CHAPITRE Xtl
EâS juin 1245, veille de la fête de saint Pierre et de saint Paul s'ouvrit le concile œcuménique de Lyon.
L'Europe entière attenté l'issue de ce concile ; le \ avoué de cette imposante t être de réunir les églises itin, d'obtenir des secours 'Orient, de fortifier la dis- 1 délibérer enfin sur une lais en dessous de toutes lésirables, on devinait l'arrière-pensée du pape InnocentlV, celle de faire renouveler en France l' excommunication et la déposition de Frédéric II.
Bientôt l'antique cité de Lyon dans tous ses vieux logis, couvents et palais, n'avait plus de place pour la foule illustre affluant au concile. Des princes du plus haut rang venaient y grossir la cour d'Innocent IV, entre autres l'empereur Baudouin H, de Brienne, et ses trois fils, Alphonse, comte d'Eu, Jean dit d'Acre et Louis. Ils étaient accompagnés d'un certain nombre de chevaliers offerts au pape par les grands-maitres du Temple et de l'Hôpital, pour garder sa personne et pour faire honneur à l'illustre assemblée.
Je ne redirai point tout ce qui agita cette imposante réunion où éclata un tout atutre esprit que celui de l'Évangile. Des passions humaines se glissèrent dans une foule si sainte ; la haine et la persistance de la rancune se mootrèrent trop parmi les adorateurs d'un Dieu de paix et de miséricorde.
Après avoir célébré la messe au maitre-autel de Saint- Jean, Innocent IV monta sur une haute estrade décorée avec magnificence, y fit asseoir à sa droite l'empereur d'Orient, et à sa gauche Raymond Bérenger IV. Le saint sacrifice terminé et le silence établi, le souverain pontife entonna le Yetù Creator ; puis, debout sur son trône , il adressa à toutes les notabilités, à toutes les grandeurs, à toutes les illustrations du siècle , un long discours commençant par ces mots empruntés aux lamentations de Jérémie :
0 vos, qui transitis per viam, aitendite et videte si est dolar siaU dolor meus.
Après ce texte prononcé d'une voix lamentable, il entra en matière, exposa tous les griefs iqu'il avait conti*e l'empereur d'Allemagne et finit par ces terribles paroles :
c Nous déclarons Frédéric II, empereur des Allemagnes, privé de tous honneurs et dignités dont il s'est rendu indigne par ses crimes ; et l'en privons par cette sentence , absolvant pour toujoui*s de leur serment, tous ceux qui lui
ont juré fidélité ; défendant fermement que personne désormais lui obéisse comme empereur et comme roi , ni le regarde comme tel ; et voulant que quiconque à l'avenir lui donnera aide et conseil , en cette qualité et par ce seul fait, soit et demeure excommunié. »
Pendant la lecture de cette terrible sentence , tous les membres du concile gardèrent un saisissant silence, qui dura encore alors que le pontife avait cessé de parler.
Les ambassadeurs impériaux surtout demeurèrent pendant quelque temps frappés de consternation ; et Hadée de Suesse sortit en criant ces mots : Dies irœ , dies calamitalis et miseriœ!
L'empereur voulant toujours se réconcilier avec le saintsiège et ne pouvant jamais fléchir l'impitoyable pontife , apprit en se rendant de Vérone à Turin , le nouvel anathème qui venait d'être lancé contre lui ; c'est de là qu'il envoya à Louis IX une lettre détaillée sur tous les événements de Lyon. Le 22 septembre, il lui adressa son chancelier-médecin, Pierre des Vignes, et un habile clerc nommé Gauthierd'Ocre, en les chargeant tous les deux d'appuyer son message auprès du roi de France , et de lui offrir son concours d'hommes d'armes et d'argent pour la guerre d'outremer.
Le sage fils de Blanche n'avait point attendu cette ambassade pour se prononcer hautement contre la déposition de Tempereur, qui avait été, selon lui, un acte impolitique et d'une véritable iniquité.
c Qui donc , répéta-t-il , à plusieurs reprises , dès que la nouvelle lui en parvint , qui donc a donné au pape le droit de détrôner un si grand prince ? >
Sincère et éclairé catholique qu'il était , il ne pouvait approuver un semblable abus d'autorité. Tout ce qui entourait Louis IX pensait comme lui, et blâmait hautement la vio-
lente rancune du pape. Pierre des Vignes se persuada donc tout de suite que la cour du Louvre prendrait à cœur les intérêts d'un prince mis injustement au banc de la chrétienté. Louis n'avait pas hésité à manifester devant l'ambassadeur impérial sa résolution de s'en expliquer au plus tôt , de vive voix , avec Innocent IV.
Avant d'accomplir cette résolution, Louis avait assisté le 15 octobre, avec le parlement féodal ('), à la prédication du légat du pape dans l'église de Notre-Dame. Un religieux intérêt avait suivi l'éloquent orateur dans la peinture qu'il avait faite des malheurs de l'Idumée qui nécessitaient l'expédition prochaine d'outre-mer; et les cœurs en étaient déjà profondément remués quand Louis IX , le visage rayonnant d'enthousiasme et la poitrine haletante d'émotion, se leva et dit :
c Âh ! qui pourrait voir , sans verser des larmes de compassion, sans rougir de honte, sans frémir de colère, toutes les humiliations , toutes les tortures que l'on fait subir à nos frères?
