CHAPITRE XI
Cl nous arrivons à une époque où se manifeste d'une manière écla- ' tante rinévilable retour des cho- ' ses d'ici-bas. Jusqu'alors on avait i vu l'Occident pousser ses torrents urmés sur l'Asie; maintenant c'est du fond de cette partie du monde , que se précipitent sur l'Occident des hordes nombreuses et sauvages, dont le nom seul met l'Europe en émoi. Le génie de la destruction a fait se lever ces millions d'hommes que l'épouvante précède et que suivent la désolation et la ruine. Leur approche a répandu la teiTeur dans toutes les contrées qui avaient jadis fait partie de
Tempire romain; et dans d'autres régions encore que le peuple conquérant n'avait pas soumis à son joug.
Dans son terrible cours, ce torrent a traversé la Moscovie ; après avoir désolé la Russie, il a porté ses ravages vers la Pologne et jusque sur les frontières de TAUemagne. Les villes de Lublin et de Varsovie ont disparu sous ses flots rougis de sang (*). En vain, le duc de Silésie, les palatins polonais et le grand-mattre de l'ordre teutonique, réunirent leurs forces pour arrêter ce nouveau fléau de Dieu; les généreux défenseurs de l'Europe succombèrent dans les plaines de Liegnitz , et neufs sacs remplis d'oreilles servirent de trophée à la victoire des barbares. Les monts Krapacks, n'offrirent qu'une faible barrière à ces hordes invincibles : bientôt on vit les Tartares fondre , comme un épouvantable orage, sur le territoire des Hongrois qui i deux siècles auparavant, avaient quitté comme eux les déserts de la Scythie et conquis les rives fertiles du Danube.
Les pâtres de la Tartane ont laissé aux peuples vaincus le soin de décrire leurs conquêtes, et nous avons peine à croire les vieilles chroniques hongroises lorsqu'elles nous racontent les cruautés inouies qui marquèrent le passage des barbares. Ecoutons encore un autre historien (^) préludant aux récits de la croisade de Louis IX :
c En ces jours, de tristes nouvelles arrivaient de l'Asie. Jamais une croisade n'avait été plus nécessaire et plus légitime : agressive jusque-là, elle allait devenir défensive. On attendait dans tout l'Orient un grand et terrible événement : c'était comme le bruit des grandes eaux avant le déluge, comme le craquement des digues, comme le premier murmure des cataractes du ciel. Les Mongols s'étaient ébranlés du nord, et peu-à-peu descendaient par toute l'Asie. Ces
(■) Micbaad , Histoire des Croisades.
(') Michelet, Histoire de France, t. If.
pasteurs entraînant les nations, chassant devant eux Thumanité avec leurs troupeaux, semblaient décidés à effacer de la terre toute ville, toute construction, toute trace de culture, à refaire du globe un désert, une libre prairie où Ton pût désormais errer sans obstacles. Ils délibéraient s'ils ne traiteraient pas ainsi toute la Chine septentrionale; s'ils ne rendraient pas cet empire , par l'incendie de cent villes et regorgement de plusieurs millions d'hommes, à cette beauté primitive des solitudes du monde naissant. Où ils ne pouvaient détruire les villes sans grand travail, ils se dédommageaient, du moins, par le massacre des habitants, témoin ces pyramides de tètes de morts qu'ils firent élever dans la plaine de Bagdad.
> Toutes les sectes, toutes les religions qui se partageaient l'Asie avaient à craindre ces barbares, et n'avaient nulle chance de les arrêter. Les Sunnites et les Schytes, le calife de Bagdad et le calife du Caire, les Assassins, les Chrétiens de Terre-Sainte attendaient le jugement. Toute dispute allait être finie, toute haine réconciliée ; les Mongols s'en chargeaient. De là sans doute, ils passeraient en Europe pour accorder le pape et l'empereur, le roi d'Angleterre et le roi de France ; alors ils n'auraient plus qu'à faire manger l'avoine à leurs chevaux sur l'autel de Saint-Pierre-de-Rome (*) et le règne de l'Anté-christ allait commencer. >
Us avançaient lents et irrésistibles comme la vengeance de Dieu ; déjà ils étaient partout présents par l'effroi qu'ils inspiraient; et, en l'an 1238, les gens de la Frise et du Danemarck, n'osèrent pas quitter leurs femmes épouvantées , pour aller pêcher le hareng, selon leur usage, sur les côtes d'Angleterre.
