CHAPITRE X
Ans la vie du prince dont j'écris l'histoire, se rencontrent peu de moments consacrés par lui aux plaisirs et aux fastes des cours. Aussi, comme une rareté decerègneremplid'événements religieux et guerriers, je citerai la cour plénière tenue par lui dans la jolie ville de Saumur, alors surnommée la bien aérée el bien assise. Louis se Irou- Vitit à une de ces rares et trop courtes époques de la vie où le bonheur et la prospérité rayonnent autour du Ir6ne. Après tant d'agitations le calme était venu et avec le calme l'espérance d'un avenir tranquille. Des satisfactions de famille se
joignaient aux satisfactions royales : le mariage d'Alphonse de France avec Théritière du comte de Toulouse, était une sécurité de plus ; et Marguerite de Provence venait de donner le jour à une fille qu'elle avait nommée Blanche, comme son aïeule. Pour déployer les magnificences d'une cour plénière , le roi choisit le moment où le comte de Poitiers, son frère, allait ceindre l'écharpe et chausser l'éperon de chevalier. Il y avait mieux que du plaisir dans ces fêtes; il s'y établissait une généreuse confraternité entre les Français des différentes provinces , et dans ces luttes de renommée et de gloire, le monarque apprenait à connaître l'élite de ses sujets.
La veille du jour où le comte de Poitiers devait être reçu chevalier, le prince, se conformant aux bonnes et vieilles coutumes, fit la veillée des armes avec la robe unie d'écuyer. Ce ne fut que le lendemain qu'on lui passa la jacque-de-maille ou haubert , le pourpoint de buffle et la cotte hardie. Ainsi vêtu et le court mantel sur les épaules, il s'agenouilla devant son royal frère qui lui ceignit l'épée, et le proclama chevalier de par Dieu, Notre-Dame et monseigneur saint Denis.
Beaucoup déjeunes gentilshommes, de l'âge des fils de France, reçurent ce jour là leurs éperons d'or.
Aucune salle du palais de Saumur n'étant assez vaste pour tant de convives , le grand banquet eut lieu sous les Halles.
c A la table du roi mangeaient le comte de Poitiers, Jean
> de Dreux et Pierre de Bretagne ; car il les avait faits tous
> chevaliers et il les traitait conime leur parrain. A une autre » table s'assit Thibaud de Navarre ( le comte de Cham- » pagne) , qui motilt était paré et ortw de drap d'or ; les
> comtes d'Artois et d'Anjou servaient le manger devant
> leur frère ; le fier et noble comte de Soissons tranchait du
> coustel ; Archainbaud de Bourbon, Enguerrand de Coucy,
> Imbert de Beaujeu faisaient garde derrière le roi, accom- » pagnes d'une grande suite de sergents d'armes et d'huis- » siers à masses , qui savaient choses longues et merveilleu- » ses à raconter ('). i
La noble fête féodale à laquelle fut donné le nom de la non pareille de Saumur^ ne devant pas être une vaine réjouissance, fut suivie de l'hommage des vassaux. Tous vinrent entre les mains du jeune roi lui jurer fidélité, foi et hommage. Le comte de La Marche, de la race des Lusignan, dévoué aux rois anglais, ses anciens suzerains , refusa seul cette marque de soumission, de dévouement et de vasselage.
Ce prince avait épousé Isabelle, veuve de Jean-sans- Terre, femme altière, dont quelques chroniqueurs ont changé le nom d'Isabelle en celui de Jézabel , en signifiance (le sa cruauté. Elle excita son mari à refuser l'hommage , et voici comment éclata sa rébellion.
Alphonse de France, apprenant l'arrivée de Lusignan et d'Isabelle , se hâta de les faire convier, eux et leurs chevaliers, au banquet féodal.
c Dictes au comte, répondit Hugues, que vais lui porter réponse. »
En effet, le soir il vint au palais; mais seul avec la comtesse-reine. Introduit devant Alphonse, il se montre cette fois la tête haute, la main sur la garde de son épée, et abordant le suzerain assis sur son siège à bras :
€ Pardieu ! comte, s'écria-t-il d'un ton de menace, ne te doits rien , ne te doits nul hommage à toi , ni à aucun fils de Blanche. L'avois promis! ains esté trompé, n'es qu'ung usurpateur et te desclaire que oncques ne serai homme-lige
(I) Sailli LotttM, par Armand Biecbi.
de sil qui déloyaument a robe le comté de Richard , mon biaufils.or qu'estait oultre-mer à guerroyer ennemis du Christ : ne suis subject que de Henri III, mon seigneur. (')»
Aussitôt il s'élança sur son cheval et partit avec Isabelle.
