CHAPITRE XIII
Le vendredi spi'è^l^ Pentecôte, 12 juin 12-i$, avait été fixé pour le jour 4u départ. Le roi Robert, comte d'Artois, et Charles, comte d'Anjou, se rendirent de grand matin à l'abbaye de SaiD^DeDis. Là , à l'exemple de son aïeul, qui aussi en 1 190 était venu chercher l'oriflamme à Sa int-I)eDis, Louis, revêtu de son armure, s'agenouille, se recominande à Dieu, et prie en face des reliques des premiers apôtres de la France.
Après avoir reçu la bénédiction du vénérable abbé Guillaume de Marcoussis , el du légat de Rome , le prince se releva et reçut la gibecière ou mallette, Técharpe croisée et le bourdon. Le légat, prenant alors Toriflamme déposée sur le tombeau des saints martyrs , la remit également au roi.
De Saint-Denis, le monarque, pieds-nus, Técbarpe au cou, le bourdon à la main , se rendit à la basilique de Notre- Dame où il entendit la messe dite par Tarchevèque de Paris et communia. Au sortir de la cathédrale , une foule nombreuse accompagna encore le pieux roi qui, marchant entre les deux reines. Blanche et Marguerite, ses frères et les princesses, nu-pieds comme lui, s'arrêta auprès de Tabbaye de Saint-Antoine-dcs-Champs, où il monta à cheval et partit pour Corbeil, après avoir, de la voix et du geste, fait ses adieux à Timmense multitude qui l'avait suivi et qui l'entourait encore. Le lendemain, Marguerite de Provence et Blanche de Castille vinrent l'y rejoindre. La reine Blanche était frappée du pressentiment qu'elle ne reverrait plus son fils; et la tristesse de ses traits contrastait avec l'enthousiasme de la reine Marguerite et des comtesses de Poitiers et d'Anjou qui s'estimaient heureuses de suivre leurs maris en Palestine.
Avant de quitter Corbeil, le roi, par lettres-patentes, conféra de nouveau la régence à sa mère. Cette princesse , si sage, d'après les nouveaux pouvoirs qui lui étaient conférés, avait le droit de choisir à son gré les ministres pour la gestion des affaires de l'État , d'instituer des châtelains forestiers et autres officiers ou de les destituer de leurs charges. De plus, Louis IX confiait à Blanche de Castille la tutelle des deux fils qui lui restaient et de sa fille Isabelle, âgée de G ans.
La femme forte , au moment de se séparer de son fils , ressentit toutes les faiblesses d'un cœur maternel , et de-
manda au roi de raccompagner jusqu'à l'abbaye de Cluny.
A Cluny elle sollicita encore d'aller plus loin, et elle arriva à Lyon où les attendait une réception solennelle ; car Innocent IV n'avait point changé de résidence, et ce fut lui qui fit les honneurs du palais de Saint*Just aux augustes voyageurs.
Avant de se séparer du souverain pontife, Louis lui renouvela ses instantes prières, et essaya encore de le faire revenir de son animosité contre l'empereur. Le pape ne répondant à ses sollicitations que par le silence, Louis ajouta: c Plaise à Dieu, très-saint-père, que votre dureté » n'attire pas sur nous une foule de malheurs. »
c Ne pouvant encore se résolver à la départir, la royne* » mère s'embarqua avec lui sur le Rhône , > dit un vieux chroniqueur.
Ce fut en face de la Roche de Gruy que Louis décida enfin la régenteà repartir... Hélas! ce ne fut pas sans un cruel déchirement! Rlanche qui, dans tant de circonstances, s'était montrée au-dessus de son sexe, en eut alors toute la faiblesse; elle pleura, sanglota et s'évanouit sous le poids de sa douleur. Quand enfin elle reprit ses sens et la parole, ce ne ftit que pour pleurer et dire encore :
c Biau tendre fils, oncque ici-bas ne vous reverrai, le > cœur me le dit bien. >
La comtesse d'Artois et Mahaut de Brabant retournèrent à Paris avec la régente.
Le 8 juillet 1248, d'une des hauteurs de la route que suivait l'armée , le roi et ses frères qui chevauchaient en tète de leurs nombreux bataillons , aperçurent les basses terres où s'élevait la ville inachevée d'Aigues-Mortes. Tranchant par leur couleur jaunâtre et stérile, ces plages contrastaient tristement avec l'azur de la mer.
Alors ces contrées étaient entrecoupées de mauvais patu-
rages et de marais formés par Feau de mer. Des coHÎDes de sable attestaient que de grands trayaux avaient été Êiits depuis quelques années pour creuser un canal et déblayer ce port.
