‹ Saint Louis et son siècleChapitre 22 sur 30 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Le roi resta plusieurs mois à Sidon et y fit faire de grands travaux. Commo on l'avait vu au milieu dos soldats dans les batailles, un le voyait alors, au milieu des ouvriers, animant leur zèle ; et pour le stimuler encore davantage, prenant souvent de ses royales mains la pioche du terrassier et la truelle du maçon. Ainsi, parmi les pierres isolées qui gisent aujourd'hui, recouvertes de mousse, sur l'emplacement où fut la ville de Sidoo, il s'en trouve sans doute qui ont été remuées par la main du grand roi. Oh ! pour le Français, pour le chrétien, que cette terre sacrée de

30i SAINT LOUIS

Torient est inspirante à visiter ; et que je plains le voyageur, parcourant cette terre , qui a gardé le sUence depuis qu'elle a entendu la voix de VÊternel^ que je le plains de ne pas porter avec lui les souvenirs de la Bible, de l'Ëvangile et de notre propre histoire !

Cette ville de Sidon , que le prophète Isaïe mettait sur le même rang que la ville de Tyr , la ville de la mer et la forteresse des eaux, était chère à Louis IX» et vénérée par lui à cause des miracles que le Sauveur y avait opérés. C'était sous ses murs qu'eut lieu la multiplication des sept pains d'orge et de quelques poissons , pour nourrir la foule immense attachée aux pas du Messie.

C'est là que le fils de Marie dit à la Cananéenne , l'implorant pour sa fille mourante :

< Allez, femme, votre foi est grande et il sera fait comme vous le désirez ; votre fille est guérie ! »

Louis était encore à Sidon lorsqu'un message arriva en Palestine annonçant que la régente n'était plus. Au prince qui avait déjà tant souffert et qui avait été abreuvé de tant de douleurs, il restait donc à annoncer la plus cruelle, la plus poignante des nouvelles : celle de la mort de sa mère.

Alors, pour porter de si terribles coups on se sei*vait des hommes de Dieu , pensant que le Seigneur mettait sur leurs lèvres des paroles que le monde ne sait pas, et qui tempèrent mieux que tous les beaux discours , l'amertume que ces saints messagers sont obligés de venir répandre dans le cœur de ceux qui vont avoir à pleurer.

Le légat du pape qui avait reçu le premier cette triste nouvelle, vint chez le roi, accompagné de l'archevêque de Tyr et de Geoffroy de Beaulieu , confesseur de Louis. Dès que le fils de Blanche de Castille les vit entrer dans la salle où il était, il devina à l'altération de leurs traits qu'ils lui

appûrtaieat Vannonce d'un grand malheur. Agité de ce pressentiment le monarque les fit passer dans sa chapelle, son arsenal habituel contre toutes les traverses du monde.

Parvenu à son oratoire , le roi en ferma les portes , alla s'agenouiller devant l'autel pour demander au Dieu qui a souffert pour les hommes, la force de souffrir ; puis, après une ' courte et fervente prière , Louis s'assit à la droite de l'autel et fit asseoir à ses côtés le légat et l'archevêque de Tyr; puis le visage pâle et la poitrine oppressée, il leur, dit : c Maintenant parlez. »

Le légat commença par rappeler au pieux monarque que tout ce que l'homme aime le plus sur la terre est transitoire et périssable, c Remerciez Dieu , ajouta-t-il , de vous avoir donné une mère qui a veillé avec tant de soins et d'habileté sur vous , sur votre famille et sur votre royaume, i Ici le prélat s'arrêta un moment, comme s'il eût eu peur de frapper le coup terrible ; surmontant son émotion et poussant un profond soupir, il ajouta : — c Cette tendre mère, cette vertueuse princesse est maintenant dans le ciel ! >

À ces mots l'homme fort fut vaincu , et Louis jetant un grand cri se mit à fondre en larmes; puis à genoux sur la marche du sanctuaire, il s'écria : « Mon Dieu , soyez béni pour m'avoir longtemps conservé une mère si digne d'être aimée. Aujourd'hui, vous me l'enlevez: oh! Seigneur, soyez béni encore ! »

Après cet élan de courage et de résignation , le fils pleura

amèrement sa mère ; et enfermé avec son confesseur pour

gémir librement et saintement, il récita avec lui les prières

des morts. Pendant deux jours nul ne put lui parler ; mais

sa douleur l'étouffant il envoya quérir Joinville.

