SAINT W\}\S
ouvertes. Bien vite plusieurs d'entre eux revinrent apporter cette nouvelle à leurs chefs ; d'autres plus impatients et plus curieux, avec cette imprudence de bravoure qui caractérise encore notre nation, avaient pénétré dans Damiette ; ils en trouvèrent les rues jonchées de cadavres ; ils rencontrèrent aussi quelques chrétiens vivants qui s'étaient échappés de leurs caches pour venir implorer la protection du roi vainqueur.
Quand les premiers soldats, de retour au camp, avaient annoncé que les portes de Damiette n'étaient plus ni closes ni défendues, on avait eu de la peine à les croire; mais leurs récits furent bientôt confirmés par l'arrivée des chrétiens échappés au massacre. Toute incertitude alors étant levée, l'armée s'avança en ordre de bataille. Lorsqu'on se fut bien assuré que la ville était déserte, et qu'il n'y avait pas d'embûches tendues, on en prit possession. Le premier soin des vainqueurs fut d'arrêter les progrès de l'incendie qui continuait toujours ses ravages; et quand les flammes furent éteintes, le pillage commença. L'fispoir des pillai*ds fut trompé. Depuis longtemps parmi les croisés , on avait fait de fabuleux récits de la richesse , de la magnificence des villes musulmanes ; quand les soldats virent qu'on les avait trom* pés et qu'il y avait peu d'argent, peu d'or, de diamants et de pierreries à récolter à Damiette, ils firent éclater leur mécontentement; du mécontentement à la révolte, il n*y qu'un pas. Le carnage allait donc suivre le pillage, quand tout-à-coup les clairons et les trompettes annoncèrent l'arrivée du roi : c'était assez pour arrêter tout ce qui était mal. Le son des fanfares guerrières n'avait point été vain ; c'était bien I^ouis IX, non sur son cheval de bataille, mais à pied et faisant son entrée pacifique dans la ville coU'* quise. La croix le précédait; la reine marchait à côté de lui ainsi que ses deux frères. Le légat du pape et le patriarche
de Jérusalem les suivaient de près; puis venait toute une longue file de prélats et de religieux. Tous entraient lentement et processionnellement dans les rues noircies par Tincendie et rougies par le sang. Ils arrivèrent ainsi à la grande mosquée qui fut de nouveau convertie en église et dédiée à la Vierge , mère de Jésus-Christ.
Les chevaliers et les barons, après être allés avec le roi remercier Dieu de leur victoire » parcoururent avec cette joie et cet orgueil qui suivent une conquête , les différentes parties de la ville. En voyant la profondeur des fossés, la hauteur des tours, l'épaisseur des murailles et les fortifications de toute espèce qui mettaient Damiette à même de leur résister longtemps, il s'étonnaient d'y être entrés sans coup férir; et c'était cela surtout qui les faisait croire au miracle; car, dans leur pensée, il était inconcevable et inoui d'abandonnner si vite ce qu'il était si facile de défendre : ce <|ui leur semblait surnaturel , c'était la lâcheté.
Cependant le sultan toujours malade, était condamné à ne plus monter à chwal et à rester cloué sur son lit. La défaite de son armée, la victoire de son ennemi, lui furent annoncées par les fuyards qui, des rives de la mer, et de Damiette , clé de l'Egypte , lui étaient arrivés en si grand nombre. Alors le moribond entra dans une violente colère , et dans ses transports de furie , il condamna cinquante-quatre notables de la ville lâchement abandonnée, à avoir la tête tranchée ; mais les cruautés, mais le sang froidement versé , réparent rarement les défaites et les échecs.
Pendant que Negmeddin se laissait aller à sa soif de vengeance, les croisés s'établissaient sans obstacles dans Damiette. La garde des tours et des remparts fut confiée à cinq cents chevaliers. Le roi ne permit point à l'armée chrétienne de rester dans la ville; il l'établit dans un camp vaste et bien gardé, dont les tentes furent dressées sur les deux ri-
ves du Nil et dans Ttle de Maalé ( le Delta ). La superbe tente ocnrlate du roi, qui avait tant frappé d*adniiralion les Sarrasins, se montrait surmontée du drapeau de France aux fleurs de lys d'or. Lk , Louis IX , qui eût mieux fait de profiter de refl*roi de ses ennemis, demeura trop longtemps 11 est vrai qu'il y avait là du bien à faire , et nécessité de rappeler les chefs et les soldats de son armée à des habitudes d'obéissance et de discipline perdues pendant leur trop long séjour dans l'tle voluptueuse de Chypre. Sans doute, c'était là un devoir de roi à remplir; mais le premier devoir du chef d'une armée victorieuse eût été de poursuivre sans répit ni relâche, un ennemi consterné de sa première défaite et épouvanté de l'éclatante , de l'irrésistible bravoure des défenseurs de la croix.
Ce fut à cette époque et du camp appelé Jomas, que le jeune comte d'Artois écrivit à la reine Blanche, une lettre qui nous a été conservée et dont je donnerai quelques passages, pour montrer à la jeunesse actuelle comment un fils de France écrivait à sa mère :
A SA THES EXCELLENTE ET TRÈS CHÈRE MÈRE RLANCHE, REINE DE FRANCE, PAR LA GRACE DE DIEU, ROBERT, COMTE d'aRTOIS , SON FILS DÉVOUÉ , SALUT , PIÉTÉ FILIALE ET VOLONTÉ TOUJOURS SOUMISE.
• Comme vous prenez beaucoup de part à notre prospc- » rite, à celle des nôtres et aux bons succès du peuple chré- » tien , lorsque vous les apprenez avec certitude , votre ex- » cellcnce se réjouira sans doute de savoir que le seigneur > notre frère et roi , la reine et sa sœur , et nous aussi, » jouissons, grâce à Dieu, d'une parfaite santé; nousdésî- » rons vivement (jue vous en ayez une semblable. Notre
KT SON SIECLK. 209
» cher frère, le comte d'Anjou, a encore sa fièvre quarte; 9 mais elle est moins forte qu'auparavant. Le seigneur roi , » notre frère , les barons et les pèlerins qui ont passé l'hiver » à Chypre , se réunirent sur leurs vaisseaux après vêpres, » au port de Limissol , afin de se diriger de là sur les enne- » mis de la foi chrétienne. »
Ici le prince raconte toute la traversée, et termine ainsi, après avoir dépeint la terreur des Sarrasins leur abandonnant le rivage et Damiette.
« Cela s'est fait par la seule faveur de Dieu; apprenez que » ces mêmes Sarrasins ont laissé Damiette rempli de pro- » visions de toute espèce et de machines de guerre. L'armée » chrétienne après s'en être abondamment pourvue , en » a laissé encore la moitié pour l'approvisionnement de la > ville.
» Le roi, notre seigneur, y a séjourné avec son armée, et • a fait retirer des vaisseaux tout ce qui leur était néces- 9 saire. La comtesse d'Anjou a accouché dans l'île de Chy- » pre d'un beau garçon bien constitué, qu'elle y a laissé en » nourrice.
< Donné au camp de J ornas y Van du Sei- > gneur 1249 , au mois de juin , la veille de la )i Saint-Jean-Baptiste. »
11 y a d'un bout à l'autre de cette lettre un ton de tranquille sécurité qui prouve combien les croisés français redoutaient peu les ennemis qu'ils avaient chassés devant eux; dans cette lettre pas un mot qui révèle une inquiétude , pas un mot qui présage les tristesses de l'avenir. Pareille lettre lue par la reine Blanche à ses ministres et à sa cour, devait y porter une grande joie et beaucoup d'espéran(;e.