Tout l'ensemble de ce pays, rappelait aux anciens croisés les terres de Syrie ; en apercevant le port où Ton allait s'embarquer, un sentiment pénible et triste s'empara de l'armée.
Bientôt l'avant-garde, dans laquelle se trouvait le roi, fut descendue des hauteurs de la route et pénétra au milieu des chantiers A la vue du royal chef de l'expédition , les ouvriers et les différents corps armés que les chevaliers du pays avaient déjà rassemblés au lieu de l'embarquement, firent éclater leur joie par des cris d'enthousiasme. Déjà les idées sombres s'étaient éloignées de l'esprit de tous, et l'on se livrait à des rêves de grandeur, d'ambition et de gloire. Ainsi, avec notre mobilité française, tant de milliers d'hommes avaient subitement passé des murmures du mécontentement aux acclamations d'allégresse et de bienvenue. La seule vue du jeune roi avait produit ce changement, et quand, au bout de Quelques jours, on l'eut vu davantage, on l'eut entendu de près; quand on eut reconnu su majesté dans le commandement et dans la vie habituelle . sa douceur envers tous, ce ne fut plus du contentement et de l'estime qu'il inspira, ce fut du délire et de l'adoration.
La flotte qui attendait le roi à Aigues-Mortes, était coml>osée de cent vingt-huit navires, sans compter les bateaux ({ui devaient transporter les chevaux et les vivres. La France alors n'avait point de marine, et c'était de la Catalogne, de ritalie et du pays de Gènes qu'étaient tirés la plupart des matelots et des pilotes. Deux Génois remplissaient les fonctions de commandants ou d'amiraux. La plupart des barons ot des chevaliers qui allaient traverser la mer, ne l'avaient
jamais vue. Alors on vivait beaucoup chez soi dans les manoirs héréditaires, et ce que Ton connaissait le moins c'étaient les clochers étrangers. Une grande quantité de nobles ne s'étaient jamais dérangés de la paroisse natale. Ce besoin de mouvement que notre époque éprouve, était inconnu au xiu® siècle ; aussi tout ce qui s'offrait aux yeux de ceux qui arrivaient sur les plages de l'Océan, excitait en eux un mouvement de surprise et de crainte. Devant l'aspect de rimmensité des mers, leur ame fortement remuée^ éprouvait le besoin d'invoquer Dieu et les saints. Le bon Joinville, avec la naïveté du temps, ne dissimule point son effroi et ne peut s'empêcher de dire que < bien fol celui qui ayant quelque péché sur son cœur se met en un tel danger; car si on s'endort un soir, on ne sait si on ne se retrouvera pas le matin au fond de la mer. >
Le sire de Joinville ne s'embarqua pas à Âigues*Mortes , mais bien à Marseille, et voici comment il raconte son départ :
c Et fut ouverte la porte de la nef pour faire entrer > nos chevaux ; et quand nous fàmes entrés , la porte fut » reclouse et estoupée ainsi qu'on l'aurait fait pour un ton- » neau de vin , et tantôt le maître de la nef s'écria à ses » gents qui estoient au bec de la nef : Est votre besogne » prête ? Sommes-nous à point? et ils répondirent : Oui ! o( 9 ils se prirent à chanter le Feni, Creator Spiritus. »
Parti d'Aigues-Mortes le 25 août, Louis IX arriva le ^0 septembre à l'tle de Chypre. Henri , petit-fils de Guy de Lusignan , qui avait obtenu la royauté de cette ile pendant sa troisième croisade, reçut le roi de France à Limisso et le conduisit dans sa capitale de Nicosie. Là encore l'enthousiasme fut grand. Tous ces croisés, tous ces défenseurs de la foi avaient entre eux tous une communauté de croyances, un besoin de gloire qui en faisait en quelque sorte une
grande famille chevaleresque. Aussi Tarrivée des Français fut-elle noblement, splendidement et trop longuement fêtée par les habitants de Chypre.