< Et quant je fu devant lui, dit le naïf historien , s'escria

» en me estandant les braz, disant:— Ha ! sénéchal , j'ai perdu

> ma mère ! Et je lui dis : — Sire, je ne m'en esbahis point;

» car vous savez qu'elle avoit une fois à mourir. Mais je 9 m'esmerveille du grant et oultrageux deul que vous en » menez , vous qui estes tant sage prince tenu. Et vous savez ^ bien fis-je , que le sage dit que le mesaise que le vaillant

> homme a en son cueur ne lui doit apparoir au visage « ne

> les donner à congnoistre. Car celui qui le fait, il donne » grant joie au cueur de ses ennemys et en donne courroux » et malaise à ses amys. Et lors je Tapaisay ung peu. »

Le roi fit faire de beaux services pour Tame de la feue bonne dame, sa mère; il envoya en occident une grande quantité de joyaux , de pierres précieuses et de riches étoffes pour être distribuées en largesses mortuaires aux principales églises de France , exhortant en même temps le clergé à faire des prières pour lui , pauvre affligé et pour le repos de sa pieuse et digne mère.

Ces prières adressées au Dieu des vivants et des morts soulevaient de dessus la poitrine du fils désolé , la douleur qui l'oppressait: les rois comme les derniers d'entre nous ont besoin de ces célestes consolations ; et personne mieux que Louis n'en connaissait les divines sources.

c Après cette mort (% Louis IX n'avait plus qu'à songer au retour en son royaume de France. Il s'y prépara , mais lentement; continuant d'assurer dans la Palestine la possession et la défense des villes qui restaient aux chrétiens et qu'il avait relevées de leur ruine. Enfin il quitta Sidon qu'il s'était plu à reffaire de neiify et s'achemina vers Sur où déjà Joinville et ses chevaliers avaient conduit la reine et ses enfants ; et de là tous arrivèrent à Acre, autre cité, qu'il avait ceinte de fortes murailles et de grosses tours pour assurer désormais cette entrée des lieux saints. >

Avant de quitter cette terre consacrée par le sang de

(') Laorentie , HUtinre de France.

Dieu , par le sang des apôtres et des martyrs , des rois et des chevaliers , Louis IX éprouva un grand déchirement. Avant de prendre sa résolution de départ il avait fait consulter la volonté de Dieu. Par son ordre on avait fait des processions et des prières dans les villes chrétiennes de la Palestine» pour que le ciel daignât éclairer ceux qu'il avait chargés de diriger une guerre entreprise en son nom : cette fois les prélats et les hauts barons persuadés que la présence de Louis était nécessaire au royaume de France , dont la tranquillité menaçait d'être troublée depuis la mort de la reine-mère , ne s'opposèrent pas davantage à ce qu'il allât reprendre les rênes de l'état privé des mains habiles et fermes qui les avaient tenues depuis plus de quatre ans.

Une autre pensée rendait les barons et les prélats favorables au départ de Louis. Ils savaient tous ce que valait la parole d'un tel roi , et il avait juré qu'il reviendrait avec de puissants renforts, rendre aux chrétiens les saints lieux. Pour veiller sur cette terre qui lui était si chère à tant de titres, le monarque français laissa cent chevaliers sous le commandement de Geoffroy de Sargines que nous avons vu si vaillant dans les batailles etqui,après avoir combattu pendant trente années les Infidèles , devint dans sa vieillesse vice-roi du royaume de Jérusalem.

Le 25 avril, jour de la Saint-Marc en 1254, eut lieu l'embarquement du roi, de la reine, des trois enfants qu'ils avaient eus en orient. Une flotte de 14 vaisseaux était prête à recevoir la famille royale et ce qui restait des guerriers de la croisade. Louis marchait à pied, pâle et silencieux. Le légat , le patriarche de Jérusalem , tous les seigneurs et chevaliers de la Palestine le suivaient et tous portaient l'empreinte d'une grande tristesse. La foule immense accourue sur le passage du roi de France paraissait aussi vivement émue; et tous, dans leur admiration et leur re-

connaissance, le saluaient du nom de père des chrétiens.

