CHAPITRE XVI
ES chrétiens venaient d'acquérir beaucoup de gloire, sans avoir amélioré beaucoup leur position ; car ils ne pouvaient, après toutes 1 avaient faites depuis deux s et en chevaux , songer à te sur le Caire. Pour parvet donc attendre; mais atteni l'ennemi le temps d'accroti nombreuses que celles des doute un moyen de metti-e lui donner, pour se refaire, un bon lieu de repos; c'était de reprendre le chemin de Damiette; mais ce grand parti ne pouvait être conseillé que par une extrême prudence, et la prudence n'est pas une
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vertu française. Rien ne semblait plus honteux à nos chevaliers que de reculer devant un ennemi vaincu : on résolut donc de rester sur le champ de bataille illustré de gloire , couvert de morts et imbibé de sang.
Cette résolution eut de terribles suites ; car voici venir un ennemi contre lequel les armures de fer , les boucliers , les lances et les épées ne peuvent rien. Quand il n'y a que des hommes à combattre , c*est un obstacle à vaincre ; mais ce n'est pas assez pour arrêter longtemps des gens de vaillance et de cœur; parfois il tombe du ciel ou il s'exhale de la terre de ces fléaux contre lesquels le courage et le nombre sont faibles et impuissants; après la victoire de Mansourah, ce ne furent ni Bibars ni ses rapides Mamelucks, ni ses cinquante mille Égyptiens qui empêchèrent Louis IX et son armée d'arriver au Caire (que les croisés appelaient toujours Babylone); ce fut une horrible, une épouvantable maladie sortant des eaux corrompues de l'Aschmoun.
Après les deux sanglants combats qui avaient duré deux jourson n'avaitpu qu'avec beaucoup de précipitation enterrer les morts. Le carnage avait été si grand, les cadavres étaient si nombreux qu'on en avait jeté beaucoup pêle-mêle dans le fleuve. La digue que les chrétiens avaient élevée pour le traverser , ayant arrêté tous ces corps morts , ils flottaient à fleur d'eau et couvraient la face du canal , d'une rive à l'autre. De ce foyer de corruption s'échappèrent bientôt des exhalaisons pestilentielles : Louis IX ordonna de retirer ces corps du canal et de les porter dans des fosses profondes qui venaient d'être creusées.
Alors dans le camp ce fut un épouvantable spectacle. L'amitié, les affections de famille luttaient avec le dégoût et l'horreur. Parmi tous ces cadavres enflés et violâtres, les frères allaient chercher leurs frères; les amis, leurs amis; les pères, leurs enfants, et les serviteurs, leurs
maîtres. Plusieurs de ceux qui se livraient à ces pieuses recherches tombèrent malades et moururent presque subitement, c Alors on remarqua le sire d'Egville , chambellan du comte d'Artois. Ce chevalier inconsolable passait les jours et les nuits sur les bords du canal, les yeux sans cesse attachés sur les cadavres qu'on tirait de Teau (') et bravant la contagion et la mort, dans Tespoir de retrouver et d'ensevelir le corps du jeune prince dont l'armée française déplorait la perte. »
Dans cette immense calamité l'armée chrétienne se distingua par une grande soumission aux commandements de l'Église. Alors que tous dans le camp étaient faibles, souffrants ou moribonds, ces lions des batailles se faisaient obéissants comme des agneaux ; et ces fiers barons , ces puissants chevaliers , au milieu de leurs souffrances et de leurs privations, observaient religieusement les abstinences du carême : Louis IX leur en donnait l'exemple et tous auraient rougi de ne pas l'imiter.
Joinville atteint de la maladie qui décimait le camp , en fait une hideuse description.
Cette maladie était le scorbut.
c Elle estoit telle que la chnr des jambes nous dessécboit » jusqu'à l'os , et le cuir nous devenoit tanné de noir et de » terre; et oultre, à nous autres qui avions cette maladie , 1» nous venoit une autre persécution de maladie de la bou- » che , ce que avions mangié de ces poissons nous pou- » rissoit la char d'entre les gencives , dont chacun estoit 9 horriblement puant de la bouche. >
Le sénéchal ajoute dans un autre passage :
c La maladie s'étant renforcée en l'ost , il falloit que les » barbiers arrachassent et coupassent aux malades de cette
(*) Michaad et Joinville.
