‹ Saint Louis et son siècleChapitre 19 sur 30 · DERNIER · texte numérisé non relu

DERNIER

Cette noble détermination, dont on pouvait facilement pressentir les conséquences , répandait parmi les Français de tous rangs, de vives alarmes, et quand on vit les navires descendre le fleuve , il n'y eut plus qu'un cri dans toute l'armée : c Attendez le roi ! attendez le roi ! »

Plusieurs de ces navires s'arrêtèrent en effet pour prendre le monarque à leur bord ; mais Louis, immobile, impassible sur le rivage, leur ordonna de passer outre.

Enfin , quand l'arrière-garde se mit en mouvement , Louis se leva pour partir ; il n'avait retenu auprès de lui , de ses gens d'armes , que le vaillant Sargines , et quelques-uns des chevaliers et des barons assez heureux pour conserver en-

core quelques chevaux. Miné par la maladie , accablé de souffrances morales, Louis, se soutenant à peine , paraissait au milieu de sa fidèle escorte, monté sur un cheval arabe, naguères superbe, mais alors faible, amaigri, et qui avait appartenu à son frère bien-aimé , Robert , comte d'Artois.

Alors, le glorieux roi de France ne portait ni casque ni couronne , et n'avait pour arme que sa bonne épée. Ainsi cheminait le vainqueur de Tailiebourg , au milieu du morne silence de ceux qui l'accompagnaient ; sur les traits de ceuxlà on pouvait voir comme un pâle reflet de bonheur ; et ce bonheur leur venait de ce qu'ils avaient été choisis pour escorter leur roi dans un si grand péril.

Avant de quitter le camp, Louis IX avait donné l'ordre de rompre le pont de l'Aschmoun ; mais dans le moment de trouble dont j'ai parlé, on avait négligé d'enlever à l'ennemi

ce passage; aussi les musulmans, dont la voix du sultan avait réveillé Tardeur, s'y jetèrent en foule et traversèrent le canal peu d'instants après les croisés.

Alors 9 dans la plaine recommença un combat nocturne. Dans l'obscurité les croisés ne savaient où diriger leurs coups ; et lorsqu'ils venaient à repousser l'ennemi , ne connaissant aucunement le terrain sur lequel ils se trouvaient , ils n'osaient le poursuivre ; ceux qui combattaient ainsi au milieu des sables , enviaient le sort de leurs compagnons d'armes qui , pour se rendre à Damiette , avaient pris la voie du Nil. Ils avaient tort de leur porter envie , car sur les eaux la fortune n'était pas meilleure que sur terre. Peu de temps après leur départ , un grand vent s'était élevé et les avait repoussés vers Mansourah. Quelques-uns de leurs navires, dans cette tourmente, avaient échoué sur la rive ; plusieurs heurtés violemment les uns contre les autres, étaient près de sombrer.

Vers l'aube du jour^leur flotille arriva près de Méhalleh , lieu funeste aux chrétiens. La flotte musulmane les y attendait. Une multitude de cavaliers égyptiens se montrèrent alors sur le rivage , et firent pleuvoir sur les vaisseaux des Francs une si épaisse grêle de flèches embrasées de feu grégeois qu'on aurait pu croire, dit Join ville, c que toutes les estoiles du ciel teumboient. »

Ainsi de tous côtés péril et gloire et partout persévérance et héroïsme.

Les cavaliers arabes auxquels Almoadam avait dit : « liCvez-vous nombreux comme les grains de sable du désert, > se montraient sur chaque point du pays par où passaient Louis IX et les siens. Par moment , ils arrivaient si près du monarque qu'il y avait tout à craindre pour sa personne. Dans un de ces moments de presse, Guy du Châtel, évéque de Soissons , n'espérant plus atteindre Damiette et revoir

son diocèse , résolut de chercher la mort et se jeta tète baissée au milieu des Mamelucks qui, selon l'expression du sénéchal champenois , t l'occirent et renvoyèrent en la compagnie de Dieu.»

A droite et à gauche du roi , il y avait comme (leux anges protecteurs, anges à épée flamboyante; c'étaient Gauscher de Châtillon, et Sargines. Tous les deux, frappant d'estoc et de taille , éloignaient ou pourfendaient les Sarrasins. Le danger de leur maître et seigneur avait centuplé leurs forces; et un historien contemporain compare Sargines combattant auprès de Louis et dissipant la foule innombrable des musulmans, au vigilant serviteur qui écarte avec soin les mouches de la coupe de son maître.

Ainsi harcelée , l'arrière-garde des chrétiens arriva dans le bourg de Minieh {*). Le roi toftjours escorté par ses nobles et fidèles compagnons d'armes et d'infortune, y fut descendu, dit Joinville, au giron d'une bourgeoise de Paris. La fatigue, la maladie et plus que tout cela la douleur qu'il ressentait pour les siens , avaient vaincu le héros chrétien ; il avait défailli et tous cuidèrent qu'il allait passer le pas de la mort.