» Voyez f voyez la cité sainte ! Les rues sont inondées du sang des vieillards, des jeunes hommes, des femmes et des enfants ; les vierges sont livrées aux outrages ; les fidèles égorgés , foulés aux pieds, sans sépulture et dévorés par les oiseaux carnassiers !
» Et pourtant ces choses se passent sur cette terre où nos pères ont empreint si profondément la trace de leurs pas. L'Orient tressaille encore à notre souvenir; il retentit des exploits de Louis VII, de Philippe-Auguste et de leurs compagnons d'armes ! N'est-ce pas leur glaive que j'ai ceint.. Ah! conservons à l'Orient son antique éclat! chevaliers, amis , que chacun fasse son devoir ! que chacun accomplisse
(1) ViUeneoTe-TraDs.
sa promesse , que chacun tienne son serment. A l'exemple de votre roi, armez-vous tous de la croix d'outre-mer! — Dieu le veult, Dieu le veult! continua-t-il en tirant son épée et la faisant briller à tous les yeux. Oui , Dieu nous appelle ; courons combattre pour sa cause, et, s'il le faut, mourons pour le rachat du saint tombeau ! »
Un prince jeune, pieux, probe et courageux, parlant au nom de la religion et de l'honneur, a en lui une puissance qui remuerait les montagnes. Aussi il faut renoncer à bien peindre l'élan généreux qui répondit alors aux généreuses^ paroles du chevalier couronné. Louis IX allait continuer , mais déjà ses trois frères l'entouraient et réclamaient la croix rouge dès pèlerins armés.
Alors, dans l'immense assemblée, plus d'arrière-pensée, plus de rancune , plus de haine , tout se rapproche , tout s'unit, tout se confond dans un même désir, dans un même devoir, celui d'aller guerroyer en Palestine et de faire encore flamboyer au soleil de l'idumée les armures , les lances et les épées françaises.
La reine Marguerite, la comtesse d'Artois , la duchesse de Poitiers et toute une foule de grandes dames châtelaines de haute lignée , firent le serment d'accompagner leurs époux au-delà des mers.
Dans un pareil élan , les prélats , les évêques ne pouvaient demeurer froids; aussi, à l'exemple du roi, le cardinallégat, les illustrations des principaux sanctuah'cs de France, s'enrôlèrent pour la guerre sainte.
Alors ceux qui avaient gémi des troubles et des discordes suscitées et entretenues par Pierre de Dreux et Hugues de Lusignan et plusieurs autres grands vassaux ambitieux et turbulents, durent se réjouir de voir Pierre Mauclerc et le comte de La Marche s'éloigner du pays troublé et agité de leurs discordes, pour aller chercher pardon de Dieu et
approbation des preud^homtnes , dans les combats d'outremer.
Le duc de Bourgogne, le duc de Châtillon, le comte de Saint^Paul, les comtes de Dreux, de Bar, de Soissons, de Blois , de Rhetel , de Montfort et de Vendôme , le seigneur de Beaujeu, connétable de France, et Jean de Beaumont , grand amiral et grand chambellan, Philippe de Courtenay, Guyon de Flandres , Ârchambault de Bourbon , le jeune Raoul de Coucy , Jean de Barres , Giles de Mailly , Robert ,de Béthune , Olivier de Thermes prirent aussi la croix ; et pour suivre ce glorieux exemple , bientôt il n'y eut plus dans le royaume une seule illustre famille qui ne fournit un soldat à la guerre sainte. Dans la foule de ces nobles croisés ('), l'histoire se plaît à remarquer le célèbre Boilève ou Boyleaux qui fîit dans la suite prévôt des marchands de Paris, et le sire de Joinville , dont le nom sera toujours placé dans les annales des croisades , à côté de celui de Louis IX.
Pour une si sainte guerre l'ardeur du roi était grande sans doute ; mais cependant elle n'absorbait pas tellement son esprit qu'il ne s'occupât d'assurer une sage et bonne administration du royaume pendant qu'il en serait absent. Dans une assemblée de prélats et de barons , d'après sa volonté expresse^ on arrêta plusieurs mesures ayant pour objet le maintien de la paix publique et les préparatifs de la grande expédition d'outre-mer. Un nombre infini de procès, en troublant la tranquillité des familles, attisaient et entretenaient des haines qui devenaient héréditaires. A cette époque les procès commencés par des plaids d'avocat se terminaient trop souvent par le glaive. Le parlement féodal enjoignit donc aux tribunaux déterminer, d'expédier promptement toutes les affaires portées devant eux , et dans
(') Michand , Histoire des Croisades,
le cas où ils ne pourraient obliger les parties d'acquiescer à un jugement définitif, il fut enjoint aux juges de leur faire jurer une trêve de cinq ans.
