions que le Soudan avait faites avec nous, et ils nous dirent que nous fussions certains que, si le Soudan eût vécu, il nous eût fait couper la tête, et au roi aussi. Ceux qui purent y aller y allèrent, desquels je ne fus pas, étant trop gravement malade, et s'accordèrent avec les émirs comme ils avaient fait avec le soudan, et ils firent mettre par écrit les serments que les émirs devaient faire au roi, lesquels étaient les plus forts qu'ils pussent faire selon leur loi, à ce que dit maître Miole d'Acre, qui savait le sarrasinois; aussi le roi les accepta-t-il.
Quand les émirs eurent juré, ils firent mettre par écrit le serment qu'ils voulaient avoir du roi et ils le firent par le conseil des prêtres qui avaient renié par devers eux, et l'écrit disait que, si le roi ne tenait pas ses conventions avec les émirs, il voulait être aussi honni que le chrétien qui renie Dieu et sa mère et privé de la compagnie de ses douze apôtres, de tous les saints et de toutes les saintes. A cela le roi consentait bien. Le dernier point du serment fut tel, que. s'il ne tenait pas ses conventions avec les émirs, il
voulait être aussi honni que le chrétien qui renie Dieu et sa loi et qui au mépris de Dieu crache sur la croix et marche dessus. Quand le roi eut ouï cela, il dit que, s'il plaisait à Dieu, il ne ferait pas ce serment-là. Les émirs envoyèrent au roi maître Miole, qui savait le sarrasinois, et qui dit au roi ces paroles : « Sire, les émirs ont grand dépit de ce que, ayant juré tout ce que vous avez requis, vous ne voulez pas jurer ce qu'ils vous requièrent, et soyez certain que, si vous ne jurez, ils vous feront couper la tête ainsi qu'à tous vos gens. » Le roi répondit qu'il en pouvait faire leur volonté, mais qu'il aimait mieux mourir bon chrétien que de vivre dans la haine de Dieu et de sa mère.
Le patriarche de Jérusalem, qui était âgé de quatre-vingts ans, avait négocié un sauf-conduit des Sarrasins et était venu près du roi pour l'aider à traiter sa délivrance. Quand le roi eut fait sa réponse, un des émirs dit que le patriarche lui en avait donné conseil, et il dit aux païens : « Si vous me voulez croire, je ferai jurer le roi, car je ferai voler la tête du patriarche dans son giron. » Ils ne le voulurent pas croire, mais ils prirent le patriarche et l'enlevèrent d'auprès du roi et le lièrent à une perche d'un pavillon, les mains derrière le dos, et si étroitement, que les mains lui devinrent aussi enflées et aussi grosses que la tête et que le sang lui jaillissait par les ongles. Le patriarche criait au roi . « Sire, jurez sûrement, car je prends sur mon âme le péché du serment que vous ferez dès que vous le désirez bien tenir. » Je ne sais pas comment le serment fut arrangé, mais les émirs se tinrent pour satisfaits du serment du roi et des autres riches hommes qui étaient là.
Dès que le Soudan avait été occis, on avait fait venir les instruments du Soudan devant latente du roi et l'on dit au roi que les émirs avaient grandement délibéré de le faire Soudan de Babylone, et il me demanda si je croyais qu'il eût pris le royaume de Babylone en cas qu'ils le lui eussent offert. Et je lui dis qu'il eût agi bien en fou, puisqu'ils avaient occis leur seigneur, mais il me dit que vraiment il ne l'eût pas refusé. Et sachez que cela ne tint à autre chose, sinon parce qu'ils disaient que le roi était le plus ferme chrétien qu'on pût trouver. Et ils disaient que, si Mahomet eût souffert qu'on leur fît autant de mal, ils n'eussent jamais cru à
lui et ils disaient que, si les Sarrasins faisaient du roi leur soudan, il les occirait tous ou qu'ils deviendraient chrétiens. L'un d'eux, Faress-Eddin-Octay, lui avait demandé de le faire chevalier, mais le roi répondit : <«^ Je ne conférerai jamais la chevalerie à un infidèle; que l'émir se fasse chrétien et je l'emmènerai en France, où je l'enrichirai et le ferai bon chevalier. » Mais l'émir ne dit rien et s'en alla.
