CHAPITRE XVIII
LHOADAM mort, parmi les émirs qui l'avaieDt renversé du tr6ne pas un n'osa y monter. L'exemple qu'ils venaient de donner itre le souverain, deviiit itateurs. Cette pensée les nt, chose inouïe en Ëgypie, à une femme, à Cbegger> roclaraée reine d'Egypte à nom de Mostauemiehisulmans , mère de Maleke grande innovation répandit non-seulement de t'étonnement , mais encore du mécontentement et de l'irritation. 1^ calife de Bagdad écrivit aux émirs pour leur dire qu'il les plaignait de n'avoir pu trouver sur toutes tes terres des Pharaons un
seul homme pour les gouverner. Il résultait de ce mésaccord parmi les musulmans un avantage pour les chrétiens : la division affaiblissait leurs ennemis.
Car, parmi les émirs, l'union ne régnait pas. Les uns voulaient qu'on exécutât la trêve conclue entre le sultan et les chrétiens; les autres prétendaient qu'il fallait faire un nouveau traité. Enfin , après de longs débats , les émirs en revinrent à ce qui avait été décidé , en ajoutant que le roi rendrait Damiette , avant d'être mis en liberté , et qu'avant de quitter les bords du Nil , il paierait la moitié de la somme fixée pour sa rançon et celle de son armée.
Cette dernière clause , en montrant la défiance des Sarrasins , fit craindre aux croisés que le jour de leur délivrance Mt encore loin.
Lorsqu'arriva le moment où les chrétiens et les Infidèles se réunirent pour jurer l'observation du traité, les émirs prirent à témoin Mahomet que, s'ils manquaient à leur serment, ils déclaraient vouloir être bafoués comme le pèlerin qui fait un voyage à la Mecque la tête découverte ; et ils proposaient à Louis la formule suivante : c Si je manque à » mon serment, je serai semblable à celui qui renie son > Dieu , qui crache sur la croix et la foule aux pieds.
— < Jamais, jamais, s'écria le roi, homme n'obtiendra pareil serment de moi. »
En vain les émirs firent éclater leur colère; devant elle il demeura impassible , comme il l'avait déjà fait. Outrés de cette résisUmce , le sabre à la main , les musulmans firent irruption dans la tente royale en criant : € Tu es notre captif, et tu nous traites comme si nous étions dans tes fers (*). n ny a point de milieu... ou la mort ou le serment tel que nous Vexigeons.
(1) GniHaame Gniard.
— IHeu vous a rendus maître de mon corps, répondit froidement le roi ; mais mon ame est entre les mains du Seigneur; vous ne pouvez rien sur elle. »
Les Infidèles , ne pouvant concevoir tout ce qu'il y a de force et de persistance dans une conscience chrétienne, crurent que tant de ténacité ne venait pas de Louis IX , mais bien du patriarche de Jérusalem , vieillard de quatrevingts ans , dont les paroles avaient une grande autorité sur tous les chrétiens.
Convaincus que c'était ce vieux prélat qui encourageait le roi de France dans sa résolution de ne rien céder, ils prirent le patriarche , l'attachèrent à un poteau , et lui garrottèrent les mains si étroitement que le sang en jaillit. Pressé par la douleur, le saint vieillard criait : c Sire , sire , jurez , je prends le péché sur moi- »
Louis avait résisté aux instances de ses frères et de ses barons ; il ne céda point aux cris du patriarche. Vaincus par tant de fermeté , les émirs déclarèrent qu'ils se contentaient de la simple parole du roi , et se retirèrent en disant que ce prince franc était le plus fier chrétien qu'on eât jamais vu en Orient.
Enfin on était venu à l'exécution du traité ; des galères furent données par les musulmans pour le transport des captifs, et toutes ensemble levèrent l'ancre et descendirent vers l'embouchure du Nil. En même temps l'armée musulmane s'avançait par terre. Le lendemain, la ville de Damiette devait être au point du jour remise aux Sarrasins : c'était là la première condition du traité; elle était difficile à remplir et elle s'exécuta dans un grand désordre. On avait répandu dans la ville que toute l'armée chrétienne venait d'être massacrée^ et que pareil sort attendait tous ceux qui mettraient bas les armes devant les soldats du croissant.
D'un autre côté » on disait dans les rangs sarrasins que le roi de France, refusant d'exécuter le traité, avait ordonné à la garnison de Damiette de se défendre et de ne pas rendre la ville. Toutes ces rumeurs jetaient des deux côtés le trouble et la perturbation , et ce fut à grand'peine que les commissaires de Louis IX persuadèrent aux chrétiens de Damiette d'évacuer la ville. A peine relevée de ses couches, la reine Marguerite, accompagnée de la duchesse d'Anjou, de la comtesse de Poitiers et de la veuve de Robert d'Artois, se fit transporter à bord d'un navire de Gènes.