D'après un des décrets des conciles de Lyon , il fut décidé que les ecclésiastiques paieraient au roi le dixième de leur revenu pour aider à subvenir aux frais de la guerre sainte • De plus une ordonnance rendue par le roi , de concert avec le pape , portait que les croisés seraient pendant trois ans à l'abri de leurs créanciers, à compter du jour de leur départ pour la Palestine. Cette ordonnance qui excita beaucoup de réclamations , a dû sans doute déterminer plusieurs barons et chevaliers à quitter l'Occident ; car parmi eux il s'en trouvait beaucoup que les tournois et entreprises chevaleresques avaient en partie ruinés. En ce temps, comme aujourd'hui , la gloire des armes enrichissait peu.
K un roi pouvait se livrer à une seule pensée, si de toutes parts son attention n'était pas attirée sur tous les points de ses états par des besoins divers et d'incessantes réclamations , le fils de Blanche de Castille , depuis le jour où il avait juré son vœu, n'aurait pas eu une autre préoccupation que celle de la prochaine croisade. Mais ce n'est pas sous la couronne qu'il faut chercher la liberté. Aussi entre le jour où Louis IK avait prononcé son vœu d'outre*-mer et le jour où il quitta la plage d'Âigues-Mortes, il s'écoula plus de trois ans. Dans ce laps de temps plus d'un de nos chevaliers sans doute, au milieu des affaires publiques et de ses intérêts de famille, au milieu des distractions et des plaisirs du monde, put perdre le souvenir de son saint engagement ; mais quant au fils de Blanche de Castille il y pensait sans cesse , et le confesseur de la reine Marguerite raconte que la croisade était le sujet constant des entretiens de Louis et de sa douce et pieuse compagne.
Une des œuvres de la journée de la reine était de broder
des croix de soie rouge mélangées d'or, pour donner aux plus nobles pèlerins de la cour. Le roi la voyait avec plaisir se livrer à ce travail; et c'est ici le moment de redire une innocente ruse dont Louis IX se servit pour augmenter le nombre de croisés.
D'après une ancienne coutume , les rois de France , dans les grandes solennités, (lonnaient à ceux de leurs sujets qui se trouvaient dans les résidences royales, des capes ou man*teaux fourrés dont ceux-ci se revêtaient sur-le-champ et avant de sortir du palais. Dans les anciens comptes ces capes s'appelaient livrée parce que le souverain les donnait et les livrait lui-même. Louis ordonna qu'on en préparât pour la veille de Noël un grand nombre sur lesquels il fit appliquer des croix en broderie soie et or , dont plusieurs sans doute avaient été faites par la reine {*).
Le moment venu , chacun se couvrit du manteau que le prince lui avait donné ; et , sans s'être aperçu de la pieuse fraude, suivit le monarque à la chapelle où s'allait dire la messe de minuit. Quel fut leur étonnement, quand à la lueur des cierges ils aperçurent d'abord sur ceux qui étaient devant eux , ensuite sur eux-mêmes , le signe d'un engagement qu'ils n'avaient point contracté (^) !
Tel était cependant le caractère des chevaliers français , qu'ils se crurent tous obligés de répondre à cet appel fait à leur bravoure.
Tous les courtisans , après l'office divin , se mirent à rire avec l'adroit pêcheur d'hommes, et firent le serment de l'accompagner en Asie.
Cependant bien des volontés , bien des obstacles surgissaient tous les jours pour retarder le départ du petit-fils de
(') Michaad , Histoire des Croisades.
(') Maihiea-Paris. — Tillemon , dans son Histoire fiMifttuerite de saint l/tuis , appelle celte supercherie une invention agréable.
Philippe-Auguste; et, à la tète des opposants, se trouvait la mère du roi. Toute la vie de Louis IX avait été un acte de soumission aux décisions maternelles; et pour la première fois il se faisait inflexible au désir de celle qu'il aimait et respectait plus que toute créature après Dieu. L'évèque de Paris partageait l'opinion de la reine Blanche; et ce vertueux prélat vint représenter au jeune monarque qu'un vœu fait dans les accès de la maladie , ne pouvait le lier d'une ma* nière irrévocable, si surtout l'intérêt de son royaume lui imposait l'obligation de s'en affranchir. Et quand on cherchait ainsi à retenir le roi, on n'était pas sans de graves raisons. Alors les Poitevins menaçaient de reprendre les armes, et l'Aquitaine s'agitait de nouveau. Les Albigeois donnaient aussi des craintes ; la guerre occasionnée par les divisions qui existaient de plus en plus entre le pape et l'empereur, s'étendait et embrasait tous les états voisins de la France; et cet incendie ne pouvait-il pas gagner le royaume? Plusieurs des hauts barons , exerçant les fonctions les plus importantes de l'état; de vieux et expérimentés conseillers de la couronne parlèrent après l'évèque de Paris , et représentèrent respectueusement à l'ardent croisé, que les meilleures institutions fondées par sa sagesse allaient périr en son absence; que la France perdrait par son départ le fruit des victoires de Saintes , de Tàillebourg , et toutes les espérances que lui donnaient les vertus d'un gran^ prince.