Les conventions du roi et des émirs étant accordées, il fut convenu que, sitôt que Damiette serait livrée aux émirs, on délivrerait
la personne du roi et des riches hommes qui étaient avec lui. Mais ne vous figurez pas que, des persécutions que nous avions subies, la reine, qui était à Damiette, n'eût pas eu sa part. Car trois jours avant qu'elle accouchât lui vint la nouvelle que le roi était pris, de laquelle nouvelle elle fut si effrayée, que, toutes les fois qu'elle s'endormait dans son lit, il lui semblait que toute sa chambre fût pleine de Sarrasins, et elle s'écriait : « A l'aide! à l'aide! » Et, de peur que l'enfant dont elle était grosse ne pérît, elle
Sceau de Marguerite de Provence. faisait COUChcr devant SOU Ht Un vieUX (Archives nationales, n° 154 )
chevalier de l'âge de quatre-vingts ans, qui la tenait par la main. Toutes les fois que la reine criait, il disait : « Madame, n'ayez pas peur, car je suis ici. » Avant qu'elle fût accouchée, elle fit sortir de sa chambre tous, excepté ce chevalier, et s'agenouilla devant lui, et lui requit une grâce, et le chevalier la lui octroya par serment, et elle lui dit : « Je vous demande, fit-elle, par la foi que vous m'avez engagée, que, si les Sarrasins prennent cette ville, vous me coupiez la tête avant qu'ils me prennent. » Et le chevalier répondit : « Soyez certaine que je le ferai volontiers, car je l'avais déjà bien pensé, que je vous occirais avant qu'ils nous eussent pris. »
La reine accoucha d'un fils, qui eut nom Jean, et on l'appelait Tristan, pour la grande douleur là où il naquit. Le jour même qu'elle fut accouchée, on dit que ceux de Pise et de Gênes et les
autres communes voulaient s'enfuir. Le lendemain qu'elle fut accouchée, elle les manda tous devant son lit, si bien que la chambre fut toute pleine : « Seigneurs, pour l'amour de Dieu, ne laissez pas cette ville ; car vous voyez que monseigneur le roi serait perdu avec tous ceux qui sont pris, si elle était perdue. Et s'il ne vous plaît, du moins que pitié vous prenne de cette chétive créature qui est ici gisante, et attendez jusques à tant que je sois relevée. » Et ils répondirent : « Madame, comment feronsnous? Car nous mourrons de faim en cette ville. » Et elle leur dit qu'ils ne s'en iraient point par famine : « Car je ferai acheter tous les vivres en cette ville et je vous retiens tous dès à présent aux dépens du roi. » Ils se consultèrent et revinrent à elle, et lui octroyèrent qu'ils demeureraient volontiers, et la reine, que Dieu absolve ! fit acheter tous les vivres de la ville, qui lui coûtèrent trois cent soixante mille livres et plus. Elle dut se relever avant son terme, pour la cité qu'il fallait rendre aux Sarrasins. La reine s'en vint en Acre pour attendre le roi.
Au soleil levant, le lendemain de l'Ascension (6 mai 1250), monseigneur Geoffroy de Sargines alla dans la ville et fit rendre la ville aux émirs. On mit sur les tours de la ville les enseignes du Soudan. Les chevaliers sarrasins se jetèrent dans la ville et commencèrent à boire les vins et furent bientôt tous ivres. Après quoi l'un d'eux vint à notre galère et tira son épée tout ensanglantée, et dit que pour son compte il avait tué six de nos gens. Avant que Damiettefût rendue, on avait embarqué la reine sur nos vaisseaux avec tous nos gens qui étaient dans Damiette, excepté les malades. Les Sarrasins les devaient garder, en vertu de leur serment; ils les tuèrent tous. Les engins du roi, qu'ils devaient garder aussi, ils les coupèrent en morceaux, et les porcs salés, qu'ils devaient garder, parce qu'ils ne mangent pas de porc, ils ne les gardèrent pas; mais ils firent un lit des engins, un lit de salaison et un autre de gens morts, et mirent le feu dedans, et il y eut un si grand feu, qu'il dura le vendredi, le samedi et le dimanche.
Le roi et nous, qu'ils durent délivrer dès le soleil levant, ils nous retinrent jusqu'au soleil couchant, et nous ne mangeâmes pas du tout, ni les émirs non plus ; mais ils furent en dispute tout le jour. Et un émir disait au nom de ceux qui étaient de
son parti : « Seigneurs, si vous me voulez croire, moi et ceux qui sont ici de mon parti, nous occirons le roi et ces riches hommes qui sont ici; car d'ici à quarante ans nous ne risquons rien; car leurs enfants sont petits et nous avons Damiette par devers nous; c'est pourquoi nous ne le pouvons faire plus sûrement. » Un autre Sarrasin, qui avait nom Sebreci, qui était natif de Mauritanie, parlait à rencontre et disait ainsi : « Si nous tuons le roi après que nous avons tué le Soudan, on dira que les Égyptiens sont les plus mauvaises gens et les plus déloyaux qui soient au monde. » Et celui qui voulait qu'on nous occît disait à rencontre : « Il est bien vrai que nous nous sommes très méchamment défaits de notre Soudan, que nous avons tué ; car nous sommes allés contre le commandement de Mahomet, qui nous commande que nous gardions notre seigneur comme la prunelle de notre œil, et voici en ce livre le commandement tout écrit. Or écoutez, fit-il, l'autre commandement de Mahomet qui vient après. » Il leur tournait un feuillet du livre qu'il tenait et leur montrait l'autre commandement de Mahomet, qui était tel : « Pour la sûreté de la foi occis l'ennemi de la loi. » « Or regardez combien nous avons méfait contre les commandements de Mahomet, de ce que nous avons tué notre seigneur, et nous ferons pis encore si nous ne tuons le roi, quelque sûreté que nous lui ayons donnée, car c'est le plus fort ennemi qu'ait la loi païenne. » Notre mort fut presque convenue : d'où il advint ainsi qu'un émir, qui était notre adversaire, crut qu'on nous devait tous occire, et vint sur le fleuve, et commença à crier en sarrasinois à ceux qui menaient les galères et ôta son turban de sa tête et leur fit signe avec son turban. Et à l'instant ils levèrent l'ancre et nous ramenèrent bien une bonne lieue en arrière vers Babylone. Alors nous crûmes être tous perdus et il y eut maintes larmes versées.
