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Oi^NOATIONS,
La misère pesait tellement sur les compagnons , sur les amis du roi de France, que le sénéchal de Champagne , pour paraître à la table du roi , fut réduit à se faire un vêtement avec les lambeaux d'une couverture. Écoutons-le raconter lui-même sa noble pauvreté.
€ Lorsque le roy, dit- il, m'envoya quérir pour manger > avec luy , j'y allois avec le corset qu'on m'avait faict dans 9 la prison avec des rongnures de la couverture que » m'avait donnée madame ma mère. Le roi au contraire » estoit assez bien vestu. Il portoit les robbes que le Soudan 9 lui avait faict bailler et qui estoient de samis noir fourré » de vair et de petit gris, et où il y avoit grand foison de 9 noyaux tout d'or. »
Quand l'adversité se met à éprouver les forts et les vaillants, elle ne s'arrête pas tout de suite. Ainsi après ia défaite la misère, et puis voilà qu'après la misère revient encore la maladie. A peine arrivés à Ptolémaîs, les croisés furent de nouveau décimés par elle, et l'historien de saint Louis, qui était logé dans la maison d'un des curés de la ville, nous rapporte qu'il voyait chaque jour vingt enterrements passer sous ses fenêtres; et chaque fois qu'il entendait ces funèbres paroles: Libéra me. Domine^ il se mettait à fondre en larmes , et à crier au Seigneur compassion et merci.
Dans ce grand désastre, Louis IX était soutenu par un incessant désir de retirer des fers et de la servitude tous les chrétiens de la Palestine, dont le nombre n'était pas audessous de douze mille. Beaucoup d'entre eux, une fois rachetés , pourraient reprendre les armes. Le roi de France fit donc partir les ambassadeurs, pour payer les quatre cent mille besantsd'or, qu'il restait devoir aux musulmans; et pour presser l'exécution des derniers traités.
L'Egypte était alors remplie de troubles; les émirs avaient
été réunis dans une pensée commune, tant qu'ils avaient eu peur des croisés; mais maintenant qu'ils étaient vainqueurs , ils s'étaient divisés ; et dans leurs querelles entre eux, ils s'accusaient réciproquement d'avoir favorisé ou épargné les chrétiens. Ces dissensions intestines avaient amené un tel désordre , que les émissaires de Louis IX furent à peine écoutés, et ne ramenèrent en Palestine que quatre cents prisonniers délivrés. Comme cette faible cohorte arrivait , Louis IX venait de recevoir une lettre de sa mère , qui l'exhortait vivement à quitter l'orient et à revenir en France. Dans tous les temps , dans toutes les circonstances , le pieux fils de Blanche de Castille s'était fait un devoir d'obéir aux volontés maternelles ; mais alors il y eut une voix plus puissante que celle de la reine Blanche : cette voix , c'était celle de tous les chrétiens, qui lui criaient de ne pas les abandonner. Parmi ceux qui cherchaient le plus à le retenir se trouvaient, en première ligne, les trois ordres militaires, les barons et les seigneurs de la Palestine ; ils conjuraient le monarque de ne pas les abandonner, répétant avec l'accent du désespoir, que s'ils étaient privés de son appui, eux , les chrétiens de la Syrie , n'auraient plus d'autre ressource que de le suivre en occident. Un monarque tel que * Louis ne pouvait rester sourd à de telles prières; mais avant de prendre une résolution , il voulut consulter ses deux frères et les barons français qui se trouvaient encore aupi^ de lui. Avec une voix émue et des pleurs dans les yeux, avec une franchise toute royale, il exposa les raisons que lui donnait sa mère, pour hâter son retour en France et celles qui pouvaient le faire rester en Palestine.
D'une part, son royaume menacé parle roi d'Angleterre; de l'autre, l'impossibilité où il était alors de rien entreprendre contre les Infidèles , devaient le déterminer à quitter l'orient. Mais , d'un autre côté , les émirs manquant aux premières
conditions des traités; leurs divisions entre eux qui offraient peut-être quelques chances de succès , puisqu'elles affaiblissaient Tennemi ; les dangers qui menaçaient les chrétiens le jour où le reste de larmée des croisés s'éloignerait des rives de la Palestine, ne lui imposaient-ils pas l'obligation de différer son départ ?