Ce jour-là, dans le conseil, la reine Blanche parla la dernière, et, d'une voix émue, dit à son fils :
c Mon fils, si la Providence s'est servie de moi pour veil- » 1er sur votre enfance et vous conserver la couronne , j'ai > par là et par ma tendresse, acquis le droit de vous rap- » peler les devoirs d'un monarque et les obligations que » vous impose le salut du royaume, à la tête duquel Dieu » vous a placé ; mais j'aime mieux faire parler devant vous
mon amour de mère. Vous le savez , Louis , cet amour ne vous a jamais fait défaut. Pensez-y, il ne me reste que peu de jours à vivre , et votive départ ne me laisse que la pensée d'une séparation éternelle. Heureuse, bienheu* reuse encore si je meurs avant que la renommée ait rapporté en Occident la nouvelle de quelque grand désastre ! Depuis le jour où vous avez juré votre vœu, vous avez dédaigné mes conseils et" mes prières. Mais si vous ne prenez pitié de mes chagrins, songez du moins à vos enfants que vous abandonnez au berceau ; ils ont besoin de vos leçons et de vos secours. Que deviendront-ils quand vous ne serez plus près d'eux? ne vous sont-ils donc pas aussi chers que les chrétiens d'Orient?
» Mon fils, si vous étiez maintenant en Asie, et qu'on vint vous apprendre que votre famille délaissée est entourée de périls, et menacée de près par l'ennemi , vous ne manqueriez pas d'accourir au milieu de nous. Eh bien ! tous ces maux que ma tendresse redoute , votre départ peut les faire naître. Restez donc en Europe, où vous aurez tant d'occasions de montrer les vertus d'un bon roi , d'un roi père de ses sujets , le modèle et l'appui des princes de sa maison.
» Si Jésus-Christ exige que son héritage soit délivré, envoyez en Orient vos trésors et vos armées : Dieu bénira une guerre entreprise pour la gloire de son nom. Mais ce Dieu , croyez-moi ^ n'ordonne point qu'on accomplisse un vœu contraire aux grands desseins de sa providence. Non, ce Dieu de miséricorde, qui ne permit point qu'Abraham achevât son sacrifice, ne vous permet point d'achever le vôtre et d'exposer une vie à laquelle sont attachés le sort de votre famille et le salut de votre royaume. » En achevant ces paroles , Blanche ne put retenir ses lar-
mes. Louis fut vivement ému et se jeta dans les bras de sa mère; puis, surmontant son émotion et reprenant un visage calme et sérieux :
c Mes amis, dit-il, vous savez que ma résolution est déjà connue de toute la chrétienté. Depuis plusieurs mois les préparatifs de la croisade se font par mes ordres; j'ai écrit à tous les rois de l'Europe que j'allais quitter mes états pour me rendre en Asie. J'ai annoncé aux chrétiens de la Palestine que j'allais les secourir en personne. J'ai moi-même prêché la croisade dans mon royaume. Une foule de barons et de chevaliers ont obéi à ma voix, ont suivi mon exemple et juré de m'accompagner en Orient.
» Que me proposez-vous maintenant? de changer des projets hautement proclamés , de ne rien faire de tout ce que j'ai promis et de ce que l'Europe attend de moi; de tromper tout à la fois les espérances de l'Église, des chrétiens de la Palestine et de ma fidèle noblesse. > Cependant, comme vous pensez, comme ma mère pense que je n'avais point ma raison quand j'ai pris la croix d'outre-mer , eh bien ! je vous la rends, cette croix ; la voilà cette croix qui vous cause tant d'alarmes , et que je n'ai prise ^ dites- vous, que dans un moment de délire : la voilà , prenez-la. »
Disant ces mots , Louis avait détaché lui-même la croix de son manteau , et il l'avait remise aux mains de l'archevêque de Paris.
