JOINVILLE ET LE COMJIANDEUR DU TEMPLE
Composition d"E. Zier,
Je m'en allai vers une des galères du Temple, la maîtresse galère; et, quand je voulus descendre dans la sentine de la galère, là où le trésor était, je demandai au commandeur du Temple qu'il vînt voir ce que je prendrais, et il n'y daigna pas venir. Le maréchal dit qu'il viendrait voir la violence que je lui ferais. Sitôt descendu là où le trésor était, je demandai au trésorier du Temple, qui était là, qu'il me baillât les clefs d'une huche qui était devant moi, et lui, qui me vit maigre et décharné de la maladie, et avec l'habit que j'avais en prison, dit qu'il ne m'en baillerait pas. Et j'aperçus une cognée qui était là à terre, alors je la pris et dis que j'en ferais la clef du roi. Quand le maréchal vit cela, alors il me prit par le poing et me dit :
« Sire, nous voyons bien que c'est violence que vous nous faites et nous vous ferons bailler les clefs. » Alors il commanda au trésorier qu'on me les baillât; et, quand le maréchal eut dit au trésorier qui j'étais, il en fut tout ébahi.
Je trouvai que cette huche que j'ouvris était à Nicolas de Choisy, un sergent du roi. Je jetai dehors ce que j'y trouvai d'argent et allai m'asseoir à la proue de notre vaisseau, qui m'avait amené. Et je pris le maréchal de France et le laissai avec l'argent, et sur la galère je mis le maître de la Trinité. Le maréchal tendait Targent au maître sur la galère et le maître me le baillait sur le vaisseau là où j'étais. Quand nous vînmes vers la galère du roi, je commençai à crier au roi : « Sire, sire, regardez comme je suis garni. » Et le saint homme me vit bien volontiers et avec grande joie. Nous baillâmes à ceux qui faisaient le payement ce que j'avais apporté.
Quand le payement fut fait, les conseillers du roi qui avaient fait le payement vinrent à lui et lui dirent que les Sarrasins ne voulaient pas délivrer son frère jusques à tant qu'ils eussent
Sceau de Philippe de Nemours.
448 HISTOIRK 1)K FRANCE.
l'argent par devers eux. Il y en eut aucuns du conseil qui n'étaient pas d'avis que le roi leur délivrât les deniers jusques à tant qu'il pût ravoir son frère. Et le roi répondit qu'il les délivrerait, car il le leur avait promis, et que pour eux ils retinssent ce qu'ils lui avaient promis, s'ils croyaient bien faire. Alors monseigneur Philippe de Nemours dit au roi qu'on avait fait mécompte aux Sarrasins d'une balance de dix mille livres. Et le roi se fâcha très fort, et dit qu'il voulait qu'on leur rendît les dix mille livres, parce qu'il leur avait promis de payer les deux cent mille livres avant qu'il partît du fleuve. Alors je marchai sur le pied de monseigneur Philippe, et dis au roi qu'il ne le crût pas, parce qu'il ne disait pas vrai, car les Sarrasins étaient les plus habiles compteurs qui fussent au monde. Et monseigneur Philippe dit que je disais vrai, car il ne le disait que par moquerie. Et le roi dit qu'une telle moquerie était malencontreuse : « Et je vous commande, dit-il à monseigneur Philippe, sur la foi que vous me devez comme mon homme que vous êtes, si les dix mille livres ne sont pas payées, que vous les fassiez payer. »
Beaucoup de gens avaient conseillé au roi qu'il se rendît vers son vaisseau, qui l'attendait en mer, afin de se tirer des mains des Sarrasins. Jamais le roi n'en voulut croire aucun, mais il disait qu'il ne partirait pas du fleuve, ainsi qu'il l'avait promis, jusques à tant qu'il leur eût payé deux cent mille livres. Sitôt que le payement fut fait, le roi, sans que nul l'en priât, nous dit que désormais son serment était acquitté, et que nous partissions de là et que nous allassions au vaisseau qui était en mer. Alors notre galère se mit en mouvement et nous allâmes bien une grande lieue avant que l'un ne parlât à l'autre, à cause de l'inquiétude que nous avions du comte de Poitiers. Alors monseigneur Philippe de Montfort vint sur une galiote, et cria au roi : « Sire, sire, parlez à votre frère le comte de Poitiers, qui est sur cet autre vaisseau. » Alors le roi s'écria : '< Illuminez, illuminez! /• Et ainsi fit-on. Alors la joie fut aussi grande qu'elle pouvait être entre nous.
Je ne veux pas oublier certaines choses qui advinrent en Egypte tandis que nous y étions. Tout premièrement je vous parlerai de monseigneur Ciauchcr de Châtillon, dont un chevalier, qui avait nom monseigneur Jean de Monson. me conta qu'il vit
HIST. DE FRANCE PAR LES CHRONIQUT i
Imp Fiaillcr\
Ddn\bojr5ca chroraolitn