CHAPITRE VII
Loris l\ venait (l'atteiiulru sa dix - neuvième année; encore un an , et il saisirait, de Kl jeune et vaillante main, ,Ie$ rênes de l'état : ce moment solennel, il l'attendait sans tm)iatience; car dans tout le royaume de France , il n'existait pas un Français qui, plus que lui, rendit justice uu grand caractère de Blanche deCastille; à l'amour qu'il ressentait pour sa mère , se joignait une profonde admiration. Dès ses premiers ans, il l'avait toujours vue dans les circonstances
les plus difficiles et les plus périlleuses, tranquille et sereine ; sa confiance en Dieu et en son droit lui avait assuré un repos d'esprit et de conscience, qu'aucun événement politique ne pouvait troubler. La peur ne lui donnant jamais aucun de ses vertiges, elle restait constamment assez calme pour pouvoir peser les meilleures mesures à prendre , pour pouvoir choisir la meilleure route à suivre; aussi, quand, dans ses entretiens avec son fils , elle lui parlait des difficultés dont la vie des rois est semée, il lui répondait : c Ma mère, vous demanderai toujours avis ; serez en tout temps , en tous lieux, mon meilleur conseiller (*). »
Ce que disait alors le jeune prince, il Ta fait, tant que Dieu lui a laissé sa mère.
Cette mère vraiment chrétienne , avait toujours pensé que la source de toute sagesse , de toute science^ est la crainte du Seigneur {^). >
Cette maxime que les livres saints donnent pour régler la conduite de tous les hommes , est encore plus indispensable à ceux que leur naissance doit faire asseoir sur le trône ; le roi qui aura au cœur et dans l'esprit la pensée de Dieu, ne fera point peser son sceptre sur le peuple confié à sa garde. S'il a la crainte du Seigneur , il aura l'amour de ses sujets ; car il sera bon , compatissant et juste envers eux tous.
Avant et depuis le temps où Blanche de Castillc et Louis IX ont vécu, bien des livres destinés à l'éducation des princes et des rois ont été écrits; et, dans ces ouvrages , bien de bonnes maximes et de sages enseignements ont été consignés ; mais en vérité je le dis , parce que j'en ai la conviction intime et entière: pour faire un bon et grand roi , je ne connais pas un aussi bon livre , je ne sais pas un aussi beau
[*} Vie de saint Louis, par le confesseur de la reioe Marguerite. \^) Initium sapienltas limor Domioi.
trailé de morale , une meilleure règle de sage et forte politique , que le catéchimie !
Ce petit livre que nous voyons à la main des enfants , et qu'enseigne dans sa pauvre église, le pasteur du hameau. Blanche de Castille , sous les lambris dorés des châteaux de Poissy , de Compiègne et du Louvre , l'avait enseigné à t^us ses enfante, et si Louis IX a toujours été humble de cœur, justicier et charitable , c'est qu'il n'a jamais oublié les préceptes et les commandements du catéchisme. Le catéchisme a été fait avec l'Évangile, et n'est-ce pas dans ce livre divin, que l'on trouve mieux que partout ailleurs des leçons d'humilité, de douceur ) de charité et de tolérance?
N'est-ce pas dans ce livre divin que l'on apprend mieux qu'en aucuns autres livres , des leçons d'humilité et de douceur, de justice et de charité, de soumission et d'indépendance ?
N'est-ce pas l'Évangile qui a émancipé le monde! n'est-ce pas lui qui , en nous proclamant tous frères , tous enfants d'un père commun , a établi une sainte et vraie égalité!
N'est-ce pas dans ses pages que nous apprenons à être charitables et tolérants les uns envers les autres, à secourir le pauvre, et à redouter le sort réservé au mauvais riche? n'est-ce pas là qu'il est écrit, que le royaume des cieux ne s'ouvrira jamais, ni à l'orgueilleux, ni à l'oppresseur de la veuve et de l'orphelin , ni à celui qui possède le bien d'autrui , ni à l'homme qui aura été sans pitié pour ceux qui ont faim et soif, sans pitié pour les affligés et pour les pri- . sonniers ?
Quand un pareil livre existe, c'est le manuel qu'il faut donner aux rois ; la mère de Louis IX l'avait pensé ; aussi pour que son fils fût un grand monarque , elle avait voulu , avant tout, en faire un parfait chrétien.