En écrivant le récit de ces journées de gloire et de malheur , on éprouve au milieu de ces tristesses un sentiment d'orgueil et d'admiration. Quels hommes que œs compagnons de Louis ! et qu'il est beau d'avoir hérité de leurs noms! Parmi les plus beaux de ces noms en connaissezvous de plus illustres que ceux de Châtillon et de Sargines^

A Minieh , Châtillon défend seul une rue étroite qui conduisait à la maison où le roi de France semblait prêt à expirer.

(') Michaod, dans son Histoire des Croisades, croit qae c*est à Baramoiin, àqoatre lienes de Mansoorab qu'arrivèrent le roi et eon afrière*garde.

c Tantôt , dit l'auteur des Croisades, on le voyait fondre comme l'éclair sur les Infidèles , les disperser , les abattre ; tantôt se retirer pour arracher de son armure et même de son corps les flèches et les dards dont il était hérissé. 11 retournait ensuite au combat; et, se dressant de temps en temps sur ses étriers , il criait de toute sa force : A Châtillon , à Châtillon ! où sont mes preud'hommes ?

» Le reste de l'arrière-garde était encore à quelque distance ; personne ne paraissait : les musulmans au contraire accouraient en foule. Enfin, accablé par le nombre^ tout couvert de traits, percé de coups, il tomba; aucun des croisés ne put le secourir , ni être témoin de sa fin héroïque. Son cheval resta tout sanglant aux Infidèles, et les derniers exploits de Châtillon furent racontés par un guerrier musulman qui montrait son épée. et se vantait d'avoir tué le plus brave des chrétiens. >

Beaucoup de chevaliers, décidés à mourir comme le preux dont nous venons de raconter le glorieux trépas, faisaient encore des prodiges de valeur pour repousser les Sarrasins et les empêcher de s'emparer d'une colline occupée par cinq à six cents croisés. Pendant que cette lutte se prolongeait, Philippe de Montfort, qui commandait l'arrière-garde, vint apprendre au roi qu'il avait rencontré, à peu de distance du bourg de Minieh, l'émir avec lequel on avait traité d'une suspension d'armes au camp de Mansourah,et que, si c'était son bon plaisir, de rechef il lui en iroit parler.

Le monarque , après avoir jeté un regard sur les chevaliers qui l'entouraient et avoir, pour ainsi dire, par ce regard , compté ce qu'il lui restait de fidèles , répondit : c Allez, il le faut , j'y consens. »

Louis, pour sauver les débris de son armée, promettait de se soumettre aux conditions que le sultan avait d'abord dictées et que nous avons relatées plus haut.

En faisant cette trêve , les Égyptiens ne traitaient plus qu'avec de bien faibles débris de notre armée. Cinq cents chevaliers au plus restaient avec le roi sous les armes ; et beaucoup de ceux qui avaient dépassé Minieh pour se rendre à Damiette revenaient sur leurs pas, afin de faire de leurs corps un rempart au royal chef de la croisade.

Ces Français avaient donné de leur' valeur une si grande et si haute idée , que le sultan pensait qu'ils étaient encore à ménager, et il accepta la proposition de la trêve.

Montfort, pour gage de sa parole, lui donna un anneau qu'il portait au doigt. De son côté, le musulman avait ôté son turban en signe de promesse et de serment. Déjà tous les deux se touchaient la main, lorsqu'un traître, mauvais huissier, nommé Marcel , commença à crier :

c Seigneurs chevaliers français , rendez-vous tous , le roi » vous le mande de par moi ; ne le faites pas tuer. »

A ces mots , tous sont saisis de consternation ; il faut donc que le monarque soit dans le plus grand danger pour qu'il leur vienne ainsi commandement de se rendre, à l'inslant où la suspension d'armea allait être conclue.

Dans ce premier moment de consternation, chefs, officiers, soldats, croyant obéir à un ordre royal, le désespoir au cœur et des pleurs de fierté dans les yeux, mirent bas les armes.

L'émir, qui ne s'attendait pas à cette soumission , se hâta d'en profiter et rompit aussitôt la trêve, en disant : c On ne fait point de trêve avec les vaincus. A la suspension d'armes que vous me proposez , que gagnerait le sultan , mon mattre, puisque voilà tous les chefs de votre armée en notre pouvoir ? Quant à vous , messire de Montfort , comme ambassadeur, vous êtes libre. Allez , et annoncez au roi des Francs tout ce que vous venez de voir et d'entendre. >

Navré de douleur, Montfort retourna à Minieh, où était le roi.

Louis, naguère si bien entouré , si bien gardé par la chevalerie des Francs était alors presque seul couché dans une salle basse , quand le preux négociateur arriva auprès de lui. Lorsque le monarque, déjà accablé par tant de maux, par tant de désastres, apprit l'humiliation que Dieu lui imposait encore, il se souleva sur sa pauvre couche, et, rassemblant le peu de force qui lui restait, il ajouta :

c A Dieu ne playse que me rende à païen ni à Sarrasin; > puis, ce premier moment d'orgueil royal passée il ajouta :

c Seigneur, que vostre volonté soit faicte. »

A peine avait-il dit ces mots qu'un des principaux émirs, Gemal-Ëdden , entra dans la chambre où était Louis IX.

Alors, foulant aux pieds le respect dû à la grandeur et à l'adversité, ce musulman fait dépouiller par ses eunuques le roi de France et lui fait mettre des chaînes aux pieds et aux mains.

