CHAPITRE IX
uivANT quelques chroni' queurs,peu de temps après son mariage, Louis IX aurait failli devenir victime de deux envoyés du Vieux Quarante années s'étaient a mort de l'une des victimes l'Orient. Louis 1", duc de lé BOUS le poignard de l'un tu sein de l'Allemagne. Ce vait produit un tel effet de Philippe-Auguste lui-même, Pontoise, avait doublé ses gardes.
Bassan-Ben-Salah-Omar, vers l'an 1090, s'étant emparé
(le Karemon , nid d'aigle bâti sur la crête d'une montagne voisine du Thabor, y conçut un de ces projets dont rimagînation s'épouvante, et qu'une audace peu commune pouvait seule réaliser. Ce brigand couronné avait vu la plupart des dynasties royales se fonder par la lance et l'épée, et s'appuyer plus tard sur l'amour des populations qu'elles cherchaient à rendre heureuses. Hassan voulut assurer sa dynastie en ne régnant que par la terreur. C'était l'islamisme déclarant une sourde et sanglante guerre au christianisme. Le mahométan n'ayant point à ses ordres d'armées, pour aller troubler dans leurs états les monarques chrétiens, et cependant leur ayant voué une haine qui s'indignait de la paix, avait réuni autour de lui toute une population aveuglément soumise à ses moindres volontés. Mais pour conquérir cet empire, pour qu'aucun de ses séides ne pût hésiter un seul instant à exécuter un ordre émané de lui, il les avait fait siens, il les avait inféodés aux moindres de ses désirs par la volupté.
Il avait commencé par embellir ses domaines sauvages, et par faire creuser un vaste canal , alimenté par les eaux du Scudroad (fleuve de la vie) et du Scharoud (fleuve royal) (*), qui arrosaient la contrée. Ce canal traversait des prairies verdoyantes, ombragées de palmiers et de cèdres. Là, de délicieuses demeures, des kiosques dorés et revêtus de porcelaine s'élevaient au-dessus d'aloës, de nopals et de lauriersroses. Ces enchantements, c'était l'art qui les avait créés; car la nature dans ces montagnes avait été jusque-là sèche, brûlante et aride. Là, le mahométan avait pour ainsi dire fait descendre du ciel les houris dont le coran vante la beauté.
C'était là que, par l'ordre du Vieuxde la montagne, on trans-
(') Michand, Histoire des Croisatles, pièces josliUcalives ; Histoire de VOrdre des AssaS" tins , par de Hammer.
portait, plongés dans un sommeil causé par le hachich et autres somnifères, les adolescents initiés. Réveillés en ce lieu enchanteur , ils se croyaient déjà transportés par delà les nuages, là où le prophète plonge ses adorateurs dans une mer de délices.
Chaque jour on leur présentait dans des coupes d'or, des philtres enivrants , si bien qu'énervés par le plaisir , ils ne conservaient plus d'autre volonté que celle d'obéir à celui qui leur procurait une si extatique existence.
C'était avec de pareils moyens que le scheik de la montagne avait établi son omnipotence sur les fedais ou fedari (les dévoués qui se sacrifient). Malheur au prince dont Hassan ou ses successeurs auraient prononcé l'arrêt faUil , ou qui d'avance n'auraient pas recherché son amitié ou satisfait sa cupidité !
Allah-Edden, septième successeur de Hassan I*% venait d'atteindre sa vingt-cinquième année, sans avoir obtenu de la France un de ces tributs honteux et dégradants pour les royautés légitimes, auxquels beaucoup de souverains se soumettaient pour acheter leur sécurité personnelle. On répétait mémo autour du chef des assassins, que Louis iX, loin de consentir à payer ce tribut, se préparait à se croiser avec le comte de Champagne, pour affranchir l'Europe de cette humiliante oppression^
Dans ses montagnes le vieux tyran aurait alors juré, d'après des chroniqueurs contemporains , contredits à la vérité par des commentateurs modernes, que l'audace du monarque français serait punie. Pour se venger, AUah-Edden aurait dépêché vers la France deux fedais ou fedari, terribles voyageurs, messagers de mort, et qui ne marchaient qu'avec des poignards, dont la lame affilée avait été trempée sept fois dans les poisons les plus actifs.