Après avoir ainsi exposé Tétat des choses, sans rien révéler de la résolution qu'il pouvait avoir au fond de l'ame, il invita les nobles personnages réunis , à réfléchir sur le parti qu'il y avait à prendre. Huit jours après, un dimanche, au sortir de la messe célébrée dans la première église de Ptolémais, il les rassembla et leur demanda quel était, après mûres réflexions, leur avis sur cette importante question. Le premier chevalier qui prit la parole pour répondre au monarque , fut Guy de Malvoisin. Avec respect et loyauté , ce brave entre les braves opina pour le retour en France.
c En restant plus longtemps ici, vous vous exposez, sire, à perdre à la fois le royaume de France où votre absence enhardit des voisins ambitieux, et le royaume de Jésus- Christ, où votre présence attirera les coups des musulmans. Ainsi donc , nous vous conseillons de retourner en occident où vous veillerez à la sûreté de vos états, et où vous obtiendrez avant peu, nous en avons l'espoir, les secours nécessaires pour venger un jour nos défaites et réparer le revers que nous venons d'éprouver (*). >
Le duc d'Anjou , le duc de Poitiers et d'autres illustres croisés, appuyèrent de leurs opinions celles de Guy de Malvoisin.
Quand le roi vint à consulter le comte de Joppé , celui-ci refusa de parler , en disant que , possédant plusieurs châteaux dans la Palestine , si son avis était contraire au départ
(*) JoiDTill«.
du roi, on pourrait Taccuser de défendre ses intérêts personnels; mais Louis, Tayant assuré qu'il était au-dessus de semblables soupçons, insista pour avoir son avis comme celui des autres.
Alors le noble comte se contenta de répondre, qu'à son sens, la gloire des armes chrétiennes et le salut du royaume de Jésus-Christ exigeaient que les croisés ne retournassent point en Europe.
Le tour du sire de Join ville était arrivé , Louis IX le questionna , et le sénéchal se souvenant de ce que son cousin, le seigneur de BoUincourt lui avait dit, lorsqu'il était allé lui faire ses adieux , répéta les propres paroles du vieux gentilhomme comme la meilleure réponse à faire au roi qui l'interrogeait :
c Vous allez oultre mer, c'est bien , mais prenez garde au
> revenir; nul chevalier ne pauvre ne riche, ne peult re-
> tourner sans être honni, s'il laisse ès-mains des Sar- » rasins le menu peuple en quelle eompaignie il est » allé. >
Joinville, en citant les conseils de sire de Bollincourt, donnait respectueusement son avis au monarque. Il ajouta en parlant des croisés tombés aux mains des Infidèles, c les < malheureux captifs sont au service du roi, comme au serc vice de Dieu, et jamais ils ne s'en iront, si le roi s'en va.»
Ces mots du sénéchal de Champagne produisirent une vive émotion dans l'illustre assemblée ; car, parmi ceux qui y assistaient , il y en avait beaucoup ayant de leurs parents ou de leui*s amis au pouvoir des Sarrasins.
Cette pensée leur faisait sans doute désirer de rester en Palestine, pour les délivrer de leur dure captivité; mais une voix criait plus haut que ce noble, désir; c'était celle de la patrie, les invitant à revenir au lieu natal et au sein de leur famille.
Le sire de Chasteoay et Guillaume de Beaumont , maréchal de France , déclarèrent partager Topinion de Joinville.
(€ Ah! dirent- ils, pensez donc à la rougeur qui nous montera au front, quand de retour au pays, on nous demandera ce que nous avons fait du royaume de Jésus-Christ et des chrétiens qui y vivent, les uns au milieu de mille périls, et les autres dans une affreuse servitude; et ici sur cette terre, n'entendez-vous pas les malheureux habitants de la Syrie qui nous accusent de leur avoir apporté la guerre , et qui nous reprochent déjà de préparer leur ruine par notre départ? Si nous ne recevons point de secours, eh bien! plus tard nous mettrons à la voile pour retourner en France ; mais au nom du divin Sauveur, ne hâtons pas les jours de désespoir pour ceux qu'il nous faudra abandonner. Ne savons-nous pas que la discorde vient de se mettre dans les rangs de nos ennemis , et que le sultan de Damas a déclaré la guerre aux Mamelucks d'Egypte ? >
Les paroles qui irritent davantage^ sont souvent celles qui portent en elles le plus de raison. Aussi, ce que venaient de dire Guillaume de Beaumont et te sire de Chastenay fit éclater dans l'assemblée de bruyants murmures. Tous les chevaliers qui étaient d'avis de retourner en France, leur en voulurent d'avoir si bien démontré qu'il fallait rester en Palestine. Le roi justicier , mécontent des murmures qu'il entendait autour de lui , les fit cesser en disant d'une voix sévère, qu'il prétendait que toute personne appelée dans ses conseils eût la patience de tout entendre et le devoir de tout dire.