Louis IX fut bientôt informé de l'outrage fait à son frère. Sans perdre un instant, il convoqua toute la chevalerie de France , et se mit en marche dès le mois d'avril , avec quatre mille armures de fer et deux mille autres combattants.
Alors une lutte terrible ne pouvait manquer d'éclater. Dès son origine , on put pressentir que force i*esterait au bon droit. Henri UI ne fut point écouté dans l'appel qu'il fit aux barons anglais. Ceux-ci, réunis en parlement à Londres, à la tour Blanche, refusèrent de suivre un prince qu'ils méprisaient et baissaient. La rage dans le cœur, le roi d'Angleterre mit donc à la voile, n'ayant pu rassembler, pour soutenir sa cause , que trois cents armures de fer. Si les lances et les épées lui firent défaut, ce prince emporta sur son navire trente tonneaux remplis d'or pour entretenir le coupable zèle des mauvais Français qui s'étaient faits ses partisans. Henri , avant de quitter Londres , adressa aux marins des cinq ports, qui tenaient encore pour lui, l'ordre de courir sus aux marchands de France, et de mettre à mort tous les Français capturés sur mer.
Le roi d'Angleterre débarqua à l'embouchure de la Gironde, et appela aux armes la noblesse d'Aquitaine. Dès qu*il eut touché terre ^ il envoya des ambassadeurs pour se plaindre de ce qu'on avait rompu la trêve renouvelée récemment entre les deux couronnes.
Louis répondit avec raison qu'il n'enfreignait point la trêve en châtiant un seigneur rebelle et qui avait outrage son suzerain. Le prince consciencieux ajoutait dans sa ré-
> Armand Biechi. Vie de Saint Louis.
ponse qu'il était tout dispose à conserver des relations pacifiques avec le roi d'Angleterre , et lui offrait même de lui restituer une partie de l'héritage des Plantagenet que Philippe-Auguste lui avait ravie, s'il voulait consentir à un traité définitif de bonne et loyale paix.
Le pieux fils de Blanche de Castille avait toujours des scrupules sur la légitimité de ces conquêtes de son aïeul, et n'ignorait pas d'ailleurs que Louis VIII, son père, avait promis aux Anglais de leur en faire restitution.
Mais le monarque anglais ne voulut tenir aucun compte des offres de Louis IX , et lui envoya des chevaliers le défier en son nom, pour avoir attaqué le comte de la Marche, qu'il nommait son père.
< Quand le roi des Français eut vu cela , il se repentit d'avoir présenté à Henri III de si humbles conditions de paix.
— » Je ne le crains pas , dit-il à ses chevaliers, je ne crains ni lui , ni les siens; seulement, le serment de mon père me préoccupe et m'inquiète.
— » N'ayez point d'appréhensions à cet égard, sire roi, répliqua l'un de ses barons; car l'Anglais a violé le premier sa promesse, et vous êtes quitte de celle de votre auguste père.
> En paix avec sa conscience, Louis IX poussa vivement la guerre contre Lusignan; et, peu de jours après qu'il eut tiré l'épée , Frontenay ou Fonte'nay (') tomba en son pouvoir.
> La ville fut régulièrement assiégée. Pour hâter la fin du siège , qui traînait en longueur, les ingénieurs de l'armée royale firent construire des tours en charpente d'une hauteur colossale, afin de lancer des quartiers de roche dans
(I) Frontenay oa Fonlenay'V Abattu ou le Rasé» poor le distiogoer de FonteDay-le-Comte, place très forte en i241 , située à rextrémilé d'aoe pointe de la Saiotonge , qui s'avaoce entre le Poitoa et rAooia, h trois lieues de Niort et à six de Saint- Jean d*Angély.
Tenceinte de la place. Louis IX et son frère, en attendant lachèvement de ces machines de guerre , s'exposaient comme de simples soldats. Tous deux, au lever du soleil, examinaient les engins, les travaux commencés depuis quinze jours, quand la guette du donjon de Frontenay>econnalt le comte de Poitiers , tend l'arbalète , ajuste le prince et le blesse au pied d'un carrel de fer. Les soldats voient tomber Alphonse entre les bras du roi; ils poussent des cris de fureur; cavaliers et fantassins courent aux armes; et, dans ce moment, la brèche s'ouvre; on s'y bat avec acharnement, et la ville, après une défense vive et meurtrière , est réduite à implorer la merci des vainqueurs.