Un de ces vieux écrivains raconte c que les deux émis-
> saires du Vieux de la montagne, débarqués à Marseille, » a}fant appris que Louis IX n'avait pas pris la croix , et » qu'aucun préparatif d'expédition guerrière ne se faisait » alors sur les côtes de France, avaient suspendu leur ven-
> geance et attendaient un nouvel ordre de leur mattre. Ce
> qu'apprenant, le roi les fit soudain arrêter par les soins de
> Bérenger et de son premier ministre, Romée de Ville-
> neuve. Le fils de Blanche de Castille ayant en son pouvoir
> les deux fedari, crut qu'il était de sa dignité et de sa royale
> clémence d'ordonner qu'on les traitât avec douceur, et » qu'on les renvoyât même avec des présents au Vieux de » la montagne.
> C'est aussi vers cette époque qu'il faut faire remonter » l'origine d'un monument qui est aujourd'hui une des » gloires de Paris, la Sainte-Chapelle. »
En ce temps (1258), les reliques des saints étaient en grande vénération dans toute la chrétienté ; mais parmi «es choses vénérées il y en avait de bien plus sacrées que toutes les autres ^ c'étaient les reliques du Sauveur des hommes , les objets qui lui avaient appartenu , et ceux surtout qui avaient figuré dans la Passion. Pour pareilles reliques, plus d'un roi eût vendu son sceptre d'or et sa couronne de pierreries. Louis IX, avec sa foi ardente, écouta donc avec un vif et profond intérêt ce que Jean de Bethune, Baudouin II, de Courtenay , successeur de Jean de Brienne , empereur de Constantinople , lui raconta d'un traité qui venait d'être passé entre ses barons et les Vénitiens pour engager entre les mains de ces derniers, moyennant treize mille cent trente-quatre hiperpers ou perperi, monnaie de l'empire d'Orient ( environ 58,000 fr.}, le plus précieux des trésors de Constantinople, la sainte couronne d'épines. « Sire, avait ajouté Baudouin en exprimant sa douleur, à la pensée du traité près de se conclure : combien je désirerais ardem-
ment qu'une si précieuse , qu'une si sainte , qu'une si sacrée relique vous appartint , à vous mon cousin , mon seigneur et bienfeiteur, et au rovaume de France, berceau de mes aieux. >
De cet instant, la piété de Louis IX n'eut plus qu'un désir, celui d'acquérir ce diadème de douleur, qui avait ceint le front du Rédempteur du monde. Il se hâta donc d'envoyer en Orient pour traiter de son rachat , le frère Jacques et le père André ,de Lonjumeau de l'ordre des prêcheurs.
Mais, quand les messagers arrivèrent à Constantinople , ils apprirent la conclusion du traité passé entre les barons d'Orient et Nicolas Guérini, moyennant quatre cents marcs d'argent (20,000 fr.).
Guérini, avec un pieux empressement, avait désiré que la couronne sainte lîlt transférée immédiatement dans sa ville natale; mais des obstacles survinrent, et la relique resta en dépôt dans l'église de Pantocrator de Constantinople , église possédée par la république vénitienne.
Manquantde pouvoirs (*) pour conclure un autre traité, le frère prêcheur, le père Lonjumeau, ne put obtenir que l'autorisation de se joindre aux ambassadeurs de l'Orient et aux nobles Vénitiens chargés de transporter provisoirement la sainte relique , scellée des sceaux des plus grands seigneurs de l'empire , dans le trésor de la chapelle de Saint-Marc à Venise; frère Jacques se dirigea en même temps vers la cour de France, afin d'en recevoir ses dernières instructions.
Prévenu de ces circonstances , Jean Ducas-Vatase , dit Batacritis, empereur de Nicée, compétiteur au trône
(') fiitloire de l'Église gaUieane. — Histoire de Venise, par le comte Dani. — Histoire de VEmpire de Constantinople, — Villeneave-Trans.
d'Orient de Baudouin II , arma plusieurs galères dans l'espérance de s'emparer de la sainte couronne. Mais une pro-^ tection qui parut toute spéciale et toute divine, veilla sur le bâtiment chargé du précieux dépôt. Les pieux voyageurs arrivèrent à Venise , après une heureuse traversée, et comme si un nuage du ciel les eût dérobés aux yeux de leurs ennemis. Le frère Jacques y parvint en même temps qu'eux, nanti de la donation faite par Baudouin il ^ de la couronne d'épines et de quelques autres reliques. Il portait aussi avec lui la somme nécessaire pour les dégager, car les vendre eût été simonie.