Le souverain du pays auquel le pape venait de donner l'investiture de Jérusalem , avait grand intérêt à bien recevoir le prince qui avait juré la délivrance de la Terre- Sainte. Tl aurait dû mieux comprendre Timportance qu'il y avait à ne pas perdre de temps, et n'aurait pas dû chercher à retenir si longtemps dans ses états , l'expédition qui déjà avait rencontré trop d'obstacles. < Les seigneura et les prélats de Chypre, dit Guillaume de Nangis, ayant tous pris la croix , lui dirent qu'ils iraient avec lui partout où il voudrait les conduire , mais quand l'hiver serait passé. »
Ici le roi de France commit une faute , ce fut d'obtempérer à ces prières et de ne point passer outre. Lui certes n'était pas retenu dans l'Ile par l'attrait des fêtes ; mais tous les Français qui le suivaient n'avaient pas la même force que lui contre les séductions de toute espèce, dont on les entourait dans une île où les fables païennes avaient placé les autels de la volupté. Celaient chaque jour des réjouissances où la noblesse et les grands du royaume étalaient la magnificence des cours. Joignez à ces enchantements un pays fertile en toutes sortes de productions , et comptez parmi les causes de mollesse et d'énervement le vin de Chypre que le plus sage des rois , Salomon lui-même , n'avait pas dédaigné de célébrer. Il n'en fallait pas tant pour arrêter des Français, quand l'ennemi n'était pas en face d'eux. 11 fut décidé en conseil que l'armée chrétienne hivernerait à Chypre, et ne partirait pour l'Egypte qu'au retour du printemps.
Les fléaux du ciel sont souvent tout à côté des plaisirs de ce monde. Bientôt une maladie pestilentielle éclata à Nicosie, et ses ravages furent grands parmi les défenseurs de la croix. Les phalanges françaises eurent à pleurer la mort des
comtes de Dreux et de Vendôme , de Robert , évêque de Beauvais , et du brave Guillaume des Barres.
Comme si ce fléau n'était pas déjà une assez grande cala* mité, les chevaliers manquèrent bientôt d'argent pour entretenir leurs hommes d'armes. Le sire de Joinville était du nombre de ces nobles appauvris. Il ne lui restait que douzevingt livres tournois d'or. Le roi vint en aide à ses chevaliers et le sénéchal de Champagne eut alors pour sa part huit cent livres , somme alors très considérable.
Mais toutes ces hhéralités du monarque apaisaient mal les mécontentements et les murmures. La plupart des gentilshommes qui avaient bannière , ne pouvant plus supporter le repos , demandaient à grands cris la bataille et n'obéissaient plus qu'à demi. C'était là une des grandes peines de Louis y car en homme de guerre il savait combien la force des armes s'affaiblit quand la discipline se relâche. Contraint d'endurer le mal qu'il voyait s'étendre autour de lui , il eut recours à la patience et à la douceur évangélique , et ainsi ce fut plus par l'ascendant de sa vertu que par celui du pouvoir qu'il parvint enfin à imposer silence aux mécontents. Cet ascendant de la vertu se montrait partout et toujours. A Nicosie et dans les autres villes de l'tle, des différends s'étaient élevés entre le clergé grec et le clergé latin. De ce schisme il pouvait naître de graves inconvénients: Louis IX parvint à les éviter.
Entre les Templiers et les Hospitaliers religieux porteurs de lances et d'épées, il surgissait incessamment de bruyantes querelles. Le fils de Blanche de Castille manda leurs chefs devant lui et leur fit jurer de n'avoir plus d'autres ennemis que ceux du Christ.
A Ptolemaïs il existait de longs débats entre les Génois et les Pisans, et cette irritation mutuelle avait plus d'une fois fait couler le sang.
Une guerre civile était sans cesse au moment d'éclater au milieu d'une ville chrétienne : la sage médiation de Louis rétablit la concorde et la paix.
Entre Bohémond, prince d'Antioche et de Tripoli, et le roi d'Arménie Aithon , il existait aussi des différends et des rancunes; ils allaient en venir aux mains: le roi de France écouta leurs griefs et fut encore assez heureux pour réconcilier ces deux princes.
Ainsi, à Chypre comme en France, sous la tente comme sous le chêne de Yincennes, le petit-fils de Philippe-Auguste se montrait comme un ange de paix et de conciliation.
Tant de sagesse et de vertus unies à tant d'habileté et de courage , tant de gloire en un mot devait porter ses reflets au loin«
Il y avait dans l'Orient depuis plusieurs siècles , une prédiction qui s'était accréditée parmi les populations des régions les plus lointaines, et que les missionnaires chrétiens trouvèrent répandue jusque dans la Perse. Cette prophétie montrait dans l'avenir un jeune roi des Francs abolissant le culte sacrilège de Mahomet; et de son sceptre ou de son épée faisant surgir des sables du désert , des villes et des royaumes, où l'abondance et la prospérité régneraient avec la religion du Christ.
Beaucoup de musulmans, en voyant l'influence que saint Louis exerçait sur tous ceux qui approchaient de sa personne et sur les étrangers qui venaient lui exposer leurs plaintes et leurs griefs, ne doutaient plus qu'il ne fût le monarque annoncé par l'antique prédiction.