> Un des fils de Lusignan, quarante-un chevaliers, quatrevingts sergents et autre menuaille qui, avec eux, étaient en grande foison , tombèrent entre les mains des Français. L'armée entière demanda alors à grands cris qu'on fit mourir le bâtard de Hugues et ses chevaliers ; quelques hauts barons du conseil étaient d'avis de sévir rigoureusement à leur égard.
— » Non , s'écria le monarque ; le fils n'a peu commesti'e faulte, obéissant à son père, ni aultres aussi, obéissant à leur sire. N'est oncques acte de clémence, mais de justice ; si n'est-ce pour les occire, mais pour les réduire que sommes venus, ajouta-t-il; nous faut marcher encore (')• 7
Après Frontenay, Moncontour, Matha ou Mathar, Rochefort, les châteaux de Saint- Assaire , d'Anterne et de Tonnay-sur-Boutonne , ouvraient leurs portes au roi de France.
Après avoir subjugué tout le nord des ét^ts du comte rebelle, le roi vint planter ses tentes et ses lances dans les fertiles plaines de Taillebourg, avec le projet de passer sur le
(') Histoire de taint Louis , par Villeneuve-Trans.
pont de celte ville la profonde et inguéablc Charente.
Mais Henri III et le comte de la Marche , qui étaient à quelque distance de cette rivière à la tête de seize cents chevaliers et d'environ deux mille autres combattants, accoururent pendant la nuit, et campèrent dans les prés de la rive méridionale.
Quand le soleil se leva, ils virent Toriflamme du roi de France , les étendards de ses bannerets et toute une quantité de bannières et de gonfanons briller et flotter à la première brise du jour. Les tentes plantées sur le sol étaient si nombreuses que le camp ressemblait à une grande* cité.
 cette vue, le roi d'Angleterre, le comte de la Marche, Richard de Cornouailles demeurent convaincus que l'attaque va commencer immédiatement.
— € Eh bien ! comte beau-père , s'écrie Henri en se tournant tout troublé vers Lusignan, où sont donc ces soldats que m'annonciez aveoir, dans vos missives? Lors ne demandiez que pécune. Quant aux troupes, en répondiez sur vostre ame; disiez mesme que trouverions grande ayde en France.
— » Ne oncques escrit de la sorte , reprit le comte.
— » Vos escriptures sont ici , ajoute Henri.
— » En ay reçu de pareilles, reprend vivement Richard, qui sont aussi en ma tente.
— » Ces lettres , ne les ay escriptes ni signées.
— » Qu'est-ce à dire, sire comte, continue le roi d'Angleterre. Ne me pressiez par message à passer les mers? M'accusiez moi , mon retard.
— » Si ce que dictes est vérité, s'écrie à son tour Lusignan, en proférant un horrible jurement, la comtesse-reine, vostre mère, la mienne espouse, a tout machiné, abusant notoirement du mien nom, du mien scel... Par la gorge de Dieu! toute la coulpe retombe sur elle. »
Ce débat s'animait de plus en plus, quand le son éclatant des trompettes annonça que l'armée royale ëtait proche; et quand les clairons se taisaient, oh pouvait distinguer le cri de France : Montjoie et Saint-Denis !
Leicester , à la tête de ce qu'il avait de plus brave et de plus vaillant parmi les arbalétriers, prend les devants et court renforcer la tête du pont jeté sur la Charente. Là, lout-à-coup il s'arrête : d'anciens souvenirs, un dernier respect dé vassal à souverain le retiennent; et ni lui , ni Henri, ni le comte de la Marche n'osent de là donner le signal d^ la bataille contre l^ur suzerain-lige, leur droicturier seir gneur.
Mais les chevaliers de l'avant-garde de l'armée royale; n'étant retenus dans leur ardeur guerrière par aucun scrur pule semblable, et ayant à leur tête le comte de Poitiers, se précipitent vers le pont, s'y pressent, s'y serrent, y avancent sous une grêle de traits, et arrivent à la chaussée de Sainte-James.
Là, ils' viennent se heurter contre une masse immobile, contre une muraille de fer : c'étaient les Anglais, l'arô tendu et la lance en arrêt.
A plusieurs reprises, la vaillance française tenta de vains efforts pour faire brèche dans ce rempart d'airain et d'acïcr. Forcés de reculer , les hommes de Louis IX encombrent le pont où d'autres Français les ont suivis. Là le désordre est au comble ; mais , du rivage où il se tient, le roi a vu ce qui se passe, et prompt comme l'éclair, l'épée nue à la main, s'est élancé; suivi seulement de huit de ses chevaliers, il se fait jopr sur le pont, se fraie un passage, et sa vue et sa voix ont soudain rallié l'avant-garde ; avec elle, il parvient sur la chaussée de Sainte-James, au moment où les deux camps s'ébranlaient à la fois.