La reine Blanche, la reine Marguerite, le prélat, les frères du roi , les chevaliers étaient là tous debout , silencieux. Ce silence, ce fut encore Louis qui le rompit le premier :
c Aujourd'hui, continua-t-il , vous ne direz pas que je » suis dans le délire de la maladie, et que je ne jouis pas de
toute ma raison. Eh bien! dans toute la plénitude de cette raison et de ma volonté royale, je vous redemande de nouveau cette croix , et je vous déclare que je ne recevrai aucune nourriture avant qu'elle ne me soit rendue. » Vos reproches , vos plaintes , vos larmes me pénètrent d'une vive douleur; mais connaissez mieux mes devoirs et les vôtres. Aidez-moi à chercher la véritable gloire , secondez-moi dans la carrière pénible où je dois marcher, et ne vous alarmez plus ni sur mon sort, ni sur celui de ma famille et de mon peuple. Ah ! j'ai confiance dans le Dieu qui m'a fait vaincre à Taillebourg ; il confondra les desseins et les complots de nos ennemis. Oui, oui, ma mère, le Dieu qui m'envoie en Asie pour défendre son héritage, défendra, soyez-en sûre, celui de mes enfants, et répandra ses bénédictions sur la France. Puis, se retournant du côté des hauts barons et des chevaliers, il ajouta : c Pour nous rassurer, pour nous con- » vaincre que, pendant mon absence, tout ira bien dans le
> royaume, n'avons-nous pas celle qui fut l'appui de mon » enfance et le guide de ma jeunesse; celle dont la sagesse » sauva l'état de tant de périls, et qui ne manquera ni de » courage ni d'habileté pour combattre les factions. Laissez- » moi donc tenir toutes les promesses que j'ai faites devant » Dieu et devant les hommes; et n'oubliez pas qu'il y a des
> obligations qui, sacrées pour moi, doivent être sacrées pour » vous : c'est le serment d'un chrétien et la parole d'un roi. »
Après ces mots, tous ceux qui venaient de les entendre s'écrièrent: c C'est la voix de Dieu!... ne nous opposons plus à sa volonté; » et de ce jour personne ne contredit son projet.
Le seul obstacle qui restât à vaincre, chose triste et contre nature , c'était l'opposition du pape Innocent IV. Sa haine contre l'empereur Frédéric lui était si tenace , si en-
racinée au cœur, que le pontife rancunier, dans sa violence et son emportement, contrariait de tout son pouvoir la croisade d'outre-mer. H voulait bien que Louis IX fit des armements et mit sur pied des milliers de soldats; mais ces soldats et ces armements, il désirait qu'ils fussent dirigés, non contre les Sarrasins, mais contre l'empereur d'Allemagne ou contre le roi d'Angleterre.
Déjà, on le sait, il avait proposé en 12591a couronne impériale à Robert d'Artois; en i 245, il lui offrait la couronne d'Angleterre : étrange et triste anomalie! le vicaire de Jésus-Christ mettant tout en œuvre pour empêcher la délivrance de Jérusalem !
La croisade se prêchait à cette époque dans toutes les contrées de l'Europe; mais les révoltes, les factions faisaient tant de bruit, que la voix de la religion était couverte par celle des mauvaises passions humaines.
Quand l'évêque de Beyrouth passa de France en Angleterre, pour engager Henri III à se croiser, le monarque était aux prises avec le roi d'Ecosse, et s'efforçait d'apaiser les troubles du pays de Galles. Sur le continent, l'Allemagne était en feu; le sacerdoce et l'empire y donnaient, parleurs luttes interminables et acharnées, d'inénarrables douleurs au monde chrétien ; l'Italie se ressentait des tourmentes de l'Allemagne ; et , sous un ciel si gros d'orages , les Guelfes et les Gibelins redoublaient de fureur; enfin, il y avait tant de terreurs par le monde, tant de misères dans le présent, tant de menaces dans l'avenir, que Frédéric , qui avait d'abord bravé les foudres de Rome, maintenant effrayé des complots tramés contre sa vie , se faisait pénitent et contrit, et demandait à aller mourir en Palestine.
Mais avant de partir il voulait obtenir une absolution de Dieu, une réconciliation avec le pontife ; et le pontife égaré par sa haine lui refusait l'une et l'autre. Une ame aussi chré-
tienne , aussi éclairée que celle de Louis IX, gémissait de l'obstination d'Innocent IV ; et avec toute la soumission due au chef suprême de l'Ëglise, il lui représenta de nouveau combien son inflexible rancune allait nuire au succès de la croisade, en privant l'expédition d'outre-mer du secours d'un souverain aussi puissant que Frédéric : mais tout fut inutile.
Le bruit de ces fâcheuses et scandaleuses discordes avait traversé les mei*s et répandait une grande joie parmi les Infidèles d'Orient; et, pendant que les sectaires de Mahomet répétaient : c Dieu n'est pas avec les chrétiens puisqu'ils ne s'entendent pas, ^ les malheureux habitants de la Palestine désespéraient de voir arriver le secours promis depuis si longtemps. Ils envoyèrent plusieurs messages en France : le patriarche d'Arménie, entre autres, écrivit à la cour de Kome pour la supplier humblement d'accorder la grâce à Frédéric repentant. Cette grâce, le vénérable patriarche la demandait au nom des colonies chrétiennes alarmées , au nom de la cité de Dieu tombée en ruines, au nom du sépulcre de Jésus-Christ , menacés et profanés par la présence et le fer des barbares. Sourd à toute prière^ immuable dans sa funeste résolution. Innocent IV ne fit aucune réponse au patriarche des Arméniens. Il ne borna point sa haine au silence ; il écrivit au roi de Chypre en lui ordonnant de s'emparer du royaudae de Jérusalem qui appartenait à l'empereur d'Allemagne ; il alla plus loin : il adressa une lettre au sultan du Caire pour l'engager à rompre son alliance avec le déloyal et impie Frédéric. La réponse du musulman au pape, pleine d'une amère ironie, dut faire réfléchir le chef de la chrétienté; car plus le souverain. pontife le pressait d'être infidèle au traité conclu avec l'empereur, plus il affectait de dire que c'était devoir de tenir toute promesse et tout serment ; mais que cette obligation redoublait quand les serments et les pro-
messes avaient été faits à qui était abandonné de tous. Alors Frédéric, poussé au désespoir, quittant le ton de la soumission dont il avait fait profession jusqu'à ce moment, résolut de ne plus employer que la force et la violence. Au fond de son ame, Frédéric accusait le roi de France de n'avoir pas assez chaleureusement plaidé sa cause auprès d'Innocent IV; et, si Ton en croit l'historien arabe Yafey, il envoya secrètement un ambassadeur en Asie pour donner aux puissances musulmanes les plans de l'expédition qui allait prochainement mettre à la voile.