Une foule de chrétiens de la Syrie , de l'Egypte et de tous les pays de l'Orient , accoururent apporter leur hommage au prince que Dieu semblait avoir chargé d'accomplir ses divines promesses. Ce fut à cette époque que le roi de F'rance reçut, sur le trône qui lui avait été élevé dans le
palais de Nicosie , une solennelle ambassade envoyée vers lui par un prince tartare, nommé Ecalthaï, ambassade qui excita au plus haut degré Tattention et la curiosité des croisés , et dont les vieilles chroniques ont fait de merveilleux récits. Le chef de cette députation , appelé David , remit au roi une lettre où les sentiments d'estime , d'amitié et d'admiration éclataient à chaque ligne. Le style de cette éptli'e était tellement oriental , les figures et les comparaisons tellement exagérées, qu'ils auraient dû la rendre suspecte ('). Le porteur de cette lettre annonça au pieux roi de France que le grand kan de Tartarie avait reçu le baptême depuis trois ans, et qu'il était prêt à favoriser de tout son pouvoir l'expédition des croisés français. La nouvelle de cette ambassade se répandit bientôt dans l'armée. Dès lors on no parla plus que des secours promis par le grand kan ou empereur des Tartares. Les chefs et les soldats accouraient pour voir les ambassadeurs du prince Ecalthaï , qu'ils regardaient comme un des premiers barons de la Tartarie.
Les hommes droits et vrais comme Louis IX répugnent à croire à la fausseté et à la duplicité. Aussi le jeune roi ne douta pas de la vérité de ce que lui avaient répété les en* voyés d'Ecalthaï. Tout ce qui était sorti de leur bouche avait flatté ses plus chères pensées; et, en général, on doute peu de ce que l'on espère.
Avec franchise , avec cordialité , Louis IX reçut donc à sa cour et admit à sa table les ambassadeurs tartares. Il alla encore plus loin ; il les conduisit lui-même à la célébration d'une messe solennelle , dans la métropole de Nicosie , où ces barbares prosternés, le front contre terre, édifièrent toute la cour et le peuple par leur dévotion.
A leur départ , ils furent chargés de plusieurs lettres pour
(') Nicbaad. Histoire des Croitades,
le prince Ecalthaï et le grand kan des Tartares ; le légat du pape s'était joint au roi de France pour leur envoyer des présents, parmi lesquels on remarquait une tente écarlate où était entaillé et enlevé par image, l'Annonciation de la benoîte vierge Marie , Mère de Dieu , avec Unis les autres points de la Foi.
Plus tard, des missionnaires envoyés en Tartarie par Louis IX , s'assurèrent que David , l'ambassadeur du grand kan , avait fait beaucoup de faux récits parmi lesquels il fallait compter la conversion du chef des Tartares.
Dans ce même temps, l'aimée des croisés eut un autre spectacle bien fait pour l'émouvoir et lui donner à réfléchir sur la vanité des grandeurs de ce monde et sur l'instabilité des conquêtes lointaines : ce fut l'arrivé de Marie, femme de Baudouin , venant implorer les secours du chef couronné de l'armée chrétienne. Des revers de fortune avaient rendu cette impératrice si pauvre que le sire de Joinville fut obligé d'acheter une robe à la souveraine de Byzance , pour qu'elle pût convenablement paraître devant le monarque auquel elle venait demander aide et assistance.
Le sire de Joinville était allé à Paphos pour y recevoir cette grandeur déchue; et comme il le dit lui-même, son ame fut navrée et transpercée de douleur en voyant que cette impératrice n'avait plus qu'une chappe dont elle était < vêtue et un surcot à changer.
La vue de cette misère impériale n'émut pas seulement le sénéchal de Champagne, mais encore deux cents chevaliers, qui lui jurèrent d'aller au retour de la croisade défendre les ruines d'un empire fondé par les croisés, leurs devanciers.
Cependant, les préparatifs du départ pour TËgypte se poursuivaient avec la plus grande activité. Louis y prési-
dait; quand il n'était point au conseil avec ses hauts barons, il allait sur la plage et se mêlait aux ouvriers, aux soldats qui portaient aux vaisseaux les armes , les ustensiles de labourage et les vivres nécessaires à l'expédition.
De toutes les ties de l'Archipel et des côtes de la Grèce , il arrivait chaque jour de nouveaux défenseurs de la croix. L'Ile de Chypre avait fourni un nombreux contingent à la cause sainte ; et , dans toute son étendue , on n'eût pas trouvé un seul gentilhomme qui ne portât la croix rouge sur l'épaule.