En Syrie, on s'attendait d'un moment à l'autre à voir ap-
(') Mot d6 Bajazat, boIUd des Tores.
paraître les grosses têtes jaunes et les petits chevaux échevelés. Tout rOrient était réconcilié. Les princes mahométans, entre autres le Vieux de la montagne , avaient envoyé une ambassade suppliante au roi de France , et l'un des ambassadeurs passa en Angleterre. Dans les villes , dans les campagnes , dans les châteaux , dans les chaumières , chez les lettrés, chez les moines, on parlait de Mongols; et voici la peinture qu'on en faisait alors :
c Les tètes de ces barbares, dit un contemporain, sont grosses et disproportionnées avec leurs corps; ils se nourrissent de chair crue et même de chair humaine. Ce sont des archers incomparables; ils portent avec eux des barques de cuir avec lesquelles ils franchissent tous les fleuves. Ils sont robustes, impies, inexorables ; ils sont riches en troupeaux de moutons , de bœufs et de chevaux , de chevaux si rapides qu'ils font trois jours de marche en un jour.
> Les antipathies religieuses, nous l'avons dit, se turent devant cette effroyable invasion : la croix et le croissant se réunirent, mais en vain. Les chrétiens et les Sarrasins furent écrasés par les Korasmiens, près Gaza, et les hordes victorieuses entrèrent dans Jérusalem. Les habitants s'enfuyaient par une porte , tandis que les Tartares entraient par l'autre. Ceux-ci , pour les rappeler, plantèrent des croix sur les murs de la ville. Les chrétiens, rassurés par ce signe, rentrèrent en foule dans Jérusalem; mais à peine y furentils que l'ennemi en ferma les portes et égorgea ces malheureux jusqu'au dernier. »
Vers cette époque , Louis IX • tant pour rétablir sa santé que pour satisfaire à un désir pieux, voulut visiter la fameuse abbaye de Ctteaux , où allait se tenir un chapitre général de l'ordre. La reine, sa mère, qui, par une bulle spéciale de Grégoire IX, pouvait entrer avec douze femmes de sa suite dans tous les monastères de l'ordre blanc» Isabelle de
France, le comte d'Artois, le comte de Poitiers, six princes ou comtes suzerains, plusieurs ambassadeurs, un grand nombre de prélats ou d'abbés , une foule de gentilshommes accompagnaient le roi. Hugues IV et Yolande de Dreux, qui les attendaient à la frontière du duché, les reçurent magnifiquement en leur palais de Dijon , et les conduisirent eux-mêmes au monastère fondé vers 1098, parleurs ancêtres, Eudes P^ et Robert.
Quand tous ces grands du monde eurent rois pied à terre à une portée d'arbalète de la grande porte de l'abbaye , cinq cents moines , vêtus de leurs robes de laine blanche à scapulaire noir, la tête rasée , les yeux baissés , les bras en croix sur la poitrine, allèrent au-devant du roi de France, s'inclinèrent devant lui et le conduisirent au milieu de la nef de l'église , sur un trône recouvert de velours fleurdelisé et tout resplendissant d'or.
Louis ne consentit à s'y asseoir qu'à la condition que sa mère serait placée plus haut que lui. Aussitôt que le roi et la reine furent assis (*), les cloches de l'abbaye, qui son-* naient à grandes volées depuis l'arrivée de la famille royale, cessèrent de se faire entendre.
L'orgue demeura muet, le chant des saints hymnes fut suspendu; et, à un signal du père abbé, tous les religieux, se frappant la poitrine, se jetèrent à genoux, la face contre terre, et élevant les mains vers le trône. L'abbé des abbés , ainsi s'appelait celui de Clteaux, qui avait été enfermé dans un cachot, par ordre de Frédéric, fit alors entendre ces paroles, d'une voix entrecoupée de sanglots :
t Sire roi , nous vous en conjurons, que votre protection soit accordée au vicaire de Jésus-Christ ! Oui, sire, protégez notre père contre son persécuteur, le fils de Satan. >
(•) Vnieneuve-Trans.
Pareil spectacle, dans un lieu si saint, dut faire une pro* fonde impression sur Tesprit religieux du fils de Blanche de Castille. Boniface , abbé de Ctteaux , accrut encore cette émotion du prince, en lui lisant une lettre d'Innocent IV, datée de Gènes.