Louis venait de faire l'acquisition du territoire d'Aigues- Mortes, car il tenait surtout à ce que l'expédition chrétienne pour la terre sainte, partit d'un port français. A peine la plage d'Aîgues-Mortes fit-elle partie du royaume , que l'on commença à y bâtir une ville, ville inachevée, où l'on voit encore des fondations d'édifices. Il fallait cependant pour recevoir l'immense foule des pèlerins armés', des maisons et des casernes; elle furent construites en bois avec une grande rapidité. Avec une entente égale à son zèle , le fils de Blanche de Castille s'occupa sans relâche du soin d'approvisionner son armée, et de lui faire préparer des magasins dans l'île de Chypre où il devait débarquer. Thibaut, comte de Bar et le sire de Beaujeu l'aidèrent activement à se procurer les provisions nécessaires, soit dans les états de la république de Venise, soit dans les riches provinces de la Fouille et de la Sicile.
Si les bruits des malheureuses discordes existant entre Rome et l'Allemagne avaient contristé profondément les chrétiens de la Palestine, les grandes rumeurs de l'expédition qui allait partir d'Aigues-Mortes, répandirent la joie et l'espérance dans les cœurs de ces malheureux chrétiens qui avaient tout à souffrir du joug musulman.
En même temps^ disent quelques historiens , la terreur
saisit les adorateurs du prophète ; leurs chefs ne s'occupèrent plus que de fortifier leurs villes et leurs frontières contre la prochaine invasion des Francs.
Cependant trois ans s'étaient écoulés depuis que Louis IX avait pris la croix. Il convoqua à Paris un nouveau parlement dans lequel il fixa enfin le départ de la sainte expédition pour le mois de juin de Tannée suivante. Les barons et les prélats jurèrent de nouveau avec lui d'aller combattre les Infidèles et s'engagèrent à le suivre, sous peine, s'ils manquaient à leur promesse, d'encourir les censures ecclésiastiques. Le sage et prudent prince profita du moment où il était entouré de tous les grands de son royaume pour exiger d'eux qu'ils prêtassent serment de foi et hommage à ses enfants, et pour leur faire c jurer que loyauté ils prête- > raient à sa famille, si aucune mal chose advenait de sa per- » sonne en sainct veage d'oultre-mer (^); »
Ce n'était point une croisade comme les autres croisades qu'avait conçue Louis IX. Sans douté sa première pensée était une pensée pieuse ; le grand but était de secourir les chrétiens de l'Idumée ; mais à ces^ idées religieuses il s'en joignait de politiques; il projetait les fondations d'une grande colonie en Egypte : car dès ce temps-là on avait senti que pour conquérir et posséder la terre arrosée du sang du Christ, il fallait se rendre maître du pays des Pharaons. Aussi , dans les envois qui se faisaient du cœur de la France aux extrémités du royaume , il n'y avait pas seulement que des armes, mais aussi des instruments de labou-
(<) Et Joinville ajoute : < Et moi aussi, me manda-t-il. Hais moi qui n'estois sobjeet > à loy ne todIqs point faire de serment quoique certes ce ne fust mon vouloir de dea meurer. ■
Nous devons faire obserrer, dit Michaud, que le sire de Join?ille n'était qa*arnère-Ta»sal de la couronne, et que par conséquent il n'avait de devoir à remplir et de foi à jurer qu'à son supérieur immédiat, le comte de Champagne.
rage et outils de toute espèce. Dans cette expédition d'outremer, c'était là un grand progrès.
Pendant que ces préparatifs redoublaient d'activité, Innocent lY adressa à la noblesse française une lettre qui mit le comble à l'enthousiasme chrétien et guerrier. Plusieurs seigneurs d'Angleterre, parmi lesquels on remarquait les comtes de Salisbury et de Leicester résolurent d'accompagner le roi de France, et de partager avec nos chevaliers les périls et la gloire de la croisade.
Alors le pieux monarque recueillit le fruit de sa justice. Les villes dont il avait protégé les libertés , s'empressèrent de lui envoyer des sommes considérables. 11 avait été bon et libéral envers les fermiers des domaines royaux , et ces fermiers, dans leur gratitude et leur piété, lui avancèrent les revenus d'une année.