Au moment où le roi de France était débarqué dans l'Ile de Chypre, le sultan du Caire se trouvait en Syrie, fort occupé alors à soutenir une guerre contre le prince d'Alep. D eut bien vite connaissance du plan d'attaque des chrétiens, et fit en conséqence les préparatifs nécessaires pour leur résister. Lorsqu'il apprit que l'armée allait s'embarquer, il abandonna le siège d'Émèse, qu'il faisait depuis quelque temps, conclut une trêve avec cet ennemi peu redoutable, pour aller au-devant de celui qu'il redoutait beaucoup. Car les orientaux regardaient les Français comme les plus braves soldats de l'Occident, et le roi de France comme le plus puissant des monarques. Le sultan ne négligea donc rien pour fortifier les côtes et pour approvisionner Damiette qui, d'après ce qu'il avait appris , devait être le premier point attaqué.
Le fils de Blanche avait été accoutumé dès son enfance à respecter les usages du passé ; et , d'après son éducation chevaleresque , Louis IX aurait cru faillir au debvoir de chevalerie , si , avant de tirer l'épée du fourreau ; si , avant de la faire briller au soleil de l'Egypte , il n'avait envoyé un héraut d'armes au sultan Negmeddin , pour lui porter une franche et loyale déclaration de guerre.
La lettre dont ce héraut était porteur était si noble, si
chrétienne , si loyale, que le mahométan ne put retenir ses larmes en lisant les lignes écrites par saint Louis.
Cette formalité remplie, le vendredi 15 mai 1249, avant la Pentecôte , Louis IX donna le signal du départ. Le lendemain de la grande solennité , une flotte nombreuse sur laquelle s'étaient embarqués aux cris de ce Dieu le veut ! Dieu le veut! > les guerriers français et les guerriers de Chypre et des tles voisines , sortit du port de Limissol. Louis , comme à son départ d'Aigues-Mortes, remonta sur le vaisseau qui avait nom la Monnaie , avec la reine Marguerite . le comte et la comtesse d'Anjou, le comte d'Artois, le légat, les ecclésiastiques de la chapelle , les officiers et les serviteurs du palais. L'ordre de se diriger sur Damiette fut donné à son de trompe sur tous les vaisseaux.
Dieu éprouve ses saints : aussi , presque dès le départ de Chypre > le vent qui était favorable, changea tout-à-coup, et une horrible tempête éclata. Pendant la nuit et dans le déchaînement de la tourmente , les vaisseaux de la flotte se dispersent, s'entrechoquent et errent à l'aventure. Plusieurs d'entre eux sont lancés vers la place d'Acre, d'autres sur un point opposé. Dans ce trouble et ce désordre, plusieurs croisés périrent, et plusieurs nefs entr'ouvertes sombrèrent. Deux mille cinq cents chevaliei^ s'étaient embarqués en même temps que le roi ; et le lendemain , au point du jour, l'orage s'étant calmé, on put rentrer dans la rade de Limissol , où le vaisseau qui portait Louis, par une sorte de protection miraculeuse, était parvenu à se mettre en sûreté. Là se fit un appel sur tous les navires, et sept cents chevaliers seuls y répondirent.
Enfin , le vent redevenant favorable , la flotte remit à la voile ; elle n'était pas encore très loin de l'tle de Chypre, quand elle rencontra celle du duc de Bourgogne qui arrivait de Rhodes , après avoir passé l'hiver en Morée. Guil-
laume de Salisbury était avec lui à la tête de deux cents chevaliers anglais; et Guillaume de Villehardoin, prince d'Âchaïe, oubliant les dangers de Tempire latin de Constantinople, s'était joint au prince français, pour aller combattre les infidèles sur les bords du Nil et du Jourdain.
L'arrivée inopinée de ce renfort fut un allégement à la douleur du chef de Tarmée chrétienne. Peu à peu l'espérance revint au cœur de tous, et à bord des vaisseaux on se disait: Nous retrouverons sur les champs de bataille ceux de nos frères qui ont manqué à l'appel de Limissol. Le 5 et le 4 juin , quatre jours après le départ de Chypre, les matelots de guette, dans la nuit du jeudi au vendredi, crurent reconnaître, à la clarté de la lune, les plages jaunes et sablonneuses de l'Egypte ; mais , n'osant manifester l'émotion qui les agit^iit , ils gardèrent le silence jusqu'au lever de l'aurore. « Terre! terre! i s'écriaient-ils en faisant le signe de la croix : c Terre! terre! » répondaient les marins et la foule d'hommes d'armes et de chevaliers que ce cri avait attirés subitement sur le pont.
Le roi, la reine, les princesses, les princes à dcmi-vétus, se sont aussi empressés d'accourir ; et tous , du moment où leurs yeux ont aperçu la terre , tombent à genoux, et les plus vieux guerriers comme les plus jeunes croisés prient et adorent en silence, éprouvant au-dedans d'eux-mêmes une grande et saisissante émotion.