» maladie de grosse char qui surmontoit sur les gencives ,
> en manière qu'on ne povoit mangier. Grand pitié estoit » là de oyr crier et bréaire par tous les lieux en Tost ceulx
> à qui on coupoit cette chnr morte. Il me ressembloit pau-
> Très femmes qui travaillent de leurs enfants quand ils vien-
> nent sur terre et ne sçauroy-je dire la pitié que c'estoit. > À cette maladie se joignait la dyssenterie et les fièvres les
plus dangereuses. De toutes parts » on n'entendait que plaintes des malades, que râle des mourants, qu'exhorta* tiens des prêtres penchés sur les agonisants et que chants de libéra et de de profundis. Les enterreurs manquaient aux morts et les soldats à la garde des avenues du camp. Dans cette cruelle extrémité on voyait les valets des chevaliers expirants se revêtir des armes de leurs maîtres et aller les remplacer en face de l'ennemi.
Joinville raconte qu'étant malade , il avait fait venir son aumônier en sa chambre pour lui dire la messe ; et le prêtre subitement pris de la maladie à l'autel , allait défaillir. Le sénéchal se leva alors et alla à lui pour l'empêcher de tomber; ainsi soutenu, ajoute le naïf historien, il acheva son sacrement^ parchanta la messe tout entièrement et oncques plus ne le revist.
Dans cette affliction générale , dans cette grande et terrible épreuve, Louis IX fut tout ce qu'il avait été par le passé, et tout ce qu'il devait être. Le cœur navré des maux qui torturaient ses soldats , dédaignant les souffrances qu'il commençait à ressentir lui-même , il s'oubliait pour ne penser qu'aux bons et loyaux Français qui l'avaient suivi outremer; quand on lui disait de se ménager, il répondait à ceux qui voulaient arrêter Tardeur de sa charité : c Laissezmoi faire mon devoir ; je suis roi et père de tous ceux-là qui souffrent ; et je dois aujourd'hui exposer mes jours pour ceux qui se sont toujours exposés pour moi. »
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€ Jene mourrai point que je n'aie vu le roi ^ » disait un de ses serviteurs nommés Gaugelme.
Le prêtre auquel le mourant avait dit ces paroles , alla les reporter au roi ; et Louis vint incontinent auprès de Gaugelme qui s'écria en voyant approcher son royal mattre :
< A présent , Seigneur^ vous pouvez me rappeler à vous , car mes yeux ont vu la gloire et le salut de la France. »
Dans des circonstances pareilles on pouvait croire la désolation à son comble ; mais non , elle n'y était point encore ; car ceux qui étaient en proie au fléau , ceux qui allaient être tout à l'heure portés à la grande fosse commune avaient eu jusque là un consolateur; mais bientôt advint le jour où le roi atteint lui-même de la. maladie , ne sortit plus de sa tente.
Je chercherais vainement des paroles pour bien redire le désespoir qui éclata alors parmi tous les croisés. Cette armée résignée et qui n'avait pas eu un seul déserteur dans ses rangs , qui avait chrétiennement et fortement supporté la redoutable calamité décimant le camp^ manqua presque de soumission envers Dieu , quand elle apprit que son chef ne pouvait plus se lever de son lit » ni sortir du pavillon royal.
Pendant que la maladie sévissait si rudement parmi les chrétiens, les émirs vinrent dire au nouveau sultan Almoadam que c'était le moment de fondre sur l'armée française et d'en exterminer depuis le chef jusqu'au dernier soldat.
— Non, répondit le musulman , reposons-nous , croisons les bras et laissons faire notre puissant allié, le fléau qui sert si bien la cause du prophète. Des ordres sont donnés, et la famine va venir se joindre à la maladie dans le camp des chrétiens.
Effectivement, par le conseil de Bibars , toute communi-
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cation entre Daroiette et les croisés, venait d'être interrompue.
Une flottille française fut tout-à-coup attaquée sur le Nil par la flotte musulmane, et le camp fut ainsi privé des provisions que lui envoyaient les chrétiens de Damiette.
Depuis que le sultan , après avoir donné l'ordre de rassembler de toutes parts des navires, les avait fait porter à dos de chameaux, ou conduire par les canaux du Delta jus* qu'au Nil, il n'arrivait plus personne à l'armée chrétienne ; on ne recevait plus de non velles de la reine, et les soldats de la croix avaient peine à se défendre des plus sombres pressentiments. Alors un navire du comte de Flandre^ échappé comme par miracle aux croiseurs égyptiens, annonça que tous les vaisseaux des chrétiens avaient été pris, et que le pavillon du croissant flottait sur tout le cours du fleuve.
Nous avons dit ce qu'était la maladie; figurez*\ous ce qu'elle devint, quand la famine s'y fut jointe. Alors ceux que l'horrible fièvre ne tuait pas, mouraient de faim.