Dès que cette indignité 4ut connue , les frères du roi et quelques chevaliers qui occupaient la maison, voulurent pénétrer dans la salle pour y mourir en vengeant l'auguste croisé de si odieux outrages ; mais ils furent repoussés , et le roi resta seul avec Isambart, un de ses chambellans, qui c à grant peine povoit le porter et soutenir tant estoit faible le malade. »

Bientôt aussi le frère Nicolas, de l'ordre de la Rédemption des captifs , arriva auprès du captif couronné. Celui-là ne pouvait pas briser les fers de son auguste maître ; mais comme il venait au nom de Dieu auprès du prisonnier, il pouvait mieux que tout autre alléger le poids de ses chaînes. Quand il parvint auprès de Louis , aucun murmure , aucune plainte , aucune parole de récrimination ne sortait des lèvres du prince , sur lequel la main du Seigneur pesait si lourde-

ment. Se souvenant de la passion de Jésus-Christ, Saint- Louis endurait la sienne avec une sublime patience. Cependant il perdit cette patience quand il vit ceux qui l'avaient chargé de fers , s'emparer d'un crucifix suspendu auprès de lui et le fouler aux pieds. Alors, frémissant de tous ses membres, il chercha à briser ses liens pour les punir de leur sacrilège et pour soustraire la croix à leur horrible impiété.

Un pauvre Arabe de MInieh eut la chaîne de veiller sur le captif; et quand il fut seul avec lui, le voyant ainsi durement garrotté, demi-nu et sans robe, le musulman touché de compassion , se dépouilla d'un surent fourré de vair, qu'on lui avait jeté dans le pillage , et le posa avec respect sur les épaules amaigries de ce roi , auquel Dieu avait donné la plus belle couronne après ceUe du ciel.

CHtPITRE XVII.

Souvent quand l'adversité nous arrive , quand la mauvaise fortune se déclare contre nous, il reste auprès du malheur qui nous frappe , quelque chose qui ressemble à des compensations. Mais cette fois en fait de désolation rien ne manque , tout est complet dans le

grand désastre de Mansourah.

Trente mille chrétiens avaient perdu la vie, tués sur le

champ de bataille, noyés dans le Nil, massacrés après le

combat ou victimes de la maladie.

Les deux frères du roi étaient tombés aux mains des Infidèles en même temps que le monarque. L'oriflamme , les drapeaux, les bagages étaient devenus la proie des ennemis.

Cependant un assez grand nombre de chevaliers étaient parvenus jusqu'à Pharescour ; plusieurs d'entre eux auraient pu sans doute arriver à Damiette ; mais en apprenant la captivité du roi , ils s'arrêtèrent sur le chemin ; ils ne voulaient plus ni de la liberté ni de la vie , depuis qu'ils avaient appris que leur roi était chargé de fers et menacé de mort.

Tout à l'heure je disais qu'aucune pensée consolante ne se rattachait à la terrible journée de Mansourah; je me trompais : car dans ces lamentables circonstances il semble que Dieu ait voulu que la résignation royale et chrétienne fût aussi grande et aussi forte que l'adversité.

Oui , le malheur de Louis et de ses compagnons d'armes, est devenu une des gloires de l'histoire de France , et quand de si éclatantes vertus se montrent et brillent dans la mauvaise fortune, on lui pardonne presque les rudes épreuves auxquelles elle a soumis nos devanciers.

Les croisés qui s'étaient embarqués sur le Nil n'eurent pas un meilleur sort que ceux qui n'avaient pas quitté le roi. Un seul vaisseau échappa à la tempête et au feu grégeois; ce fut celui du légat du pape, celui sur lequel ce prélat avait voulu faire monter en même temps que lui l'auguste chef de la croisade. Les Sarrasins, dont la multitude suivait les bords du Nil, massacraient à mesure qu'ils mettaient pied à terre les soldats de la croix , qui protestaient sous le poignard de leurs ennemis de leur fidélité à la religion du Christ. Le petit nombre de ceux auxquels la crainte de la mort fit abjurer leur foi, prouve les convictions et la mora-

•lité qui distinguaient les hommes que Louis avait amenés à sa suite sous Fétendard sacré.

Le sire de Joinville, toujours souffrant de ses blessures et de la maladie qu'il avait gagnée au camp de Mansourah , n'était plus accompagné que de deux de ses chevaliers. Ayec eux il s'était embarqué sur un navire génois. Quatre galères musulmanes s'approchèrent de son vaisseau, à l'ancre au milieu du fleuve. Bientôt les Infidèles vinrent le sommer de se rendre. Le sénéchal délibéra alors avec les personnes de sa suite sur ce qu'il y avait à faire dans un si pressant danger ; tous furent d'avis qu'il fallait mettre bas les armes, excepté un sien clerc qui voulait qu'on se fist tuer pour aller droict en paradis ; ce quils ne voulurent croire.

Joinville prit alors un petit coffre qu'il portait toujours avec lui, en tira ses joyaux et reliques; et pour les soustraire aux mains des Sarrasins et à toute profanation, il les jeta dans l'eau; puis il se rendit à discrétion.