Enfin, le sultan du Caire, moins accablé par sa maladie,
avait pu se faire transporler à Mansourah où, à grande peine, il avait rallié quelques débris de son armée. Dans ces bandes frappées de terreur il avait beaucoup à faire pour ramener des idées de discipline. Dans ses loisirs, le prince égyptien adressa plusieurs messages à Iiouis IX. Dans une de ses lettres, Negmeddin, pour se venger de la terreur qu'il avait ressentie et dont il commençait un peu à se remettre , avait osé joindre la menace à l'ironie. Le prince musulman, après avoir félicité le grand sultan de France de son arrivée en Egypte , le priait de lui faire savoir le jour de son départ, pour que tous honneurs lui fussent rendus. Negmeddin ajoutait entre autres insolences, que cette quantité de vivres et d'instruments d'agriculture dont les croisés avaient chaîné leurs vaisseaux, lui semblait une précaution tout à fait inutile; et pour remplir envers les Francs les devoirs de l'hospitalité, d'une manière digne d'eux et de lui , il s'engageait à leur fournir assez de blé pour le séjour qu'il feraient dans ses états (').
Negmeddin , dans un autre message , proposait au roi de France une bataille générale pour le vingt-cinquième jour de juin, dans le lieu qui serait déterminé. Louis IX répondit il la première lettre du sultan qu'il était descendu en Egypte au jour qu'il avait marqué, et que pour son départ il s'en occuperait à loisir.
Quant à la bataille proposée , le roi se contenta de répondre qu'il ne voulait ni accepter le jour ni choisir le lieu, parc>e que tous les lieux et tous les jours étaient également bons pour combattre les Infidèles. Le monarque français disait en terminant qu'il attaquerait le sultan partout où il le rencontrerait ; qu'il le poursuivrait en tout temps , en tout lieu et sans relâche ; qu'en un mot il le traiterait en ennemi jusqu'à
(>) MicliaDil y Hisloire des Croisades,
ce que Dieu l'eût touché» et que les chrétiens pussent le regarder comme leur frère.
Les chevalieins croisés que la tempête avait séparés de la flotte, pendant la nuit qui avait suivi l'embarquement h Limissol, arrivaient chaque jour h jDamiette. Les chevaliers du Temple et de Baint-Jean contre lesquels il avait eu pendant quelque temps des préventions défavorables, parce qu'avant qu'il se fût agi de l'expédition , ils avaient écrit en France pour conseiller un traité de paix avec le sultan , étaient maintenant aussi venus rejoindre l'armée , ne respipirant que la guerre et ambitieux de marcher les premiers. Ils connaissaient mieux le pays que les nouveaux arrivants, et avec cet utile renfort on pouvait tenter une expédition contre Alexandrie, s'emparer de Mansourah et même se rendre maître de Caire ; mais on touchait à l'époque où les eaux du Nil commencent à s'élever ; et comme le souvenir de la déroute de Pelage et de Jean de Brienne n'était point efiacé de la mémoire du roi et des chefs de l'armée , Louis IX voulut attendre : t Quand le grand fleuve se sera levé et quand il sera rentré dans son Ut, nous nous lèverons à notre tour, avait dit le roi; et comme l'inondation du Nil déborde sur les campagnes , nous déborderons sur les ennemis de la foi ; et puis, ajoutai^il, ne faut-il pas que mon frère, le comte de Poitiers et ceux qu'il amène, aient aussi leur part de gloire? attendons donc encore quelque temps. »
< La plupart des historiens , dit Michaud , ont vu dans cette résolution la cause de tous les désastres qui arrivèrent dans la suite. Nous n'avons point assez de documents positifs pour apprécier ce qu'il y a de vrai dans leurs opinions ; mais on peut dire avec certitude que l'inaction de l'armée chrétienne devint dès lors la source des plus funestes désordres. »
L'inaction est mauvaise pour toutes les armées; mais sur-
tout pour une armée française. Quand on ne la mène pas en avant; quand pour distraction, on ne lui donne pas chaque jour des périls ou de la gloire, elle s'ennuie. Chez nous l'ennui fait naître les murmures et les murmures Finsubordination.
Dans un conseil de guerre, il avait été décidé que lorsque l'on prendrait une ville, on ne ferait point le partage des vivres ; mais qu'on les conserverait dans les magasins du roi, pour l'entretien de l'armée. Cette résolution sage et juste était contraire aux anciens usages, et donna lieu à beaucoup de réclamations. Joinville nous apprend que le prud'homme Jean de Valéry , dont l'armée admirait l'austère probité autant que la bravoure , adressa à ce sujet des représentations au roi.
Louis IX (it venir le vieux guerrier devant lui et lui dit ce qui avait été résolu et ce qui avait été fait, ajoutant que le légat lui baillerait les six mille livres < que valaient les meu- « blés qu'on aurait portez et laissez en la maison, affin qu'il » despartit les ditz six mille livres, là où il verrait estre
> affaire par raison et où il seraient le mieulx employés.
9 — Sire, fist le preud'homs, je vous remercie très huni- » blement de l'honneur que me faites ; mais ne vous en des- » plaise , car l'offre ne prendray point , sa , si Dieu piaist, » ne déferay les bonnes coustumes anciennes et telles que » les ont tenus noz prédécesseurs en la Terre-Sainte. Car, » quant on a prihs sur ses ennemis aucune cité ou gaigné
> aucun gros butin , de telz biens qu'on trouve en telle cité » le roy n'en doit avoir que le tiers et les deux pars en doi-
> vent avoir les pèlerins. Et ceste coustume tint moult bien » le roy Jehan, quant autrefois et print Damiete. Et ainsi
> que j'ai ouy dire à mes aisnez , le roi de Jérusalem , qui
> fut devant le roy Jehan , tint cette coustume sans faillir
> d'un point. Mais avisez si vous me voulez bailler les deux
t pars des fromens, orges , riz, et des autres choses qu'ave/ » retenuz, et très voulentiers les dèsperseray aux pèlerins , » pour rhoDiieur de Dieu.
» Le roy n'eut pas aggréabie ce conseil , ajoute Joinville , » et demoura ainsi la chose. Dont maintes gens se tindrent » très mal contens du roy , de quoy il avait desrompu cous- » tûmes anciennes. >
J'ai transcrit les paroles respectueuses, mais indépeii* dantes de Jehan de Valéry à Louis IX , pour prouver à la génération actuelle que sous les règnes de ces rois que Ton appelait despotes et absolus, les hommes probes et honnêtes avaient toujours, pour défendre leui*s droits, leur noble et franc parler.
A l'esprit de mécontentement qui suivit cette mesure, vinrent malheureusement se joindp*e d'autres désordres; avec cette mobilité inhérente à notre nature, ces chevaliers et leurs hommes d'armes , que nous avons vus priant et récitant des psaumes à bord de leurs navires et tomber à genoux sur la plage égyptienne , c chantant hymnes et Te Deum , pour rendre grâce à Dieu de leur victoire, > oublièrent encore trop vite, comme ils avaient fait en Chypre, les devoirs religieux. Les mauvaises passions leur revinrent; l'amour du jeu , la volupté , les plaisira de la table , de folles dépenses reparurent avec tous leurs excès sous la tente, et jusqu'à côté du pavillon royal.
On conçoit facilement combien cette inconduite flagrante sous les étendards du Christ , dut affliger le saint roi. Comme si ces scandales n'étaient pas déjà trop, l'habitude de l'obéissance se perdait de plus en plus. Parmi les hommes qui ne craignaient plus d'aller à i'encontre de la volonté royale se distinguait le jeune. comte d'Artois; étourdi, ardent, impétueux, il ne pouvait supporter un contradicteur « quelque haul qu'il fût placé.
f -n jour, dans un de ses accès d'orgueil, dans Timpétuosilé de ses paroles, ce prince blessa grièvement le comte de Salisbury, qui porta ses plaintes à Louis IX; n'ayant pu obtenir la satisfaction qu'il demandait, il dit nu jeune monarque : € Vous n'êtes donc pas roi^ puisque vous ne pouvez faire justice ! »
Ce trait prouve jusqu'où était montée la licence : chaque jour il y en avait des preuves ; chaque jour accroissait le relâchement de la discipline. C'était à peine si l'on veillait à la garde du camp. Les avant-postes de l'armée chrétienne à peine défendus étaient exposés aux escarmouches et aux attaques de l'ennemi.