92 SAIXTLOCIS
Dès sa toote petite eabaoee^ eDe FaTaH confié à Dieu et a la sainte Vierge , et pour ainsi dire Favait abrité sous Faile des anges; et, dès quH eut attdnt sa septième année, cet âge, ou llËglise a reconnu que la raison commence à poindre dans beaucoup de jeunes intelligences, elle lui avait souvent répété. « Biau et doulx fils, rien au monde ne m*est plus chier que vous... mais préfère vous perdre de mort, que soyiez entaschié d*ung seul péchié mortel. »
Le fils de la pieuse régente avait si bien écouté, si bien suivi les conseils maternels, qu'à la veille d'atteindre sa majorité, il était le plus sage, le plus pieux, le plus renommé pour prud'homie et loyauté , de tous les jeunes hommes de France , pays d'honneur , de franchise et de chevalerie.
Pour le faire marcher en si bonne voie, Louis VIII et sa digne et noble compagne avaient appelé auprès de leur fils , des hommes, qui sont pour l'enfance et pour la jeunesse, des leçons et des modèles vivants : les livres font quelque chose , les exemples font cent fois plus. Au temps où Louis Cœur-de-Lion tenait le sceptre, où Blanche de Castille élevait ses nombreux enfants , la cour de France pouvait être montrée à ses amis et à ses ennemis ; et » du haut du ciel , les anges n'avaient point à détourner leurs regards de ses. plaisirs; cnr ils étaient tous innocents et purs.
Un des hommes qui a le plus étudié le xiu® siècle, et qui a le plus consciencieusement écrit l'histoire de saint Louis (*) , nous fait connaître les hommes que Louis IX a vus près de lui, dès ses premières années. C'étaient Mathieu 11 de Montmorency, surnommé le Grand; Jean de Rouvre; Guillaume des Barres , que l'armée appelait l'Achille français; Clément du Mcz, dit, à cause de sa taille, le petit maréchal; Humbert IV, sire de Beaujeu ; Gaucher de Chastillon,
(') VilleneuvQ-Trans.
devenu comte de saint Pol : douze coups de lance l'avaient transpercé à Bouvmes, sans le désarmer; un illustre prélat, Guérin de Montaigu , d'abord simple Hospitalier de Tordre de saint Jean de Jérusalem, puis évèque de Senlis, et plus tard chancelier de France, homme de piété et de talent, de conseil et de bataille, qui s'était, la lance à la main, vaillamment montré sur le champ de Bouvines, et qui, malgré toute la gloire et les titres qu'il s'était acquis, ne voulait jamais être appelé autrement que frère Guérin.
Parmi toutes ces brillantes illustrations, les hommes que Ton croit avoir été plus spécialement attachés à l'éducation du jeune prince et de ses frères , sont Henri-Glément du Mez , Jean de Nesle , le connétable de Montmorency et le chancelier Guérin.
Ces hommes purent voir comment leurs leçons avaient porté leurs fruits; car nous retrouvons ces mêmes personnages auprès du fils de Louis Cœur-de-Lion , aux sièges de Bellesme, d'Angers, d'Oudon et de Champtoceaux. Après avoir été instituteurs , ils étaient devenus compagnons d'ar^ mes, et s'étaient convaincus que le descendant de Philippe- Auguste n'avait pas dérogé.
Le connétable de Montmorency ayant fourni sa glorieuse carrière, et le chancelier Guérin s'étant* retiré de la cour, pour aller méditer dans le clottrc. Blanche de Castille avait placé près de la personne du jeune roi, un noble étranger. Italien de naissance , qui , après avoir guerroyé avec les chevaliers toscans, était venu en France, attaché à la légation du cardinal de Saint-Ange; et qui, au sortir d'un sermon de saint François d'Assise, avait quitté la cuirasse pour le froc , et s'était fixé dans un des couvents de Paris, sous le nom du Père Pacifique.
La solitude du cloître n'ayant pu dérober au monde , ni la profondeur de son savoir, ni l'éclat de ses vertus, la ré-
gente avait obtenu qu'il abandonnât sa retraite^ pour venir terminer l'éducation de son fils. L'importance de cette haute charge ne changea rien à l'humilité du religieux , et dans le palais, comme dans sa cellule, il demeura doux et humble.
Les hommes qui ont vécu dans le monde, qui se sont mêlés à ses affaires, à ses agitations, qui ont vu de près ses misères, ses vanités et ses troubles; les hommes qui sont passés des camps dans le sanctuaire , ont une grande influence sur la jeunesse. Elle les écoute mieux , elle croit plus h leurs paroles , que s'ils n'avaient jamais fait que méditer , et prier Dieu. Louis IX devenu jeune homme, ayant déjà couché sous la tente et commencé à courir les hasards de la guerre , aimait à retrouver un cœur de soldat sous la robe de bure du disciple de saint François , devenu son gouverneur.