Enfin , en ces jours de sainte exaltation , les riches , que les infirmités de l'âge retenaient chez eux, s'imposaient euxmêmes et versaient avec empressement le fruit de leurs épargnes dans les coffres du roi. La pauvreté donnait aussi son obole et la versait dans le tronc des églises : grands et petits, nobles et paysans, artisans et bourgeois apportaient leur offrande pour aider aux frais de l'expédition chrétienne. Le clergé ne se contenta pas d'adresser au ciel des prières pour le succès de la croisade , il paya le dixième de ses revenus pour l'entretien des soldats de la croix.
En ce temps-là , la noblesse servait la France et ses rois en faisant la guerre à ses frais ; c'était un beau et noble privilège que celui de donner, avant tous les autres , sa fortune et son sang pour le service et la gloire du pays.
Plusieurs hauts barons engageaient alors leurs terres, vendaient leurs meubles pour l'entretien des soldats et des chevaliers qu'ils devaient amener sous leurs bannières, sur le champ de bataille.
Parmi les chevaliers qui de toutes parts quittaient leurs domaines, pour se réunir auprès de leur jeune et pieux monarque, il y en avait beaucoup qui avaient Tair de n'aller chercher en Orient qu'un tombeau, tant ils se disposaient avec ferveur à paraître en état de grâce devant Dieu.
Dans la chapelle de leur manoir, ils se confessaient et communiaient; et, avant de ceindre Tépée et de prendre la lance dans la salle des aïeux, ils réparaient les torts qu'ils pouvaient avoir commis envers leur prochain , se pardonnaient mutuellement leurs offenses, abandonnaient leurs biens à leurs héritiers ou les donnaient aux pauvres, c Nous estions vingt chevaliers , dit le sire de Joinvilie , dont sa part il faisoit le dixisme, et moy, de ma part, l'autre dixisme. Et fut après Pasques, l'an de grâce mil ce XL VIII. Et avant mon partement, je manday mais hommes et subgetz de lonville, qui vinrent par devers moy la vigille de Pasques mesmes , qui fut le jour que naquit Jehan, mon fils, seigneur d'Âncarville, qui fut de première femme, sœur du conte de Grant-Pré. Je fuz toute la sepmaine à faire festes et banquetz avec mon frère de Yauquelour et tous les riches homs du pais qui là estoient et disoient, après que avions heu et mangé, chanzons les ungs après les autres; et demenoit grant joie chacun de sa part. Et quant ce vint le vendredy, je leur dis : Seigneurs, saichez que je m'en vois oultre-mer. Je ne seay si je reviendray jamés ou non. Pourtant, s'il y a nul à qui* i'aye jamés fait aucun tort et qui se veuille plaindre de moy, se tire avant. Car je le veulx amender, ainsi que j'ay coutume de le faire , à ceux qui se plaignent de moy, ne de mes gens.
» Et ainsi le feys par commun dict des gens et de ma terre. Et affin que je n'eusse point de support, leur conseil tenant , je me tiré à cartier, et en voulu croire tout ce
qu'ils en rapporteroient sans contredict ; parce que je ne vouloie emporter ung seul denier à tort. Et pour faire mon cas , je engaigé à mes amys grant quantité de ma terre, tant qu'il ne me demeura point plus hault de douze cents livres de rente. Car madame ma mère vivoit encores, qui tenoit la plus part de mes choses en douaire. Je party, moi dixisme de chevaliers , comme i'ay devant dit , avecques trois banières. Et ces choses vous raconté-je pour ce que si n*eust esté l'aide et le secour de Dieu, qui jamès ne me oublia , je n'eusse sceu porter tel fays par le temps de six ans, que je fuz en la Terre-Sainte en pèlerinage.
» Quand je fu prest de partir et tout ainsi que je vouloie mouvoir, Jehan, sire d'Apremont, et le comte de Salebruche, envoierent par devers moy savoir si je vouloie que nous nous allissions ensemble, et qu'ilz estoient tous prestz eulz dixismes de chevaliers. Ce que très voulentiers je consenty, et feismes lever une nef à Marseille, qui nous porta et conduisit tous en semble, harnois et chevaulx.