Ces démonstrations hostiles devenaient de plus en plus fréquentes. Dès les derniers jours de juin, un corps de cavaliers arabes, armés jusqu'aux dents, avait paru près de Damiette. Un détachement français , indigné de cette hardiesse, s^élança aussitôt à leur rencontre; les musulmans revenus de leur première terreur, attendirent les croisés de pied ferme, et ne prirent la fuite que lorsque d'autres escadrons vinrent pour les charger.
Le 29 août, un engagement, dont le résultat fut funeste à beaucoup de chrétiens, répandit dans les rangs des croisés une grande soif de vengeance ; cependant le repos et l'inactivité continuaient à leur être recommandés.
Décidé à ne pas engager encore d'action générale , Louis IX avait donné l'ordre positif de ne pas dépasser les limites du camp. Un jour, le roi, revêtu de sa cotte d'armes ('), et assis en sa tente, devisait familièrement avec Geoffroy de Sargines, Mathieu de Montmorency et Philippe de Nanteuil, qui le quittaient rarement.
— € Sire, s'écria le sénéchal de Champagne, accourant
(') Joinville.
hors d'haleine et armé de toutes pièces; donne7.-moi congé ainsi qu'aux miens, de sortir du camp et de courir sus à ces Sarrasins maudits, qui, si nous n'y mettons ordre, viendront nous assaillir en nos propres pavillons. »
Jean de Beaumont, le grand ehambrier de France, prenant aussitôt la parole :
— • € Ne savez-vous pas, lui dit-il, que le roi l'a défendu |>our tous?
» Il achevait à peine, que des cris affreux parvenant jusqu'à la tente royale , annoncent l'arrivée d'un escadron sarrasin. Louis et ses chevaliers les reconnurent à l'entrée du camp dont ils menaçaient de forcer les palissades. >
La lance en arrêt, le glaive hors du fourreau, le connétable, le grand-maitre des arbalétriers et bon nombre de sergents d'armes se sont précipités à leur rencontre; là, éeumant de colère et d'indignation , ils n'osent enfreindre l'ordre du roi et se bornent à garder la défensive.
Les Sarrasins enhardis par l'inactivité commandée à l'armée, s'introduisaient la nuit comme des bétes fauves dans le camp, pour gagner le bes^mt d'or promis à tout musulman qui apporterait une tête chrétienne. En silence, ils commett^iient leurs meurtres , et c'était le lendemain seulement que l'on trouvait dans les tentes des cadavres sans tète.
Le temps marchait, les mois s'écoulaient, l'inquiétude venait et grandissait; car aucune nouvelle n'arrivait de France, ni du comte de Poitiers, qui était parti de Paris le 25 juin, et d'Âigues-Mortes le 25 août, juste un an après son royal frère. Les mois d'octobre et de novembre allaient ramener la saison des tempêtes ; et la mer allait devenir si difficile, qu'il y aurait mille dangers à redouter pour la flotte. Enfin, le 29 octobre, on signala du haut des murs de Damiette l'escadre française. Alors éclatèrent des cris de joie et de bienvenue. Cette arrivée répandit l'allégresse dans
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l'armée, ranima Tespéranee et dut mettre tin au trop long repos qu'on lui avait fait garder.
Le royal chef, après avoir donné quelques momenls à des embrasseraents de famille, assembla le conseil des princes et des barons pour aviser avec eux quelle marche on suivrait, et quelle mesure il convenait de prendre pour la conquête de l'Egypte.
« Les princes et les chefs de l'armée étant réunis, le roy » leur demanda quel voie ils dévoient prendre ou en Ali- » xandrie ou en Bahilonne. Le comte Pierre de Brelaigne , » a>ecques plusieurs des autres barons furent d*oginion » que le roy allast en Alixandrie ; pour ce que devant la T» ville avoit bon port à arriver les nets et bateaux , pour » avitailler l'ost. Mais à (reste opinion fut contraire le comte 9 d'Artois; il n'yroit en Alixandrie premier que quand on
> eust esté en Bahilonne, qui estoit le chief de tout le
> royaume d'Ëgipte. Et disoit par ses raisons que qui vou- » loit occir le serpent, il lui devait premier escacher la teste.
> A ce conseil se tint le roi et laissa la première opinion. » Louis IX, malgré sa sagesse, avait en lui une grande tendance aux résolutions chevaleresques; dans ses veines bouillonnait le sang de Philippe-Auguste. L'armée des croisés était alors composée de plus de soixante mille combattants parmi lesquels on comptait plus de vingt mille cavaliers. IjC 20 novembre , ces nombreuses phalanges se mirent en marche avec la défense positive de tuer les femmes , les vieillards ^ les enfants et les prisonniers. La reine, les princesses et plusieurs prélats, quelques chevaliers vétérans condamnés à l'inaction par Tâge ou les infirmités, demeurèrent à Oamiette dont Olivier de Terves venait d'être nommé gouverneur, et chargé de la garde du Irésor royal.
€ Quand vint le jour de la Sninte-Cécilc, dit une relation
ET SOiN SIÈCLE. 217
^ manuscrite. H roy tit apareiller les nefs tant il y avoit do » barges et de galies , de jurants nefs et de petites chargiés » de viande, d'armes , d'engins , de harnas et de toutes » manières de choses que mestier avoit à homes à chc- > vaulx, que ce estoit une grant merveille à voir, tant y » avoit de vaissiaux que tout li fleuve en estoit couvert. »
Le 7 décembre, l'armée campa à cinq ou six lieues de Uamiette, à un endroit nommé Pharescour où il existe encore un village.
Après sa longue inactivité, Tarmée française marchait avec confiance à de nouveaux succès: alors le vent de la bonne fortune soufflait sur ses drapeaux, les déployait, et le soleil d'Egypte y faisait briller les fleurs de lys d'or. Dans les lieux que traversaient nos soldats ils reconnaissaient la trace de leurs devanciers qui,trente ans auparavant, avaient foulé les mêmes sables : Jean de Brienne et ses nobles compagnons d'armes y avaient montré leur vaillance; et cette vaillance avait été vaincue, non par les Infidèles, mais par les grandes eaux du Nil.
La prudence du roi qui avait retenu si longtemps dans le camp de Damiette l'ardeur des croisés, avait, par un délai trop long pour leur impatience , attendu que l'inondation du grand fleuve fût passée; l'armée n'avait donc plus comme obstacle à vaincre (|ue les rangs sarrasins ; cet obstacle elle le renverserait comme elle l'avait fait sur la plage du débarquement.
L'armée marchait donc allègrement et pleine d'espoir, sur le chemin conduisant à la ville de Mansourah devant laquelle la flotte égyptienne avait jeté l'ancre.
Depuis quelque temps le sultan qui se sentait mourir, redoublait d'activité et employait ses derniers jours à réparer les tours et les fortifications de cette place.
Pendant que les croisés traversaient les sables en rêvant
de nouveaux triomphes, la mort leur venuit eu aide, et Negmeddin tombait frappé par elle au milieu de ses préparatifs de défense. La nouvelle de cette mort ne leur était point parvenue ; car étant de nature à répandre le trouble parmi le peuple et dans Tarmée égyptienne , une femme , que le ch^f des croyants avait ainaée, la sultane Chegger- Ëddure , qu'aucune femme ne surpassait en beauté et aucun homme en génie , avait tout arrangé dans sa sagesse et sa prévoyance, pour que Ton crût pendant quelque temps que Negmeddin vivait encore. Lorsque le sultan eut rendu le dernier soupir, par son ordre les Mametucks continuèrent de garder les portes du palais, comme si le souverain y eût encore été vivant.