Ainsi que le voulut Dieu, qui n'oublie pas les siens, il fut convenu, vers le coucher du soleil, que nous serions délivrés. Alors on nous ramena et l'on mit nos quatre galères à la rive. Nous requîmes qu'on nous laissât aller. Ils nous dirent qu'ils ne le feraient pas jusqu'à ce que nous eussions mangé : « Car ce serait une honte pour les émirs si vous partiez de nos prisons à jeun. >> Et nous dîmes qu'on nous donnât des vivres et que nous man-
gérions, et ils nous dirent qu'on en était allé quérir dans le camp. Les vivres qu'ils nous donnèrent ce furent des beignets de fromage, qui étaient rôtis au soleil pour que les vers n'y vinssent pas, et des œufs durs cuits depuis quatre ou cinq jours, et en notre honneur on les avait fait peindre au dehors de diverses couleurs.
On nous mit à terre et nous nous en allâmes vers le roi, qu'ils amenaient vers le fleuve, du pavillon où ils l'avaient tenu, et il venait bien vingt mille Sarrasins, l'épée à la ceinture, tous après
Nef du treizième siècle.
(Restitution de Morel-Fatio. )
lui, à pied. Sur le fleuve, devant le roi, il y avait une galère de Génois, là où il ne paraissait qu'un seul homme dessus. Dès qu'il vit le roi au bord du fleuve, il donna un coup de sifflet et au son du sifflet s'élancèrent bien de la sentine de la galère quatre-vingts arbalétriers tout équipés, les arbalètes montées, et ils mirent à l'instant leurs carreaux en coche. Sitôt que les Sarrasins les virent, ils se mirent en fuite ainsi que des brebis, en sorte qu'il n'en demeura plus avec le roi, excepté deux ou trois. On jeta une planche à terre pour embarquer le roi et le comte d'Anjou son frère, et monseigneur Philippe de Nemours et le maréchal de France, qu'on appelait du Mez, et le maître de la Trinité et moi. Pour le comte de Poitiers, ils le retinrent en prison jusques à tant que le roi leur eût fait payer les deux cent mille livres qu'il leur devait faire payer pour la rançon avant qu'il partît du fleuve.
IllSTOlRH I)H FRANCE.
On commença à faire le payement le samedi au matin, et l'on mit à faire le payement le samedi et le dimanche toute la journée jusqu'à la nuit ; on les payait à la balance, et chaque balance valait dix mille livres. Quand vint le dimanche aji soir, les gens du roi qui faisaient le payement mandèrent au roi qu'il leur manquait bien trente mille livres. Et il n'y avait alors avec le roi que le roi de Sicile et le maréchal de France, le maître de la Trinité et moi ; et tous les autres étaient à faire le payement. Je dis alors au roi qu'il serait bon quil envoyât quérir le commandeur et le maréchal du Temple, car le maître était mort, et qu'il les requît de lui prêter trente mille livres pour délivrer son frère.
Le roi les envoya quérir, et le roi me dit que je le leur disse. Qiiand je le leur eus dit, frère Etienne d'Otricourt, qui était commandeur du Temple, me dit ainsi :
''<Sirede Joinville, ce conseil que vous donnez n'est ni bon ni raisonnable, car vous savez que nous recevons les dépôts en telle manière, que par nos serments nous ne les pouvons délivrer excepté à ceux qui nous les baillent. » 11 y eut assez de dures paroles et d'injurieuses entre moi et lui. Et alors frère Renaud de Vichiers, qui était maréchal du Temple, prit la parole et dit ainsi : « Sire, laissez aller la dispute du seigneur de Joinville et de notre commandeur; car, ainsi que notre commandeur le dit, nous ne pourrions rien bailler que nous ne fussions parjures. Et quant à ce que le sénéchal vous conseille, que, si nous ne vous en voulons prêter, vous en preniez, il ne dit pas là bien grande merveille et vous en ferez en votre volonté, et, si vous prenez du nôtre, nous en avons bien assez du vôtre en Acre pour que vous nous dédommagiez bien. >/ Je dis au roi que j'irais, s'il le voulait, et il me le commanda.
Sceau du sire de Joinville.
( Archives nationales, n' 307.