Au bout de quelques instants le roi de France s'est levé , et a fait entendre ces paroles :
« Amis, que le ciel nous trouve inséparables dans notre
» charité et nous serons invincibles. Le Seigneur nous a
» éprouvés; mais voici qu'il nous redevient favorable. Nous
» voilà près de toucher au but de notre sainte expédition.
» Ijb bruit, la renommée de la valeur des chrétiens a fait
> fortifier cette côte ; tant mieux, il y aura plus de gloire ;
» mois rappelez-vous que je ne suis point ici le roi de » France; laissez-moi aller de lavant; laissez-moi braver » les périls; et, dans la chaleur du combat, gardez-vous de 1 croire que le salut de TËglise, que le salut de l'État résident » en ma f^rsonne. Vous êtes vous-mêmes l'Ëtat et l'Ëglise; > et vous ne devez voir en moi qu'un croisé comme vous » tous, qu'un homme dont la vie doit se dissiper comme » l'ombre , quand il plaira au Dieu pour qui nous combat^ » tons. »
Vous qui lisez ces lignes , dites si les temps modernes, si les temps actuels offrent rien de plus beau que le speccle de ce roi de France , qui » à la veille de la bataille , ne veut plus être aux yeux de tous les siens qu'un simple soldat de Jésus-Christ.
Ce discours enflamma le courage des barons et des chevaliers ; certes , il était bien fait pour exciter l'enthousiasme ; et ces paroles parties du cœur royal , allèrent sous les armures d'acier remuer tous les nobles cœurs.
Alors sur chaque navire, les guerriers s'embrassaient de joie à l'approche du péril. Ceux des chevaliers qui avaient des ennemis , les recherchaient en ce moment pour leur serrer la main et leur dire : c Unissons-nous pour le triomphe' de la religion et la gloire de la France. »
Joinville raconte qu'avant de débarquer, il força deux (chevaliers ennemis irréconciliables à s'embrasser, à faire la paix, en leur disant que leur inimitié, leur rancune pouvait attirer les malédictions du ciel , et que l'union des soldats chrétiens pouvait seule leur ouvrir le chemin de la victoire et de la conquête de l'Egypte.
Toute guerre est à déplorer ; mais celle où commandent des hommes religieux comme Louis IX, perd de son inhumanité et de son horreur, parce que les commandements de Dieu se mêlant aux commandements des hommes.
sanctifient en quelque sorte ces grandes entreprises armées.
Tandis que la religion et ta chevalerie donnaient auic croisés de si nobles et si salutaires émotions ; pendant que de toutes les bouches partaient des cris d'enthousiasme et des cris d'invocation au Dieu des chrétiens, sur le sol de l'Egypte s agitait aussi toute une population armée ; et toutes ces masses de soldats qui se mouvaient sur les sables s'étaient armées pour la défense de la terre natale , de la terre où dormaient leurs aïeux. Les sentinellas des Sarrasins , du haut des remparts de Damiette avaient signalé la flotte ennemie. Une cloche qui était restée dans la grande mosquée depuis la conquête de Jean de Brienne , donna le signal du péril , et se fit entendre sur les deux rives du Nil. Quatre galères musulmanes sortirent de l'embouchure du fleuve pour aller reconnaître les forces ennemies. Trois de ces embarcations furent coulées à fond , et celle qui rentra dans le port annonça aux habitants de Damiette que les vaisseaux des chrétiens étaient innombrables, que les flots disparaissaient sous ces milliers de galères, et que chacun de ces navires portait des milliers d'hommes , de chevaux et de machines de guerre.
Cependant, à bord du vaisseau du roi, se tenait un conseil de guerre. Les princes, les hauts barons, les grands officiers de la couronne , le légat , les prélats y ont été convoqués par ordre du roi. Les grands-mattres du Temple et de l'Hôpital y avaient aussi été particulièrement invités ; car ils étaient plus que tous autres accoutumés aux guerres qu'il fallait faire aux Sarrasins.
La question principale était naturellement alors celle du débarquement. Le petit* fils de Philippe-Auguste n'hésita pas à déclarer que son avis était de ne plus attendre , mais de s'élancer à terre sur-le-champ.
Quoique cet avis fôt celui d'un roi, et quoiqu'il fût donné à des hommes de bataille, il rencontra une forte opposition.
Plusieurs guerriei*s expérimentés firent entrevoir le danger de descendre à terre sur un point où étaient concentrées toutes les forces musulmanes. D'autres firent observer qu'il serait plus prudent d'attendre le reste de la flotte par* lie de Chypre , et que la tempête avait si malheureusement dispersée. En effet, sur environ soixante mille combattants, y compris dix mille cavaliers embarqués à Aigues-Mortes et dans les ports voisins, à peine en comptait-on deux mille six cens devant Damiette.