Né sous le ciel inspirant de l'Italie, le Père Pacifique était poète et musicien ; pour le fils de Blanche de Castille , c'était un mérite de plus dans son instituteur; car lui aussi aimait la poésie et la musique, quand ces deux filles du ciel, se souvenant de leur sainte origine, composaient et chantaient des hymnes pour élever l'ame à Dieu.
Une des distractions favorites du jeune roi, était de rassembler dans une des salles du palais , ceux de ses varlets, de ses ocuyers et de ses pages dont la voix et le talent l'avaient frappé, et de les entendre chanter harmonieusement tous ensemble, les airs qu'il aimait le plus : bien souvent il mêlait sa voix à leurs cantiques , trouvant délice et délassement dans ces belles mélodies.
Un autre de ses plaisirs était la chasse, et il y trouvait tant d'attrait, qu'il s'était mis en garde contre le goût qu'il ressentait pour cet exercice militaire et chevaleresque : t Je crains , répétait-il souvent, d'y donner trop de temps; les
heures de la journée ne sont pas toutes à moi, elles sont aussi à mon peuple ; la chasse m*en prend trop. >
Les forêts de Compiègne et de Fontainebleau Font vu bien des fois se livrer à ce noble et royal plaisir, une des passions de son siècle; mais, malgré la distraction qu'il trouvait h pourauivre dans les bois, le cerf et autres bêtes fauves, il était assez maître de lui, pour que ce délassement ne pilt rien aux heures de ses devoirs de roi.
Toutes les personnes haut placées dans le royaume ne mettaient pas alors autant de retenue dans ce plaisir; les évêques, les abbés s'abandonnaient à cette passion dominante de la noblesse. A cette époque, la chasse était pour un grand nombre une véritable frénésie : les voix des meutes , les cris des chasseurs , les fanfares des trompes et des cors se faisaient souvent entendre trop près des sanctuaires. Et , malgré les défenses de plus d'un concile , plusieurs prélats paraissaient au chœur, le gantelet surmonté d'un épervier et d'un faucon, qu'ils déposaient sur l'angle de l'autel, quand ils officiaient. Comme les grandes dames habitant les châteaux, les abbesses, suivies de brillants équipages de chasse, sortaient aussi des clôtures de leur abbaye, le héron au poing, et le lançaient le long des rivières et des étangs.
On raconte que la régente et son fils prenaient aussi ce plaisir au bord des étangs de Commelle, avoisinant la forêt de Chantilly; 1<^, existent des ruines qui viennent d'être restaurées, et qui portent encore le nom de château de la reine Blanche.
Louis IX , avec son esprit grave et méditatif , aimait également le jeu profond et difficile des échecs , et y était devenu très fort; c c'était pour lui, dit un de ses historiens, une image paisible et réfléchie de la science tumultueuse de la guerre. >
Les pas-d'armes, les carrousels^ les tournois, avaient pour
le jeune prince leur attrait guerrier; mais sa mère se souvenant que le roi Louis YllI y avait été grièvement blessé en présence de Philippe-Auguste , chercha toujours à l'en détourner, et Ton ne cite aucun tournoi remarquable, auquel Louis IX ait pris part.
La mère et les instituteurs du roi dont j'écris Thistoire,.; ayant sagement pensé qu'un prince ne devait pas puiser tout son savoir dans les livres » mais qu'il lui fallait surtout connaître l'esprit, les usages, les besoins des hommes et du pays sur lesquels il était appelé à régner , l'avaient fait voyager dans l'intérieur du royaume , autant que les troubles et les affaires du temps l'avaient permis; le fils de Louis VIII avait souvent quitté Poissy, le séjour de ssi prédilection, pour parcourir les provinces , où sa présence pouvait faire du bien* Un de ses premiers voyages fut en Normandie, belle , riche et verdoyante terre, ornée d'églises et de châteaux , et qui rappelle tant de grands souvenirs historiques. Après l'avoir traversée dans toute sa longueur, le jeune prince, à l'exemple de son père et de son grand-père , et de la plupart des rois , ses prédécesseurs , alla s'agenouiller devant l'autel vénéré du mont Saint-Michel. L'archange , chef des milices célestes, avait été choisi pour patron par nos premiers monarques , qui avaient mis leur royaume sous sa protection.