Ce 25 avril était Tanniversaire du jour de la naissance de Louis IX ; < aussi , écrit Joinville , me dit le roy c qu'il avoit esté né le propre jour de Saint-Marc. >

c Et je lui dist qu'il povait bien dire que encores il avoit » esté né et que assez estoit rené qui eschappoit de cette ^ périlleuse terre où nous avions esté tant longuement. »

Le navire monté par le monarque avait à son bord huit cents personnes ; entre autres plusieurs Sarrasins baptisés. Le frère Hamon , chevalier du Temple , commandait l'équipage. La reine ainsi que ses enfants occupaient tout le château d'arrière, dans lequel se trouvait la chapelle où le légat avait permis que la sainte eucharistie fût exposée. Des religieuses ou béguines avaient leur chambre au-dessous de celle de la reine Marguerite ; et de là plusieurs fois par jour, et plusieurs fois pendant la nuit , s'élevaient de pieux et saints cantiques; ferventes prîères faites pour la France que l'on allait revoir, et pour la Palestine dont on s'éloignait.

Comme la flotte approchait de l'île de Chypre , le vaisseau royal alla heurter violemment contre un banc de sable. Tout l'équipage fut saisi d'effroi. La reine et les petits princes jetaient des cris lamentables ; Louis les grondait doucement de leur frayeur.

Des écrivains moralistes ont dit que la royauté était une grande paternité. En cette circonstance comme en mille autres , Louis IX prouva bien qu'il la comprenait ainsi et qu'il se regardait comme le père de ses sujets. Pour assurer la vie des huit cents Français qui sont à bord de son vaisseau, il veut les faire passer avant lui et ce qu'il aime le plus après Dieu , sa femme et ses enfants.

Dans son trajet qui dura deux mois, la flotte royale passa devant Lampedouse , puis devant Pantalerie. Cette tle otoit habitée par des Sarrasins. Du vaisseau où était la i*eioe,

ET SON SIÈCLE. 3t)9

elle i)Ouvait apercevoir la fertilité de cette tie dont les pilotes vantaient les belles cultures et les fruits succulents. Elle eut aloi-s un vif désir d'en avoir pour ses enfants, et vint engager Louis à envoyer quelques embarcations pour lui en chercher.

La demande de Marguerite appuyée des instances des jeunes princes, fut, comme on le pense, accordée par le roi. Des hommes furent envoyés à terre , et comme au bout de deux jours on ne les vit pas revenir à bord de la flotte, on ne douta pas qu'il n'eussent été massacrés par les musulmans. Louis alors n'hésita point, retourna en arrière pour les retirer de la captivité ou les venger. Enfin , il les rencontra sortant du port. La plupart d'entre eux étaient des parisiens qui n'avaient pu pendant tout ce temps s'arracher des jardins délicieux de cette île qui leur avait paru un séjour enchanteur. On le voit, les parisiens d'alors ressemblaient aux parisiens d'aujourd'hui.

Enfin, le mardi 19 juillet, à la petite pointe du jour, la plage d'Hyères se déploya majestueusement devant la flotte française. La reine Marguerite et les principaux chevaliers désiraient vivement y débarquer ; mais le roi préférait ne meltre pied à terre que dans son propre royaume ; or la seigneurie d'Hyères ne lui appartenait pas. c Trois jours entiers se passèrent sans que la répugnance du monarque pût être vaincue à cet égard (*). »

Le vendredi , de grand matin , ce prince rêveur et pensif, se trouvait selon son habitude assis auprès du gouvernail de la nef, et ayant fait appeler le sénéchal de Champagne , il lui dit :

— € Joinville, que pensez- vous de ma résolution ?