Il est vraisemblable qu'il aurait été tué comme les autres, pris en même temps que lui , si un renégat qui le connaissait ne l'eût couvert de son corps en criant: c C'est le cou^ sin du roi ! »

Alors le sénéchal pouvant à peine se soutenir, fut traîné dans une galère musulmane, et de là toujours défaillant porté dans une maison voisine du rivage. Comme on lui avait ôté son haubert et qu'il restait presque sans vêtement, les hommes qui l'avaient enlevé de son vaisseau lui donnèrent par compassion un chaperonnet qu'il mit sur $a teste, et lui jetèrent sur les épaules une sienne couverture d'escarlatte fourrée de menurvair, que lui avait donnée madame sa mère ; il était tout tremblant de sa maladie et de la grand paour qu'il avait ; par pitié on lui apporta un verre d'eau qu'il ne put boire. Alors, il se crut mort et ayant fait venir auprès de lui les hommes qui lui restaient, il recommanda devant eux

son ame à Dieu et leur parla du paradis où il espérait que miséricorde divine daignerait bien l'accueillir.

Ceux qui Tentendaient parler ainsi pleuraient. Parmi les gens qui gémissaient autour du bon et loyal chevalier , on distinguait un jeune enfant ; c'était le fils naturel du seigneur de Montfaucon : ce jeune garçon avait vu périr les personnes chargées de le conduire, et dans son désespoir s'était jeté dans les bras du sénéchal. Le spectacle de Tenfance abandonnée excita la compassion des émirs; et Tun d'entre eux, que Joinville appelle tantôt le bon Sarrasin, tantôt le pauvre Sarrasin , avait soin du noble enfant ; et lorsqu'il se sépara du sénéchal , il lui dit : c Tenez toujours ce petit enfant par la main , ou aultrement je suis seur que les Sarrasins le tueront. »

Mais revenons à Mansourah , où le roi avait été amené dans un navire de guerre , le lendemain du jour où il avait été fait prisonnier.

Un nombre infini de barques égyptiennes , ornées des étendards conquis , de banderoles, de verdure et de fleurs , suivait la grande nef , emportant dans ses flancs le roi de France et ses frères. Les tambours , les cymballes , les naccairesj les chants et les refrains de victoire , s'élevaient nonseulement de toutes ces embarcations , mais de toutes les populations accourues sur le bord du fleuve pour voir passer le sultan des Français captif.

Louis IX , arrivé à Mansourah , eut pour prison la maison de Fakreddin-ben-Lockman , secrétaire du sultan ; il Ait confié à la garde de l'eunuque Sabyh (*).

(!) Noas avons , dit Michaud, visité la maison qai servit de prison à saint Loois. Celte maison donne sur le Nil ; elle est à l'extrémité de la ville , vers le canal ; l'édifice , en terre cuite , est d*nne solide construction et rien n*empècbe de croire qu'il remonte an temps d«s guerres saintes. On dit que le monarque habitait une salle basse qui existe encore , et qui , dans les derniers temps , a servi d'entrepôt ou de magasin.

Tout ce qui souffrait, tout ce qui était torturé d'inquiétude, tout ce que Ton plaignait n'était pas au pouvoir des Sarrasins. La reine , toujours à Damiette , était sur le point d'accoucher quand lui parvint la nouvelle de la captivité de son royal époux. Alors ses agitations devinrent si violentes, qu'on la crut sur le point d'expirer. Dans l'anxiété de son amour, elle ne doutait pas que les musulmans n'immolassent l'auguste et pieux captif tombé en leur pouvoir.

Un chevalier, âgé de plus de quatre-vingts ans , lui servait d'écuyer , et ne la perdait de vue ni jour ni nuit. Cette malheureuse princesse, comme tous ceux qui sont condamnés aux inquiétudes et aux larmes; s'assoupissait par moments; mais bientôt sortant de son sommeil, si troublé par d'affreux songes, elle s'écriait que sa chambre était pleine de Sarrasins qui l'allaient occire. Le vieux et loyal serviteur, qui lui tenait toujours la main pendant qu'elle dormait, lui disait alors :

Madame, je suis avec vous, n'ayez pas peur!

Une nuit , pour se délivrer de ses alarmes , la reine se jeta aux genoux de son noble gardien , et lui dit :

— € Sire chevalier, promettez-moi que vous m'accorderez la grâce que je vais vous demander. >

Le chevalier le lui promit par serment, et la chaste épouse de Louis IX continua ainsi :

— c Je vous requiers, sur la foi que vous m'avez donnée, que si les Sarrasins prennent cette ville , vous me couperez la tète avant qu!ils puissent porter la main sur moi.

— Très volontiers le ferai-je , répliqua le chevalier, et déjà j'ai eu la pensée d'ainsi faire , si le cas échéait. >

On D008 • moolré dans rintériear de la Tille ane aotn maison où furent détenns les barons de France. Les historiens arabes parlent d'une vaste cour , entourée d'une muraille de terre , dans laquelle étaient entassés plus de dix mille prisonniers. (Correspondance a'Orieiil. t. VI,p.380et38l.)

Le lendemain , Marguerite mit au jour un fils qu'on nomma Tristan , pour rappeler les circonstances douloureuses au milieu desquelles il était né.