Pendant quelques instants , le petit-fils de Philippo-Au-
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PUBLIC Llr^KA^Y.
guste, le fiis de Louis VIII, surnommé le Lton, avancé presque seul au milieu d'un groupe d'ennemis, fait des prodiges de valeur. Le sang anglais a rougi Tépée royale ; Leicester est en face de lui et a tressailli de joie à la pensée que Louis va tomber vivantentre ses mains; car, à cet instant, il le voit seul au milieu des combattants anglais.
Mais Dieu ne voulait pas que pareil malheur vint affliger la France.
An*hambault de Bourbon et plusieurs autres vaillants chevaliers sont arrivés auprès de leur royal compagnon d'armes; et, pour sauver le roi, ils portent de si grands coups, que la joie qu'avait conçue Leicester fut de bien courte durée.
Maintenant sur tous les points le signal du combat est donné : tout marche, tout se presse vers la Charente ; on se bat sur le pont, on se bat dans les bateaux , on se bat dans le fleuve. Les eaux du fleuve, les planches des bateaux, les pierres du pont sont teintes de sang. Malgré les efforts de Henri III, de Richard, de Lusignan et de Leicester, malgré le courage de leurs troupes, l'issue de la bataille ne put être longtemps douteuse; et, avant midi, quatre mille Anglais avaient mis bas les armes; et le reste, dans une grande épouvante, fuyait à travers champs; Le roi d'Angleterre en toute hâte chercha à gagner la ville de Saintes , suivi de Lusignan et du comte de Cornouailles. Pendant cette fuite précipitée , Henri et Richard ne cessaient d'accabler Hugues des reproches les plus amers. Mais tous ces reproches, auxquels Lusignan répondait en rejetant avec raison toutes les fautes et tous les faux messages sur la comtesse-reine , ne changeaient rien à la fâcheuse position dans laquelle se trouvaient alors les ennemis de Louis IX. Le roi, en homme habile et sachant le prix du temps, avait or-
donné de poui*suivre sans relâche les phalanges chassées du champ de bataille.
Richard voyant rextrémité dans laquelle il se trouvait, dit à Henri III : c Frère, le jour fait défaut» la nuit arrive, arrêtez-vous dans ce village et attendez-y mon retour. > Puis donnant son cheval à son écuyer, il se dépouilla de ses ar^ mes» et» un bâton à la main, alla au-devant de Louis IX qu'il espérait trouver à Taillebourg. En effet, le monarque y était encore, et faisait alors dresser ses tentes dans la plaine témoin de sa victoire.
En arrivant au camp, le comte Richard se fit conduire près du comte d'Artois pour traiter de paix ou de trêve. Les deux princes s'étaient rencontrés en divers voyages, et une sorte de confraternité d'armes les unissait.
Robert de France le présenta au comte de Poitiers , et une foule de chevaliers, que le comte de Cornouailles avait délivrés en Palestine, l'entourèrent aussi, et tous ensemble se rendirent auprès du roi. Se souvenant des services que Richard Plantagenet avait jadis rendus aux barons français, et touché de la marque de confiance qu'il lui donnait, en venant ainsi seul et sans armes au milieu de ses soldats, Louis IX l'écouta avec faveur.
— € Sire, dit le comie» viens droict à vous, vous demander une suspension d'armes de vingt-quatre heures.
— » De grand cœur, accorde votre demande; ainsi le sang des hommes ne coulera pas le saint jour de Dieu» » répondit le pieux fils de Rlanche de Castille.
Le lendemain de cette entrevue était un Himanche; et tant qu'il le pouvait, Louis évitait les combats les jours consacrés au Seigneur.
Quand Richard fut de retour auprès de Henri III et de Lusignan , il ne leur cacha pas que» malgré les paroles du
roi de France « il espérait peu la paix; car il avait trouvé dans le camp français une grande irritation contre le roi d'Angleterre. D'après le conseil de Richard , Henri , Lusi gnan et Leicester remontèrent à cheval , et se hâtèrent d'arriver à Saintes; ce fut à grand'peine qu'ils y parvinrent; car un détachement d'hommes d'armes de France acharnés à la poursuite des fuyards, avaient reconnu les princes anglais , et s'éiant mis à leurs trousses les suivaient de si près qu'ils étaient au moment de mettre la main sur eux quand Henri IH et ses compagnons virent s'ouvrir devant eux la porte de la ville qui, dès qu'ils en eurent franchi le seuil , laissa retomber sa lourde herse derrière eux.