— Sire , mériteriez certes qu'il vous en advint comme à la bonne Madame , veuve de Messii'e Ârchambaud , arrêtée

(*) Villeneave-Trans.

ainsi devant le même port et préférant comme vous ne débarquer qu'en terre de France , à Âigues-Mortes , où comme vous elle voulait aller; et par suite demeura sept semaines durant en mer et péril de mort. »

Réfléchissant à ces paroles , le roi se rendit à Tavis du franc et naïf sénéchal, ce dont la royne fut moult liez. Après s'être reposé à Hyères, le pieux monarque fit un pèlerinage à la SairUe-Baume pour rhonneur de la benoîte Madeleine , passa le Rhône àBeaucaire, traversa le Languedoc et enfin arriva à son bien-aimé château de Vincennes, le 5 septembre. Fidèle à ses religieuses habitudes, Louis avait voulu aller remercier Dieu qui lui faisait revoir la France; mais ce pèlerinage rCéiait tout de liesse et de bonheur , car le royal croisé pensait à la Palestine qu'il n'avait pu délivrer, malgré tout le sang chrétien qui l'avait arrosée. Sur son passage les peuples l'accueillaient avec de grands transports de joie. Ces cris d'amour et d'enthousiasme faisaient bien venir sur les lèvres de Louis IX quelques sourires de gratitude; mais au fond de l'ame il gardait grande amertume.

Cette amertume était cependant tempérée par l'espoir qu'il conservait, par la résolution qu'il avait prise de retourner en Terre-Sainte avec de nouvelles et imposantes forces que sa mère n'avait pu lui envoyer , mais que lui saurait lever pour une autre croisade.

Le lendemain de son arrivée à Vincennes , Louis IX fit son entrée solennelle dans Paris; pour s'y montrer au peuple, l'illustre pèlerin d'outre-mer avait conservé la croix sur son manteau ; ce n'était point sans dessein qu'il avait laissé subsister ce signe sur ses vêtements, mais bien pour faire comprendre aux chrétiens qu'il persisterait dans son vœu de délivrer le saint tombeau. Les acclamations de la foule , l'empressement et l'amour que les parisiens manifestèrent en voyant ce monarque encore jeune, avec le

visage pâle et amaigri par les souffrances du corps et par les peines de Tame, le touchèrent vivement, mais ne purent le retenir; car il avait à reporter à l'abbaye de Saint-Denis, à replacer au-dessus de la tombe des apôtres de la France , l'oriflamme qui avait glorieusement flotté sur sa tète au plus fort des batailles.

Ce pieux devoir rempli , il ne prit que peu de jours de repos; et dans ses moments de calme , dans l'endroit le plus retiré du vieux palais, dont nous apercevons encore les tours sur les bords de la Seine (la Conciergerie), il passait en revue tout ce que sa mère avait fait pour le bien du royaume pendant son absence de cinq ans.

Quand , aux cbamps de la Palestine , il avait entendu répéter à plus d'un chevalier mécontent de ne point voir arriver de secours, que tout le royaume de France les abandonnait , lui répondait toujours : c Moi , je vous le dis, ma mère ne nous abandonnera pas, car notre cause est celle de Jésus-Christ ; > et maintenant il pouvait reconnaître et reconnaissait avec des larmes de gratitude et de regret dans les yeux , la preuve de tous les efforts que Blanche de Castille avait faits pour lui envoyer de l'or et des soldats.

Les preuves de la douloureuse sollicitude avec laquelle la régente n'avait cessé de suivre l'expédition de son fils, étaient nombreuses. Depuis le jour où Louis IX eut dépassé la frontière de son royaume, Blanche n'avait pas cessé un moment d'exercer son génie à la défense des états confiés à sa sagesse. On l'avait vue sans cesse occupée à réprimer les restes des factions, à surveiller la politique du dehors, et à protéger le peuple par sa justice. Le moment n'était pas sans de grandes difficultés. Le roi d'Angleterre renouvelant ses menaces , cherchait des prétextes d'attaquer la France.

La mère de Louis IX , tout en se tenant prête à la guerre, mil tous ses soins à la prévenir. En cette circonstance , elle

avait pour auxiliaire la cour de Rome , dont les foudres étaient prêtes à être lancées contre ceux qui troubleraient la paix de TEurope , indispensable au succès de la croisade. L'habileté de la reine-mère à se ménager cette protection du pape empêcha Richard d'Angleten*e de mettre le pied en France.