Comme si la malheureuse reine n'eût pas été assez éprouvée , il fallut qu'une révolte éclatât et rugit autour du berceau de l'enfant qui venait de nattre : c'étaient les Génois , les Pisans et plusieurs croisés des villes maritimes de l'Europe qui se rassemblaient pour fuir et abandonner Damiette.

A peine accouchée» Marguerite les fit venir devant son lit , et de sa douce voix , avec nwidt larmes , elle leur dit :

— c Seigneurs , pour Dieu , merci ! ne nous quittez mie.

> Se Damiette tombe ez mains sarrasines , c'en est faict de

> monseigneur le roy et de tous les prisonniers !

» Se tel motif ne vous esmeut, ajouta-t-elle en montrant » son enfant , prenez pitié de cette chestive créature ; at-

> tendez du moins que sois relevée. »

Les marchands d'alors , comme ceux d'aujourd'hui » faisaient passer l'amour du lucre avant la sensibilité. Aussi Joinville reproche aux Génois et aux Pisans leur indifférence pour l'infortune du roi et de la reine , et pour la cause du Christ. Comme ils avaient répondu à Marguerite que s'ils songeaient à partir, c'était parce qu'ils n'avaient plus de vivres, Marguerite donna ordre qu'on achetât sur-le-champ toutes les provisions qui se trouvaient dans la ville ; et dès ce jour, entretint aux frais du roi toute cette tourbe de marchands cupides. Par ce moyen , Damiette conserva une garnison et des défenseurs.

Un jour les musulmans arrivèrent jusque sous les murs de la ville , comme s'ils voulaient en faire l'assaut ; mais les chrétiens s'étant montrés nombreux sur les remparts» les Infidèles s'éloignèrent et regagnèrent leurs sables.

Dans la prison de Louis, il y avait plus de calme que

dans le palais de Damiette. Là , le chrétien étonnait par sa fortitude et son immuable patience tout ce qui pénétrait dans son cachot. Les Francs pleuraient en voyant les fers aux mains qui avaient si bien tenu et le sceptre et Tépée , et les entraves aux pieds qui n'avaient cessé de marcher dans les sentiers de la justice, de Thonneur et de la religion.

Les musulmans, frappés de la magnanimité de Louis, se répétaient entre eux que si jamais leur prophète les laissait en proie à d'aussi grandes adversités, ils abandonneraient son culte et sa foi.

Il est vrai que tout dans ce prince était fait pour exciter rétonnement et Tadmiration. Jamais un mot d'irritation , jamais un geste d'impatience, jamais une parole rude ne lui échappaient ; jamais les menaces et la fierté musulmanes ne lai faisaient courber la tète; jamais il n'inclinait le front que devant la majesté divine.

11 était devenu pauvre, dénué de tout, n'ayant pour le servir que son fidèle Isambert ; et en vérité , dans cette salle basse d'une étroite rue de Mansourah , le petit-fils de Philippe-Auguste était imposant et majestueux , comme s'il eût encore été ou sous les voûtes dorées du Louvre ou dans sa résidence favorite de Vincennes.

C'est à tort que je viens de dire qu'Isambert était seul a approcher de sa personne; son aumônier Guillaume de Chartres et un prêtre jacobin venaient dire avec lui Coffice divin, selon le rite de l'église de Paris y et réciter les prières de la messe, sans toutefois consacrer (').

c De toutes 'ses richesses, dit l'auteur de Y Histoire des Croisades , Louis n'avait sauvé que le livre des psaumes , inutile dépouille pour les musulmans. Dans sa prison , ce

(*) Vie de $aini Loui» par Dachesoe.

livre seul consolait son infortune. Chaque jour il récitait ces psaumes où Dieu lui-même parle de sa justice et de sa miséricorde, rassure la vertu qui souffre en son nom, menace de sa colère ceux qu'enivre la prospérité et qui abusent de leur triomphe. »

Dans son cachot , le monarque chrétien pouvait dire : c Seigneur, vous êtes mon bouclier et ma gloire ; j'ai mis mon espoir en vous; qui donc pourrait me faire trembler?»

Cette patience de l'illustre captif avait, comme nous l'avons dit, profondément étonné les Infidèles qui en étaient témoins; et, bientôt au dehors de Mansoui*ah, s'étendit la renommée du royal chef de la croisade. Des poètes musulmans avaient dit, en célébrant les victoires du croissant: c Le malheur a lutté corps à corps avec le roi des Francs et le malheur n'a pu le terrasser. »

Le sultan du Caire, en entendant exalter autant l'ennemi qu'il avait vaincu , parut vouloir adoucir les rigueurs de la prison de Louis ; il lui envoya cinquante habits magnifiques pour lui et les seigneurs de sa suite; mais le roi de France refusa de s'en vêtir, en disant au messager qui lui apportait ces présents :

— c Reportez-les à votre mattre ; je suis souverain d'un royaume plus grand que l'Egypte , et je ne porterai jamais l'habit d'un prince étranger.^

Cette réponse si fière n'arrêta point Almoadam dans les avances courtoises qu'il faisait à son captif; et il commanda un grand festin auquel Louis IX fut invité. Le roi ne se rendit point à cette invitation , bien convaincu qu'on voulait le donner en spectacle à l'armée égyptienne.