La mauvaise fortune est une rude épreuve pour les alliances politiques. Les succès font venir à nous, les revers en détachent : maintenant entre Henri d'Angleterre et le comte de la Marche , l'amitié qu'ils s'étaient jurée tournait à la haine. Mécontent, déterminé à tenter un coup hardi, Hugues s'abstint le lendemain dimanche d'assister au conseil tenu chez Henri. Il était allé, dès la petite pointe du jour, avec ses chevaliers et avec tous ses gens se cantonner dans le faubourg de Saint*Eutrope ; là , un pauvre paysan vint lui donner avis que le roi de France marchait sur Saintes.
D'un autre côté , Lusignan apprit qu'un corps de fourrageurs français venait d'être aperçu auprès de la porte Daiguière. A cet instant , il n'a plus d'autre pensée que celle de la gloire; sa rancune s'efface, et avec ses trois fils et les soudoyés du parti anglais, il franchit l'enceinte des remparts, et se dirige hardiment vers les soldats qui, la veille, l'ont forcé de fuir devant eux.
A la vue de la bannière du comte do la Marche, les Français engagent le combat; une sanglante mêlée ne tarde pas à s'ensuivre. Au bruit de la bataille, Henri HI a quitté Saintes, et accourt à la tète des troupes qui lui restent.
Louis de France, de son côté, a précipité sa marche, pour mettre le complément à sa victoire de la veille. Cette journée du lundi fut presque aussi sanglante que celle du samedi; et Ton parlera de la journée de Saintes comme de celle de Taillebourg.
c Après de beaux faits d'armes de part et d'autre , les escadrons anglais rompus par la valeur française, poursuivis répée dans les reins, vont se réfugier derrière les remparts de la ville. Sur le champ du combat, furenttrouvés parmi les Anglais tués, quatre riches prélats, trente-deux chevaliers, trois bannerets de noble lignage, vingt-six sergents et un nombre immense de fantassins ; enfin quatre mille hommes d'armes se rendent à discrétion (*). »
Hugues de Lusignan rentra consterné dans Saintes. Son Bis , le défenseur de Front^nay , se trouvait captif avec quarante chevaliers; cent quarante autres et soixante hommes d'armes avaient subi le même sort à Vouvent.
Voilà donc ce que lui avait rapporté son alliance avec l'étranger. Maintenant cet étranger s'enfuyait en déroute complète, et, lui, restait entouré des ruines de ses places fortes et de ses châteaux rasés.
Huges-le-6run, plus heureux que son frère , n'avait point été fait prisonnier. Voyant la profonde douleur et la honte de son père , il prit une bonne et généreuse résolution , celle d'aller se jeter aux genoux de Louis IX, et de lui demander la grâce du comte de la Marche.
L'évèque de Saintes s'était joint à lui; et, de concert avec Pierre Mauclerc , ils finirent par désarmer la sévérité du roi de France. Les bases suivantes furent imposées par le mo* narque justicier.
c Les troupes de Lusignan se sépareront sur-le-champ de l'armée anglaise.
(I) Histoire des sires de Bourbon.
> Le comte de la Marche cédera à Alphonse de France tous les châteaux pris en Poitou.
>} Trois autres châteaux seront livrés pour recevoir garnison , et comme gages d'une future fidélité.
> Enfin, pour tout le reste, le comte de la Marche s'en remettra à la justice et à la générosité du vainqueur. >
Pendant ces négociations , Henri , qui les ignorait complètement, n'avait plus autant de peur de l'arrivée de Louis. Aussi commençait-il à dire qu'il prendrait ses ébats, se referait de ses pertes, et que, pour se délasser, il resterait tout le mois d'août dans sa bonne ville de Saintes. Le 28 juillet au soir, au moment où il allait s'asseoir à un splendide banquet, un de ces barons français que le comte de Cornouailles avait sauvé en Palestine, vint apprendre aux Anglais la défection de Hugues de Lusignan que beaucoup de ses barons venaient d'imiter. Il ajouta même que les habitants de Saintes avaient déjà posé les premières bases d'un accommodement avec le monarque français, et qu'il était question d'ouvrir, cette nuit même , les portes de la ville à l'armée royale.