Au sortir de l'assemblée , Joinville essuya plus d'un reproche d'avoir ouvert un avis contraire à l'opinion générale ; les reproches de ses compagnons d'armes prirent un tel degré d'amertume, que le franc et vaillant sénéchal formait déjà le projet de se retirer auprès de son parent, le prince
d'Antîoche , et de rester là jusqu'à ce que sa conscience de croisé lui permît de retourner au château de Joinville, d'où il était départi avec moult pleurs dans les yeux.
Le gentilhomme champenois était demeuré tout soucieux et tout plein de tristesse , de ce qui lui avait été dit par les princes et les bnnnerets décidés à quitter la Palestine. Le jour même de la revue du conseil , < quand arriva l'heure d'aller dîner à la table du roi , comme il le faisait chaque jour, le sénéchal se trouvait en grand malaise d'esprit. Cependant, sortant de son abattement, il se rendit à la salle de la mense royale; dès qu'on eut servi les mets, Louis fit signe à Joinville de s'asseoir ; mais durant tout le repas , il ne lui adressa pas la parole, quoique ses yeux fussent constamment fixés sur lui (*)• »
De plus en plus inquiet et préoccupé de s'être attiré la froideur de son mattre, le sénéchal s'éloigne pendant que Louis achève de dire ses grâces, et se tient debout devant une fenêtre grillée, pratiquée dans l'épaisseur du mur, vers le chevet du lit du roi. Là , passant ses mains entre les barreaux de fer, il laisse errer tristement sa vue sur la brillante plage d'Acre, semée de voiles blanches, et animée des navires qui vont cingler vers la France.
Tandis qu'il est absorbé dans ses réflexions, il sent derrière lui une main qui s'appuie sur son épaule et une autre qui vient lui cacher les yeux.
Le sénéchal qui n'a point entendu marcher , pense que Philippe de Nemours, un des plus zélés partisans du départ, cherche de nouveau à se railler de lui.
— c Laissez-moi en paix, messire Philippe! > dit-il brusquement en essayant de se retourner.
La main du roi glissa alors sur le visage du sire de Join-^
(1) Vitlenea?e-Tren8.
ville, et le banneret reconnaît l'émeraude que Louis portait toujours à l'un de ses doigts.
Xlonfus de sa méprise , il cherche à s'excuser.
— c Ne bougez, lui dit le prince à l'oreille, veulx vous demander comment vous encore, si jeune chevalier, avez été assez hardy de donner un conseil opposé à celui de nos plus grands et prud'hommes barons.
— Sire, aurais agi déloyaumenty parlant d'une autre sorte.
— Avez donc pensé que c'est mal de retourner en France ?
— Si Dieu m'aide , oui , sire !
— Et si demeure , sénéchal , resterez-vous avec moi ?
— Oh oui ! sire , sans rien espargner , tant de ma personne que des aultres.
— Soyez-donc ayse, sénéchal; car vous sais moult bon gré de tel conseil , cependant n'en sonnez mot à personne de toute la journée. »
Il y a dans cette scène, entre le roi et son ami le sénéchal, un indicible charme. On y voit comme Louis IX aime la vérité^ et combien il sait descendre des hauteurs de la dignité royale, pour être mieux aimé de ceux qui l'entourent. Cette noble familiarité , nous l'avons vue dans les descendants du saint roi ; et cette race des Bourbons , la plus illustre qui soit au monde, sait par sa bonté tellement gagner les cœurs des Français qui l'approchent, que leur adversité et leur exil sont moins abandonnés et moins solitaires que bien des prospérités.