La prière se faisait, les ordres étaient donnés au nom de Negmeddin ; à la faveur de ce mystère rien n'interrompit parmi les musulmans les apprêts de défense et les soins de la guerre contre les chrétiens.
Dès le jour de la mort du sultan , la femme qui, d'esclave était devenue la favorite toute puissante, avait assemblé les principaux émirs; et, près du lit funèbre de Negmeddin, leur avait fait reconnaître pour son successeur Almoadan-Touran-schah.
On croit que, dans cette même assemblée, Chegger*Eddurc résolut d'envoyer les ambassadeurs au roi de France pour lui proposer la paix ; mais toujours au nom de Negmeddin.
Les ambassadeurs, pour obtenir une trêve, devaient offrir au monarque Damiette et son territoire , Jérusalem et plusieurs autres villes de Palestine.
11 V avait en ce moment dans l'armée des chrétiens tant de confiance , tant d'espérance et tant d'intelligence que toute proposition d'accommodement et de paix aurait été repoussée.
Les nombreux bataillons des défenseurs de la croix
ET SON SIKCLE. 219
npprochaiont de Mansourah, et l'inquiétude et l'eiA'oi dos musulmans étaient à leur comble. Ce iîit alors que remit* Fakreddin écrivit une lettre qui fut lue dans toutes les mosquées et qui commençait par ces mots du coran :
c Accourez, grands et petits; la cause de Dieu a besoin 9 de vos armes et de vos richesses. Les Francs ( que le ciel » maudisse) sont arrivés dans notre pays avec leurs éten- » dards et leurs épées ; ils veulent s'emparer de nos cités et
> ravager nos provinces Quel musulman peut refuser de
» marcher contre eux et de venger la gloire de l'isla- » misme ? »
Déjà la plus grande agitation régnait dans la ville du Giire où l'on commençait à se douter de la mort du sultan. La lecture de cette lettre en ajoutant à la consternation générale, exalta l'esprit du peuple, et de toutes parts dans les villes et dans les campagnes , il n'y eut plus qu'un cri : cMort, mort aux chrétiens ! »
Ces chrétiens, dont tant de voix demandaient la mort, arrivaient en chantant des refrains de victoire , le 19 décembre, devant le canal d'Aschmoun; de là ils voyaient de l'autre côté du fleuve les Infidèles et la ville de Mansourah avec ses tours nouvellement réparées et toutes hérissées de lances et d'épées. Les chrétiens en voulaient au canal de les séparer de leurs ennemis; c'était retarder leurs triomphes.
c Le canal de l'Aschmoun, offre à peu près la largeur de la JMarne ('); son Ut est profond et «a rive élevée; on était alors dans la saison où les eaux sont basses ; mais le passage n'en présentait pas moins de grandes difficultés.
» Nous avons visité , ajoute l'historien des croisades , le canal dans la saison même où les croisés furent arrêtés sur ses rives, et pei'sonne ne pouvait le franchir. 9
C) Michaud, Hishiie des Croisadvii.
Pour arriver sur l'autre bord , il fallut donc que les soldats de saint Louis se missent à construire ou un pont ou une digue. Le pont pouvait être brûlé par les feux de l'ennemi ; il fut donc arrêté dans le conseil, que ce serait une digue qui relierait ensemble les deux rives. A la construction de cette digue , bien des obstacles vinrent apporter de longs retards. Tantôt c'étaient les eaux dont le courant emportait tout ce qu'on voulait lui opposer; tantôt c'était le terrible feu grégeois, que les musulmans lançaient sur les ouvriers chrétiens employés à élever cette chaussée.
F'akreddin , > oulant effacer du souvenir de la population et de l'armée égyptienne, la rapidité avec laquelle il avait fui devant l'armée des chrétiens, lors du débarquement ,* avait résolu de montrer, sous les murs de Mansourah, plus de résolution et de courage qu'il ne l'avait fait sur la plage de Damiette. A peine le roi de France avait-il assis son camp, que l'émir envoya une partie de ses troupes, par un long circuit, pour attaquer les derrières de l'armée chrétienne. Dans cette escarmouche imprévue , le succès resta au croissant; et ce faible avantage redoubla l'audace descavaliers arabes. Le surlendemain le camp des chrétiens fut attaqué sur toute la ligne qui s'étendait depuis le canal jusqu'au Nil.
Joinville raconte comment les musulmans furent repoussés. Le duc d'Anjou et Guy, comte du Forez, contribuèrent, ainsi que le sénéchal, à leur faire repasser les palissades du camp qu'ils avaient osé un instant franchir.
Depuis cet essai, il n'y avait guère de jour qu'on ne se battit , ou dans la plaine ou sur le fleuve.
Cependant les soldats de Louis IK poursuivaient avec courage le travail qu'ils avaient commencé sur rx\schmoun. Pour protéger les ouvriers , on avait construit sur la digue de hautes et fortes tours en bois et dressé des machines.
Malgré toutes ces précautions , la chaussée avançait lentement ; les forteresses de bois et les machines défendaient mal les travailleurs ; sur ces échafaudages de planches, de madriers et de poutres, les musulmans lançaient leur feu grégeois, feu terrible, dévorant, inextinguible, et qui était devenu la grande terreur des plus vaillants croisés.
Voici comment Joinville parle de ce feu grégeois dont les Turcs s'étaient déjà servis contre les premiers croisés , mais qui avait été grandement perfectionné depuis lors par un homme de Damas :
« IJng soir advint que les Turcs amenèrent ung engin qu'ilz appelloientla perrière , un terrible engin à mal faire: et le misdrent vis-à-vis des chaz-chateilz (') , que messire Gaultier de Curel et moi guettions de nuyt. Par lequel engin ilz nous gettoient le feu grégeois à planté, qui estoit la plus orrible chose que oncques jamais je veisse. Quant le bon chevalier messire Gaultier, mon compaignon, vit ce feu, il s'esorie et nous dist: Seigneurs nous sommes perdus sans nul remède; car s'ilz bruslent nos chaz-chateilz, nous sommes ars et brûlez: et si nous laissons nos gardes, nous sommes ahontez. Pourquoy je conclu que nul n'est qui de ce péril nous peust défendre , si ce n'est Dieu, notre benoist créateur. Si veux conseille à tous que toutes et quantes fois qu'ils nous getteront le feu gregoi^ , ({ue chacun de nous se gette sur les coudes et à genoux, et crions merci à notre Seigneur, en qui est toute puissance.
» Et tantoust (|ue les Turcs gettèrent le premier coup du feu , nous nous mismes accoudez et à genoux , ainsi que le preud'oms nous avait enseigné. Et cheut le feu de cette
(*) Cbaz ou chaz-chateilz , machines qne Ton employait au siège des places, et que les < roisés avaient disposées an burd du canal, comme l'on ferait en face des remparts d'une fille.
première fois entre nos deux chaz-chateilz , en une place qui estoit devant laquelle avoient faist nos gens pour estoupper le fleuve. Et incontinant fut estaint le feu par ung homme que avions propre à ce faire. La manière du feu gregois était telle qu'il venoit bien devant aussi gros que ung tonneau et de longueur la queue en duroit bien comme d'une demie canne de quatre pans. Il faisoit tel bruit à venir qu'il sembloit que ce fust foudre qui cheust du ciel, et me sembloit d'un grant dragon voilant par l'air, et gettoit si grande clarté qu'il faisait aussi cler dedans notre ost comme le jour, tant y avait grant flamme de feu. Trois fois cette nuytée nous gettèrent le dit feu gregois 0 la dite perrière, et quatre fois avec l'arbeleste à tour. Et toutes les fois que nostre bon roy, saint Loys, oyoit qu'ils nous gettoient ainsi ce feu , il se gettoit à terre, et tendoit ses mains, la face levée au ciel. Et crioit si haulte voix h nostre Seigneur et disoit en pleurant à grans » larmes :
» Beau sire, Dieu Jésus-Christ, garde moy et tout ma
> gent. Et croy-moy que ses bonnes prières et oraisons » nous eurent bon mestier. Et davantage , à chacune foiz » que le feu nous étoit cheu devant, il nous envoioit ung de » ses chambellans pour savoir en quel point nous estions,
> et si le feu nous avoit grevez. »
Les ouvrages faits par les croisés furenl détruits en grande partie par ce nouveau fléau de la main des hommes.