Le rocher de granit, sur lequel était assise cette abbaye guerrière, avait anciennement été habité par des druidesses ; là où le sang humain avait coulé dans d'affreux sacrifices, le christianisme était venu enseigner la pureté et et .la mansuétude de sa doctrine.
L'église qui avait remplacé, sur le mont battu des flots, la croix de bois qu'y avaient plantée les premiers apôtres de la Neustrie et de l'Armorique , était et est encore aujourd'hui une des merveilles de France. Sa haute tour , alora surmon-
tée d'une statue colossale et dorée de l'archange Michel, les ailes déployées et la lance à la main , s'apercevait à grande distance et servait de phare aux nautonniers. Une prophétie était depuis longtemps répandue en France ; elle avait été faite par un saint cénobite , Richard Toustain : elle prédisait c de grands malheurs au roi des fleurs de lys , qui n'traU pas prier et honorer^ devant son autel , le glorieux vainqueur dês fées gauloises. » Quand le monarque voyageait ainsi , c'étaient presque toujours les couvents et les abbayes qui lui servaient d'hAtelleries. Alors l'Église avait coutume d'accueillir et d'héberger la royauté , et lui offrait souvent une hospitalité somptueuse. Pour donner aux jeunes gens qui liront les pages que je leur dédie, une juste idée du siècle que je veux leur peindre , je vais dire ce qu'étaient les monastères et les maisons religieuses dont le catholicisme avait doté la France , en essayant de montrer quel était l'esprit qui les avait fait élever; esprit de méditation et de prière » sans doute , mais aussi d'indépendance et de liberté. Écoutons l'auteur du Génie du Cbristianimie ; voici ce qull écrit dans ses Études Historiques :
A On ne peut rien imaginer de plus iavorable aux travaux de l'esprit et à l'indépendance individuelle que la vie cénobitique. Une communauté religieuse représentait une * famille artificielle, toujours dans la virilité, et qui n'avait pas f ;omme la famille naturelle , à traverser l'imbécillité de l'enfance et de la vieillesse : elle ignorait les temps de tutelle et de minorité et tous les inconvénients attachés à l'infirmité de la femme. Cette femille qui ne mourait point, accroissait ses biens sans les pouvoir perdre , et, dégagée des soins du monde, exerçait sur lui un puissant empire. »
Ce qui est curieux à observer , c'est que si l'on retrouve dans l'habit du moine un ressouvenir de l'antique Orient, et une réminiscence de la robe des prophètes d'Israël, on décou-
vre dans Tarchiteciure et la disposition des mon<istères et des abbayes bâtis il y a douze cents ans , la demeure d'un riche patricien romain. Le père abbé était le maître; les moines étaient comme les affranchis de ce maître , et cultivaient les sciences, les lettres et les arts. Les yeux mêmes n'étaient frappés d'aucune différence notable dans Textérieur de l'abbaye et de ses habitants. Un monastère était une maison romaine par ses dispositions intérieures: le portique où le voyageur déposait son bâton et secouait la poussière de ses sandales, avant de demander l'hospitalité ; le cloître avec ses arcades encadrant la cour ; les fleurs que l'on y cultivait ; la fontaine qui jaillissait du milieu des ifs et des buis, rappelaient toutà-fait une demeure de la cité aux sept collines.
Mais cette demeure, qui fut dès son origine appelée la Maison de Dieu et des pauvres^ devint une propriété de mainmorte par la loi ecclésiastique , et acquit par la loi féodale une sorte de souveraineté. Â cause des guerres incessantes, on avait fortifié ses hautes murailles; auprès du réfectoire et des dortoirs, il avait fallu avoir une salle d'armes, une sorte d'arsenal pour défendre l'église et la communauté ; derrière son mur crénelé et à mâchicoulis, l'abbaye avait sa justice, ses chevaliers , ses prêtres , ses soldats ; petit état complet dans toutes ses parties, et dont les membres, quand des agressions extérieures ne venaient pas les détourner de leur sainte institution, priaient Dieu, chantaient ses louanges, méditaient les choses éternelles, et cultivaient en même temps leurs champs, les sciences, l'industrie et les arts. Alors un monastère était presque toujours une ferme modèle , une manufacture , une école pour les enfants, un hospice pour les malades et une hôtellerie pour les voyageurs.
