‹ Saint Louis et les croisadesChapitre 95 sur 138 · I. Le 24 avril · texte numérisé non relu

I. Le 24 avril

Les mariniers s'écrièrent : « Çà, la galère ! pour recueillir le roi! » Mais de quatre galères que le roi avait là, il n'y eut pas de galère qui s'approchât; en quoi ils firent très sagement, car il y avait bien huit cents personnes sur le vaisseau, qui toutes eussent sauté dans les galères pour sauver leur vie, et ainsi les eussent coulées à fond.

Celui qui avait la sonde la jeta une seconde fois, et revint à frère Rémond, et lui dit que le vaisseau n'était plus sur le fond. Et alors frère Rémond l'alla dire au roi, qui était prosterné en croix sur le pont du vaisseau, tout déchaussé, vêtu d'une simple cotte, et tout échevelé (devant le corps de Notre-Seigneur qui était sur le vaisseau), comme un homme qui s'attendait bien à être noyé.

Sitôt qu'il fut jour, nous vîmes devant nous la roche, là où nous eussions heurté, si le vaisseau n'eût heurté contre le banc de sable.

Le matin, le roi envoya quérir les maîtres nautoniers des vaisseaux, lesquels envoyèrent quatre plongeurs au fond de la mer. Et ils plongèrent dans la mer; et quand ils revenaient, le roi et les maîtres nautoniers les entendaient l'un après l'autre, de sorte que l'un des plongeurs ne savait pas ce que l'autre avait dit ; toutefois on trouva par les quatre plongeurs que, dans le frottement de notre vaisseau sur le sable, le sable en avait bien ôté trois toises de la quille sur quoi le vaisseau était construit.

Alors le roi appela les maîtres nautoniers devant nous et leur demanda quel conseil ils donneraient pour le coup que son vaisseau avait reçu. Ils se consultèrent ensemble et conseillèrent au roi de descendre du vaisseau là où il était et d'entrer dans un autre. « Et nous vous donnons ce conseil, car nous croyons certainement que tous les ais de votre vaisseau sont tout disloqués; c'est pourquoi nous craignons que, quand votre vaisseau viendra en haute mer, il ne puisse soutenir le choc des vagues sans qu'il se mette en pièces. Car il advint de même, quand vous vîntes de France, qu'un vaisseau heurta ainsi ; et quand il vint en haute mer, il ne put soutenir le choc des vagues, mais il se rompit, et tous ceux qui étaient sur le vaisseau périrent, excepté une femme et son enfant qui échappèrent sur un débris du vaisseau. » Et je vous suis témoin qu'ils disaient vrai, car je vis à l'hôtel du comte de Joigny,

dans la cité de Basse, la femme et l'enfant, que le comte nourrissait.

Alors le roi demanda à monseigneur Pierre le chambellan, à monseigneur Gilles le Brun, connétable de France, à monseigneur Gervais d'Escraines, qui était maître queux du roi, à Farchidiacre de Nicosie, qui portait son sceau et qui depuis fut cardinal, et à moi, ce que nous lui conseillions sur ces choses. Et nous lui répondîmes que sur toutes les choses de ce monde on devait croire ceux qui en savaient le plus : 'K Nous vous conseillons donc, quant à nous, de faire ce que les nautoniers vous conseillent. »

Alors le roi dit aux nautoniers : « Je vous demande sur votre honneur, au cas que le vaisseau fût vôtre et qu'il fût chargé de marchandises à vous, si vous en descendriez? » Et ils répondirent tous ensemble que non, parce qu'ils aimeraient mieux mettre leur personne en aventure de se noyer que d'acheter un vaisseau quatre mille livres et plus. ^< Et pourquoi me conseillez-vous de descendre? — Parce que, firent-ils, le jeu n'est pas égal ; car ni or ni argent ne peut valoir le prix de votre personne, de votre femme et de vos enfants qui sont céans; et pour cela nous ne vous conseillons pas de vous mettre, ni vous ni eux, en aventure. » ' ,• ■

Le roi dit alors : « Seigneurs, j'ai ouï votre avis et l'avis de mes gens; or je vous dirai à mon tour le mien, qui est tel, que si je descends du vaisseau, il y a céans cinq cents personnes et plus qui demeureront dans l'île de Chypre, par peur" du péril de leur corps, car il n'y en a pas un qui n'aime autant sa vie que je fais la mienne, et qui jamais par aventure ne rentreront dans leur pays. C'est pourquoi j'aime mieux, mettre en la main de Dieu ma personne et ma femme et mes enfants que de causer tel dommage à un aussi grand nombre de gens qu'il y' a. céans, »

Le grand dommage que le roi eût causé aux gens qui étaient en son vaisseau, on peut le voir par Olivier de Termes, qui était sur le vaisseau du roi, lequel était un des hommes les plus hardis que j'eusse jamais vus et qui s'était le mieux montré dans la Terre Sainte : il n'osa demeurer avec nous par peur de se noyer; mais il demeura en Chypre et eut tant d'empêchements, qu'il se passa un an et demi avant qu'il revînt près du roi ; et pourtant

c'était un grand et riche homme et qui pouvait bien payer son passage. Or regardez ce qu'eussent fait de petites gens qui n'eussent pas eu de quoi payer, quand un tel homme eut un si grand empêchement.

De ce péril dont Dieu nous avait réchappes, nous tombâmes dans un autre, car le vent qui nous avait jetés sur Chypre, là où nous devions être noyés, se leva si fort et si terrible, qu'il nous poussait avec force sur l'île de Chypre, et les mariniers jetaient leurs ancres contre le vent et ne purent jamais arrêter le vaisseau jusqu'à tant qu'ils en eussent apporté cinq. Il fallut abattre les parois de la chambre du roi, et il n'y avait personne dedans qui y osât demeurer, de peur que le vent ne les emportât à la mer. Nous voyant en si grand péril', les nourrices des enfants vinrent à la reine et lui dirent : « Madame, que ferons-nous de vos enfants? Les éveillerons et lèverons-nous?» A quoi la reine, qui désespérait de la vie corporelle des enfants et de la sienne : « Vous ne les éveillerez pas, ni ne les lèverez, mais les laisserez aller à Dieu dormants, » et elle le dit comme femme qui avait grande espérance qu'ils dussent vivre éternellement dans le paradis.

Cependant la reine s'en alla à la chambre du roi et ouvrit" la porte, croyant y trouver le roi ; mais il n'y avait que le connétable de France, monseigneur Gilles Le Brun et moi, et je lui demandai ce qu'elle était venue quérir. Elle me dit qu'elle était venue parler au roi pour qu'il promît à Dieu et à ses saints quelque pèlerinage, par quoi Dieu nous délivrât de ce péril où nous étions, car les mariniers avaient dit que nous étions en péril de nous noyer. Et je dis : « Madame, promettez le voyage à monseigneur saint Nicolas de Varangéville et je vous suis garant pour lui que Dieu vous ramènera en France, vous, le roi et vos enfants. — Sénéchal, fit-elle, vraiment je le ferais volontiers, mais le roi est si bizarre, que, s'il savait que je l'eusse promis sans lui, il ne me laisserait jamais aller. — Vous ferez une chose, c'est que, si Dieu vous ramène en France, vous lui promettrez un vaisseau d'argent de cinq marcs pour le roi, pour vous et pour vos trois enfants, et je vous suis garant que Dieu vous ramènera en France, car je promis à saint

1. Vie de saint Louis, par le confesseur de la reine Marguerite.

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