Huit jours après, le roi de France ayant invqgué les lumières du Saint-Esprit , réunit de nouveau son conseil ; et voici les paroles par lesquelles il ouvrit l'assemblée :
c Seigneurs, je remercie également ceux qui m'ont conseillé de rester en Asie , et ceux qui m'ont conseillé de retourner en occident. Les uns et les autres , je le sais , n'ont en vue
que l'intérêt de mon royaume et la gloire de Jésus-Christ.
Après avoir réfléchi longtemps, j*ai pensé que je peux , sans dommage et sans péril pour mes états, prolonger encore mon séjour dans ce pays. La reine , ma mère , a défendu Thonneur de ma couronne dans les jours malheureux ; elle montrera aujourd'hui la même fermeté et trouyera moins d'obstacles.
» Non , non , avec Taide de Dieu et de ma mère , mon royaume ne souffrira pas de mon absence ; mais si je quitte cette terre , arrosée du sang des martyrs , et pour laquelle TEurope a fait tant de sacrifices, qui, je vous le demande, qui la défendra contre ses ennemis ; qui osera y rester quand je n'y serai plus? Voudrait-on qu'étant venu ici pour protéger le royaume de Jérusalem, je m'entendisse un jour reprocher sa ruine ? Je demeure donc pour sauver ce qui nous reste, pour délivrer nos prisonniers et profiter, s'il se peut, de la discorde des Sarrasins. Je ne veux, je le répète, contraindre la volonté de personne : ceux qui veulent quitter l'orient sont libres, entièrement libres de partir; quant à ceux qui resteront sous la bannière de la croix, je le déclare , rien ne leur manquera , et je partagerai toujours avec eux la bonne et la mauvaise fortune ('). »
Ces nobles paroles du roi* de France émurent vivement ceux qui les entendaient, mais ne purent changer des résolutions déjà prises. Parmi ceux qui faisaient le plus activement leurs préparatifs de départ, Liouis voyait avec un sentiment pénible qu'il renfermait dans son cœur , les ducs d'Anjou et de Poitiers.
Le roi leur remit une lettre adressée au clergé, à la noblesse et au peuple de son royaume. Dans cette lettre , Louis racontait les victoires des chevaliers chrétiens , leurs défaites, leur captivité, et conjurait ses sujets de venir en
(I) JoÏDTille.
aide à leurs frères de la Palestine , qui avaient mis leur confiance en Dieu et en la France.
Peu de temps après le départ des deux frères du roi et d'un grand nombre de chevaliers , des ambassadeurs que le sultan d'Alep et de Damas envoyait à Louis IX , arrivèrent à Ptolémais , et au nom de leur maître , invitèrent le monarque chrétien à se joindre à lui pour châtier l'orgueil et la révolte de la milice du Caire. Le sultan promettait aux croisés de partager avec eux les dépouilles des vaincus et de leur rendre le royaume de Jérusalem.
PareiQe proposition devait plaire au saint roi. Cependant il n'oubliait point qu'il avait signé un traité avec les émirs, et que rien ne pouvait le dégager de son serment. Une conscience comme la sienne s'effrayait de tout ce qui ressemblait à de la déloyauté; et pour lui une foi mentie était un insurmontable obstacle. Louis ne pouvait oublier que les Mamelucks tenaient encore dans leurs mains le sort de douze mille prisonniers chrétiens, et que s'il épousait la cause de leur ennemi , le sultan d'Âlep et de Damas, il mettait en danger la vie de ses compagnons de captivité. Le consciencieux monarque répondit donc aux ambassadeurs, qu'il ne pourrait joindre ses armes à celles de leur sultan que dans le cas où les Mamelucks ne rempliraient pas toutes les conditions du traité passé avec lui.
En même temps , le roi de France envoya au Caire Jean de Yalenciennes, chargé d'offrir aux émirs la paix ou la guerre. Les chefs musulmans , ainsi sommés de tenir leurs promesses , résolurent enfin de les accomplir, si Louis consentait à devenir leur allié et leur auxiliaire ; et comme gages ou comme arrhes du traité, ils envoyèrent au roi de France deux cents chevaliers dont ils venaient de briser les fers. Quand ces nobles et malheureuses victimes des croisades arrivèrent à Ptolémàîs, vers le mois d'octobre 1251,
leur vue produisit sur le peuple une grande et vive sensation. La marque de leurs carcans et de lelirs chaînes se voyait encore sur leurs membres amaigris : au milieu de ces débris vivants des batailles un cercueil était porté en triomphe; il contenait les ossements de Gautier de Brienne , tombé aux mainâ des Infidèles à la bataille de Gaza , et massacre dans la révolte du Caire. La charité des fidèles accueillit les captifs délivrés , et I^ouis prit à son service et attacha à sa personne tous ceux que l'âge , la servitude et les combats avaient laissés valides.