A cette époque l'esprit catholique était si fervent en France , que dans tout le royaume il y eut une grande et nationale joie, quand on y apprit que la couronne d'épines du Sauveur était devenue une propriété française.
Ayant reçu des avis officiels , Louis IX , dans les premiers jours d'août 4259, partit de Vincennes avec les reines Blanche et Marguerite; les comtes d'Artois, de Poitiers et d'Anjou , ses frères ; l'archevêque de Sens , Bernard , évèque du Puy, plusieurs autres prélats et une foule de princes et de hauts barons.
A Villeneuve-l' Archevêque , à cinq lieues de Sens, ce noble et brillant cortège rencontra les religieux et leur nombreuse suite ; car les populations sachant ce qu'avec eux ils apportaient en France, s'étaient empressées de les suivre, avec la résolution de ne retourner au pays que lorsqu'elles auraient vu et adoré les sacrés vestiges de la Passion de l'Homme-Dieu.
C'était le iO août, fête de saint Laurent. Le père André et le frère Jacques présentèrent au monarque , à la reine son épouse , à la reine sa mère et au fils de France qui les accompagnait, la triple caisse couverte des sceaux des seigneurs français et du doge de Venise, Jacques Tiepolo.
Tout fut fait avec ordre et dans un grand recueillement. D'abord, on examina et reconnut les sceaux; puis on les rompit. L'ouverture de la caisse de cèdre terminée , on on sortit la châsse d'argent avec le même cérémonial : le cou* vercle de cette châsse fut levé, puis enfin un prélat agenouillé en tira le vase d'or renfermant la sainte couronne.
A cet instant, roi, reines, princes, chevaliers, archevêques, évêques, prêtres, moines, soldats, bourgeois, peuple se prosternèrent fondant en larmes, et osant à peine lever la tète pour regarder cette branche d'épines que les bourreaux de Jérusalem avaient tordue pour en faire une couronne dérisoire à leur divine victime.
Oh ! comme ce diadème de moquerie est devenu un diadème de gloire! et comme tout ce qui est grand , comme tout ce qui est fort, comme tout ce qui est humble , comme tout ce qui est petit, comme tout ce qui est heureux, comme tout ce qui est dans les larmes, le vénère aujourd'hui !
La journée et la nuit se passèrent en prières et en cantiques de joie ; et ce ne fut que le lendemain que le pieux fils de Blanche de Castille , ainsi que ses trois frères , Robert , Alphonse et Charles, tête-nue, les pieds déchaussés et vêtus d'une simple tunique de laine blanche, portèrent la couronne de Jésus de Nazareth , roi des Juifs, jusque dans le sanctuaire de la métropole de Sens , où Louis IX avait pris pour épouse Marguerite de Provence. Toutes ces cérémonies étaient belles et produisaient un grand effet. Elles furent closes par la journée du 20 août. Ce jour->là, la sainte couronne fut offerte à la vénération des Parisiens, dans l'église de Notre-Dame. Tous les moines, tous les religieux du royal monastère de Saint-Denis, des deux abbayes de Saint-Germain , allèrent au devant de la couronne d'épines jusqu'à l'entrée du bois de Vincennes (') ; et c'était un saisissant et
(*) Iftffuire lUtéraire de la France; Histoire de t^ Abbaye de Saint'Denis, FélibieD.
magnifique spectacle que toute cette foule chrétienne suivant les croix et les bannières flottantes des communautés , des couvents et des paroisses de la grande ville; s*enfonçant sous les ombrages des chênes séculaires , pour s'aller pros* temer devant une relique si sainte et qui rappelait la grande immolation du Golgotha.
Dans cette multitude empressée brillaient toutes les illustrations des camps, toutes les grandeurs des palais, toutes les gloires du sanctuaire.
A rentrée du faubourg Saint-Antoine, par les soins des officiers du roi, on avait dressé une vaste estrade couverte de tentures soie et or, à laquelle on arrivait en foulant les plus riches tapis de la couronne étendus sur le sol. La châsse d'argent fut montée sur l'estrade par plusieurs évèques en chappe et la mitre au front. Un des prélats découvrit alors le diadème de la Passion et le montra à l'immense multitude. Soudain l'immense multitude , comme un seul homme, tomba prosternée en poussant des cris d'allégresse qui durent monter jusqu'au ciel et être entendus de celui qui y règne; car ils partaient de cœurs sincères et croyants.