Innocent IV annonçait au chapitre de Fabbaye , que toujours en butte à la haine et aux persécutions de Frédéric, il avait été au moment d'être enlevé par trois cents chevaliers toscans embusqués sur son passage. Pour échapper aux embuscades et aux guets-à-pens de son éternel ennemi, le pontife des pontifes avait été réduit à se déguiser en soldat armé à la légère, et de monter sur un excellent cheval, pour s'enfiiir de Sestrie , où sa liberté et probablement sa vie étaient menacées.
Innocent IV annonçait enfin son entrée à Gènes sur un magnifique vaisseau de bois précieux et dont les voiles étaient dorées ; secours qui lui avait été envoyé de Civita- Vecchia,par la république; c mais, ajoutait le pape, ce généreux asile ne peut être que de courte durée; > et il suppliait donc le roi de France de lui en accorder un dans ses états.
c Que ce prince se souvienne , ajoutait le pape , de la noble hospitalité accordée par son bisaïeul , Louis-le-Jeune , à Alexandre III , persécuté par Frédéric Barberousse. Ce monarque n'hésita point à accueillir le vicaire de Jésus-Christ, et usa d'une semblable magnanimité à l'égard de saint Thomas de Cantorbéry, proscrit par Henri II , roi d'Angleterre. »
On ne peut guère en douter, la démarche du pape avait été concertée avec l'abbé de Citeaux; et comme dans le monde politique , il y a beaucoup d'échos échelonnés sur tous les chemins qui mènent aux différentes cours , celle d'Allemagne , celle de Frédéric avait su ce qui devait se passer dans
la grande abbaye de France. Aussi ses ambassadeurs avoués ou secrets assistaient-ils à Touverture du chapitre.
En cette circonstance , la conduite du jeune roi était difficile, et chacune des paroles qu'il répondait à Tabbé, allait bien certainement être étudiée, pesée et commentée. Le monarque ne l'ignorait pas ; et , bien que pénétré de la douleur des bons religieux avec lesquels il s'était mis en prières, les paroles qu'il prononça furent pleines de circonspection, de prudence et de dignité.
c Autant que mon honneur et la justice le permettent , dit-il en s'adressant à l'abbé , je défendrai l'Église contre les insultes qui lui viendront de l'empereur; mais, quoique personnellement disposé à recevoir le souverain pontife en mes États , je dois auparavant mander et consulter mes barons : un roi de France ne peut se dispenser de prendre et de suivre leurs avis. »
De retour à Paris, Louis IX, comme il l'avait promis, convoqua un parlement féodal, pour lui faire pai:t qu'Innocent IV demandait à établir sa résidence dans la royale viUe de Reims.
— c Sire, répondirent les barons de France, il ne nous parait nullement opportun de souffrir que le pape établisse sa demeure dans le royaume ; il existe une trop notable différence entre un roi, jeune, loyal, franc, porté à la vraie piété , et un homme aussi consommé dans les affaires temporelles que l'est Innocent IV. D'ailleurs, on ne peut se le dissimuler: s'il met le pied en France, ce sera, en quelque sorte , déclarer la guerre à l'empereur. »
L'avis des hauts barons fut partagé par la grande majorité des Français; il ne rencontra de l'opposition que dans le roi et une partie du clergé ; mais dès ce temps-là, les rois sages reconnaissaient qu'il y avait danger pour eux à n'écouter que leur propre volonté. Aussi , Innocent IV ne
vint point demeui*er à Reims, au cœur de la France; S. S. resta à l'abbaye de Saint-Just qui » comme nous l'avons dit, ne relevait pas encore de la couronne de France, et ne reconnaissait de suzeraineté que celle de l'archevêque Emei7-Guéri.
Cependant le bon roi , comme l'appelle le sire de Join-ville , de retour de la Guienne , avait rapporté plus de gloire que de santé. Pendant toute la durée de cette glorieuse expédition , sans cesse à cheval , couchant en plein air, dormant sur la dure , le premier levé dans le camp et le dernier couché pour dormir sous sa tente; il avait usé ses forces, et, pour les retrouver dans une vie calme, il était venu s'établir en un de ses séjours favoris, au manoir royal de Pontoise. Pendant que son ame languissait dans cette mélancolie qu'amènent souvent les souffrances du corps, sa pensée incessamment tournée vers l'Orient , s'attristait de plus en plus des humiliations dont les Sarrasins abreuvaient les adorateurs du Christ.