Almoadam ne se borna pas là : par son ordre , ses médecins vinrent visiter le prince qui avait tant souffert, qui avait été si près de la mort et qui, pour sa convalescence, n'avait que l'air fétide d'un cachot.

Bientôt on alla plus loin encore , et le sultan fit proposer au monarque français de briser ses fers , à la condition qu'il rendrait Dainiette et les villes de la Palestine tombées aux mains des Francs.

A cette offre , Louis répondit que les villes chrétiennes de la Palestine ne lui appartenaient point» et que Dieu, ayant remis tout récemment la ville de Damiette entre les mains des croisés, aucune puissance humaine ne pouvait en disposer.

Quand ces paroles eurent été reportées au sultan , il entra dans une violente colère et menaça Louis IX de l'envoyer au calife de Bagdad , qui le ferait mourir en prison après l'avoir fait Iravailler à la terre comme un vil esclave.

Un autre jour , le prince égyptien disait , pour qu'on le répétât à Louis , qu'il allait être offert en spectacle à toute l'Asie et promené de ville en ville , pour montrer au peuple un roi des chrétiens réduit en servitude.

Une autrefois il déclara, au milieu d'épouvantables jurements, qu'il allait le livrer aux bemicles, supplice affreux et réservé aux plus vils criminels.

 toutes ces menaces , Louis n'avait qu'une seule réponse < Je suis prisonnier du sultan , il peut faire de moi tout ce qu'il voudra. »

Si Louis était si stoïque et si fort pour porter ses propres infortunes; si pour lui-même il n'avait jamais une larme, souvent on le surprenait donnant des pleurs aux maux qu'en* duraient ses vaillants compagnons d'armes.

c Sans moi , se disait-il , toute cette fleur de chevalerie serait encore au beau pays de France ; c'est ma voix qui a fait passer les mers à tant de hauts barons et de nobles chevaliers!... Ah ! ils me maudissent peut-être. >

Quand il se laissait aller ainsi à* cette pensée si désolante pour son ame, le pieux Guillaume de Chartres le rassurait

en lui répétant que du milieu des dix mille captifs , renfermés dans la grande cour de Mansourah , que du milieu de tant de souffrances et de misères il ne s'élevait pour lui que des bénédictions ; et ce que disait le prêtre était vrai. Dans cette immense réunion de riches devenus pauvres, de puissants devenus esclaves , pas une parole de récrimination contre le monarque, qui les avait enrôlés sans la bannière de la croix. Là, les croisés les plus illustres se trouvaient entassés pêle-mêle dans une vaste enceinte , fermée de toutes parts par de hautes murailles; les uns malades, les autres blessés , la plupart presque nus , tous exposés à la faim et aux injures de Tair. Pour eux il y avait quelque chose qu'ils supportaient moins patiemment que les injures de Tair , la faim et la misère ; c'étaient les blasphèmes que proféraient les Infidèles contre le Dieu des chrétiens. Enfin, aucun tourment ne manquait à leur corps , aucune torture ne manquait à leur ame. Chaque jour un émir venait, au nom du sultan , faire un horrible choix parmi tous ces captifs ; il en faisait sortir de la cour deux ou trois cents , et quand ils étaient arrivés en dehors des murailles, s'ils refusaient d'abjurer la foi chrétienne, ils étaient incotUinetU impitoyable' ment occis.

A ceux qui étaient assez faibles pour se faire apostats , la liberté était à l'instant accordée. Ces massacres se faisaient d'ordinaire pendant la nuit , et les ténèbres ajoutaient à l'horreur des exécutions.

Pendant plusieurs semaines, cette justice égyptienne eut son cours ; les prisonniers que l'on voyait sortir de l'enceinte n'y rentraient jamais. Aussi quand Témir en faisait emmener quelques-uns, leura compagnons d'armes et de captivité se levaient de la terre ou ils étaient couchés , venaient les embrasser, et en pleurant leur dire un éternel adieu. Une grande partie de ces nobles croisés furent conduits de la

prison de Mansourah à la citadelle du Caire. Plusieurs moururent en chemin des suites de leurs blessures et de la maladie qui avait décimé une si grande partie de l'armée française.

Les hauts barons, qui avaient été renfermés dans le pa* villon de Mansourah, s'attendaient journellement à ce que la colère et la cruauté du sultan s'étendissent sur eux comme sur leurs frères ; mais un jour , ils virent entrer dans leur prison un envoyé d'Almoadam ; il venait au nom de son maître , pour leur annoncer qu'on les mettrait en liberté si Damiette et les villes chrétiennes de la Palestine étaient rendues aux musulmans. I^ sultan espérait ainsi qu'il obtiendrait d'eux ce que la conscience de Louis IX n'avait pas voulu lui accorder.

Au nom de tous ses compagnons de captivité , le comte de Bretagne répondit que les guerriers français n'avaient pas d'autre volonté que celle de leur roi. c On voit assez, leur dit alors l'envoyé d'Almoadam , que vous ne tenez ni à la liberté, ni à la vie... eh bien ! vous allez voir des hommes accoutumés à jouer du glaive. »

Après ces mots l'émir se retira.

