Histoire de saint Louis, par Joinville
Nicolas que, s'il nous réchappait de ce péril où nous avons été la nuit, je Tirais prier de Joinville à pied et déchaussé. » Et elle me dit que pour le vaisseau de cinq marcs elle le promettait à saint Nicolas, et me dit que je lui en fusse garant, et je dis que je le ferais volontiers. Elle partit de là et ne tarda qu'un peu, puis elle revint à nous et me dit : « Saint Nicolas nous a garantis de ce péril, car le vent est tombé. »
Quand la reine (que Dieu absolve !) fut revenue en France, elle fit faire le vaisseau d'argent à Paris, et sur le vaisseau étaient le roi, la reine et les trois enfants tout d'argent, le marinier, les mâts et les cordages tout d'argent, et les voiles cousues de fil d'argent, et la reine me dit que la façon avait coûté cent livres. Quand le vaisseau fut fait, la reine nous l'envoya à Joinville pour le conduire jusqu'à saint Nicolas, et ainsi fis-je.
Après que nous fûmes échappés de ces périls, le roi s'assit sur le bord du vaisseau et me fit asseoir à ses pieds, et me dit ainsi : « Sénéchal, notre Dieu nous a bien montré son grand pouvoir; car un de ces petits vents, non pas le maître des quatre vents, faillit noyer le roi de France, sa femme et ses enfants, et toute sa compagnie; or nous devons savoir gré et rendre grâces pour le péril dont il nous a délivrés. »
« Sénéchal, fit le roi, quand de telles tribulations ou de grandes maladies, ou d'autres persécutions adviennent aux gens, les saints disent que ce sont les menaces de Notre-Seigneur ; car de même que Dieu dit à ceux qui réchappent de grandes maladies : Or vous voyez bien que je vous eusse fait mourir, si j'eusse voulu, ainsi peut-il nous dire : Vous voyez bien que je vous eusse noyés, si j'eusse voulu. Or nous devons, fit le roi, regarder à nous, de peur qu'il n'y ait rien qui lui déplaise, à cause de quoi il nous ait épouvantés ; et si nous trouvons rien qui lui déplaise, il faut que nous le mettions dehors; car, si nous faisions autrement après cette menace qu'il nous a faite, il frappera sur nous par la mort ou par quelque grand malheur, au dommage de nos corps et de nos âmes. »
Après que nous eûmes été dix semaines en mer, nous abordâmes à un port qui était à deux lieues du château appelé Hyères, qui était au comte de Provence, lequel fut depuis roi de Sicile.
4So
La reine et tout le conseil furent d'accord que le roi descendît là, parce que la terre était à son frère. Le roi nous répondit qu'il ne descendrait pas de son vaisseau jusqu'à tant qu'il viendrait à Aigues-Mortes, qui était en sa terre. Le roi nous tint en ce point lé mercredi et le jeudi, et jamais nous ne le pûmes vaincre. Il était assis le vendredi sur l'une des barres des gouvernails et il m'appela à lui , disant : « Sénéchal, que vous semble de cette affaire ? » Et je lui dis : « Sire, il serait bien juste qu'il vous advînt comme il fit à madame de Bourbon, qui ne voulut pas descendre
à ce port, mais se remit en
mer pour aller à Aigues- Mortes et demeura depuis sept semaines sur mer. » Alors le roi appela tout son conseil et lui dit ce que je lui avais dit et demanda ce qu'ils conseillaient de faire, et tous furent d'avis qu'il descendît, car il n'agirait pas sagement s'il mettait sa personne, sa femme et ses enfants en aventure de mer, après qu'il en était hors.