Malheureusement l'armée chrétienne s'obstina pendant trop longtemps à continuer les travaux de la digue incessamment arrêtés par le feu maudit et par la grêle de traits, de javelots , de pierres et autres projectiles que les machines des Sarrasins lançaient plus loin que les machines françaises.
Un temps précieux fut perdu dans cette lutte, et le déses-
poir commençait à naître de la lassitude, lorsqu'un hasard malheureusement bien tardif indiqua aux chrétiens un moyen de sortir d'embarras.
Vn Arabe Bédouin , après beaucoup de précautions prises pour échapper à la vue de ses compatriotes et des soldats musulmans , était parvenu nuitamment jusqu'à Imbert de Beaujeu, connétable de France. Arrivé sous la tente de l'illustre chevalier français , il lui déclara que s'il lui était remis cinq cents besants d'or, il indiquerait, à quatre mille du camp, un gué par lequel l'armée du roi des Francs pourrait passer sans risques ni périls sur l'autre rive de l'Aschmoun. Le sire de Beaujeu , après s'être assuré que l'Arabe avait dit la vérité, lui Bt payer la somme convenue; et, dès le lendemain, les chrétiens firent leurs dispositions pour traverser le canal, et rejoindre enfin, sur la rive opposée, l'ennemi qui leur avait fait tant de mal.
c Nous avons perdu du temps, disaient les croisés, il nous faut de la gloire; et il nous faut avoir combattu autre chose que le feu maudit. »
CHIPITRE XV.
Le lendemain du jour où
quelques soldats avaient passé
le canal n l'endroit indiqué pur
l'Arabe, l'armée se mit en
marche. Le duc de Bourgogne
ne partit pas en même temps
que le roi; il demeura au
camp pour observer l'ennemi,
garder les bagages et ce qui restait des machines de guerre.
L'impétueux comte d'Artois arriva le premier sur la rive
de l'Aschmoun. Louis IX qui , tout en l'admirant, blâmait
parfois la trop grande ardeur de son jeune frère, se bâta de
parvenir auprès de lui pour modérer sa bouillante audace.
Hol>ert promit beaucoup de modération et de sagesse ; et sur les saints Évangiles , jura qu'une fois de Tautre côte de l'eau, il ne tenterait rien contre l'ennemi avant que l'armée chrétienne n'eût passé.
il faut que les rois se gardent d'aimer trop ceux qui leur tiennent par le lien du sang ; si Louis IX avait eu moins de prédilection pour son frère Robert, beaucoup de grands malheurs n'auraient pas eu lieu.
Le comte d'Artois courut se mettre à la tète de l'avantgarde où se trouvaient les Hospitaliers, les Templiei*s, les croisés anglais et plusieurs chevaliers de haut renom , compagnons de jeunesse et de combat du beau et vaillant iils de France.
En abordant de l'autre côté du canal, cette avant-garde d'élite porte de si rudes coups aux musulmans , que ceuxci se débandent bien vite et fuient de toute la rapidité de leurs légers coursiers. A cette vue, Robert s'écrie : c Ils vont vite , mais nous les rattrapperons. >
Après ces mots, il va s'élancer à leur poursuite; les deux grands-maîtres, aussi vaillants que lui, mais plus sages, lui représentent que cette fuite n'est probablement qu'une ruse de guerre ; qu'il faut attendre l'armée et n'agir que d'après les ordres du roi.
Robert n'écoute point cette voix des deux vieillards, et l'épée à la main, entraîne tout avec lui à la poursuite des Infidèles. Son impétueuse ardeur ne s'arrête point devant les palissades de leur camp , et il y pénètre avec eux.
Les musulmans apportent dans leurs camps les usages de leur vie molle et voluptueuse ; et, selon la coutume des orientaux, Fakreddin, lorsque les chevaliers chrétiens arrivèrent près de sa tente, venait de se mettre dans un bain parfumé et se faisait teindre la barbe. Aux cris , au cliquetis de fer qu'il entend, il sort de sa baignoire de marbre, et à
moitié nu , monte à cheval et rallie ses soldats autour de l'étendard qu'il a saisi en s'clançant hors de son pavillon. Mais c'est en vain qu'il appelle, en vain qu'il agite son drapeau , la frayeur s'est glissée dans tous les rangs des Infidèles; ils fuient, ils courent, ils se précipitent sur le chemin de Mansourah.
Rohert d'Artois n'était pas de nature à résister a pareilles tentations; aussi il céda et se laissa emporter par sa fougue sur les pas de l'ennemi fugitif. Vainement le grandmaître du Temple renouvelle ses représentations, ses conseils et ses prières; l'impétueux frère du sage Louis IX, impatienté du retardement qu'on lui oppose, emporté par un mouvement de colère, accuse les chevaliers de l'Hôpital et du Temple d'être d'intelligence avec les musulmans, et de vouloir perpétuer une guerre dont leur amhition tirait profit.
« Ah ! messire, messire, quelle parole dites-vous là ! répli- » quèrent les deux grands-mattres avec des pleurs d'indi-
> gnation dans les yeux ; quoi! nous et nos chevaliers, nous » aurions abandonné nos familles et notre patrie; nous pas- » serions tous nos jours sur une terre étrangère , au milieu » des fatigues et des périls de la guerre, pour trahir la » cause de notre Seigneur Jésus-Christ ! «
Ayant dit ces mois, le grand-maître du Temple commanda à ses chevaliers de préparer leurs armes , de déployer leur bannière appelée le beanséant , et ajouta :
€ Prince , maintenant chevauche/ , n'importe où vous » voudrez et nous vous suivrons; car jamais il ne sera, s'il
> plaît h Dieu, reproché trahison et félonie à un Templier;
> mais mon esprit le prévoit, jamais la chrétienté n'éprou-
> vera tel dommage comme en ce joui*. »
Guillaume de Salisbury voulut aussi faire quelques représentations pour décider le fils de France à attendre l'arrivée
du roi ; mais à lui aussi Robert d'Artois répondit par de si rudes paroles que le chevalier auglais s'en trouva blessé :
c Comte , s'écria-t*il , irai aujourd'hui si avant dans le » danger que n'approcherez mie de la queue de mon > cheval. »
Tandis que de part et d'autre on s'échauifait ainsi , l'ancien gouverneur du comte d'Artois, le vieil et loyal sire Foucault de Nesle , qui était sourd et qui croyait qu'on s'apprêtait au combat, ne cessait de crier : c Ores à eux ! Ores à eux (') / »
Ces mots devinrent un funeste signal ; et de ces paroles que le vent eut l'air d'emporter , combien de malheurs découlèrent ! On peut croire que si toute l'armée chrétienne s'était trouvée au-delà du canal^ au moment où le comte d'Artois se précipitait vers Mansourah et entrait dans ses retranchements^ on peut dire que loin d'être une faute, <;ette audacieuse poursuite eût pu décider une importante victoire ; car alors l'avant^^arde aurait été soutenue par le reste des troupes venant avec le roi; mais pendant cette brillante charge de Robert, le passage de TAschmoun se faisait avec beaucoup de difficulté , de confusion et de lenteur.
Quand l'armée du sultan s'était débandée et avait fui devant les Français , ses chefs et ses soldats avaient cru que toutes les forces chrétiennes étaient maintenant réunies au roi de France sur la même rive qu'eux ; mais bientôt ils reconnurent leur erreur.