Des nouvelles d'outre-mer vinrent redoubler celte tristesse. On venait d'apprendre par des lettres adressées à la reine Blanche , que Gauthier de Rrienne avait été attaché à une croix devant la porte de son château , et que les Sarrasins avaient juré de l'y laisser périr, si la garnison ne se rendait pas.
< Laissez-moi mourir et défendez-vous , s'était écrié le héros , en s'adressant à ses hommes d'armes ; faites votre devoir, je ferai le mien. >
Les grands-mattres du Temple et de l'Hôpital, réunis aux chevaliers de l'ordre t^utonique ou de Sainte-Marie-des- Allemands, jurèrent sur une relique de la vraie croix, de soustraire leurs frères d'outrè-mer à tant d'outrages et à tant de cruautés. Dieu éprouve souvent les siens , et le courage des chrétiens fut vaincu dans les plaines de Gazer par les
hordes nombreuses et sans cesse renouvelées des Infidèles. Pierre de Villebride, Herman de Périgord, trois cent douze chevaliers du Temple, trois cent vingt-quatre servants du même ordre, trois cent vingt-trois Hospitaliers et deux cent vingt-quatre de leur servants; l'archevêque de Tyr, tous les chevaliers de Saint-Lazare périrent en combattant. Trente-deux Templiers, seize chevaliers de Saint- Jean et trois Teutons échappèrent seuls à l'effroyable boucherie (*).
Pour concevoir ce que pareille catastrophe dut faire éprouver de douleur au jeune roi, à sa mère, à la reine Marguerite et au royaume tout entier, il faut que notre pensée sorte et s'éloigne de l'époque actuelle, et se reporte à des temps où la foi donnait aux nations une énergie qu'elles n'ont plus. Dans toute la France, les nouvelles venues de Palestine répandaient la consternation. Le pape Innocent IV, qui avait fait parvenir ces affreux détails à la reine Blanche, disait : L'Église est oppressée et réduite en de telles extrémités, que, depuis la création du monde, elle n'a pas tant souffert.
— € Cher fils, s'écria la reine-mère en recevant ces lamentables nouvelles, qu'allons-nous devenir? Tout est à craindre de ces Tartares; une destruction universelle nous attend peut-être , et l'Église elle-même ne peut-elle pas être entraînée par le courant orageux de cette calamité !
— » Ma mère, reprenez courage, répondit le roi, déjà gravement atteint de maladie; ma mère, vous m'avez enseigné la fôrtitude; ne vous laissez pas vaincre par l'effroi. Dieu , j'en ai la conviction , nous consolera dans ces épreuves ; si sa puissante main nous assiste , les barbares recule-
(■) Joinfille. Le Père J. de Veraon , Hisloire des Templiers,
ront et rentreront dans les montagnes d'où ils sont descendus; si, au contraire, le Seigneur se détourne de nous, eh bien ! les farouches Tartares nous enverront plus tôt dans le saint paradis.
Malgré ces paroles, il y avait au fond de Tame du roi de France tant de tristesse, que son mal empira; et le 18 décembre, fête de Sainte-Luce, il fut pris d'une si violente dyssenterie qu'il se crut aux portes du tombeau. En présence de toute sa cour , il reçut les derniers sacrements ; il fit ensuite approcher les officiers de sa maison , les remercia de leurs fidèles services, et les recommanda à la reine Marguerite. Trop faible pour parler davantage, le royal moribond fit signe à l'un de ses chapelains de l'aider, par de confortantes paroles , à passer de vie à trépas.