Le roi se rendit au conseil que nous lui donnâmes. De quoi la reine fut très contente. Ainsi ils débarquèrent au château d'Hyères et puis s'en allèrent à Paris par la Provence, et, quand le roi fut arrivé à Beaucaire et que je le vis en sûreté en son domaine, je pris congé de lui et m'en allai à Joinville, où je fis mes affaires. Quand j'y eus séjourne quelque temps, je me rendis vers le roi, que^je trouvai à Soissons, et il me fit si grande fête, que tous ceux qui étaient là s'en émerveillèrent. De là nous allâmes au Parlement qui se tenait à Paris, où fut réglée la paix avec le comte de Bretagne et aussi le mariage du roi Thibaut de Navarre avec madame Isabelle, la fille du roi, dont les noces se firent à Melun grandes et solennelles.
Après que le roi fut revenu d'outre-mer, il vécut plus dévotement que jamais, étant si sobre de sa bouche, qu'il ne comman-
Sceau de Thibaut de Navarre.
(Archives nationales, n" 11372.)
dait nullement ses mets en dehors de ce que ses cuisiniers lui apprêtaient, et on le m^ettait devant lui et il le mangeait. Il trempait son vin en un gobelet de verre, et, selon que le vin était, il mettait de Teau à profusion et tenait le gobelet en sa main pendant qu'on lui trempait son vin derrière* la table. Il faisait toujours manger ses pauvres et après le repas leur faisait donner de ses deniers.
Quand nou«s étions précisément à sa cour, il s'asseyait au pied de son lit, et, quand les Prêcheurs et les Cordeliers qui étaient là lui parlaient d'un bon livre qu'il dût ouïr volontiers , il leur disait :
« Vous ne me le lirez pas, car il n'est si bon livre après dîner que propos ad libitum, c'est-à-dire que chacun dise ce qu'on veut. » Quand quelques riches hommes mangeaient avec lui, il leur tenait bonne compagnie; ce n'était pas qu'il n'aimât beaucoup les livres et prenait souvent plaisir à assister aux sermons et aux disputes de l'Université, mais il avait soin de chercher lui-même la vérité dans la parole de Dieu et dans la tradition de l'Eglise.
Je vous parlerai de sa sagesse. Il fut telle occasion où l'on déclarait qu'il n'y avait personne à son conseil d'aussi sage qu'il était. Et il y parut à ce que, quand on lui parlait d'aucunes choses, il ne disait pas : « J'en prendrai conseil; » mais, quand il voyait le droit tout clair et évident, il répondait seul, sans conseil, tout de suite, comme j'ai ouï dire qu'il répondit à tous les prélats du royaume de France sur une requête qu'ils lui firent et qui fut telle.
L'évêque Gui d'Auxerre lui parla pour eux tous : « Sire, fit-il, ces archevêques et ces évêques qui sont ici, m'ont chargé de vous dire que la chrétienté déchoit et se perd en vos mains, et qu'elle décherra encore plus si vous n'y avisez, parce que nul ne craint aujourd'hui une excommunication. Nous vous requérons donc,
Sceau de Gui, évêque d'Auxerre.
(Archives nationales, n° 6481.)
sire, de commander à vos baillis et à vos sergents qu'ils contraignent les excommuniés qui auront soutenu la sentence un an et un jour, afin qu'ils fassent satisfaction à l'Église. » Et le roi leur répondit seul, sans conseil, qu'il commanderait volontiers à ses baillis et à ses sergents de contraindre les excommuniés ainsi qu'ils le requéraient, poui"vu qu'on lui donnât la connaissance de la sentence pour juger si elle était juste ou non. Et ils se consultèrent
et répondirent au roi qu'ils ne lui donneraient pas la connaissance de ce qui appartenait au for ecclésiastique. Et le roi leur répondit à son tour qu'il ne leur donnerait pas la connaissance de ce qui lui appartenait et ne commanderait point à ses sergents de contraindre les excommuniés à se faire absoudre, qu'ils eussent tort ou raison. « Car, si je le faisais, j'agirais contre Dieu et contre le droit. Et je vous en montrerai un exemple qui est tel, que les évêques de Bretagne ont tenu pendant sept ans le comte de Bretagne en excommunication, et puis il a eu l'absolution par la cour de Rome, et, si je l'eusse contraint dès la première année, je l'eusse contraint à tort. »
Maintes fois advenait-il aussi qu'en été le roi allait s'asseoir au bois de Vincennes après la messe et s'arrêtait à un chêne, et nous faisait asseoir auprès de lui, et tous ceux qui avaient affaire venaient lui parler sans empêchement d'huissier ni d'autres gens, et alors il leur demandait de sa propre bouche : « Y a-t-il quelqu'un ici qui ait sa partie?» et ceux qui avaient leur partie se levaient et alors il disait : « Taisez-vous tous et on vous expédiera l'un après l'autre ! » Et alors il appelait monseigneur Pierre de Fontaine et monseigneur Geoffroy de Villette et disait à l'un d'eux : « Expé-
Saint Louis rendant la justice.