A peine le chevalier reconnaissant avait-il fini de donner cet avis au prince son bienfaiteur , qu'un messager du fils du comte de la Marche accourt et s'écrie , en s'adressant à Henri HI et à son frère :
€ Vous n'avez plusun moment à perdre; la ville sera cernée et investie avant quelques heures. L'assaut doit être livré au point du jour. >
Alors une terreur panique saisit le roi d'Angleterre , naguère si orgueilleux. Sautant à cheval , il s'enfuit précipitamment et courut l'espace de seize lieues, sans s'arrêter, avant d'avoir atteint Blaye. c Après son passage, le chemin était tellement jonché d'hommes et de chevaux épuisés de fatigue et mourants , de chariots dételés et de bagages
abandonnés, que c'était moult lamentable à voir et arrachant pleurs de pitié. >
Bluye n'offrit point encore assez de sécurité à Henri : apprenant que Louis IX vole sur ses traces et le suit de près , le roi fugitif passe la Gironde , remonte sur un cheval frais, et ne se croit sauvé qu'en entrant dans Bordeaux , après être demeuré deux jours sans manger , et deux nuits sans dormir.
La ville de Saintes remit ses clés à Louis IX qui les reçut dans sa tente.
Quelques jours après, le comte de la Marche vint en suppliant vers le roi, avec sa femme et ses trois (ils, se mettre à la discrétion du vainqueur. Le prince qui avait été la cause de la rébellion venant à se soumettre, son exemple dut être suivi. Le h^ août, Louis était encore campé dans une vaste plaine sous les murs de Pons : le sire des Montagnes (*) vint l'y trouver pour le reconnaître souverain de tous ses domaines jusqu'à la Gironde. On introduisit également sous la tente royale Bertholde, châtelain de Mirabelle (ou Mirabeau), chez lequel aussi c Henri III, la royne, sa gente et sa veuve avaient séjourné. — Sire, dit-il, ay naguère esté trouvé la nuist en ce même chastel le rov Henri, mon maistre. Me jetant à ses pieds, lui ay demandé, les larmes aux yeux : Puis-je exporter secours et délivrance de mon sire, en cas de siège ? M'ordonnez-vous desfendre iceil manoir au péril de vie, sans espérance d'ayde?
— > Loin de desfendre aultres» a répondu le magnanime roy, ne suis en estât de me desfendre moi-même. Or, vous délie de vostre serment.
— » Voilà pure vérité, noble sire, continua Bertholde, d'un ton ému ; maintenant suis tout vostre, moins sans douste, par
(I) Villeneuye-Trans.
mon choix comme veez que par contraincte. Si Henri Teust dict, ne m'auriez en féauté que armes à la main. Ains, libre de me donner, jure ne cesser estre à vous que quand plus ne vouldrez de moi.
— » Vous reçois moult avec joie, reprit Louis, lui tendant la main. Abandonnez-vous mesmement. Près vous rends le commandement de vostre place : gardez-là pour vostre nouveau maistre. En serais moins asseuré, la confiant à aultre. >
Cependant le roi d'Angleterre, honteux et désespéré à la fois, arrivé à Bordeaux, adressa une longue lettre à l'empereur d'Allemagne, pour expliquerla triste issue de son expédition contre le roi de France. Dans l'irritation de sa défaite, il accusait tout le monde de ses revers. Avant tout il maudissait le comte de la Marche; puis la comtesse-reine et les barons de la Saintonge. Parlant du sire de Pons, il écrivait : « Celui-ci m'a donné le baiser de Judas, et j'ai hâte de quitter une terre où l'on ne rencontre que perfidie et trahison.» Dans d'autres moments, le monarque anglais, poussait l'orgueil si loin que, chassé de ses états, acculé à la mer, il voulait encore se regarder comme le vainqueur de Louis. Dans ce dé< lire il passa près de deux mois à Bordeaux , dépensant son argent et son or en splendides fêtes, comme si réellement il avait eu à célébrer des victoires.
Enfin, son trésor épuisé, mettant tout-à-coup de côté sa superbe fierté, il envoya supplier Louis IX, son beau-frère, de lui délivrer un sauf-conduit et l'autorisation de traverser le royaume.
Des bannerets, des amis du roi ayant entendu les envoyés de Henri accomplir ce message, dirent entre eux : c Pareille demande ne peut s'accorder.
— » A Dieu ne plaise, s'écria Louis IX, d'un ton sévère! non, le droict de despartir est grâce que ne refuserai oncques à ennemi. »
Et à d'autres officiers de la couronne, qui riaient et plaisantaient entre eux surle départ précipité du prince qui sedisait le vainqueur des Français :
c Ne leur donnons-mie, ajouta le fils de Blanche de Cas* tille , subject de ire et de maltalent. N'obliez, en oultre , le haut rang où nostre Seigneur Ta élevé. Ne doubtons que par hault et saige conduicte fasse oblier faultes esmues par séduction ou meschants conseils. »
Ainsi, toujours et partout, Louis IX montre sa clémence appuyée sur la sagesse ; et toute circonstance révèle que sa politique se fait avec droiture et loyauté.
