CHAPITRE VIII
EPUis le jour où naquit au château de Poissy le second filsde Louis Vlllet de Blanche de Castille , on a vu de quels soins, de quelle suril amour l'a entouré sa mère.
e fut plus tendrement aimé , ne fut plus chrétieDoement, Bvé que Louis IX. L'amour De régente portait au cœur , sage et fort, et j'ajoute jaer la moindre atteinte à lii ée de Blanche; car dans tous les amours se glisse un sentiment de jalousie dont les meilleures mères ne sont point exemptes.
Depuis dix-neuf ans, ce que le petit-fils de Philippe- Auguste avait le plus aimé après Dieu, ç avait été sa mère; il n'avait eu dans l'ame que cet amour-là; Blanche de Castille le savait, et en était heureuse... aussi elle ne s'était pas hâtée de marier son fils, car le lit conjugal fait souvent publier le berceau... Cependant le jeune roi venait d'atteindre sa dix-neuvième année ; tarder davantage à lui donner une compagne digne de lui et du trône de France , eût été une faute , une coupable faiblesse, et la régente n'en voulait pas dans sa vie , qu'elle mettait tout entière sous les regards de Dieu. Ce ne fut ni par delà les Alpes, ni de l'autre côté des Pyrénées, ni outre- mer, ni outre-Rhin, que la veuve de Louis VIII choisit une épouse pour son fils, ce fut en Provence , terre qui tient à notre terre et qu'un même rayon de soleil réchauffe et fertilise.
Le pays enclavé entre le Rhône et les Alpes piémontaises, après des troubles, des traverses et des guerres de tout genre, jouissait d'une paix profonde sous le sceptre paternel de Raymond Bérenger IV. La cour du prince régnant sur ce pays fertile, était citée comme un rendez-vous t de courtoisie , de loyauté , de prud'homie , de gaie science et d'honneur » ;elle se tenait dans le palais d'Aix, monument encore debout de la puissance romaine.
Raymond Bérenger avait pour épouse Beatrix de Savoie, et de leur mariage étaient nées quatre filles , toutes quatre princesses accomplies, disent les ménestrels et trouvères provenceaux, toujours accueillis avec égards et distinction par Raymond Bérenger , à la fois homme de guerre et de joutes {*), vaillant aux armes, et non moins propre à briller comme troubadour que comme chevalier.
Ce fut l'atnée de ces quatre princesses , que Blanche de
(') Villeneuve-Trans.
ET SON SIECLE. iOl
Caslillc fit demander à ses illustres parents , pour épouse du roi , son fils. Elle avait nom Marguerite , et voici ce que les poètes chevaliers , ses contemporains, écrivaient d'elle.
c Oncques n'exista plus noble, plus gentille, mieux éle- » vée, plus courtoise damoiselle que Marguerite de Pro-
• vence , pleine de plus grant simplesse , mieulx endoctrinée » en sens, urbanité et toute sorte de bonnes mœurs, plus
• excellemment douée de rares perfections, de plus aî- » mables vertus, de raison plus précoce, d'esprit plus droit, » de jugement plus sûr, de réserve plus prudente, de géné-
• rosité plus royale, de bonté plus avenante. »
Un ménestrel lui avait donné pour dévise : Loyale et fine.
L'ambassade chargée de demander la main de la fille de Raymond Bérenger et de Béatrix, avait à sa tète le sire de Nesle et Gauthier Cornut, archevêque de Sens, qui avait été secrétaire du roi Louis VIII ; il fallait une dispense de parenté; elle fut accordée le 5 janvier 125i.
Le 27 mai 1255, l'union de Louis, neuvième du nom, roi de France , et de Marguerite de Provence , fut bénie dans l'église de Notre-Dame, cathédrale de Sens, par Anselme de Saint-Médard, évêque et comte de Noyon.
Jamais ne vinrent s'agenouiller devant le Dieu d'Abraham et de Sara , d'Isaac et de Rachel , deux fiancés plus beaux , plus chastes, plus purs que le fils de Blanche de Castille et que la fille de Raymond Bérenger. Le peuple, en les voyant doués de tant de grâce et de vertu , mêlait ses vœux et ses bénédictions aux bénédictions et aux vœux des nombreux prélats qui remplissaient le sanctuaire; et des cris de noè7, noël! retentissaient sous les voûtes sacrées, à mesure que le couple royal avançait vers les prie-Dieu placés en face de l'autel. Le lendemain de la célébration de ce mariage, Louis IX voulut que sa bien-aimée et nouvelle
épouse fût couronnée reine de France, dans la même église où leur union avait eu lieu.