Par le récit que firent les arrivants à Ptolémaïs, le roi apprit que le nombre des prisonniers chrétiens, détenus en Egypte , était bien plus grand qu'il ne l'avait cru jusqu'alors. Aussi il déclara aux ambassadeurs des émirs que si tous les captifs, tous les enfants des chrétiens élevés dans la foi musulmane , qUe si lés têtes des chevaliers croisés exposées sur les murailles du Caire , ne lui étiitent pas rendus , les Égyptiens ne devaient point compter sur l'alliance qu'ils sollicitaient avec lui.
Ainsi ce roi, qui avait encore l\ ses bras et à ses pieds la marque des cordes qui l'avaient garrotté; ce roi qui n'était plus entouré que de quelques débris de sa nombreuse et vaillante armée, parlait toujours à ses vainqueurs avec tonte l'autorité , la dignité et la majesté d'un roi de France.
Ce que le monarque français demandait fut accordé par les émirs. Jérusalem et toutes les villes de la Palestine, hors Gaza,Daroum et deux autres forteresses, devaient être remises entre les mains des Francs. Le traité portait de plus que pendant quinze années , le royaume de Jérusalem serait en paix avec l'Egypte, et que les conquêtes entre la ci*oix et le croissant, seraient partagées entre les chrétiens et les Mamelucks. Les chefs de ces dernie!*s annonçaient leur arrivée à Gaza , et de là à Joppé , pour sceller solennel-
ET SON SIÈGI-E. 293
lement l'alliance qu'ils venaient de contracter avec le roi chrétien.
Mais dès que le sultan de Damas apprit l'alliance entre les émirs et les Français , il envoya ving.t mille hommes pour empêcher la jonction des deux armées chrétienne et musulmane. Cette démonstr9tion ii;nposante, ou peuJt-étre leurs divisions intestines empêchèrent les Mamelucks de se rendre à Joppé à l'époque convenue. Cepopdant ils avaient été exacts à remplir les autres conditions du traité , et;U avaiejfit joint à l'envoi des captifs et des ossements des martyrs, le don d'un éléphant, duquel Lpuis IX fit plus tard présent au roi d'Angleterre. Les émirs, pro.no^ett^nt tQujou;*s de venir au lieu du rendez-vous donné , Louis , esclave de tous ses engagements , eut le tort d'ajouter trop de foi aux promesses des Infidèles, et il attendit pendant une année eojtière la réalisation de celles des Mamelucks.
Quand les chefs des Infidèles avaient autant promis au roi de France , c'est qu'ils croyaient que l'occident cillait encore tepter une croisade cooixe l'orient, et envoyer de puissants renforts; mais voyant que ces secours n'arrivaient pas et que Louis restait avec si peu de forces, ils craignirent de se joindre à un monarque que les chances de la guerre avaient rendu si faible. Alors comme aujourd'hui , l'alliance qu'on recherchait le plus était avec les forts et les heureux. Aussi les émirs se détournèrent d'un roi qu'ils admiraient toujours, mais qu'ils ne redoutaient plus.
Quelques mois après son arrivée à Acre ou Ptolémaïs , Louis IX reçut une ambassade du Vieux de la Montagne y qui , ainsi que je l'ai dit ailleurs , régnait dans la partie la plus sauvage du Liban. Admis en la présence du roi de France , les envoyés d'Alamoat lui dcmaadèii*ent s'il connaissait leur souverain.
— c J'ai entendu parler de lui, répondit le monarque.
— Pourquoi donc, ajouta l'un des ambassadeurs, n'avezvous pas recherché son amitié en lui envoyant des présents comme l'ont fait l'empereur d'Allemagne , le roi de Hongrie et tant d'autres grands et puissants princes? Et si vous ne lui avez point encore rendu hommage , ne pouviez-vous , roi des Francs , le faire acquitter et relever du tribut injuste que lui ont imposé vos chevaliers du Temple et de l'Hôpital? >
Après ces mots , l'ambassadeur s'éloignait sans attendre de réponse , quand le roi lui dit :
— € J'aviserai , revenez ce soir. >
Comme Louis IX sortait de table, l'envoyé d'Alamont revint et trouva le monarque français ayant auprès de lui le grand-maître des Hospitaliers , Guillaume de Châteauneuf et Renaud de Yichiers , récemment reconnus comme che& des Templiers.
