I. A Pâques de l'an
i. En I2S4, le carême commença le 25 février.
Les vaisseaux et les galères furent préparés en telle manière, que le roi et la reine s'embarquèrent sur leurs vaisseaux la veille ' de Saint-Marc après Pâques, et nous eûmes bon vent au départ. Le jour de la Saint-Marc, le roi me dit qu'à pareil jour il était né ; et je lui dis qu'il pouvait bien dire aussi qu'il était rené en cette journée, et qu'il était bien rené quand il échappait de cette périlleuse terre.
Le samedi, nous vîmes l'île de Chypre, qu'on appelle la montagne de la Croix. Ce samedi, il s'éleva une brume et elle descendit de la terre sur la mer ; et pour cela nos mariniers crurent que nous étions plus loin de l'île de Chypre que nous n'étions, parce qu'ils voyaient la montagne par-dessus la brume ; et pour cela ils firent avancer hardiment : d'où il advint ainsi que notre vaisseau heurta contre un banc de sable qui était sous l'eau. Or il advint que, si nous n'eussions rencontré ce peu de sable là où nous heurtâmes, nous eussions heurté contre tout plein de roches qui étaient couvertes, là où notre vaisseau eût été tout brisé, et nous tous naufragés et noyés. Aussitôt le cri s'éleva sur le vaisseau très grand, car chacun criait : « Hélas ! » et les mariniers et les autres frappaient des mains, parce que chacun avait peur de se noyer.
Quand j'ouïs cela, je me levai de mon lit où j'étais couché, et allai au château avec les mariniers. Quand je vins là, frère Rémond, qui était templier et maître des mariniers, dit à un de ses valets : « Jette la sonde ; » et ainsi fit-il. Et dès qu'il l'eut jetée, il s'écria et dit : « Hélas! nous sommes à terre. » Quand frère Rémond ouït cela, il déchira sa robe jusqu'à la ceinture et se prit à s'arracher la barbe et à crier : « Hélas ! hélas! » En ce moment un mien chevalier, qui avait nom monseigneur Jean de Monson, frère de l'abbé Guillaume de Saint-Michel, eut pour moi une grande bonté, qui fut telle, qu'il m'apporta sans mot dire un mien surcot fourré, et me le jeta sur le dos, parce que je n'avais que ma cotte. Et je lui criai et lui dis : « Qu'ai-je à faire de votre surcot que vous m'apportez, quand nous nous noyons? » Et il me dit : « Sur mon âme, sire, j'aimerais mieux que nous autres fussions tous noyés, que s'il vous prenait par le froid une maladie dont vous dussiez mourir. »