Conduite par son époux, Marguerite, splendidement vêtue de drap d'or et d'argent, suivie des plus nobles dames du royaume, escortée des chevaliers les plus rayonnants de gloire, alla s'asseoir sur un trône armorié des pals i*ouge et or d'Aragon-Provence , de la croix d'argent de Savoie , et des lys d'or de France. Le tils de la reine Blanche avait voulu qu'à la cérémonie de la coronation fût jointe celle de Fonction. Aussi la jeune reine la reçut avec pompe et éclat, au milieu de ce que la Religion avait de plus sacré et la France de plus auguste. L'archevêque prit ensuite sur Tautel un diadème étincelant de pierreries, et le posa sur ce beau et candide front d'une reine de dix-sept ans.
Les pairs du royaume vinrent après mettre la main sur l'antique et massive couronne de France, et la tinrent pendant quelques instants suspendue au-dessus de la tête de Marguerite.
Louis, dans un pieux recueillement, assistait auprès de sa mère à cette consécration. Il accompagna la mne, son épouse, à l'offrande; baisa l'Évangile avec elle; puis, un peu plus tard, tous les deux ensemble reçurent la sainte hostie.
En mémoire de son mariage, le jeune roi institua un nouvel ordre chevaleresque, auquel il donna le nom de Casse de ge^iêty par allusion à la modestie de Marguerite. La devise en était : Exaltai humUes.
L'anneau que le prince avait offert à la royale épousée , le jour de son mariage, portait ces paroles tracées sur l'or : Hors cet and m treuver amor.
Cet anneau était émaillé de lys et de marguerites séparés par un saphir surmonté d'une croix.
On prétend que la fille de Bérenger avait aussi pris pour
devise une reine-marguerite avec ces mots, mélange de roman et de latin : Roigna de parterrœ , et ancilha de ciely (reine des parterres et servante du ciel) (*).
Après les fêtes nuptiales» la cour, avant de revenir à Paris , séjourna quelque temps à Fontainebleau. Quand les nouveaux époux entrèrent dans la capitale, l'enthousiasme du peuple fut porté au comble. La multitude aime à voir ses destinées aux mains de l'honneur et de la grâce. Louis et Marguerite, quoique bien jeunes Tun et l'autre, avaient leur renom de justice et de loyauté établi dans l'esprit de tous leurs sujets.
I^ies réjouissances publiques avaient à peine cessé , que cet incorrigible Pierre de Dreux recommença ses félonies et ses trahisons.
Ce grand vassal de la couronne n'était point venu assister aux pompeuses et nuptiales cérémonies de Sens ; et la régente, ainsi que le jeune roi, y avaient eu connaissance des machinations et des intrigues que ce prince renouait depuis quelque temps avec Henri III d'Angleterre.
De toutes parts, le comte-duc de Bretagne fortifiait ses villes et annonçait ses intentions hostiles. Louis IX, impatient d'en finir avec ce traître, convoqua un parlement féo- <lal; sa mère et lui y assisteront et virent avec plaisir l'indignation qtii éclata parmi les chevaliers et les hauts barons composant l'assemblée , quand ils apprirent la nouvelle félonie de Mauclerc.
Le parlement, avant de se séparer, rendit la sentence suivante :
< En présence de notre très cher seigneur, l'illustre roi > <le France, nous avons unanimement jugé que Pierre, » ci-devant comte de Bretagne, a perdn par justice, le bail
(') VilIcDeove-Traus.
> de sa terre, à cause des forfaitures commises envers ledit « seigneur roi, et que les barons qui lui ont fait hom- » mage, sont délivrés de leur féauté. >
En peu de jours, Louis se vit à la tète d'une puissante armée, et trouva en Bretagne de nombreux partisans que les déloyautés incessantes de Pierre de Mauclerc avaient donnés à la cause royale.