Le roi de France se trouvait encore au château de Pons, .quand le fils atné de Lusignan reparut devant lui, accompà-^ gné de Pierre Mauclerc.
Le fils aîné du comte de la Marche n'avait fait que précéder son père et le reste de sa famille ; le lendemain, Lusignan, Isabelle d'Àngouléme et leurs deux plus jeunes fils arrivèrent en présence du roi; et , quand ils le virent auprès d'Alphonse de France , sufibqués de sanglots et la honte au front, ils se précipitèrent à ses pieds. Vivement ému, Louis les relève et leur dit d'essuyer leurs larmes et de reprendre courage.
A quelques pas du jeune monarque, se tenaient plusieurs notables barons français , tous fort émus de la scène d'humiliation et de miséricorde qu'ils avaient sous les yeux, humiliation de la part des vaincus, miséricorde de la part du vainqueur. Tous, remplis d'admiration, gardaient un respectueux silence , quand tout-à-coup un vieux chevalier s'avance et s'approchant du roi :
c Sire, dit-il, avoir receu telle outraige de ce comte qu'a vois juré par tous les saincts du paradis et de la cour célestiale, de ne faire couper ma grève (chevelure) qu'après vengeance. Ay tenu parole, » continua-t-il en ôtant son casque d'où s'é-
ET SON SIECLE. lit
chappèrent de longs cheveux blancs partagés sur le front, et pendants jusqu'à moitié du dos. Sa barbe blanche aussi descendait bas sur sa poitrine, c Toutefois, ajouta le chevalier, à la vue de la noble famille de busignan prosternée, criant merci et plorant d'amères larmes , le cœur me fend et m'estime moult suffisammedt relevé de tel vœu. Qu'on m'apporte donc un trestel! i.Saisissant alors des ciseaux, Geoffroy deRaucon, sire de Taillebourg, s'assit gravement sur l'escabelle < et filst couper sa grève loc , grandement de Loys et des prendhommes. >
Ce fut dans le même temps que les comtes de Poitiers et de Lusignan , depuis longtemps aigris l'un contre l'autre, voulurent en venir à un combat à outrance. Louis IX arrêta ce duel, en disant aux deux chevaliers ennemis :
c Je tiens l'accusé pour lavé de tous ses torts envers moi et aultrui. »
Ainsi agissant , le roi de France était , à vingt-sept ans , reconnu dans tout son royaume c le plus généreux et le plus sage, grand homme de guerre, pacificateur et prince miséricordieux. >
Une maladie épidemique, une affreuse dyssenterie fit mourir beaucoup des bannercts qui l'avaient suivi à la guerre (le Saintonge. c Vingt mille soldats y périrent^ et Louis IX lui-même tomba malade. »
Alors, grand fut l'effroi dans tous les rangs de l'armée; et la reine fut suppliée de faire revenir à Paris le prince, orgueil et amour de toute la France. Pour le recevoir dans sa capitale, il fut question d'une entrée triomphale et splenrlide. Il refusa tous ces honneurs, toutes ces réjouissances, en disant que les batailles avaient fait des malheureux , des orphelins et des veuves, et qu'il fallait soulager toutes les douleurs, avant de songer à donner des fêtes.
Cette même année 1245, qui avait glorieusement mis fin
à la campagne de Saintonge, vit aussi se terminer la longue et sanglante guerre des Albigeois, dont les calamités avaient fait pleurer et saigner le pays pendant trente- cinq ans.
Les hérétiques essayèrent de soulever le joug qu'une main victorieuse leur avait imposé; ils se révoltèrent et se rendirent coupables du meurtre du grand inquisiteur de Toulouse.
Ce crime inutile fit abandonner leur cause par un grand nombre de seigneurs qui, amoureux de changements, avaient embrassé leurs doctrines ; et le comte de Toulouse , qui les avait soutenus , fut réduit à venir implorer sa grâce à genoux.