Dans sa prison solitaire, le roi apprit que plusieurs sei* gneurs français avaient offert de payer leur rançon. A cette nouvelle une crainte vint saisir le cœur du monarque : celle que plusieurs de ses sujets, n'ayant pas de quoi se racheter, ne restassent perpétuellement dans les fers. Il défendit donc tout traité particulier, se réservant de payer pour tout le monde , et bien résolu de ne s'occuper de sa liberté que quand il aurait assuré celle de tous les autres.

Cependant , les favoris du prince arabe l'excitaient à con* dure la paix avec les chrétiens. De sourdes rumeurs s'étaient élevées depuis quelque temps dans son armée, et bientôt il en vint à craindre les émirs , qu'il avait éloignés

du pouvoir, et qui, dans leur mécontentement, conspiraient contre lui. Dans cette crainte, il écouta la voix populaire, et entra en relations avec le monarque français. Il se borna à demander au chef de la croisade un million de be^ans d'or (neufmillionsetdemi de francs), et la reddition deDamiette. Louis IX, averti que Damiette ne pouvait résister, répondit qu'il acceptait ces conditions, en faisant toutefois cette réserve : Si la reine approuvait.

Les musulmans ayant témoigné une grande surprise à ces paroles de saint Louis , il ajouta : La reine est ma dame ; je ne puis rien faire sans son aveu. Le lendemain les mêmes émissaires revinrent et assurèrent le roi de France que si la reine Marguerite voulait payer la somme demandée , il serait à l'instant libre.

c Un roi de France , leur répondit^il , ne se rachète point pour de l'argent. On donnera la ville de Damiette pour ma délivrance et le million de besans d'or pour celle de mon armée. »

Le sultan accepta tout ; et soit qu'il s'estimât heureux d'avoir enfin mis un terme à une si cruelle guerre , soit que la grandeur et la magnanimité du caractère de Louis l'eussent touché et ébloui , de son propre mouvement il réduisit d'un cinquième la somme stipulée pour la rançon des soldats chrétiens.

Pendant que ces choses se passaient entre le monarque français et le prince égyptien , les chevaliers et les barons, toujours détenus dans leur même prison, n'avaient plus guère d'espoir de recouvrer leur liberté, depuis que Louis IX avait défendu tout traité particulier. Us se laissaient donc aller à leur sombre tristesse , quand un matin ils virent entrer un vénérable vieillard dans leur pavillon.

Cet homme aux nobles traits, à la longue barbe blanche, était précédé et suivi de soldats musulmans. Son air

était digne et sa démarche majestueuse. Quand il fut au milieu des croisés, il s'arrêta et leur fit demander par un interprète s'il était vrai qu'ils crussent tous en un seul Dieu né d'une femme , crucifié pour le salut du genre humain et ressuscité le troisième jour.

c Oui ! > répondirent tous les barons et chevaliers.

< En ce cas félicitez- vous , ajoUta-t*il, de souffrir pour » votre Dieu ; vous êtes bien loin encore de souffrir pour » lui autant qu'il a souffert pour vous. Placez votre espé- » rance en lui; et» s'il a pu lui-même se rappeler à la vie , » il ne manquera pas de puissance pour mettre un terme à » vos maux. >

Après avoir solennellement prononcé ces paroles mystérieuses, le vieillard quitta les barons et les chevaliers partagés entre la surprise , la crainte et l'espérance. Derrière les verroux et sous les voûtes abaissées des prisons, l'espoir et la crainte viennent souvent agiter les âmes des captifs : ceux des prisonniers auxquels les paroles de l'inconnu avaient donné de l'espoir , ne s'étaient pas abusés. Le lendemain on vint leur annoncer que le roi avait arrêté une trêve et qu'il voulait prendre conseil de ses barons. Jean de Valéry , Philippe de Montfort, Guy et Baudouin dit Belin furent nommés pour se rendre auprès de lui. Ils surent bientôt la résolution que Louis avait prise de payer la rançon de tous; alors dans leur gratitude ils louèrent et bénirent Dieu et le roi.

Après la grande victoire de Mansourah , après son éclatant triomphe , le sultan n'était guère moins en péril que les prisonniers. Jamais les prospérités humaines ne sont aussi proches de leur chute que lorsqu'elles rayonnent davantage. Ainsi Almoadam voyait tous ses émirs lui devenir hostiles. Par eux il était accusé de préférer ses jeunes favoris aux vieux défenseurs de la foi musulmane. De ce

mécontentement à la révolte il n'y eut pas loin. Une femme attisait les haines et animait les esprits : c'était la sultane Chegger-Eddour ; cette femme d'un hardi caractère dit aux mécontents qu'on avait vu le sultan dans une orgie nocturne couper de son yatagan les torches de cire qui éclairaient la salle et s'écrier qu'il ferait ainsi voler les têtes des émirs. Elle ajoutait que le sultan était coupable d'avoir conclu la paix avec les chrétiens, sans consulter ceux qui avaient supporté le poids de la guerre. Quelques-uns des conjurés voulant retarder l'exécution du complot, Chegger-Eddour leur fit aisément entendre qu'Âlmoadam, une fois l'ami des croisés et arrivé à Damiette, échapperait à leur vengeance. Il fallait donc agir sous le moindre délai. Sa parole fiit entendue, et le lendemain du jour où il avait reçu Louis IX et ses frères dans un merveilleux palais de bois de cèdre élevé à Pharescour , Almoadam périt dans le Nil, après avoir vainement invoqué la pitié de ses anciens émirs. Le bruit de cette révolte ou plutôt de cette révolution parvint aux oreilles du roi de France et de ses frères , alors tenant conseil dans leurs tentes ; quand tout-à-coup ils y virent entrer le chef des Mamelucks , Octaï : cet émir fit retirer les gardes du roiy et montrant un glaive ensanglanté :