(Bibliothèque nationale, Ms. fr., n" 3716. )
diez-moi cette partie. » Et, quand il voyait quelque chose à amender dans les paroles de ceux qui parlaient pour lui, lui-même l'amendait de sa bouche. Je vis quelquefois en été que, pour expédier ses gens, il arrivait dans le jardin de Paris, vêtu d'une cotte de camelot, d'un surcot de tiretaine sans manches, un manteau de
Sceau de Louis IX.
(Archives nationales, n" 41.)
taffetas noir autour de son cou, très bien peigné et sans coiffe et un chapeau de paon blanc sur sa tête. Et il fallait étendre des tapis pour nous asseoir autour de lui et tout le peuple qui avait affaire par-devant lui se tenait autour de lui debout, et alors il les expédiait de la manière que je vous ai dite avant pour le bois de Vincennes.
Aussi mettait-il la même justice à toute aYfaire de seigneurs, comme on le put voir par monseigneur Renaud de Prie, qui apporta au saint roi une charte, laquelle disait que le roi avait donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne, qui dernièrement était morte, le comté de Danmartin en Gouelle. Le sceau de la charte
était brisé, de sorte qu'il n'y avait de reste que la moitié des jambes de l'image du sceau du roi et l'escabeau sur quoi le roi tenait ses pieds. Et il nous le montra à tous qui étions de son conseil et dit que nous l'aidassions à prendre un parti : nous dîmes tous sans nul désaccord qu'il n'était tenu en rien de mettre la charte à exécution. Et alors il dit à Jean Sarrazin son chambellan qu'il lui baillât la charte qu'il lui avait demandée. Qiiand il tint la charte, il dit : « Seigneurs, voici le sceau dont j'usais avant que j'allasse outre mer et on voit clairement par ce sceau que l'empreinte du sceau brisé est semblable au sceau entier; c'est pourquoi je n'oserais en bonne conscience retenir ledit comté. » Et alors il appela monseigneur de Prie et lui dit : « Je vous rends le comté. »
Il advint que le saint roi négocia tant, que le roi d'Angleterre, sa femme et ses enfants vinrent en France pour traiter de la paix entre lui et eux. Les gens de son conseil furent très contraires à cette paix^ et ils lui disaient ainsi : « Sire, nous nous émerveillons beaucoup que votre volonté soit telle, que vous vouliez donner au roi d'Angleterre une si grande partie de votre terre, que vous et vos devanciers avez conquise sur lui et à cause de sa forfaiture. D'où il nous semble que, si vous croyez que vous n'y ayez pas droit, vous ne faites pas bonne restitution au roi d'Angleterre quand vous ne lui rendez pas toute la conquête que vous et vos devanciers avez faite, et, si vous croyez que vous y avez droit, il nous semble que vous perdez tout ce que vous lui rendez. » A cela le saint roi répondit en telle manière : « Seigneurs, je suis certain que les devanciers du roi d'Angleterre ont perdu tout à fait justement la conquête que je tiens, et la terre que je lui donne, je ne la donne pas comme chose dont je sois tenu à lui ou à ses héritiers, mais pour mettre amour entre mes enfants et les siens, qui sont cousins germains. Et il me semble que ce que je lui donne je l'emploie bien, parce qu'il n'était pas mon homme et que par
Contre-sceau de Louis IX.
(Archives nationales, n" 41.)