< 11 y a sagesse et prudence, dit Louis, dans toutes les paroles que j'entends; mais je crois que tout délai accroîtra la confiance de nos ennemis. Déjà peut-être s'aperçoivent-ils, du haut des murs de Damiette, que nous hésitons; et notre hésitation doublera les rangs de nos ennemis.
» Regardez , voyez Damiette ; cette ville ne nous offre aucun port; et si, ce qu'à Dieu ne plaise, un autre coup de vent survenait, nous serions encore dispersés : nous voici réunis; engageons le combat. Dieu aidant; notre salut dépend d'un prompt débarquement. »
Le plus grand nombre des seigneurs et des barons se rendirent à l'avis de Louis IX, et la descente fut fixée à la petite pointe du jour du liendemain.
A bord du vaisseau royal et sur tous les navires de la flotte, des prières fut'ent dites à la tombée de la nuit; et la lune s'élevait déjà dans le ciel , que le chant des cantiques et des hymnes retentissait encore. Louis savait allier ses devoirs de chrétien à ses devoirs de roi. Dans son esprit juste et éclairé, agir pour le bien de ses sujets et pour la gloire de Dieu , c'était encore prier ; aussi , le samedi 5 juin, bien avant l'aube, il avait déjà rallié sur un même
point les galères, les bateaux plats et les chaloupes.
Rangée sur deux lignes, la flotte française offrait ainsi un aspect imposant, et déployait un immense front à quatre milles du lac Torbos. et à un mille et demi de rembouchure du Nih Louis , le visage radieux d'enthousiasme guerrier, prit par lui-même toutes les dispositions nécessaires au débarquement : t 11 plaça aux deux ailes (*) les barques où se pressaient les arbalétriers, et fit transmettre ses ordres à chaque chef. »
Prenant alors congé de la reine qui devait demeurer sur le vaisseau royal , le monarque s'élance tout armé sur un des bâtiments d'abordage, ayant auprès de lui quelques-uns de ses serviteurs, entre autres Jean-Pierre, le Sarrasin, son chambellan : monté sur un autre canot, le légat romain, revêtu de ses ornements pontificaux tenait à la main la croix, la montrait aux soldats et répétait aux chevaliers : < Hoc signo vinces. »
L'oriflamme flottait et cla({uait au vent dans la barque du sire Gauthier, où se trouvaient aussi Mathieu de Marly et Geoffroy de Sargines. Les autres bâtiments , même celui du roi , venaient derrière l'étendard de France. Le comte d'Anjou , le roi de Chypre, les princes , les grands officiers, les simples chevaliers et les hommes d'armes se jetèrent sur d'autres embarcations, et chacun en silence se prépara de son mieux , en bon croisé , quoi qu'il pût advenir. Ainsi s'avançait en bon ordre l'armée chrétienne, pleine de confiance en Dieu. Le soleil de midi laissait tomber du ciel son éclat radieux sur toute cette multitude d'armures, de casques, de lances et d'épées. Alors le rivage et la mer présentèrent le plus imposant spectacle : les lances , les épées , les casques, les armures ne brillaient pas seulement sur les
(I) Villeoeuve-TraDS. — Michaud. — Mtchelel. — Joinville.
nefs et dans les légers canots avançant sur les vagues, ils reluisaient aussi sur la plage égyptienne. L'armée musulmane était rangée sur la côte ; et Joinville s'écrie qu'il y avait là belle et grande compagnie à attendre le roi de France.
€ Sur la rive de la mer, dit-il , nous trouvasmes toute la
> puissance du souldan , qui estoient très belles gens à » regarder. Le souldan portait les armes de fin or, si très
> reluisant, que quant le souleil y frappoit , il semblait que » ce fust proprement le souleil. Le tumulte qu'ilz menoient » avecques leurs cors et naccaires (') estoit une espouventa- » table chose à ouir et moult estrange aux François. »
Louis IX et ses frères étaient à la droite avec l'élite de leurs chevaliers , et accompagnés du cardinal légat.
Le comte de Joppé, de l'illustre famille de Brienne, était à la pointe gauche vers l'embouchure du Nil , revêtu d'une armui'e d'argent rehaussée d'or. Il commandait les chevaliers de rtle de Chypre et les barons de la Palestine. Son luxe contrastait avec la simplicité des harnais de bataille de Louis IX et des chevaliers français.