— c Almoadam n'est plus! dit-il. Que me donneras-tu pour t'avoir délivré d'un ennemi qui méditait ta perte et la nôtre ? >

Louis étonné ne répondit rien.

Alors , présentant la pointe de son épée à la poitrine du roi , le Mameluck ajouta :

— c Tu ne sais donc pas que je suis maître de ta personne , et que je puis agir avec toi comme je viens de le faire avec Almoadam ; fais-moi chevalier , ou tu es mort !

— Fais-toi chrétien , répliqua le monarque et je te ferai chevalier! »

Sans insister davantage, Octal se retira.

Mais bientôt après , la tente du roi fut envahie par une multitude de musulmans armés de sabres et d*épées. A leurs gestes de fureur ils joignaient des menaces effrayantes; tout en eux annonçait la volonté du crime; et Ton dut croire que les mains qui venaient de répandre le sang d'Âlmoadam , allaient verser celui du roi chrétien.

Mais , comme il est écrit dans les divines Écritures : c Le Seigneur tient dans ses mains les cœurs de tous les hommes. » Soudain il se fit un miraculeux changement dans la horde qui entourait Louis IX; maintenant elle ne hurle plus, et le respect Ta saisie; puis ceux qui se vantaient tout-à-Fheure d'avoir mis fin aux jours du sultan , devant le roi chrétien , sentent le besoin de se justifier , et lui disent qu'ils s'étaient vu forcés d'immoler un tyran qui avait juré haine à la religion de Mahomet comme à celle du Christ.

Après ces excuses et ces explications , tous ces musulmans victorieux portent la main à leurs turbans , inclinent le front jusqu'à terre, et honorent ainsi le croisé vaincu.

Cet étonnant hommage rendu au malheur, a fait dire à quelques historiens que les Sarrasins avaient offert la couronne de l'Egypte aux rois de France.

c Cette opinion s'est accréditée de nos jours, tant il nous est facile, dit l'auteur de Y Histoire des Croisades, de croire à tout ce qui semble favorable à la gloire du nom français.

» Le sire de Joinville qu'on a cité pour appuyer cette assertion , se contente de rapporter une conversation qu'il eut Avec saint Louis.

» Le roi l'interrogeait sur ce qu'il aurait dû faire dans le cas où les émirs seraient venus lui offrir l'autorité suprême. Gomme le bon sénéchal ne concevait point qu'on pût accep-

ter une couronne de la niain de ces émirs séditieux qui avaient leur seigneur ocds^ Louis ne partagea pas cet avis et dit que vrayment si on lui eût proposé de succéder au sultan , il ne Veiisl mie refusé*

» Ces seules paroles prouvent assez qu'on n'avait rien proposé au monarque captif.

» Join ville, il est vrai, ajoute à son récit, d'après les bruits qui circulèrent dans l'armée chrétienne, que les émirs avaient fait battre les tambours et sonner les trompettes devant la tente du roi de France; et qu'en même temps, ils délibérèrent entre eux pour savoir s'ils ne briseraient pas les fers de leur prisonnier pour en faire leur souverain. Le sire de Joinville rapporte ce fait sans l'affirmer; et comme l'histoire orientale garde sur ce même fait le silence le plus profond, un historien ne peut l'adopter aujourd'hui sans compromettre sa véracité. Il est possible, sans doute, que les émirs eussent exprimé le désir de trouver parmi eux un prince qui eût la fermeté, la bravoure et les vertus de Louis IX; mais comment croire que les musulmans, animés du double fanatisme de la religion et de la guerre, aient pu s'arrêter un moment à la pensée de choisir un mattre absolu parmi les chrétiens qu'ils venaient de traiter avec une barbarie sans exemple, et de remettre ainsi leurs biens, leur liberté et leur vie entre les mains des plus implacables ennemis de leur pays , de leurs lois et de leur croyance. •

Quoiqu'il m'en coûte de renoncer à croire à ce qui m'avait été enseigné dès mon enfance , je me range à l'opinion de l'auteur de Y Histoire des Croisades.

La vie de mon héros est si remplie de faits glorieux , que je me console d'en avoir un de moins à compter; Louis IX, par l'ascendant de ses vertus, a produit de si grandes et si étonnantes choses, que je renonce a consigner comme au-

thentique l'offre du pouvoir suprême, faile par des soldats victorieux et tout puissants à leur ennemi vaincu et dans les fers.

Dans ta couronne qui brille au front des rois» il ne doit entrer que les pierres les plus précieuses et les diamants les plus purs.

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