Le jeune roi était d'un trop noble caractère, comme nous l'avons déjà vu , pour ne pas être clément ; et au comte repentant, il laissa tous les domaines qui lui avaient été assurés par le traité de i 229, ne lui imposant d'autre condition, que de faire prêter serment de fidélité au roi, par tous ses vassaux et ses sujets libres , depuis l'âge de quinze ans , et dans toute l'étendue de ses terres.
c Les succès de la campagne de i 242 (*) assurèrent le triomphe de la royauté dans la lutte qu'elle soutenait depuis Louis-ie-Gros contre les grands vassaux. Pour compléter ce grand succès, le roi de France convoqua, en 124i, tous les gens de deçà la mer, surtout les Normands, qui avaient des terres chez les Anglais, et leur parla ainsi :
• — Comme nul ne peut bien servir à la fois deux maîtres, il faut que tous ceux de mon royaume qui ont des terres en Angleterre, choisissent entre moi et le roi des Anglais, et soient tout entiers à l'un de nous deux. »
En conséquence de cette sommation fort juste, mais contraire à la féodalité , ceux qui tenaient des fiefs des deux
(*) Armand Biechi. Histoire de Saint Lovis.
rois à la fois, durent renoncer aux uns ou aux autres. Henri lU , à cette nouvelle , priva de leurs fiefs d'Angleterre tous les hommes de France, ce qui parut un grand abus de pouvoir, parce qu'il ne leur avait pas laissé le choix entre les deux suzerains, comme avait fait le roi de France; néanmoins celui-ci , encore affaibli par suite de la maladie qui l'avait atteint en Guienne, préféra dissimuler plutôt que de recommencer la guerre à cause de cela.
Dix ans s'étaient écoulés depuis l'union de Louis de France avec Marguerite de Provence; et d'elle, il n'avait encore eu que deux filles, dont l'atnée était morte au berceau. Toute la France attendait impatiemment le jour où Marguerite donnerait un héritier au trône.
Enfin l'épouse bien-aimée de Louis IX accoucha d'un fils, le 15 février 1244. Eude Clément, abbé de Saint-Denis, baptisa le royal enfant, auquel son parrain , Guillaume d'Auvergne, évéquede Paris, donna le nom de Louis.
Par suite de la cruelle guerre toujours soutenue par la haine de l'empereur Frédéric d'Allemagne contre le chef de la chrétienté. Innocent IV cédant à l'orage et ne voulant pas exposer l'Église à un schisme, abandonna le sol de ritalie, avec la résolution de fixer sa résidence à Lyon , ville (]ui n'étant pas encore réunie à la couronne de France , reconnaissait la suzeraineté temporelle de l'archevêque Kmery Guéri.
L'antique cité de Lyon avait déjà donné une noble hospiliiHté à d'illustres proscrits. Saint Anselme, primat d'Angleterre, archevêque de Cantorbéry, avait reçu un généreux accueil de la part du primat des Gaules.
Le pontife de Rome fut installé dans l'ancien cloître de Saint-Just, où les princes et les rois voyageurs venaient prendre leurs logements, quand ils traversaient la ville de Sainie-lrénée. Des remparts épais et crénelés, flanqués de
ikk SAINT LOUIS
distance en distance de hautes tours, ceignaient d*une ceinture de force le monastère bâti sur une colline du boui^ de Saint-Just, sur le Rhône-le-Lyon.
Une fois établi dans cette résidence mi-religieuse et miguerrière, sorte de petite ville à part, il y reçut des messagers de l'empereur Frédéric qui , se souvenant de Famitié qui l'avait lié au cardinal Sinibald, pensait que la tiare n'aurait rien changé aux dispositions favorables de son ancien partisan. Il se trompait : les propositions d'accomodement, dont il avait chargé le marquis de Fribourg et son chancelier, Pierre des Vignes , ne furent point agréées. Par ce refus , la situation de l'empereur devenait de jour en jour plus fâcheuse. Ses états d'Italie étaient à la veille de lui échapper, et le parti anarchique s'agitait sourdement en Allemagne. tJne seule voie de salut s'offrait donc à ce prince : c'était une alliance intime avec le jeune roi, qui venait d'acquérir en Europe, à l'âge de vingt-huit ans, une prépondérance incontestable.
Frédéric avait demandé pour Conrad , déjà élu roi des Romains et héritier futur de l'empire germanique , la main de la nièce du pape , et ne l'avait point obtenue ; pour se consoler de ce dédain du pontife , il avait résolu de solliciter une main plus illustre que celle de la nièce d'Innocent IV, celle d'Isabelle de France.
Blanche de Castille, Louis IX, ses frères et le royaume tout entier auraient vu avec joie cette alliance se nouer entre la France et l'Allemagne; mais on chercha vainement à déterminer la pieuse princesse à ce grand hyménée ; elle se contenta de répondre : c Je ne me marierai jamais : une vierge consacrée à Dieu n est-elle pas plus qu'une impératrice? »