c Parmi ces abbayes ('), dont quelques belles ruines attes-
(1) Études Hisloriques, Chftleaabriand.
tent encore parmi nous l'existence, et dont les débris se montrent tantôt dans de profondes vallées» sur le bord des grands fleuves , tantôt dans des solitudes arides et tantôt sur de hautes montagnes , il y en avait de riches et de pauvres, d'humbles et d'altières. Parmi ces dernières, nous citerons celle de Saint-Martin d'Autun, qui, sous les rois mérovingiens, possédait cent mille manses; la manse était un fonds de terre, dont un colon se pouvait nourrir avec sa famille et payer le cens au propriétaire; Tabbaye de Saint-Riquier était plus riche encore, la ville même qui porte ce nom était une de ses dépendances; dans cette propriété des moines, il y avait deux mille cinq cents manses de séculiers; chaque manse payait douze deniers, trois septiers de froment, d'avoine et de fèves, quatre poulets et trente œufs; quatre moulins devaient six cents muids de grain mêlé, huit porcs et douze vaches.
9 Le marché, chaque semaine, fournissait quarante sous d'or, et le péage, vingt sous d'or ; treize fours produisaient chacun , par an , dix sous d'or, trois cents pains et trente gâteaux dans le temps des litanies. La cure de Saint-Michel donnait un revenu de cinq cents sous d'or, distribués en aumônes par les frères de l'abbaye. Le casuel des enterrements des pauvres et des étrangers était évalué, année courante, à cent sous d'or, également distribués en aumônes; l'abbé partageait chaque jour aux mendiants cinq sous d'or; il nourrissait trois cents pauvres, cent cinquante veuves et soixante clercs.
» La rue des marchands , dans la ville de Saint-Riquier , devait chaque année à l'abbaye une pièce de tapisserie de la valeur de cent sous d'or.
» La rue des fabricants de boucliers était chargée de fournir les couvertures des livres : elle reliait ces livres et les cousait; ce qui était estimé trente sous d'or.
» La rue des selliers procurait des selles au père abbé et aux ft*ères.
> I^a rue des boulangei's délivrait cent pains hebdomadaires. La rue des écuyers était exempte de toute charge ( vicfis servietuium pet* omnia liber est ). La rue des cordonniers munissait de souliers les valets et les cuisiniei*s de Tabbaye. La rue des foulons confectionnait les sommiers de laine pour les moines , et la rue des pelletiers , les peaux qui leur étaient nécessaires. La rue des vignerons donnait seize setiers de vin et un d'huile ; la rue des eabaretiers , trente setiers de cerme (bière) par jour ; la rue des cent dix milites (chevaliers) , devait entretenir pour chacun d'eux un cheval , un bouclier , une épée , une lance et les autres armes.
> La chapelle des nobles octroyait chaque année douze livres d'encens et de parfums; les quatre chapelles du commun |)euple {papuli vtdgaris) payaient trois cents livres de cire et trois d'encens.
» Le dénombrement des églises, des villes, des villages et terres dépendant de Saint-Riquier , présentent les noms de cent chevaliers attachés au monastère , lesquels chevaliers (composent à l'abbé , aux fêtes de Noël , de Pâques et de la PentecAle, une cour presque royale. En résumé le monastère possédait la ville de Saini-Riquier , treize autres villes, trente viHages, un nombre infini de métairies, ce qui produisait un revenu immense. Les offrandes en argent laites au tombeau de Saint-Riquier, s'élevaient seules à qiMMEe Mille six cents livres de poids , près de deux millions numéi4ques de la monnaie d'aujourd'hui. »
L'état des revenus du monastère, que relate M. de Chateaubriand, et dont j'ai donné des extraits, parce qu'ils peignent les usages du temps, fut fourni en 831 par le moine Hcric à Louis-le-Débonnaire.
Les richesses du clergé continuèrent à s'accroître jusqu'au douzième siècle; aloi*s, il y eut diminution dans les revenus ecclésiastiques ; mais encore sous Louis IX , l'abbaye de Saint-Riquier était une des plus riches et des plus importantes de la chrétienté.
Dans ces abbayes , que Tesprit belliqueux des siècles passés avait rendues semblables à des forteresses, la civilisation s'était mise à l'abri des barbares sous la bannière de quelque saint; une simple (ille des champs dont la pureté virginale lui avait valu la couronne céleste , devenait , après sa mort, la protectrice de l'abbaye, où de savants cénobites , mêlant à leurs prières , les travaux les plus graves et les plus utiles , conservaient à la société moderne les plus précieux trésors de l'ancienne.