Cependant l'exemple du roi avait répandu une telle foi"titude religieuse parmi tous les croisés que de ce vaste camp il ne s'élevait pas un murmure ; mais Louis n'avait besoin d'entendre ni murmure ni plainte pour mesurer la profondeur du mal. Son œil avait tout lu ; son cœur avait tout ressenti ; et dans l'extrémité où était réduit son peuple , il se résolut à faire une trêve avec les musulmans. Alors, Philippe de Monfort lut envoyé au sultan d'Egypte ; et de part et d'autre des commissaires furent chargés de conclure un traité au nom de Louis IX. Monfort proposa d'abord de rendre au sultan la ville de Damiette, à condition qu'on rendniit aux chrétiens Jérusalem et toutes les villes de la Palestine tombées au pouvoir des musulmans dans les dernières guerres.
L'armée des croisés que la maladie avait réduite , pour
ainsi dire , à n'être plus que Tombre d'elle-même ; cette ar* mée, cette ombre était encore redoutée du sultan qui pouvait aussi craindre l'arrivée de nouveaux renforts pour les chrétiens , et une longue résistance de la part des croisés formant la garnison de Damiette; Almoadam accepta donc les conditions proposées.
Lorsqu'il fut question de livrer des otages , les deux frères du roi de France s'offrirent; mais le musulman , soit qu'il ne crût point à la bonne foi de ses ennemis» soit que lui-même manquât de loyauté , exigea que Louis IX se remtt dans ses mains pour garant du traité. A cette clause , Sargines ne put retenir son indignation et sa colère.
c Vous devez assez connaître les Français, s'écria-tril , » pour savoir qu'ils ne souffriront jamais que leur roi soit » prisonnier des musulmans. >
Quand cette condition si noblement rejetée par Sargines , fut connue au camp des croisés , le roi dit : c Je suis prêt à > tout pour sauver mes braves compagnons d'armes qui » m'ont suivi jusqu'ici : un roi doit se dévouer pour son
» PEUPLE 9 ET JE PARTIRAI DÈS DEMAIN s'iL LE FAUT. »
Mais cette fois, les seigneurs , les barons , les chevaliers mirent leur gloire à désobéir au souverain.
c Non, non, s'écrièrent-t-ils tous, nous nous ferons plu- » tôt tous tuer, que de bailler notre souverain en gage. Ad- » vienne tout avant tel déshonneur! >
Reconnaissant de tant d'attachement et d'amour, conservant son courage et sa force d'ame au milieu des ravages que faisaient toujours la disette et le fléau , Louis s'occupait sans relâche de sauver les débris de sa glorieuse et fidèle armée; pour y parvenir, il avait résolu de repasser sur la rive opposée de l'Aschmoun. Il fit jeter un pont de bois sur le fleuve , et tandis que les croisés le traversaient, il furent vivement attaqués par les musulmans. Gaucher de
Chàtillon , commandant rarrière-garde » repoussa d'abord l'ennemi ; mais devenant plus nombreux et plus hardis , les Sarrasins commençaient à répandre le désordre parmi nos soldats 9 quand le comte d'Anjou, Erard et Jean de Valéry , revenant sur leurs pas , tombèrent sur les Sarrasins, en frappant de si grands coups, que ceux-ci furent bientôt repoussés. Entre tous ces braves , celui qui , dans cette journée , fut reconnu le plus brave , se nommait Geoffroy de Hussembourg.
Ainsi la gloire s'attachait toujours au drapeau de la croix ,
mais la bonne fortune continuait à rester fidèle à l'éten-
dard du croissant.
Dès qu'Almoadam eut appris les dispositions de l'armée française, il pensa que c'était le moment de redoubler de vigueur contre l'ennemi. Il harangua lui-même ses troupes, leur donna beaucoup d'argent et un grand espoir de pillage ; il commanda en même temps que des bateaux, chargés de soldats , descendissent le Nil , et réunis à la flotte, interceptassent les convois des croisés. En outre , il inonda les campagnes de cavaliers arabes pour harceler les Français dans leur route vers Damiette.
Dans la journée du 5 avril , le mardi après l'octave de Pâques , Louis IX fit tout préparer pour le départ de son armée; connaissant bien le caractère français , il ne voulut point faire ce mouvement rétrogade à la face du soleil; et pour l'effectuer, il attendit les ombres de la nuit.
Malgré les ténèbres , les Infidèles s'aperçurent de cette retraite et leur courage en redoubla. Les femmes, les enfants, les blessés furent embarqués sur les navires que l'on avait pu se procurer. Le légat du pape, avec d'autres prélats et plusieurs seigneurs français , montèrent à bord d'un gros vaisseau.
Louis IX fut vivement pressé par les barons, par la cour
et par les soldats eux-mêmes, de suivre cet exemple et de songer aussi à sa sûreté ; mais toutes les prières et toutes les sollicitations furent vaines, et à tous il répondait avec une admirable sang-froid : c C'est moi qui vous ai amenés ici,
> POUR LA cause de DIEU ; c'eST MOI QUI DOIS EN REPARTIR LE