Un Mameluck , Bibars-Bendocard , que ses compagnons d'armes avaient choisi pour chef, s'étant aperçu de l'impru-
(') Ce mol ores qu'un employait pour animer le courage des combattanls et qui esi encore en asage parmi le peuple , dans plasieors provinces de France , ne Tieodraiuil pas du mot hourra qu'emploient les Russes? n*aurait-il pas été apporté par les Francs et sa ires barbares qui ont conquis les Gaules? (Michand , HisUnre des Crohadet,)
dence commise par le prince français qui, par sa poui*suite, avait mis une distance de plus de deux lieues entre lui et Farmée du roi des Francs , rallia les musulmans et dirigeai une partie de ses cavaliers entre le canal de l'Aschmoun et Mansourah. Bientôt il s'empare des portes de la ville, et rapide comme l'éclair, court sus aux soldats français qui pillaient alors le palais du sultan.
Les chrétiens , qui croyaient tous les Sarrasins fuyant sur la route du Caire, pris ainsi à l'improviste, eurent grande peine à se rallier. Dans les rues si étroites, dans les espaces si resserrés de la ville égyptienne, ils ne pouvaient ni combattre à cheval ni se semr de leurs épées. Maintenant les habitants qui avaient eu peur, mais qui venaient de reconnaître le cri de guerre des Mamelucks, sortaient de leurs caches , et du haut de leurs maisons faisaient pleuvoir sur nos soldats des pierres et des piquets enduits de ce terrible feu grégeois. Toutes les portes de la ville qui s'étaient ouvertes si larges pour laisser passer les fuyards , venaient de se refermer et retenaient ainsi le comte d'Artois et ses valeureux compagnons d'armes pris comme dans un immense piège.
Cependant, l'armée chrétienne ayant passé l'Aschmoun , se trouvait dans une grande anxiété ; les renseignements qui parvenaient au roi ne faisaient que redoubler les incertitudes; et d'après des rapports qu'ils lui faisaient tous entre eux, Louis IX ne pouvait savoir où il devait tout d'abord se porter. Les uns lui avaient dit que le comte d'Artois poursuivait toujours les Infidèles sur le chemin de Babylone (le Caire), d'autres assuraient que le jeune prince était en grand péril dans la ville de Mansourah.
Malgré sa légèreté et sa violence , le jeune frère du roi était fort aimé de l'armée. Sa franchise souvent rude , sa vaillance souvent folle plaisait au soldat.
c Allons à lui , allons à Mansourah ! » s*écria le premier le comte de Bretagne. Guy de Malvoisin, le sire de JoinviUe, et beaucoup des- plus braves chevaliers de l'armée , s'élancèrent à travers les campagnes dans les directions de la ville où le fils de France s'était si étourdiment engagé. Bientôt ces différents petits corps de chevaliers el d'hommes d'armes se séparent et s'égarent dans ces terres inconnues.
Sur ces sables brûlants, les chrétiens ne sont plus seuls; les cavaliers arabes sont aussi accourus et mille combats se livrent à la fois dans la plaine; ici ce sont les hommes de la croix qui ont l'avantage , là ceux du croissant. Subitement du côté de l'Aschmoun un nuage de poussière s'élève, les trompettes et les clairons de France se font entendre: c'était l'armée chrétienne formant une imposante masse et marchant avec son roi en tète.
€ Et tantoust ie vy venir le roy, dit Joinville, et toute sa
> gent qui venoit à ung terrible tempeste de trompettes ,
> clerons et cors. Et se arresta sur ung hault chemin » avecques tous ses gens d'armes, pour quelque chose qu'il 1 avoit à dire. Et vous promets que oncques si bel homme » armé ne veis. Car il paressait par-dessus tous depuis les » épaules en amont. Son heaume qui estoit doré et moult
> bel, avoit-il sur la teste , et une espée d' Almaigne en sii
> main. >
Dans une courte halte que fit le monarque , il aperçut dans l'immense espace qui s'étendait au-dessous de lui, cent batailles partielles engagées entre les chrétiens et les Infidèles. De la hauteur où il était il pouvait entendre et distinguer les cris d'Islam! Islam! et de Montjoie et Saint- Denis! De part et d'autre on se porte de grands coups de lance et d'épée ; de part el d'autre le sang coule sans fixer la victoire.
A cette vue plusieurs des chevaliers qui accompagnaient
Louis, s'élancent et courent vers les bannières et les gonfunons qu'ils reconnaissent dans la plaine , et vont porter secours à leurs frères d'armes.
Bibars, le terrible chef des Mamelucks, après avoir laissé dans Mansourah assez de forces pour empêcher le comte d'Artois et les siens d'en ressortir vivants, s'était mis en marche et dirigé du côté du canal , soit pour soutenir les musulmans qui commençaient h fuir, soit pour livrer au roi de France une grande et décisive bataille.
Louis, les barons et les chevaliers, après avoir étudié du regard le pays qu'ils avaient devant eux, décidèrent que l'armée chrétienne se rapprocherair du canal pour n'être pas en veloppée par la nombreuse cavalerie qu'amenait l'aclif, l'intrépide Bibars. En revenant ainsi vers l'Aschmoun, ils se mettaient à même de conserver quelques communications avec le camp où était demeuré le corps de réserve sous les ordres du duc de Bourgogne.
Déjà ce mouvement s'opérait, déjà l'oriflamme marquait la direction dans laquelle marchait le monarque, lorsque les comtes de Poitiers et de Flandre, qui, avec leur valeur accoutumée, s'étaient jetés dans la mêlée , au milieu de la plaine, firent dire au roi qu'eux et leurs hommes allaient succomber, si on ne leur portait secours. D'un autre côté et pour déchirer davantage le cœur du bon roi , Imber de Beaujeu venait d'annoncer que Robert allait périr dans Mansourah.
Comme accablé sous tant d'anxiété, Louis suspendit un instant la marche : une foule de chevaliers , de leur propre mouvement et sans attendre aucun ordre, courent, les uns vers le comte de Poitiers et les Flamands, les autres vers le comte d'Artois et ses vaillants hommes. Mais, dans ce généreux mouvement, les nobles français sont arrêtés parles musulmans, et avant de parvenir jusqu'au comte d'Artois
OU au comte de Poitiers, il fallait passer à travers ou pardessus ces Infidèles maudits, noinbrewc comme les grains de sable de l'infertile Egypte.
Louis avait dit à Imbert de Beaujeu , quand il était venu lui apprendre le danger dans lequel se trouvait son frèi*e : c Connétable, piquez devant et je vous suivrez de près. >
Joinville qui se trouvait alors revenu auprès du monarque, assura aussi le connétable qu'il l'accompagnerait à Mansourah et plus loin s'il le fallait; et comme il l'avait dit, le sénéchal de Champagne, avec d'autres gentilshommes, s'était élancé sur la route de la ville sarrasine. Un peu apràs, dans le groupe ou Joinville combattait et cherchait à renverser une centaine de Turcs qui lui barraient le chemin , un sergent à masse du connétable vint leur dire que le roi était sur le point d'être fait prisonnier par les Turcs, et se trouvait en grand danger de sa personne.
Alors Imbert de Beaujeu et ceux qu'il emmenait avec lui, retournèrent sur leurs pas pour aller arracher le roi des mains des Infidèles où ils le croyaient tombé. Au nombre de six ils revinrent sur leurs pas, et bientôt s'assurèrent que le roi, loin d'être prisonnier, cherchait à rallier les siens qui s'étaient débandés et couraient en désordre vers le canal. De l'endroit où Joinville s'était arrêté , il vit les eaux de l'Aschmoun couvertes de chevaux et de cavaliers qui se noyaient. Dans le désordre et le bruit de cette déroute , la voix de Louis IX était à peine entendue; les ordres qu'il donnait n% s'exécutaient pas ; la panique ne faisait qu'accroître; les cœurs des plus vaillants étaient découragés, mais l'ame du roi de France ne l'était pas.