S'adressant aux ambassadeurs, le roi leur dit: c Répétez devant les chevaliers ici présents ce que vous avez déclaré ce matin. »
Et comme ces étrangers hésitaient à obéir à Louis, les deux grands-mattres se levèrent et crièrent aux musulmans :
— c De par Dieu , nous vous ordonnons de parler.
— J'obéis donc, reprit le chef de l'ambassade. >
Et il recommença devant Renaud de Yichiers et Guillaume de Châteauneuf la harangue qu'il avait prononcée le matin.
A peine avait-il fini de parler que les deux grands-mattres s'approchèrent vivement de lui , et dirent :
— c Nous avons à causer ensemble et nous vous attendrons demain. >
Le lendemain, l'émir se rendit à l'heure convenue et au lieu indiqué :
€ Votre Vieux de la Montagne, s'écria Guillaume de Châteauneuf est bien hardi d'oser vous envoyer devers notre roi , porteur de paroles si peu respectueuses ! Si nous en avions cru notre dévouement pour notre royal maître, déjà vous eussiez été jeté à la mer ; et tout- le pouvoir de votre Vieux , n'aurait pu vous retirer des flots qui battent le rivage d'Acre. Allez, et si vous voulez rentrer en paix et accord avec les Francs, revenez avec d'autres lettres et d'autres paroles que celles d'aujourd'hui. >
L'émir partit sans mot répliquer. Avant l'expiration du délai fixé , les envoyés du sauvage souverain de la montagne revinrent à Acre, et à la grande satisfaction de tous les che* valiers.et prélats qui entouraient encore le roi de France , ces hommes sans foi et sans Dieu s'inclinèrent devant l'illustre chrétien , lui apportant en tribut et hommage de somptueux présents.
< D'abord on les vit offrir au roi, dans un linge précieux et parfumé , la chemise du vieil , ostée de dessus sa personne. >
— «Ce présent, dit le chef de l'ambassade , signifie que la chemise estant le vestement le plus rapproché du corps , de mesme le Vieil de la Montagne veult tenir plus près en amour le roi de France que nul autre souverain au monde. »
Sortant ensuite d'un magnifique écrin , un anneau d'or pur sur lequel était écrit Ala-Eddin :
— c SirC) ajouta l'émir, en l'offrant à Louis, par cet annel, le Vieil vous espouse, voulant que dorénavant vous et lui ne fassiez qu'ung. >
Ouvrant en même temps des coffrets de bois très rare, les ambassadeurs en tirèrent un éléphant de cristal parfaitement exécuté; une girafe peinte de riches et vives couleurs , des fruits , des figures d'hommes , de femmes , d'animaux , également en cristal, ainsi que des jeux de table et
d'échecs (*) : chacun de ces objets, d'un travail exquis c estoit fleureté d'ambre , incrusté dans le métal à bonnes vignettes d'or fin. « Et aussitôt qu'on les enleva des coffres on crut que la salle entière estoit embasmée de la grant et souefve odeur que sentaient icelles chouses. »
Le roi accepta ces cadeaux en y répondant par des présents aussi splendides que sa détresse d'aloi*s lui permettait d'offrir; entre autres des coupes et des aiguières d'or, des freins d'argent massif et des couvertures en fine écarlate.
Un religieux, le frère Yves, le Breton , accompagna les ambassadeurs du Vieux de la Montagne jusqu'à sa résidence fixée au milieu des rochers les plus sauvages. Frère Yves rapporta de son voyage de merveilleuses histoires qui démontraient toute l'immense influence qu'avait su prendre sur tous les esprits de ses sectaires le Vieux de la Montagne.