Pour augmenter les causes de trouble , la mort du comte de Toulouse survint. Jeanne , sa fille , qui avait épousé le comte de Poitiers , frère du roi , héritait des fiefe et provinces d'hoirie et d'apanage. Blanche assura ce retour par sa prévoyance, et la monarchie vit disparaître encore cette grande vassalité. Malgré tout ce qu'elle put faire, quelques vieilles résistances demeurèrent avec leurs prétentions : Arles et Avignon s'étaient donné une sorte de liberté républicaine ; Marseille aussi se vantait de son indépendance. Avec plus de patience que n'en aurait peut-être eu un roi , Blanche de Castille n'attaqua point ces résistances par la force ; elle sut temporiser, et ce ne fut qu'au retour de la croisade que l'on compléta, soit par les armes, soit par les traités, ce qu'avait commencé la sagesse d'une femme (ce n'était pas seulement du côté de la Provence que le trouble s'était élevé), et la mère de Louis IX eut un instant à craindre l'enthousiasme que le petit peuple des villes et des campagnes prit tout-à-coup pour la guerre sainte.

Au moment où les nouvelles sinistres de l'Egypte parvinrent en Europe , la douleur publique se transforma pour beaucoup en un esprit de sédition. Alors on vit des hordes armées de longs bâtons , de houlettes , de faulx et de faucilles, parcourir les champs, les hameaux, et pénétrer jusques dans les grandes cités. Les hommes composant ces bandes avaient pris le nom de Pastoureaux ; c'étaient, dit un histnrien de nos jours ('), les plus misérables habitants des cam-

(<) Mjchelet.

pagnes, surtout des gardeurs de troupeaux, qui , entendant dire que le roi était prisonnier, s'armèrent, s'attroupèrent, formèrent une grande armée , et déclarèrent qu'ils voulaient aller le délivrer. Peut-être fut-ce un simple prétexte ; peutêtre l'opinion que le pauvre peuple s'était déjà formée de la bonté du roi lui avait-elle donné un immense et vague espoir de soulagement et de délivrance; ce qui est certain, c'est que ces bergers se montraient partout les ennemis des prêtres et les massacraient; les accusant, ainsi que le pape, de ne pas être assez francbement partisans de la guerre sainte d'outre-mer. Ils conféraient' eux-mêmes les sacrements, et reconnaissaient pour chef un homme inconnu, qu'ils appelaient le Grand-Maitre de Hongrie. Ils traversèrent impunément Paris , Orléans et une grande partie de la France. Sur leur passage ils exaltaient les esprits , et leur exaltation devenait sanglante.

Quand ils quittèrent Paris, ces terribles pèlerins étaient au nombre de plus de cent mille. Entre la capitale et la ville d'Orléans, ils se divisèrent en plusieurs troupes pour se rendre sur les cêtes de la mer^ où ils voulaient s'embarquer pour l'orient.

Le plus nombreux rassemblement des pastoureaux marcha sur Bourges où , d'après une prophétie, le mattre de Hongrie devait opérer des miracles et faire entendre à ses nombreux soldats la volonté suprême de Sabaoth , Dieu des armées. Leur arrivée dans le Berry fut signalée par le meurtre , le pillage et l'incendie. La patience populaire s'irrita de tant de crimes et de brigandages ; et poursuivis par les troupes que la régente envoya contre les bandes de l'Agneau ( ils portaient cet emblème de paix et d'innocence sur leurs bannières) , ils furent vaincus et dispersés.

Il est grandement regrettable qu'un homme de cœur et de talent , qu'un guerrier expérimenté ne se soit pas trouvé

alors en France, pour prendre le commandement de celte immense armée dont Torigine avait été pure et religieuse. Les musulmans, qui avaient déjà peine à tenir tête aux barons , aux chevaliera et à leurs hommes d'armes , eussent été contraints de se soumettre devant cette puissante armée chrétienne, à laquelle la force du peuple n'eût pas manqué , grand et puissant auxiliaire qui fait pencher la balance du côté où il se porte.

