Histoire de saint Louis, par Joinville
maintes fois je le vis qui leur taillait leur pain et leur donnait à boire.
Il me demanda un jour si je lavais les pieds aux pauvres le jeudi saint, et je lui répondis : « Sire, quel malheur! les pieds de ces vilains, je ne les laverai pas. — Vraiment, fit-il, ce fut mal dit, car vous ne devez pas avoir en dédain ce que Dieu fit pour notre enseignement; je vous prie donc pour l'amour de Dieu d'abord et pour l'amour de moi que vous vous accoutumiez à les laver. »
Il m'appela une fois et me dit : « Vous êtes un homme de sens si subtil, que je n'ose vous
parler de choses qui touchent à Dieu, et j'ai appelé les moines qui sont ici, parce que je veux vous faire une demande. » La demande fut telle : « Sénéchal, fit-il, qu'est-ce que Dieu? » et je lui dis : « Sire, c'est si bonne chose que meilleure ne peut être. — Vraiment, fit-il, c'est bien répondu, car la réponse que vous avez faite est écrite en ce livre que je tiens en ma main. Or je vous demande, fit-il, ce que vous aimeriez mieux ou d'être lépreux ou d'avoir fait un péché mortel ? » Et moi qui jamais ne lui mentis, je lui répondis que j'aimerais mieux en avoir fait trente que d'être lépreux. » Quand les moines furent partis, il m'appela tout seul, me fit asseoir à ses pieds et me dit : « Comment me ditesvous hier cela? » Et je lui dis que je le disais encore, et il me dit : « Vous parlâtes en étourdi et en fou, car il n'y a pas de lèpre si laide que d'être en péché mortel, parce que l'âme qui est en péché mortel est semblable au diable; c'est pourquoi il ne peut y avoir de lèpre si laide. Et il est bien vrai que, quand l'homme meurt, il est guéri de la lèpre du corps, mais, quand l'homme qui a fait le péché mortel meurt, il ne sait pas ni n'est certain qu'il
Saint Louis, évêque, donnant à manger aux pauvres. ( Lougnon, Docuvtenis inédils de l'iconographie de saint Louis. '
ait un tel repentir que Dieu lui ait pardonné; c'est pourquoi il doit avoir grande peur que cette lèpre ne lui dure tant que Dieu sera en paradis. Aussi je vous prie, fit-il, autant que je Ie puis,' d'habituer votre cœur pour l'amour de Dieu et d'avoir à mieux aimer que tout mal advînt à votre corps par la lèpre et toute autre maladie que si le péché mortel venait dans votre âme. »
Or comment le saint roi' craignait moins la lèpre que le péché mortel, il en donna bien signe, car un vendredi saint, étant au château de Compiègne, il alla en pèlerinage nu-pieds par les églises dudit lieu, allant par les voies communes, et ses sergents le suivaient, qui avaient en leurs mains des deniers, qu'ils remettaient au saint roi pour donner aux pauvres au nom de Dieu, et le roi en donnait plus ou moins, selon que les pauvres étaient plus ou moins besogneux à son avis.
Et comme le saint roi allait
(Archives nationales, registre 57 Chancellerie royale.) ainSl par une VOie, UU iepreUX
qui était de l'autre côté et qui à peine pouvait parler, sonna fortement de son flavel'-, ce qui avertit le roi, en sorte qu'il vit le lépreux ; aussitôt il passa vers lui, mettant son pied dans l'eau bourbeuse et froide qui était par la rue, car il ne pouvait passer autrement vers lui, et s'en alla au lépreux et lui donna aumône en lui baisant la main. Et il y avait là grande presse de ceux qui l'entouraient, et parmi ceux-là beaucoup se signèrent du signe de la sainte croix qui disaient l'un à l'autre : «Voyez ce que le roi a fait, qui a baisé la main du lépreux.» Ainsi fut comment le saint homme aima Dieu de tout son cœur
I. Vie de saint Louis, par le confesseur de la reine Marguerite. 0. Instrument sonore.
us, ROI DONNAIT SliLON QUE LES PAUVRES ÉTAIENT PLUS OU MOINS BE SOIGNEUX.
Coniposilioa de D. Mailkul
UIST. DE FRANCH PAR LES CHRON1Q.UEURS. — II.
et en imita les œuvres*, et il y parut en ceci que, de même que Dieu mourut pour l'amour qu'il avait de son peuple, lui aussi mit son corps en aventure plusieurs fois pour l'amour qu'il avait de son peuple, et il s'en fût bien dispensé s'il l'eût voulu, ainsi que vous l'avez entendu. L'amour qu'il avait de son peuple parut à ce qu'il dit à son fils aîné dans une très grande maladie qu'il eut à Fontainebleau : « Beau fils, dit-il, je te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton royaume, car vraiment j'aimerais mieux qu'un Ecossais vînt d'Ecosse et gouvernât le peuple bien et loyalement que si tu gouvernais mal au vu de tous. »
Après ces choses dessus dites, il advint que le roi manda tous ses barons à Paris pendant un carême ^ Je m'excusai près de lui pour une fièvre quarte que j'avais alors, et le priai qu'il me voulût bien dispenser; et il me manda qu'il voulait absolument que j'y allasse, car il avait là de bons médecins qui savaient bien guérir de la fièvre quarte. Je m'en allai à Paris. Quand je vins le soir de la vigile de Notre-Dame en mars, je ne trouvai ni roi ni autre qui me sût dire pourquoi le roi m'avait mandé. Or il advint, ainsi que Dieu le voulut, que je m'endormis à matines; et il fut avis en dormant que je voyais le roi devant un autel à genoux, et il m'était avis que plusieurs prélats en habits d'église le revêtaient d'une chasuble vermeille en serge de Reims. J'appelai après cette vision monseigneur Guillaume, mon prêtre, qui était très savant, et lui contai la vision. Et il me dit ainsi : « Sire, vous verrez que le roi se croisera demain. » Je lui demandai pourquoi il le croyait ; et il me dit qu'il le croyait à cause du songe que j'avais songé, car la chasuble de serge vermeille signifiait la croix, laquelle fut vermeille du sang que Dieu y répandit de son côté et de ses mains et de ses pieds. « Quant à ce que la chasuble était en serge de Reims, cela signifie que la croisade sera de petit profit, ainsi que vous verrez si Dieu vous donne vie. »
Quand j'eus oui la messe à la Magdeleine à Paris, j'allai à la chapelle du roi, et je trouvai le roi, qui était monté sur l'échafaud des reliques et faisait apporter la vraie croix en bas. Deux chevaliers qui étaient de son conseil commencèrent à parler l'un à