Le prince des assassins était de la secte d'Ali et avait entendu parler de l'Évangile dont il gardait dans son palais quelques fragments qu'il vénérait beaucoup ; il professait surtout une grande vénération pour monseigneur saint Pierre , qui existait encore selon lui , et dont l'ame avait animé successivement les corps d'Abel , de Noé et d'Abraham. Sa présence inspirait aux siens une telle terreur que nul n'osait parler devant lui , et il se faisait toujours précéder d'un héraut criant à tous: c Inclinez vos tètes, car je précède celui qui tient en ses mains la vie et la mort des rois. »
Dans les mauvais jours comme dans la prospérité , en exil comme au pays, on aime toujours à interroger et à écouter les récits des voyageurs ; aussi les croisés dans leur oisiveté for^ cée , prenaient plaisir à entendre les histoires du missionnaire que le pieux Louis IX n'avait pas envoyé , sans une arrière-pensée religieuse , au Vietut de la Montagne.
(') Cet échiquier avec tontes ses pièces , moins une , existe encore , et se voit dans li préciease collection dn musée Dnsommerard.
Il n'y avait alors auprès du roi que sept cents chevaliers : on était donc condamné à demeurer, en attendant des secours de l'occident, dans un triste repos. Pendant cette inactivité, le monarque s'occupait sans cesse d'adoucir lesort et de briser les fers des captifs encore si nombreux aux mains des musulmans.
Une autre chose préoccupait encore le saint roi : c'était de faire revenir à leur ancienne croyance ceux des croisés qui avaient été assez faibles pour se faire renégats. La délivrance des corps torturés dans les cachots , et le salut des âmes tombées dans l'erreur, était la pensée fixe, le désir constant, l'incessant besoin du fils de la reine Blanche.
Un jour, un de ces renégats, que son apostasie avait rendu riche et puissant, vint saluer Louis IX, au moment où il s'embarquait sur le Nil, pour se rendre en Palestine.
11 déposa aux pieds du roi de beaux et riches présents ; mais Louis ne voulut point les accepter, quand ihappritque l'homme qui venait les lui offrir, après avoir combattu sous les drapeaux de Jean de Brienne, s'était fait sectateur de Mahomet.
Pour employer encore ces jours d'inaction obligée , Louis faisait remettre en état de défense plusieurs villes chrétiennes et chaCeaux-forts. Césarée, comme Ptolémaïs, vit ses murailles et ses hautes tours réparées. Les fortifications de Joppé et de Caïphas, qui tombaient en ruine, furent remises en état. Dans cette terre de Syrie, labourée par les miracles, le pieux roi de France se montrait beaucoup plus sévère qu'il ne l'avait été en Chypre et dans le camp de Damiette. Convaincu que la licence et le relâchement des mœurs attiraient sur ceux qui transgressaient les divins commandements, la colère céleste, il fit de rigou-
reuses ordonnances contre tous ceux qui , dans son armée , se signalaient par des excès et des débauches.
c En ces lieux, disait Louis IX , Thomme qui oublie la loi de Jésus-Christ est plus coupable qu'ailleurs; car ici, chaque bourgade, chaque hameau, chaque ville, chaque fleuve, chaque montagne lui rappellent les souvenirs du céleste Rédempteur, et lui montrent, pour ainsi dire, les traces de THomme-Dieu encore visibles sur le sol des* chemins. >
Ces paroles du monarque , celles des prêtres et des prélats qui se trouvaient parmi les croisés, produisaient un salutaire effet dans la petite armée chrétienne; on voyait des chevaliers déposer momentanément leurs armes, et, prenant la pannetière et le bourdon , aller vénérer les lieux consacrés par la présence et les miracles de Jésus-Christ. Louis IX lui-même alla plusieurs fois prier sur la montagne du Thabor,là où avait éclaté la glorieuse transfiguration.il vit aussi le village de Cana, et pleura de douces et saintes larmes dans la maison de la Vierge, transformée en chapelle, où Ton voit encore, marqué par une colonne, Tendroit où l'ange Gabriel apparut à la fille de David en lui disant : c Je vous salue, Marie, pleine de grâces; le Seigneur est avec vous! >
€ Le sultan de Damas , dit l'auteur de YHistoire des Croisades y qui recherchait toujours l'alliance du chef des croisés, l'invîta à venir jusqu'à Jérusalem. Ce pèlerinage aurait comblé les vœux du pieux monarque; mais les barons et surtout les évoques lui représentèrent qu'il ne lui convenait point d'entrer à Jérusalem comme pèlerin, et qu'il était venu en orient non pas seulement pour visiter, mais pour délivrerle saint tombeau. »
Louis IX se rendit à ces représentations, et sentant un
grand regret au fond de son ame , il consentit à ne point voir alors Jérusalem ; mais ce qui put en ce moment rendre moins pénible son sacrifice , ce fut l'espoir qu'il conservait d'y entrer un jour les armes a la main.