Les pastoureaux n'étaient point passés à travers Paris sans laisser après eux des germes de troubles. Quand un grand fleuve déborde, il laisse sur les lieux qu'il a inondés le sable et le limon. La reine s'apercevant de l'effervescence que les pèlerins de l'Agneau avaient laissée parmi les bourgeois et surtout parmi les étudiants , fit renouveler dans une grande et solennelle cérémonie , aux habitants de la capitale du royaume , leur serment de fidélité au roi.

c En même temps, "Blanche imposa (*) à l'Université un statut par lequel il était dit que tout écolier qui serait pris dans la nuit serait jugé par le juge ordinaire , nonobstant les privilèges du corps; et peu auparavant, elle avait fait déclarer par le pape que les écoliers qui seraient trouvés porteurs d'armes , seraient exclus des privilèges. Les écoliers alors c'étaient des hommes, et l'Université formait dans Paris une république constituée sous la tutelle de l'Église. C'est ce qui explique cette prévoyance de police avec l'intervention nécessaire du pape. On arrivait à des temps où le bienfait de la science serait tourné contre la monarchie et contre l'Église , de qui il était descendu sur le peuple. »

L'instinct de monarchie qu'avait en elle Blanche de Castille se révéla pendant tout le temps que dura l'absence de

C) Laarentie, Histoire de France.

son fils, par un grand mélange de force et de sagesse qui contint tous les essais d'arbitraire. Ainsi > pas plus que Louis elle ne prit part aux interminables différents entre Innocent lY et l'empereur d'Allemagne.

Ce Frédéric II , si exécré et si souvent anathémntisé par son fougueux antagoniste , qui aurait dû avoir plus de mansuétude et de miséricorde , comme vicaire de Jésus^Christ , portait en lui des qualités brillantes. Son esprit avait été cultivé par l'étude; et, grâce à lui, les sciences s'étaient répandues dans ses vastes états. Tout semblait devoir lui assurer une haute et grande renommée; mais auprès des dons de l'intelligence , il eut des penchants mauvais ; et nos passions , quand nous ne les maîtrisons pas , deviennent comme des nuées sombres qui voilent le soleil et interceptent son éclat.

Frédéric poursuivi par le génie haineux d'Innocent et toujours acharné contre cette Église romaine qui l'avait, pour ainsi dire , élevé sur son giron ; voyant tant et de si puissants ennemis former alliance contre lui , devint de plus en plus irascible, et bientôt ses soupçons furent des sentences de torture et de mort. Ainsi à la suite d'une maladie que l'horrible idée du poison aggrava, il accusa Pierre-des- Yignes, son chancelier, dont l'habileté avait grandement contribué à sa fortune , d'avoir voulu attenter à ses jours. L'ombrageux monarque fit pendre son médecin et brûler les yeux de son ancien chancelier qui, après avoir été tratné de ville en ville et montré au peuple comme empoisonneur , fut jeté dans les cachots où il se donna la mort.

Gomme pour punir l'empereur des crimes que la peur lui faisait commettre, Dieu le frappa dans ce qui allait le plus à son cœur. Hents , l'un de ses fils , celui à qui il avait donné le royaume de Sardaigne, mourut après avoir été fait prisonnier par les Bolonais; un autre de ses enfants fut tué

dans le royaume de Naples. Mainfroi, son fils naturel, l'objet de sa prédilection, abandonna sa cause et ti'ahit le père qui , pour le combler de bienfaits avait été injuste envers ses enfants légitimes.

Accablé sous la main du Seigneur, Frédéric implora de nouveau la pitié du pape; mais celui-ci, demeurant toujours inflexible, immuable dans sa politique rancuneuse^ rejeta ses prières.

Alors dans son désespoir l'empereur devint furieux. Retiré dans la Fouille , il se mit à frapper les peuples d'impôts et à multiplier «les violences et les supplices ; exécrant tout le monde, il fut exécré de tous; enfin il tomba de nouveau malade , et son fils Mainfroi TétoufiRsi sous un oreiller.