Si l'on n'obéit point à ses ordres , si des che& et des soldats ne font plus leur devoir, lui fera le sien. Il voit un grand nombre de ses sujets entourés, cernés, pressés, menacés par un plus grand nombre encore de musulmans , et il
se jette au milieu des dangers pour délivrer ses compagnons d'armes. Son ardeur l'en traîne si loin et si vite, que ses écuyers ont peine à le suivre. A la fin, Louis se trouve seul dans la mêlée ; il regarde et ne voit près de lui aucun des siens.
€ Et alors, dit Joinville, le bon roy fist des plus grans » faitz d'armes que oncques œil d'home ait veu. Il se bou- • toit au meileu où il veoit ses gens en destressc, et don- 9 noit de masse et d'espée des grans coups à merveilles. > Et quant six Turcs vindrent à lui et le prindrent par le 9 frain de son cheval et vouloient emmener à force, le roy » s'esvertuoit de tout son pouvoir et de si gran coui*age » frappoit sur ces six Turcs que lui seul se délivra. >
Cette bravoure éclatante a ranimé les croisés qui, saisis un instant de ces vertiges qui arrivent parfois au milieu des batailles, s'étaient débandés et mis à fuir. Rougissant de cette faiblesse, ils reviennent combattre auprès de leur vaillant roi, et tout-à-eoup la bataille a changé de face. Dèslors ce furent les musulmans qui lâchèrent pied et reculèrent devant l'oriflamme que le banneiet, porteur de cet étendard sacré, agitait au-dessus de la tète du royal croisé.
Pendant que la bataille rugissait ainsi dans la plaine , le jeune comte d'Artois se défendait dans Mansourah avec une héroïque valeur. Du lieu où il s'était retranché avec ses chevaliers, il n'avait guère l'espoir de sortir; mais il avait une résolution bien prise, bien arrêtée, celle de laisser là, s'il devait succomber , un long et ineffaçable souvenir de la valeur française.
Depuis dix heures du matin jusqu'à trois heures du soir , Robert de France se battit comme un lion. Les hommes forts, ses dignes compagnons dans cette mémorable journée, avaient porté pendant six heures tant de grands coups aux Infidèles et reçu tant de blessures pour la cause du
Christ^ que plusieurs n'en pouvaient plus de fatigue et d'épuisement. Aussi beaucoup passent-ils de cette fatigue au repos de la mort. Salisbury fut tué à la tète des guerriers qu'il commandait; et Robert de Vair, avant de choir, s'enveloppa de la bannière anglaise qu'il portait ; Kaoul de Coucy expira au milieu des siens, et le comte d'Artois, après avoir fait des prodiges de courage, tomba sur les ruines de la maison où il s'était défendu , de manière si ce que la faute que son impétueuse audace lui avait fait commettre, fût a jamais pardonnée.
Le matin , quinze cents croisés étaient entrés dans la ville des Sarrasins, et le soir presque tous y avaient glorieusement péri. Le grand-maître des Hospitaliers blessé , et n'ayant plus aucun des siens pour le défendre, fut fait prisonnier. Par une espèce de miracle, le grand-maître des Templiers, à la nuit tombante, revint à l'armée chrétienne, le visage ensanglanté, et son armure toute bossuée de coups : deux cents de ses chevaliers étaient morts sous ses yeux.
Parmi ceux qui avaient couru à Mansourah pT)ur secourir le comte d'Artois, beaucoup périrent, beaucoup furent massacrés par les infidèles , beaucoup d'autres ne purent pénétrer dans la ville. Le brave Guy de Malvoisin fut du nombre de ces derniers ainsi que le duc de Bretagne. Tous les deux firent d'incroyables mais inutiles efforts, pour parvenir jusqu'auprès du prince. A l'approche de la nuit , Pierre Mauclerc revint au camp comme un lion à son antre.
11 vomissait le sang à gros bouillons, et son cheval était tout hérissé de flèches. Dans cet état, Mauclerc se montrait encore terrible aux Sarrasins, écartant ou tuant à grands coups de lance ceux qui le poursuivaient de trop près, et leur disant paroles en signe de moquerie.
Avant que les croisés , api-ès une si terrible journée , pus-
sent prendre du repos, lorsque dans toutes les campaj^es on n'entendait plus aucun bruit de bataille, le prieur de THôpital du Bosnay entra dans la tente royale et vint baiser lu main armée du monarque, en lui demandant s*il avait des nouvelles du comte d'Artois.
Hochant tristement la tête, Louis IX répondit : c Tout ce que je sais c'est qu'il est maintenant au paradis ! >
Pour éloigner ce triste pressentiment de l'esprft du roi , le bon vieux, chevalier s'étendit sur tous les brillants faits d'armes delà journée, et sur la gloire d'être resté maître du champ de bataille.
Alors Louis levant vei'S le ciel ses yeux mouillés de larmes, l'interrompit en disant : < Que Dieu soit honoré de ce qu'il nous donne ! > mais comme il disait ces mots, ajoute Joinville , c on voyait moult larmes en sa face. »
Le prieur du Rosnay se tut, et un saisissant silence régna parmi tous les seigneurs et chevaliers rassemblés.
c Tous estoient moult oppressés d'angoise , de compassion et de pitié de voir ainsi plorer leur roy. •
Ajoutez à cette douleur , à ces regrets du roi tout ce que l'étourderie du jeune comte Robert avait eu d'héroïque : reportez-vous au siècle où la foi était vive et ardente, et où les croyances religieuses vous montraient un martyr dans tout soldat croisé mourant pour le Christ; et vous serez {lersuadé que l'armée française ne tint longue rancune à la glorieuse faute du comte d'Artois.
Je voudrais pouvoir donner dans ces pages que je consacre à la jeunesse , les noms de tous les soldats croisés qui signalèrent leur valeur dans la grande, malheureuse et mémorable journée de Mansourah. Parmi eux le sénéchal de Champagne ne doit pas être oubHé ; car à tout ce qu'il fait de hardi et de courageux , il mêle toujours une pensée catholique. Ainsi quand lui, sixième, défend un pont contre
une multitude d'ennemis ; quand il a été deux fois renversé de cheval; dans une si grande détresse, il vient tout-à-coup à se ressouvenir des miracles de saint Jacques dans lequel dit-il, c ai touiours eu fiance entière et bonne dévotion. »
€ Biau sire sainct Jacques , s'écrie-t-il , je te sup- » plie ayde moy et me secour à besoin. »
Voilà ce qu'il y a de plus beau dans ces vieilles batailles des temps passés ; c'est que les chrétiens qui s'y couvrent de gloire, comme ceux qui y succombent, ont toujours devant eux une pensée de religion et d'honneur. Ainsi, voyez le chevalier Érard de Séverey : en combattant vaillamment avec un petit nombre de ses nobles amis , il reçut un coup de sabre sur le visage ; il perdait tout son sang en telle abondance que mort devait s'ensuivre , car rien jusqu'alors n'avait pu l'arrêter ; mais voyant que ses compagnons d'armes allaient succomber sous le nombre des musulmans qui les assaillaient de toutes parts, il leur dit : < Ufaut garder au roi des hommes tels que vous ; et si vous m'assurez que moi et mes enfants nous serons à couvert de tout blâme, j'irai demander pour vous des secours au duc d'Anjou , que je vois là-bas dans la plaine.
« Au lieu de blâme, louange vous seront dues, i» i*épondirent les chevaliers.
Alors , remontant à cheval , Séverey s'élance , traverse comme une flèche les rangs ennemis , arrive près du prince, lui demande secours pour ceux qui l'ont envoyé , se penche sur son cheval, tombe et expire.
Les musulmans dispersés, l'armée chrétienne regagna son camp.
Dans la nuit qui suivit la bataille, les Infidèles revinrent plusieurs fois à la charge pour reprendre le terrain qu'ils avaient perdu. Louis IX et ses soldats ne purent donc ni se reposer de leurs fatigues ni panser leurs blessui*es. Beaucoup
d'entre eux avaient reçu tant de coups de lances et d'épées, qu'ils ne pouvaient plus revêtir leur armure de fer.