Il montait le navire le plus léger de la flotte, qui portait ses armes peintes sur la poupe et sur la proue. Autour de son pavillon flottaient des banderolles de mille couleurs, et trois cents rameurs lui faisaient hardiment et rapidement fendre les flots. Erard de Brienne, au milieu d'une troupe choisie, tenait le centre de la ligne avec Baudouin de Reims, qui commandait mille hommes d'armes; les chevaliers et les barons étaient debout sur les bateaux , regardant le rivage , la lance à la main et leurs chevaux à côté d'eux.
Bientôt les deux armées furent à la portée de l'arc, alors
(*) Grosses cy m balles.
les flèches partent, sifflent, volent et retombent en pluie qui blesse et qui tue. Des nuées de pierres, de traits et de javelots se mêlent aux flèches des archei*s; un moment, un seul instant, les chrétiens parurent hésiter. Le roi crut s'apercevoir de ce mouvement de crainte, et ordonna aussitôt de redoubler d'efforts pour arriver à terre. On obéit à cet ordre. Alors c'est en vain que le légat de Rome cherche à retenir le jeune et vaillant roi de France ; il vient de faire le signe de la croix , et brandissant sa bonne épée de Taillebourg , du navire qu'il monte il se jette à la mer , couvert de ses armes, le casque couronné en tète, le bouclier sur sa poitrine ; il a de l'eau jusqu'aux épaules et il avance toujours. Toute l'armée chrétienne a suivi l'exemple de son royal chef. Tous se sont jetés dans les flots en criant : c Montjoic et SaifUri)enis ! Dieu le veult ! Dieu le veult ! »
De toute cette foule qui s'est élancée dans les vagues, le perpétuel mouvement de la mer s'est accru et les flots vont se briser plus loin sur la plage ; on eût dit alors une haute marée.
A ce moment il s'élevait de grands et solennels bruits. Les cris des Francs et des Sarrasins, de ceux qui arrivaient et de ceux qui attendaient, montaient ensemble vers le ciel. A ces grandes rumeurs se mêlait le bruit des vagues et des rames, le choc tumultueux des barques et des navires qui, dans la précipitation et l'empressement des chevaliers, ne s'avançaient plus qu'en désordre ; désordre d'impatience et de courage.
Les bataillons musulmans nombreux et pressés sur la rive ne purent résister au choc des chevaliers français; Joinville et Baudouin abordèrent des premiers; après eux le comte de Joppé. Avec un sang-froid admirable, à mesure qu'ils touchaient terre, ces chevaliers se rangeaient en bataille,et lorsque les cavaliers sarrasins vinrent fondre sur eux , ils
crurent se heurter contre une muraille de fer. Pendant que les premiers arrivés, couverts de leurs boucliers serrent leurs rangs, présentent la pointe de leurs lances, et forcent les Infidèles à reculer, derrière leurs bataillons viennent se ranger tous ceux de leurs compagnons d'armes qui ont atteint le rivage.
Déjà , l'oriflamme n'est plus sur les vaisseaux ; elle est maintenant arborée sur la côte; et Louis, qui aussi a gagné la rive tombe à genoux auprès du royal gonfanon , et après un instant de prières il se relève plein d'une nouvelle ardeur, appelant autour de lui ses plus vaillants chevaliers.
Un historien arabe rapporte que le roi des Francs Ht alors déployer sa tente; et que cette tente d'un rouge éclatant attirait tous les regards.
ËnBn, l'armée tout entière est descendue de ses vais* seaux; et une longue ligne de bataille s'engage sur tous les points de la côte. Vers l'embouchure du Nil la flotte chrétienne lutte avec la flotte musulmane. Ainsi partout le fer frappe, partout le sang coule, hors sur un navire qui se tient un peu au large, celui où la reine Marguerite et la comtesse d'Anjou avaient eu ordre de demeurer, et d'où elles faisaient monter vers le ciel d'ardentes prières pour la conservation des êtres qui leur sont chers et pour la réussite de la sainte entreprise.
Pendant qu'elles prient ainsi, des prêtres réunis autour d'elles chantent des psaumes et invoquent la protection du Dieu des armées.
Bientôt la flotte des musulmans fut dispersée; et pendant que les défenseurs du croissant fuyaient sur mer, les troupes de Fakredin , de toutes parts ébranlées , se retiraient en désordre*
L'ardeur française n'a fait que s'accrottre , on sait comme elle grandit dans le succès. C'est en vain que les Infidèles ont
voulu se retrancher derrière des collines de sable, ils y sont attaqués et vaincus de nouveau ; ils fuient une seconde fois , laissant sur le sol rougi de sang plusieurs de leurs émirs. Rien ne pouvait résister aux Français ; Dieu et leur roi les regardaient; il étaient invincibles.