La mort de Frédéric II ne désarma pas l'implacable ressentiment d'Innocent IV. Le pontife continua de poursuivre Conrad et d'appeler à la croisade contre lui, comme il l'avait fait contre son père. La mère de Louis IX, dans sa sagesse et dans l'élévation de son esprit , ne permit pas aux chevaliers du royaume d'aller à cette guerre; elle saisit même les biens de ceux qui s'étaient déjà enrôlés, ne voulant pas que la chevalerie française s'épuisât dans des batailles étrangères à la gloire et à la prospérité de la France. Elle était occupée de ces pensées pacifiques, lorsque la mort étendit la main sur elle. Souffrante depuis plusieurs jours, elle apprit que plusieurs vassaux tenanciers du chapitre métropolitain de Notre-Dame , étaient retenus en prison , et rudement , cruellement traités par les agents d'affaires du chapitre. Aux représentations que la reine avait faites à cet égard, quelques membres du chapitre métropolitain , orgueilleux et jaloux de leurs droits, s'étaient insolemment écriés : c De quoi se mêle cette femme ! Le sire roi luimême n'aurait pas pouvoir de nous empêcher d'en agir à notre volonté. •

Au récit des barbares traitements des gens du chapitre envers ces malheureux habitants de Chastenay, Blanche manda ses gentilshommes et des bourgeois de Paris ; et quoique d'une faiblesse toujours croissante » elle se fit armer comme un chevalier, puis s'en vint droit à Chastenay et aux prisons, tenant un bâton à la main. Là, elle commanda que Ton enfonçât les portes , et elle-même y frappa la première.

Ainsi la dernière sortie de Blanche de Castille devait être signalée par un bienfait. Tandis qu'elle retournait de Chastenay à Melun, où elle se plaisait à cause du voisinage de l'abbaye de Lys , gouvernée par la comtesse de Mœurs , son amie , la nouvelle se répandit que Louis IX avait fait vœu de demeurer en Palestine. A cette annonce , Blanche tomba à plusieurs reprises dans un évanouissement léthargique ; elle revint à Paris où, plus souffrante de jour en jour, elle s'alita à la (in de novembre, pour ne plus se relever.

La grande et noble victime de l'amour maternel conserva son héroïsme jusqu'à la fin. Voyant approcher l'heure suprême, Blanche se fit étendre sur de la paille où elle continua à édifier par une piété fervente les prélats qui l'assistaient. Enfin la .sainte reine expira le jour anniversaire du couronnement de son fils, le 4«' décembre, à trois heures aprèsmidi. L'impératrice d'orient, Isabelle de France, sa fille; son petit' fils , Louis, et Renault de Corbeil , archevêque de Paris, qui lui administra les derniers sacrements, ne la quittèrent pas un moment pendant une agonie de cinq jours entiers (').

Dans ces temps de piété et de foi, comme on était convaincu que rien ne détournait autant des voies du ciel que les splendeurs de la teiTe , les puissants du monde se faisaient humbles quand ils étaient au moment de courber la

(<) Villenenve-Tnos.

tète pour passer par la porte abaissée du tombeau aux régions de Téternité. Alors on voyait les rois et les reines se dépouiller du manteau de pourpre , pour revêtir la robe de bure des habitants du cloître. Suivant cet usage, Blanche, au moment de la mort, s'était fait revêtir de Thabit de religieuse de Tordre de Citeaux ; et ce fut ainsi parée qu'on la déposa dans le cercueil et qu'elle fut portée jusqu'à la porte Saint-Denis par les hauts barons de la cour; et là, remise aux ordres religieux, qui la conduisirent en grande pompe à Pon toise , et enfin à l'église de Maubuisson, où elle avait désigné l'emplacement de son tombeau, c Ainsi

> trespassa et fîit ensépulturée , dit Guillaume de Nangis ,

> la plus saige de toutes les femmes et celle avec qui

> toutes sortes de bénédictions entrèrent au royaume de » France. »

Peu d'événements nouveaux avaient surgi dans l'intérieur du royaume, depuis la mort de Blanche de Castille. Mais si le sceptre de cette grande reine avait su rétablir et maintenir l'ordre en France , dans un pays avoisinant , en Flandre , il n'en était pas de même ; et là la guerre venait d'éclater par une singulière circonstance de la succession de ce comté.

