‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 92 sur 138 · I. Chronique àe Guillaume de Nangis · texte numérisé non relu

I. Chronique àe Guillaume de Nangis

eux dans leur erreur le bas peuple, qu'un grand nombre affirmaient et que d'autres croyaient que les mets et les vins qu'on apportait devant eux ne diminuaient pas lorsqu'ils avaient mangé, mais semblaient plutôt augmenter.

Sidon (Sayette), vue du côté du sud, d'après M. Lortet.

Le clergé apprit avec douleur que le peuple était tombé dans une si grande erreur. Comm.e il voulut s'y opposer, il devint odieux aux paysans et au peuple, qui conçurent pour les clercs une si injuste aversion, qu'ils en tuèrent plusieurs qu'ils trouvèrent dans les champs et en firent, à ce que nous pensons, des martyrs. La reine Blanche, dont l'admirable sagesse gouvernait seule alors le royaume de France, n'aurait peut-être pas souffert que leur

erreur fît de tels progrès, mais elle espérait que par eux il parviendrait du secours à son fils, le roi saint Louis, et à la Terre Sainte. Lorsqu'ils eurent traversé la ville de Paris, ils crurent avoir échappé à tous les dangers et se vantaient d'être des hommes de bien : ce qu'ils prouvaient par ce raisonnement qu'à Paris, la source de toute la science, personne ne les avait contredits en rien. Alors ils commencèrent à se livrer plus violemment à leurs erreurs et à s'adonner avec plus d'ardeur aux brigandages et aux rapines. Arrivés à Orléans, ils livrèrent combat aux clercs de l'Université et en tuèrent un grand nombre ; mais il y en eut aussi beaucoup de tués de leur côté. Leur chef, qu'ils appelaient le Maître de Hongrie, étant arrivé d'Orléans à Bourges, entra dans les synagogues des juifs, détruisit leurs livres et les dépouilla injustement de tous leurs biens. Mais, lorsqu'il eut quitté la ville avec le peuple, les habitants de Bourges les poursuivirent les armes à la main et tuèrent le Maître avec un grand nombre de gens de la troupe. Après cet échec les autres se dispersèrent en différents lieux et furent tués ou pendus pour leurs crimes ; le reste se dissipa comme une fumée.

Le roi était encore à Sayette ', lorsque lui arriva la nouvelle que sa mère était morte -. Il en montra un si grand deuil, que de deux jours on ne put jamais lui parler. Après cela il m'envoya quérir par un valet de chambre. Quand je vins devant lui en sa chambre, là où il était seul, et qu'il me vit, il étendit les bras et me dit : «Ah! sénéchal, j'ai perdu ma mère! — Sire, je ne m'en étonne pas, fis-je, car elle devait mourir ; mais je m'étonne que vous, qui êtes un homme sage, ayez montré si grand deuil; car vous savez que le Sage dit que, quelque chagrin que l'homme ait au cœur, rien ne lui en doit paraître sur le visage ; car celui qui le fait en rend ses ennemis joyeux et en chagrine ses amis. » Il lui fit faire beaucoup de beaux services outre mer; et après il envoya en France un sommier chargé de lettres de prières pour les églises, pour qu'elles priassent pour elle.

Madame Marie de Vertus, très bonne dame et très sainte femme, me vint dire que la reine montrait un très grand deuil, et me pria

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