> Et saichez que avant le partir, le roy manda à Paris tous les barons de France, et leur fist faire foy et hommage , et jurer que loyaulté ils porteroient à ses enfants, s'aucune maie chose avenoit de sa personne ou saint veage d'oui tre-mer. Et aussi me manda-il; mais moy «qui n'estoit point subget à lui, ne voulu point faire de serment. Et aussi n'était point mon intention de demeurer. Et quant je voulu partir et me mettre à la voie, je envoie quérir l'abbé de Cheminon , qui pour lors estoit tenu le phis prud'homme qui fust en toute l'ordre blanche, pour me réconcilier à lui. Et me bailla et ceignit mon escharpe , et me mist mon bourdon en la main. Et
tantost je m'en pars de lonville, sans ce que rentrasse
onques puis ou chastel jusques ou retour de veage d'oultre-mer. Et m*en allay premier à de saints veages, qui estoient illeques près. Cest essavoir à Bleicourt en pèlerinage, à Saint-Urban et es autres lieux qui estoient près (le lonville , tout à pié deschaux et en lange. Et ainsi que je allois de Bleicourt à Saint-Urban , qu'il me failloit passer auprès du chastel de lonville , de paeur d'avoir trop de regret et que le cueur me attendrist de ce que je laissois mes deux enfants et mon bel chastel de lonville que j'avois fort au cueur. Mais subit tiré oultre avecques le conte de Salebruche , mon compaignon , nos gens et chevaliers. »
J'ai transcrit tout ce passage , non , comme ont fait quelques-uns, pour démontrer la naïveté du style d'alors, mais pour prouver bien mieux que cela ; pour mettre en lumière et sous les regards de la jeunesse actuelle, que dans les siècles les plus glorieux, au temps de la chevalerie, la foi et le dévouement , la piété et le courage s'unissaient dans les âmes françaises. Aujourd'hui le courage est resté , la gloire des armes tente encore , mais la piété et la foi , où sontelles?
Certes , il est beau de voir au moment d'une expédition guerrière , cette conscience des soldats qui vont affronter la mort. Us veulent être probes avant d'être vaillants; ils veulent n'emporter sous leurs armures aucun remords , et pensent qu'il n'y a pas d'honneur là où il n'y a pas délicat^se et probité.
De cette disposition des esprits , il ne pouvait découler que du bien ; elle donnait aux coeurs nobles , un redoublement de sentiments généreux, et aux mauvaises consciences des remords qui ressemblaient à de la vertu. Des bureaux de restitutions furent établis par ordre du roi dans tous les domaines royaux ; ils étaient expressément chargés de répa-
rer tous les torts commis par les agents de la couronne.
c Un roi , disait saint Louis, doit acquérir de la gloire , mais pas aux dépens de la justice; aussi, encore d'après son institution dans la plupart des grandes villes , deux commissaires, Tun ecclésiastique, l'autre laïcjue, étaient établis pour entendre et juger les plaintes contre tous ceux qui seraient tentés pendant l'absence du souverain , d'opprimer le pauvre peuple. »
Pour la conscience de Louis IX, ce n'était point assez d'avoir fondé ces antiques justices de paix. Des prédicateurs annonçaient du haut de la chaire chrétienne , qu'avant d'aller guerroyer en Terre-Sainte, le monarque avait voulu, pour y avoir le calme de l'ame, indispensable au chef d'une expédition guerrière, être assuré que bonne et loyale justice ne faillirait pas à ses sujets : comme le père qui abandonne temporairement la maison de famille , veut que tout soit réglé parmi ses enfants, pour que l'ordre et bonheur régnent sous le toit héréditaire; de même Louis, avant de quitter la France , prenait tous les moyens le plus propres à assurer le bonheur des Français.
c Un spectacle attendrissant , dit Michaud, c'était de voir les familles des artisims et des pauvres villageois, conduisant elles-mêmes leurs enfants aux barons et aux chevaliers , et disant à ceux-ci : Vous serez leurs pères; vous veillerez sur eux au milieu des périls de la guerre et de la mer. Les barons et les chevaliers promettaient de ramener leurs soldats en Occident ou de périr avec eux dans les combats. L'opinion du peuple , de la noblesse et du clergé vouaient d'ayance à la colère de Dieu , au mépris des hommes , tous ceux qui manqueraient à une promesse aussi sacrée. >
Jusqu'à cette époque il n'y avait point eu de croisades sans une recrudescence de persécution envers les Juifs. Il semble que les princes qui, jusqu'alors, s'étaient éloignés de leurs
180 SAINT LOUrS ET SON SIÈCLE.
états pour aller faire la guerre aux Infidèles, avaient cru que c'était une œuvre agréable à Dieu , que de rendre plus pesant encore le joug imposé aux usuriers israélites, accusés de ne s'enrichir qu'avec les sueurs et les misères des pauvres. Louis tX ne fit rien de semblable , et des hommes de cette nation, dépositaires d'immenses trésors, turent respectés au milieu du peuple qu'ils avaient dépouillé.
Par un autre sentiment d'honneur et de dignité, le royal croisé ne voulut point admetttre dans les rangs des défenseurs de la croii: , les hommes souillés de crimes et qui n'avaient point mérité la réhabilitation, par le repentir.
Ces hordes d'hommes tarés et de bandits sans honneur et sans foi , qui avaient jeté le désordre et répandu l'immoralité dans les croisades antérieures, ne furent point admises à faire partie de celle de 1248; mais si Louis IX prenait tant de soins pour éloigner des phalanges chrétiennes tout ce qui était impur, il avait à cœur d'emmener avec lui d'habiles artisans en tout genre , et d'honnêtes laboureurs, circonsuince remarquable , dit Mézeray , et qui prouve clairement que les vues d'une sage politique se mêlaient aux sentiments de piété, et qu'en s'occupant de déUvrer Jérusalem, Louis ÏX avait l'espoir de fonder d'utiles colonies au-deU des mers.