La comtesse Jeanne, ne laissant pas d'enfants, Marguerite, sa sœur, lui avait paternellement succédé; et Marguerite, toute jeune encore, avait épousé son (uteur Bouchard d'Avesne , engagé dans les ordres. La comtesse Jeanne, mécontente de la légèreté de sa jeune sœur, avait fait rompre ce mariage meséant, fait, comme on le pense bien , contre sa volonté et contre les lois de l'Église. Plus tard Marguerite avait pris pour second mari, Guillaume de Dampierre, sire de Bourbon, de qui elle avait eu aussi plusieurs enfants. A la mort de la comtesse Jeanne, cette double prétention d'héritiers venus de deux mariages , fit renaître de nom-

breuses difficultés, que le roi Louis IX avait levées .par sa médiation , avant de partir de France pour la Terre-Sainte.

Pendant son absence , les prétentions auxquelles aucun des deux partis n'avait jamais complètement renoncé, reparurent avec aigreur. De nouvelles complications étaient survenues par l'alliance des d'Avesne avec Guillaume, comte de Hollande, que le pape venait de faire roi des Romains , et par l'appel des Dampierre aux seigneurs de France. De tant de difficultés , de tant de prétentions , résultèrent des batailles : ce fut en faveur des d'Avesne que la victoire se décida ; mais lorsque le comte d'Anjou fut revenu de la croisade, la comtesse Marguerite, pour l'intéresser à la cause des Dampierre, lui donna le comté de Hainault. Reconnaissant de cette investiture , le frère de Louis IX , à peine arrivé de Palestine, alla par des victoires relever le courage des Dampierre; une trêve suivit, et elle durait encore lors(}ue Louis IX revint dans ses états.

Cependant l'Italie était toujours en proie à de cruelles divisions, et l'anarchie y était au comble. Conrad, fils de Frédéric , avait eu d'abord pour lui le vent de la fortune ; il l'avait poussé jusqu'à Naples. A ce grand revers , le pape Innocent IV ^ pour enlever au fils de l'empereur d'Allemagne la couronne 'de Sicile, en fil offre au duc d'Anjou , qui alors ne voulut point l'accepter. Tout-à-l'heure je disais que la fortune s'était déclarée favorable à Conrad ; mais au moment où il rêvait de nouveaux succès, une mort soudaine le frappa; et Mainfroi, bâtard de Frédéric, fut accusé d'avoir empoisonné le fils légitime de son père. Ainsi , pour désoler le monde , ce n'était pas assez que les batailles en plein soleil , il fallait encore à cette famille les coups de poignards portés dans l'ombre , et le poison versé dans la coupe des festins.

Conrad laissait un fils âgé de trois ans. Mainfroi s'em-

para de sa tutelle. Meurtrier du père et dei Taïeul de cet enfant , on put croire qu'un dernier crime n'effrayerait point une conscience telle que la sienne ; mais non , cette fois il ne répandit ni le poison ni le sang ; il eut recours à l'hypocrisie. Il feignit de se réconcilier avec le chef de l'Église , qui, faisant taire en cette occasion sa rancune et sa haine contre la famille de Frédéric, consentit à la paix; mais Mainfroi n'avait voulu de cette paix que pour mieux porter le dernier coup à l'ennemi de sa maison. Dans un combat près de Nocera, il défît l'armée d'Innocent IV qui, dit-on , en mourut de douleur. Après lui, Alexandre IV monta sur le trône pontifical, pendant que l'anarchie désolait encore la malheureuse Italie.

Voilà où en était le monde politique en 12S5, loi*sque le roi de France revint reprendre les rênes de son royaume. Sa haute sagesse ne se mêla point aux luttes des états voisins. Conservant dans soa ame le culte qu'il avait voué à la mémoire de sa mère , gardant dans son esprit ses projets pour une nouvelle croisade , il ne laissait point ces deux grandes pensées envahir les heures de ses journées , ni le détourner du soin de réparer les maux qui pouvaient exister dans le royaume; et dans les loisirs que lui donnait la paix, il s'occupait à extirper les tyrannies partielles et à faire aimer à ses sujets. Dieu, la concorde et la justice.

rir ■'

L) Jl -

TJ L •• "O'/NO-* : IONS.

rf * ± ,L i ,11, ttt

Page 1