Henri 111, malgré ses promesses, n'avait point quitté Londres, et aucune des forces qu'il avait annoncées au duc de Bretagne , ne venait à son secours. Pierre de Mauclerc tomba de la forfanterie dans le découragement, et du découragement dans une humilité extrême. Pâle, défait, la mort dans le cœur, les cheveux et la barbe en désordre, il arrive au camp du roi de France; et ce prince, naguère si arrogant et si fier, et qui a le droit de porter au front une couronne ducale , rougit et tremble en passant devant cette noblesse française fidèle à ses serments. Arrivé au pavillon royal, il en franchit le seuil, et là, il ne cherche aucune excuse, il ne demande aucun pardon, aucun adoucissement à l'arrêt prononcé contre lui , et il se jette aux genoux du souverain qu'il a si souvent trahi.
c Maulvais traistre, s'écrie Louis en l'apercevant , en-
> core que aies mérité mort infâme, te pardonne ores, en 9 considération de la noblesse de ta race. Ains, la Bret^- » gne ne sera rendue à ton fils qu'à vie seulement, et » après luy, les roys de France seront maistres de ceste
> terre, qui n'est plus tienne. >
Un nouveau traité suivit ces rudes et justes paroles; mais Louis exigea cette fois la cession à perpétuité de Saint-Jacques-de-Beuvron avec toutes ses dépendances. Il fit également renoncer Mauclerc à tous les fiefs qu'il possédait dans les provinces du Maine et de l'Anjou, que lui avait accordées Blanche de Castille , lorsqu'elle s'était vainement flattée de
rattacher par ses bienfaits à la cause de son fils. Mais, comme il y a des terres tellement arides qu'aucune semence n'y peut venir, il y a des âmes tellement basses que la re« connaissance n'y peut croître. Le comte de Bretagne, qui promettait tout dans ses mauvais jours et qui oubliait tout ce qu'il avait promis, quand la fortune lui redevenait prospère , s'engagea en outre à aller guerroyer pendant cinq ans en Palestine, dès que son fils atné aurait atteint sa majorité. Vers la fin de novembre i 234, le prince breton arriva à Paris avec tous les dehors d'une sincère repentance , et y .signa le traité définitif par lequel c il se soubmestait , hault » et bas, en homme-lige : faisant savoir à tous que fidèle - » ment il servira monseigneur Loys, illustre roy des Fran- » çois, et madame la royne de France, son illustre mère, » envers et contre touste créature qui peut naistre et » mourir. »
Plusieurs fois déjà la régente, connaissant la turbulente inconstance de Mauclerc, avait voulu le décider à aller guerroyer en Palestine ; et , dans ce dernier traité , elle avait eu soin de faire insérer de nouveau la clause par laquelle Mauclerc s'engageait à prendre la croix.
A peu près vers le même temps où le comte -duc de Bretagne se montrait si humble et si soumis,- Thibaud, comte de Champagne, cet autre grand vassal qui avait aussi marqué par ses inconstances politiques, hérita, par la mort de son oncle maternel , du royaume de Navarre et de la somme énorme de 1,700,000 livres (environ vingt-neuf millions), non compris les joyaux, pierreries et autres objets précieux enfermés dans les coffres de don Sanchele-Fort.
c Thibaud, dit une vieille chronique, ne pouvait endurer d'aise; il obtenait enfin ce qu'il avait ambitionné toute sa vie : le titre de roi et d'immenses trésors. » Dans ce vertige
de joie , oubliant les devoirs de la reconnaissance , il chercha à recouvrer ses trois fiefs de Blois, de Sancerre et de Chartres. Comme si cette déloyauté n'était pas déjà suffisante pour attirer sur lui le mécontentement de Louis IX , le comte-roi fiança Blanche, sa fille unique, à l'héritier de Bretagne, et viola ainsi la promesse qu'il avait faite à Blanche de Castille de ne jamais disposer de la main de l'héritière du comté de Champagne, sans l'aveu du roi de France.
Avant de réprimer ces nouveaux torts de Thibaud , un parlement féodal fut convoqué à Yincennes. Les délibérations y furent courtes. Une résolution unanime y fut prise , et, au sortir de la salle du conseil, Louis IX passa en revue les chevaliers bannerets et leurs hommes d'armes , et prit la route de Champagne.