Le lendemain , c'était le mercredi des cendres ; Tarmée chrétienne n'étant point alors harcelée par les soldats de Bibars, passa une partie de la journée en prière. L'office du jour terminé, les soldats de Louis IX se mirent à faire des préparatifs de défense, et. s'occupèrent à jeter un pont sur l'Aschmoun , afin de communiquer avec le camp du duc de Bourgogne. Livrés à ces travaux , les soldats français n'avaient guère qu'un sujet d'entretien : la mort du jeune et vaillant comte d'Artois.
Lorsqu'ils avaient vu le matin le roi de France agenouillé devant la croix , et recevant de la main du cardinal-légat de la poussière du désert à défaut de cendre , ils avaient tous été frappés de l'altération des traits du monarque ; ses yeux étaient rougis et gonflés par les pleurs qu'il avait donnés à la mémoire de son frère.
Cependant l'infatigable Bibars , voulant exalter l'enthousiasme de ses Mamelucks, leur montra une cuirasse de fin acier toute parsemée de fleurs de lys d'or, elle avait été enlevée du corps de Robert de France ; mais l'habile chef fit passer aux yeux des siens, cette cuirasse comme étant celle du roi de France qui , selon ses paroles , avait été tué à Mansourah. Le» mensonges répandus à propos ont parfois un immense pouvoir dans les camps comme dans les villes. A la vue de la riche et brillante armure , les chefs et soldats sarrasins demandèrent à grands cris qu'on les ramenât au combat.
Louis sut leur résolution et leurs préparatifs; et le vendredi, au lever du jour, l'armée des Francs déployait sa ligne encore belle et imposante.
Dans la plaine , les musulmans s'apprêtaient aussi au combat; leurs bataillons plus nombreux que les nôtres,
couvraient tout Tespace, s'étendant depuis le canal jusqu*au fleuve. A midi , la charge sonna des deux côtés et les masses s'ébranlèrent.
Le duc d'Anjou avait été aposté par son frère du côté du Nil ; le comte de Poitiers occupait l'aile gauche. Le roi s'était réservé le centre.
Le duc d'Anjou fut attaqué le premier avec ce terrible feu grégeois que lançaient les fantassins musulmans. Les hommes, les chevaux atteints parles flammes qu'ils ne pouvaient éteindre , devenaient comme furieux et couraient çii et là en répandant le désordre. Par les trouées que faisaient dans les rangs le trouble et la frayeur, la cavalerie ennemie passait comme par des portes ouvertes et faisait un grand carnage dans le camp. Le duc d'Anjou , dont le cheval avait été tué, combattait à pied comme le dernier des hommes d'armes. Dans ce désarroi il envoya un de ses écuyers à son royal frère pour requérir du secours. Au moment où l'écuyer arriva au monarque, lui-même avait fort à faire; car Bibars qui savait mieux que personne que le roi de France n'était pas mort , dirigeait ses principaux efforts vers le centre de l'armée.
Ayant réponse ces premiers assaillants, Louis s'était hâté avec bon nombre de ses chevaliers vers le quartier du duc d'Anjou; ni les épées, ni les lances, ni le &u grégeois qui tombait sur ses armes et brûlait ses harnais, ne purent l'arrêter. Dès qu'il fut arrivé auprès de son frère, la bataille sur ce point reprit un bon aspect. A la gauche du duc d'Anjou se tenait ferme et inébranlable le corps des croisés de l'tle de Chypre et de la Palestine. Guy ditBelin et Baudouin, son frère, étaient à leur tête. Ces soldats de la croix étaient frais et sans fatigue, car ils n'avaient point assisté à la dernière bataille. Non loin d'eux , le bt*ave d'entre les braves , Gauscher de Châtillon, faisait des prouesses avec sa troupe d'élife.
Quant aux Templiei*s, ils avaient à regretter la plus grande partie de leurs frères d'armes. Si leurs rangs avaient été moins éclaircis à Mansourah , ils n'auraient point eu recours à un retranchement de bois composé do machines enlevés aux musulmans ; mais leur petit nombre les avait contraints à élever entre eux et la cavalerie ennemie cette sorte de muraille. Ce6 palissades leur devinrent funestes; le feu grégeois s'y attacha, et les flammes y firent de larges vides par lesquels Vennemi se précipita.
Le grand-maitre des Templiers perdit la vie au milieu des siens qui, pour le défendre, avaient fait des prodiges de bravoure. Ceux des chevaliers du Temple qui ne tombaient pas sous le fer sarrasin» et ceux qui, blessés, gisaient sur le soi ensanglanté, eurent la consolation de voir fuir les musulmans. Parmi les chevaliers qui se distinguèrent, j'ai déjà cité Guy de Malvoisin ; mais je n'ai pas dit que tous les chevaliers et écuyers qui se pressaient autour de lui , étaient de ses parents; noble et vaillante famille combattant ensemble pour la croix et ennoblissant ensemble le glorieux écusson de leur bannière.
Joinville, au milieu de la mêlée, distingua le comte Guillaume à la tête des croisés flamands; réunis aux Champenois, ils contribuèrent grandement, dit le sénéchal, à assurer le gain de la bataille , en mettant en pleine déroute la cavalerie arabe.
Le comte de Poitiers, aussi vaillant que bon, occupait l'aile gauche de l'armée; mais n'ayant que de l'infanterie, le corps qu'il commandait avait été enfoncé par la cavalerie musulmane. Devant le nombre de ces cavaliers du désert , les intrépides Poitevins furent contraints à reculer, leur quartier étant complètement envahi par les troupes du sultan. Alors le pillage et le massacre furent horribles. Le torrent ennemi pousse le frère du roi hors de l'enceinte de son
quartier ; et là les Mamelucks s'emparèrent de lui , et remmenèrent prisonnier. Ce prince aimé dans les camps comme partout, reçut en cette occasion le prix de sa bonté et de sa vertu. Les ouvriers , les vivandières , les femmes qui suivaient Tarmée se rassemblèrent en criant : < Sauvons-le ! sauvons le frère du roi ! » S*armant alors de haches et de tout ce qu'ils trouvent sous leurs mains, ils se précipitent au milieu de ceux qui entraînent Alphonse de France, le délivrent et le ramènent en triomphe.
Le sénéchal de Champagne qui avait moult hesoigné pendant toute la batiiille , nomme avec honneur Josserand de Brançon; les chevaliers suivant la bannière de ce noble vieillard avaient tous quitté la France, bien armés, bien équipés et bien montés ; mais dans la journée de Mansourah, ils combattaient à pied, et n'avaient conservé pour continuer à défendre la croix , que leur lance et leur épée. A toute cette vaillante bande un seul cheval restait, et c'était celui de leur chef.
Join ville, en le voyant aller et venir parmi les combattants, les morts et les blessés, se souvint qu'il avait vu autrefois Josserand de Brançon au sortir d'un combat contre les Allemands qui pillaient l'église de Màcon. Il l'avait vu aussi prosterné au pied des autels et demandant à Dieu l'honneur de mourir un jour pour sa cause.
Dieu avait entendu alors la prière du chevalier; car peu de jours après la glorieuse et terrible bataille de Mansourah il trépassa et rendit son ame au Créateur.
De cette mémorable bataille où tant de grands coups furent portés, où la chevalerie de France acquit tant de gloire, et où les soldats du croissant montrèrent tant d'acharnement et de valeur, voici le compte que Louis IX rendit en écrivant en France :
€ Le premier vendredi du carême, le camp ayant été
ET SON SIÈCLE. Ui
attaqué par toutes les forces des Sarrasins , Dieu se déclara pour les Français, et les Infidèles furent repoussés avec beaucoup de pertes. >
Il y a dans cette manière d'apprendre à son royaume une grande victoire, toute la modestie d'un saint et toute la dignité d'un roi de France.