Oh ! quelle douleur n'éprouvèrent pas les chrétiens quand au lever du jour ils virent sur les hautes murailles et les fortes tours de Damiette l'odieux étendard musulman remplacer l'étendard des fleurs de lys! La douleur des vaincus augmentait le délire des vainqueurs, et la joie des Égyptiens devint horriblement barbare. Comme s'ils avaient pris la ville d'assaut, ils pillèrent et tuèrent partout, et après s'être gorgés de vin et de sang, ils livrèrent aux flammes les machines de guerre et toutes les munitions qui appartenaient aux chrétiens.
Un instant les Infidèles délibérèrent pour savoir s'ils ne tueraient pas tous les prisonniers , et ce ne fut qu'après une longue discussion et sur la représentation de leurs émirs leur repétant plusieurs fois que les morts ne payaient pas de rançon , que la vie fut laissée aux soldats français.
Dès ce moment, dit Join ville, les chevaliers furent bien traités, et on leur distribua des beignets et des œufs durcis que , pour l'honneur de leurs personnes , on avait peints de diverses couleurs.
A peine était-on parti que l'on vint avertir le roi de France que dans le paiement de la rançon on avait trompé les émirs en leur donnant dix mille livres de moins que la somme stipulée.
Le monarque en témoigna hautement son mécontentement, et sur-le-champ envoya le comte de Montfort restituer cette somme.
Les chevaliers et les barons qui, depuis le départ de Mansourah, étaient détenus prisonniers dans les vaisseaux , obtinrent d'en sortir; et, dès que cette permission leur eut été donnée, ils s'empressèrent, malgré leur faiblesse, leur débilité et leurs blessures, d'aller au-devant de leur roi qu'ils n'avaient pas vu depuis le désastre de Minieh. Ce fut là une touchante rencontre : de part et d'autre on avait tant souffert , et l'on avait tant de choses à se dire ! sur les uns et les autres, la rude main du malheur avait laissé de si profondes traces !
Louis IX s'avançait vers le Nil, respectueusement escorté par des guerriers musulmans. Une grande multitude accourue sur son passage contemplait avec des sentiments divers les armes , la figure pâle et amaigrie et la noble démarche du monarque chrétien.
 cette vue aucun cri ne se faisait entendre et il y avait dans le silence régnant dans cette immense foule , comme un hommage à une profonde infortune. Quand Louis IX fut monté à bord de la galère génoise qui l'attendait, quatrevingts archers, l'arbalète tendue, parurent sur le tillac, et le vaisseau s'éloigna de cette terre où tant de sang avait coulé.
Bientôt le roi de France avec les glorieux et tristes débris de son armée fut hors de l'embouchure du Nil , et peu de jours après son départ, arriva à Ptolémaïs {*) où le peuple et le clergé faisaient encore des prières pour sa délivrance. Dès que du haut des remparts les habitants de la ville eurent reconnu le pavillon de la croix et les fleurs de lys flottant au-
(') Ptolémais-Acre, depuis Sainl-Jean-d^Acre.
dessus des navires de la petite flotte qui approchait du port , il y eut une grande et profonde émotion dans Ptolémaïs.
En mettant pied à terre sur le port, lé roi y trouva la reine Marguerite encore pâle et souffreteuse, et amenant avec elle le petit prince Tristan dans son berceau. X\ét Marguerite étaient venues au-devant du prince , Beatrix , Jeanne de Toulouse et Mahaut de Brabant, en sombres habits de deuil. Avant d'arriver à Ptolémaïs, Louis IX avait rencontré en mer la galère montée par ses deux frères, le comte d'Anjou et Alphonse de France. Le roi était donc enfin réuni à sa famille , et ce fut avec elle et avec tout le peuple qu'il alla rendre grâces à Dieu dans l'église de Saint-Jean.
Au milieu des grands revers , Dieu laisse encore quelques pâles rayons de joie : un de ces rayons tomba alors sur la cité chrétienne. Le peuple et les prêtres avec la croix et les bannières en tête , sortirent de l'enceinte et en chantant le Te Deum se portèrent au-devant du roi et des chevaliers qui avaient tant et si glorieusement souffert.
Louis IX arrivant h Ptolémaïs, ne conservait avec lui que quelques chevaliers ; et quand il se souvenait du nombre des fidèles dont il s'était vu entouré, ce devait lui être une grande amertume de cœur de compter tant d'absents.
Parmi ceux qui avaient quitté les drapeaux de la croisade , il faut citer le duc de Bourgogne et le comte de Bretagne. Ce dernier n'eût point abandonné le roi sans la maladie qui le minait et sans de profondes blessures qui , comme le dit Joinville , ne faisaient de son corps qu'une seule et grande plaie. Ces blessures et cette maladie étaient de si mauvaise nature que ce brave et illustre breton cité parmi les plus vaillants des croisés, ne revit point la terre de son pays, c 11 mourut dans le trajet, et ses restes ftirent transportés » dans l'abbaye de Villeneuve , près de Nantes où j'ai plus » d'une fois été visiter son tombeau. »
TdK V
--. V \ JPK