Sous les arcades des cloîtres, la culture de la haute intelligence se conserva avec la vérité philosophique , que la vérité religieuse venait de faire renaître ; tout ce qui a enrichi le moyen-âge , tout ce dont l'Europe se vante aujourd'hui aurait péri, aurait été perdu sans retour, dans la société barbare , sans l'inviolabilité et le loisir des maisons de Dieu : les muses payennes forent sauvées par des moines chrétiens.
c La musique, (*) la peinture, la gravure et surtout Tar- (^hitecture ont des obligations infinies aux gens d'église, (^harlemagne montrait pour la musique le goût naturel que conserve encore aujourd'hui la race germanique: il avait fait venir des chantres de Rome; il indiquait lui-même dans sa chapelle avec le doigt ou avec une baguette le tour du clerc qui devait chanter ; il marquait la fin du motet par un son guttural , qui devenait le diapason de la phrase recommençante.
0) Èiudet Historiques.
9 Dans la plupart des monastères, il y avait des écoles de musique, les moines connaissaient l'orgue et les instruments à cordes et à vent. »
On m'excusera de m'étre laissé aller à cette digression^ au sujet des ordres religieux ; ils ont été si longtemps le point de mire et le but des incessantes attaques du parti voltairien , qu'on pardonnera, je l'espère , à un écrivain catholique, qui dédie ses livres à la jeunesse, d'avoir consacré quelques pages à démontrer que les ordres monastiques n'ont point été créés seulement par les rois. De nombreux monarques sans doute ont fondé et doté des monastères et des abbayes; mais la pensée-mère, la pensée féconde qui a fait surgir sur toute la face de la terre les pieuses et reposantes solitudes des cloîtres, est une pensée d'indépendance et de liberté chrétiennes.
Le monde est un rude tyran; des âmes généreuses, aimantes et élevées , auxquelles il prétendait imposer ses gênes , ses devoirs et ses contraintes , ne voulant pas se courber sous son joug doré, se sont sauvées de ses turpitudes et de ses plaisirs, et sont allées vivre en commun au pied d'une croix plantée loin des villes et de leur agitation.
Voilà l'origine de la première communauté chrétienne.
Aux déclamations des philosophes du xvui® siècle , contre les couvents, asiles d'ignorance et de fainéantise, j'opposerai encore cette citation des Études Historiques : qui n'aimerait mieux croire Chateaubriand (jue Voltaire?
€ Le corps du clergé était constitué de manière à favoriser le mouvement progresseur; la loi romaine qu'il opposait aux coutumes absurdes et arbitraires, les affranchissements qu'il ne cessait de commander, les immunités dont ses vassaux jouissaient, les excommunications locales dont il frappait certains usages et certains tyrans, étaient en harmonie avec les besoins de la foule. 11 est vrai qu'en ce faisant,
les prêtres augmentaient bien leur puissance , mais cette puissance était en elle-même plébéienne ; ces libertés, réclamées au nom des peuples ne leur étaient pas incessamment données, mais elles répandaient dans la société des idées, qui s'y devaient développer au profit de l'espèce humaine. > Le clergé régulier était encore pltis démocratique que le clergé séculier. Les ordres mendiants avaient des relations de sympathie et de famille avec les classes inférieures ; vous les trouvez partout à la tête des insurrections populaires: la croix à la main ils menaient les bandes des Pastoureaux dans les champs, comme les processions de la Ligue dans les murs de Paris. En chaire, ils exaltaient les petits devant les grands , et rabaissaient les grands devant les petits ; plus les siècles étaient superstitieux , plus le moine avait d'occasions d'expliquer ces vérités de la nature déposées dans l'Évangile: il était impossible qu'à la longue, elles ne descendissent pas de l'ordre religieux dans l'ordre politique. La milice de Saint-François se multiplia parce que le peuple s'y enrôla en foule, il troqua sa chatne contre une corde, et reçut de oelle-ci l'indépendance que celle-là lui ôtait; il put braver les puissants de la terre, aller avec un bâton, une barbe sale , des pieds crottés et nus , faire à ces terribles châtelains de rudes et dures leçons. Le maître , intérieurement indigné, était obligé de subir la réprimande du cénobite qui parlait au nom de Dieu. Sa robe lui avait donné cette autorité , le capuchon affranchissait plus vite encore que le heaume, et la liberté rentrait dans la société par des voies inattendues. »