Si Louis était résigné à mourir, la France ne l'était pas à voir descendre du trône au cercueil un roi si juste , si charitable et si vaillant. Aussi, pour conjurer le malheur qui la menaçait, des courriers furent expédiés sur tous les points du royaume, pour demander des prières publiques ; et, dans le château et dans la ville de Pontoise , on réclama unanimement la translation des reliques de Saint-Denis. Pierre Chariot, oncle du roi, évèque, comte de Noyon, et Pierre de Cuissy, évéque de Meaux, présidèrent à la cérémonie; une foule de princes et de bannerets , l'évéque de Paris , les chanoines de Notre-Dame, les divers ordres des religieux de la capitale , tous tenant à la main une torche ardente , allèrent chercher à l'antique basilique, fondée par Suger, et à la chapelle Saint-Nicolas où étaient déposées les reliques miraculeuses , les restes des saints martyrs, apôtres des Gaules, et le douloureux diadème de la Passion : ce fut l'évéque de Paris qui les déposa lui-même sur le lit du roi expirant. Pendant quelques heures, la pieuse assistance put croire que les restes sacrés, entourés de tant de vénération,
seraient impuissants à sauver le fils de Louis YIII et de Blanche de Castille. En proie au délire de la fièvre , Louis IX croyait entendre une voix tonnante, une voix venant de rOrient qui lui répétait :
c Roi de France , roi de France , c'est toi qui vois les outrages dont on abreuve la sainte cité.... c'est toi, oui, toimême que Dieu a choisi pour venger son divin fils, i
Après cette agitation, épuisé de fatigue, Louis tomba dans une si profonde léthargie , que les myrrhes et physiciens le croyant mort, s'écrièrent à la fois : c C'en est fait! Plus d'espoir! > Subitement ces paroles retentirent dans tout le château ; de la demeure royale elles se répandirent dans la ville de Pontoise ; et de là dans toute la France , fut répété ce cri : c Plus d'espoir ! »
A grand'peine on était parvenu à arracher de la demeure fiinèbre la mère et l'épouse de celui que l'on croyait trépassé. Ses frères s'étaient aussi retirés. Deux dames du palais, agenouillées auprès du lit, étaient en oraisons. Dans le château déjà peut-être on parlait d'apprêts de funérailles. Une des deux dames, tout éplorée, se leva et s'approcha tremblante pour voiler le visage de Louis, de ce drap qui précède le linceul , quand un mouvement subit vint la glacer d'efii'oi ainsi que sa compagne. Tout-à-coup , Louis s'était relevé à demi sur son, séant ; ses yeux étaient grand' ouverts et ses lèvres qui tout-à-l'heure semblaient closes pour jamais, firent entendre ces paroles : c Du haut du ciel la lumière de l'Orient s'est répandue sur moi; la grâce du Seigneur me rappelle d'entre les morts. Bieau sire Dieu , soyez béni , et recevez le serment que faiz de me croiser. »
De la chambre voisine. Blanche et Marguerite ont entendu la voix de Louis, forte comme celle d'un ressuscité; elles se précipitent vers l'être chéri qui leur semble arra-
ché de la tombe ; mais lui, toujours le regard fiie et la main élevée vers le ciel, ni les voit, ne les entend, et répète: c Seigneur , Seigneur , recevez le serment que faiz de me croiser. « Sa mère frissonna à ces paroles, et, dit le sire de Joinville, fust aussi transie et comme si elle l'cust veu mort..
Au bout de quelques instants, le roi tout-à-fait revenu à lui, fit appeler Guillaume d'Auvergne, évéque de Paris , qui en arrivant, trouva dans la chambre du malade les deux reines , les comtes d'Artois , de Poitiers et d'Anjou , et Isabelle de France.
— € Sire évéque, dît le monarque, en l'apercevant, vous requiers m'octroyer la croix d'oultre-mer.
> Quand la mère, la femme et les frères ouirent ceci, ils tombèrent à genoulx, s'écriant tous ensemble:
— » 0 chier sire , pour l'amour de notre Rédempteur , attendez que soyez entièrement guéri, alors seigneur roi agirez selon votre volonté. >
Le prélat mêla ses instances à celles de la famille royale ; mais Louis les regardant tous avec douceur et majesté, leur dit d'une voix ferme : c Sachiez-le bien, ne porterai boisson ne aliment à mes lèvres que n'aye à l'épaule la croix d'oultremer ; or, sire évesque, la requiers de rechef. »
Alors Guillaume demanda un lacet de soie rouge, le coupa en croix, s'agenouilla en tremblant devant le lit du monarque, et le lui présenta.
Transporté d'un saint enthousiasme, le royal chrétien qui tout-à-l'heure avait l'aspect d'un mort , presse la croix d'étoffe sur son cœur, sur ses yeux, sur sa bouche et ordonne qu'on la lui attache sur l'épaule ; puis il s'écrie d'une voix forte : c Sachiez de vray que je suis guéri. »
A cet instant en effet sa physionomie était belle, souriante et rayonnante de bonheur.
Dès le lendemain le roi fit faire une lettre et l'envoya en Syrie pour fuire connaître son vœu et sa résolution de l'accomplir. Il invitait dans cette lettre les chrétiens à prendre patience; et les assurait que bientM il viendrait tes secourir ou mourir avec eux.