Comme nous l'avons dit, les émirs égyptiens ne voyant point arriver d'Europe les secours que le roi des Francs avait demandés , abandonnaient toute idée d'alliance et recommençaient à se montrer hostiles. Pendant que Louis IX rétablissait les fortifications de Sidon , démolies par les musulmans de Damas, dans le temps où les croisés abordaient en Egypte, cette place fut surprise et tout ce qu'elle renfermait de chrétiens fut passé au fil de Tépée.
Le roi apprit ce désastre dans la ville de Tyr, alors qu'il se hâtait d'arriver à Sidon. Quelques habitants de cette ville, échappés au massacre, lui peignirent d'une manière si énergique les cruautés commises par les Sarrasins , qu'il forma le projet de venger sur le champ le meurtre des chrétiens. L'attaque de Panéas fut à l'instant résolue, et avec enthousiasme les barons reprenant leurs armes se mirent à marcher. Le roi voulut se placer à leur tête ; mais les chevaliers lui représentèrent qu'il ne devait pas exposer dans une pareille expédition sa vie si nécessaire au salut de la Terre Sainte.
Panéas ou Césarée de Philippe se dressait sur le penchant du Liban et non loin des sources du Jourdain. Ses abords escarpés étaient si difficiles et si périlleux, que Joinville fiit obligé de conduire son cheval par la main , parce qu'il avait vu tomber devant lui un sergent d'armes accablé sous le poids de son cheval, tant la route était à pic. Cependant la ville fut prise et l'ennemi qui l'occupait s'enfuit de toutes parts par d'étroitâ sentiers connus seulement des gens du pays.
Ce qui rendait souvent nulles les victoires des croisés ,
c'était l'indiscipline de beaucoup d'entre eux. Aiasi le succès de la prise de Panéas fut à peu près annulé par Tinsubordination des chevaliers teutoniques qui , sans ordre du roi , allèrent attaquer un château bâti sur les hauteurs voisines. Les Sarrasins qui s'étaient ralliés dans ce lieu et qui derrière ces murailles avaient repris courage, repoussèrent les chrétiens. La retraite de ces intrépides chevaliers répandit à sou tour la terreur dans les rangs français, qui se trouvèrent alors foulés et pressés dans un espace étroit et montueux où ils ne pouvaient ni se ranger en bataille, ni combattre à cheval. Enfin la valeur française répara la faute commise par les Allemands ; Olivier de Thermes et les guerriers sous ses ordres repoussèrent les musulmans qui criaient déjà victoire. Panéas ou Césarée fut abandonnée quelques joui*s après par l'armée de Louis IX, qui reprit la route de Sidon.
Sur le chemin , parmi les broussailles , dans les fossés , sur les sables , ils virent une grande quantité de cadavres dépouillés et sanglants : c'étaient ceux des chrétiens que les Turcomans avaient tués quelques jours auparavant, et ces corps commençaient à tomber en putréfaction.
A cette vue l'armée s'attristait, mais continuait sa marche. Louis fit faire halte , invita le légat à bénir un cime tière; puis, avec cette piété qu'il avait toujours pour les morts , il ordonna que l'on creusât des fosses et que l'on rendit religieusement à la terre les restes de ceux qui avaient été occis pour la croix. L'obéissance à ce commandement ne fut pas prompte ; des murmures s'élevèrent et chacun détournait les yeux avec effroi. Alors le roi descend de cheval, et soulevant de ses mains, portant dans ses bras un cadavre infect, s'écrie : c Allons, mes amis, donnez un peu de terre aux martyrs de Jésus-Christ ! » Quel Français, quel chrétien eût résisté à un pareil exemple? 11 ne s'en trouva pas un, et tous ceux de nos soldats que les bacbares
avaient égorgés, eurent ainsi de nobles et saintes funérailles.
Parmi les princes qui tiennent le sceptre cl qui portent la couronne, en connaissez-vous un qui soit descendu si bas; je me trompe : en connaissez- vous un qui se soit élevé si haut par la (-barilé ?