Louis IX et ses trois frères, toujoui's pieds-nus et le front découvert , renfermèrent le vase d'or dans le reliquaire d'argent et le portèrent sur le mattre-autel de Notre-Dame.
Après la cérémonie d'actions de grâces , la précieuse relique fut déposée dans la chapelle de Saint-Nicolas , bâtie par Louis-le-Gros.
Dans les siècles de foi et de piété, les grands personnages avaient toujours dans leur demeure ou dans les environs de leur résidence , une chapelle qualifiée de sainte. Dans le voisinage de l'enclos du palais de la Cité , les ducs de France, les comtes de Paris eurent la chapelle de Saint-Barthélémy qui, pendant quelque temps, porta le nom de Saint-Magloire; et en outre, les chapelles de Saint-Georges, de Saint-Michel
et de Saint-Nicolas, que Louis VII fit bâtir et qu'il mit sous rinvocation de Notre-Dame-de-l'Ëtoile.
Louis IX ne trouva rien parmi les chapelles existant alors qui fût digne de recevoir dans son enceinte la couronne rougie du sang du Rédempteur; et il chargea Pierre de Montereau d'édifier pour elle ce magnifique reliquaire de pierre, que nous admirons encore aujoui*d'hui , monument aussi délicatement sculpté que ces châsses d'or et d'argent que l'on voyait jadis dans les trésors de nos vieilles églises.
Saint Louis avait élevé la Sainle-Chapelle pour que les choses les plus sacrées y fussent à jamais religieusement conservées. Là, il avait fait déposer sur le velours et garder dans des coffrets de vermeil, la couronne qui avait déchiré le front de l'homme^Dieu, le roseau qui lui avait servi de sceptre et le fer de lance qui lui avait percé le côté.
Lors des saturnales de 1795, comme on le sait, on jetait au vent les reliques , pour avoir l'or des reliquaires ; sous les voûtes bâties par Pierre de Montereau , on avait porté tous les papiers du greffe ; et nous avons vu tous les jugements de la justice humaine, des dossiers poudreux, entassés là où avaient jadis brillé les ornements sacrés de l'Église.
Aujourd'hui, nous devons le dire, on a, par amour de l'art, en attendant que ce soit par amour de Dieu , restauré le monument de la piété de Louis IX ; et nous allons revoir cette chapelle aussi belle, aussi brillante que du temps du saint roi; puissent les murs, repeints et redorés du royal oratoire, revoir un jour une foi pareille à celle qui s'y manifestait au xiii® siècle !
En général, les difficultés, les épreuves ne manquent point aux rois ; et comme pour mettre en évidence la sagesse et l'énergie de Louis IX et de sa mère, les circonstances poli-
tiques de Tépoque furent souvent hérissées de grands embarras pour la coui^ de France.
En 4240, l'inimitié profonde que Frédéric, empereur d'Allemagne, avait vouée au pape Grégoire IX, prit un nouveau caractère de gravité. Un fils naturel de cet empereur et de Bianca Lauza, marquise de Montferrat, venait d*étre déclaré par son père roi de Ttle de Sardaigne. Mais la suzeraineté de cette fie dépendait de Rome, et Grégoire en regarda rinvestiture comme une usurpation et un attentat formel à ses droits. Faisant retomber son indignation sur l'empereur, le pontife centenaire rassembla le conclave et y déclara Frédéric déchu et excommunié, et offrit la couronne de Sicile au roi de France, en faveur du comte d'Artois. Louis se hâta de réunir ses grands vassaux en parlement féodal , pour délibérer sur une matière aussi grave. Après avoir agité la question de savoir si Ton accepterait ou remiserait l'offre du souverain pontife, le haut baronage de France hésitait, lorsque Louis IX répondit en ces termes :
€ Le comte Robert se tient assez honoré d'être frère d'un roi qui surpasse en dignité , en force et en biens tous les autres potentats du monde. »
Il y a , dans cette réponse du jeune monarque au pontife qui se regardait comme le légitime distributeur des couronnes, autant de sagesse que de noblesse; il y a là une digne conscience de roi de France, qui regarde sa couronne comme la plus belle qui soit sous le soleil.
Dans le reftis de Louis, il y a de plus cet esprit de justice et de modération qui l'a toujours distingué. 11 ne veut épouser aucune des haines qui ont éclaté entre le saint empire et la cour de Rome.