Cette humilité soudaine, qui était venue succédor à l'arrogance de Pierre Mauclerc , lorsqu'il s'étuit vu abandonné par le roi d'Angleterre, arriva de même au cœur de Thibaud, quand il apprit que le fils de Blanche de Castille était en marche contre ses états. Vacillant et faible comme Pierre de Dreux , compagnon de ses déloyautés passées, il s'est tout-à-coup fait aussi humble , aussi soumis que lui. Et le roi de Navarre fait supplier le monarque français de lui accorder une entrevue, pour qu'il puisse, à ses genoux, demander le pardon de ses nouveaux torts. Louis se refusa d'abord à toute entrevue ; sa franchise s'indignait à la fin do tant de promesses oubliées et de tant de foi-jurées menties.
Sans une lettre du pape Grégoire IX , qui le priait de cesser toutes poursuites envers le comte-roi , attendu le préjudice qui pourrait en résulter pour la Terre-Sainte, le fils de Blanche de Castille n'aurait point consenti à écouter Thibaud.
Par le nouveau traité , le comte de Champagne , ratifia et scella de dures conditions , faisant concession de plusieurs de ses fiefs, et s'engageant en outre, par serment sur les plus
saintes reliques, à passer six années entières hors de la Champagne, soit en Navarre, soit outre-mer. Quand il parut au château de Vincennes^ devant la régente assise auprès de son fils dans la salle du trône, la mère de Louis IX lui dit d'une voix sévère :
c Par Dieu , il vous dust bien ramenteveoir de la bonté
> que le roy vous filst, qui vinst a vostre aide pour secourre » vostre contrée et vostre terre, contre les barons de
> France , qui toutes ardre la voulaient et mestre en char- » bon. »
 ces paroles Thibaud cherchait une réponse , mais le roi fît un geste et se leva , comme s'il ne voulait plus entendre de nouveaux serments.
On rapporte que le comte Thibaud devenu roi, ayant conservé tout son amour pour la régente, ne partit point assez vite de Vincennes, et que la susceptibilité filiale de Robert, comte d'Artois, fut blessée par cet adieu du roi ti^oubadour à la dame de ses pensées :
« Amoor le veoU... et ma dame m'en prie I Qae je m'en pars. »
Emporté par la fougue de son âge et l'impétuosité de son caractère, le fils de la régente laissa échapper devant de jeunes courtisans , toute la haine qu'il portait à ce faiseur de lais et de chansons , et ne cacha pas l'envie qu'il avait de le châtier de son insolence et de son retardement.
Dans toutes les cours , les mauvaises passions des princes trouvent d'empressés serviteurs ; et le lendemain, Thibaud, roi de Navarre, arraché , aux environs de Vincennes, de dessus son palefroi , fut garrotté sur une ignoble monture et salué de huées et de moqueries ; c les insultes allèrent encore plus loin. » La nouvelle de ces outrages envers la
majesté royale , arriva aux oreilles de Louis IX ; et aussitôt une sainte colère entrant dans son ame , il ordonna que les coupables fussent arrêtés et que prompte justice (ùt faite. Thibaud demandait le combat à outrance, en champ clos, mais le jeune roi ne voulut point exposer le prince offensé à devenir victime des hasards de la lice. Alors , le monarque qui devait un jour porter le beau nom de roi-justicier, fit venir devant lui les auteurs et les complices présumés de ce lâche guet-à-pens; s'assura qu'ils étaient véritablement coupables, et ordonna au prévôt de les faire exécuter à l'heure même, comme ayant porté la main sur la personne d'un souverain. L'arrêt eût été exécuté^ si Robert d'Artois ne se fût hâté d'accourir auprès du roi, son frère, et de lui déclarer qu'il était le premier et le plus grand coupable.
A cet aveu , le roi de Navarre, ne voulant pas être vaincu en générosité, demanda la grâce du criminel, en tendant la main au comte d'Artois, t Des applaudissements mérités B proclamèrent alors la justice de Louis, la magnanimité du » comte de Champagne et le noble repentir de Koberl (' j. » Peu de jours après, le roi de Navarre, accompagné de quelques amis parmi lesquels Pierre Mauderc se montrait un des plus dévoués , partit pour Pampelune , laissant son influence en France à jamais évanouie.
(0 VilleneaTe-Trans.