CHAPITRE XX
Nous avons vu Louis IX, roi mineur, grandir à la roynulé sous les regards de l'habile régente, et déltuter dans la carrière des armes, entouré des premiers capitaines de son temps. Nous l'avons vu devant Bellesme, plus tard à Taillebourgou à Saintes, et enfin à Damîette et à Mansourah. Arrivé au point où j'en suis , c'est comme une histoire nouvelle que je commence; pendant quelque temps, ce ne sera plus te roi chevalier , mais le roi justicier que je montrerai à la jeunesse.
Dans le conseil, occupé de réforme et de législation;
comme sur le champ de bataille , chef habile et vaillant soldat, ce sera toujours le roi pieux , le roi juste, formé aux grandes leçons chrétiennes.
Pour les jeunes hommes qui liront les pages que j'écris, dans cette partie de la vie de Louis IX , il y aura, je le crains, moins de charme et d'attrait ; car en France , de bonne heure , en s'éprend d'amour pour la gloire guerrière ; et ce qui platt le plus dans nos écoles, c'est le récit de la vie des camps et des hauts faits qui illustrent nos drapeaux.
Après s'être reposé quelque temps à Vincennes , le roi dut faire trêve à sa douleur filiale , et céder au vœu des provinces qui voulaient à leur tour voir le saint monarque , qui avait tant souffert en Palestine. 11 se rendit donc à Soissons , où il tint cour plénière et parlement.
Joinville raconte que là il y eût si grant joie et splendeur, que tous s'en esmerveilloient.
Thibault, comte de Champagne et roi de Navarre, était mort, et sa veuve , Marguerite de Bourbon , avait depuis long temps le désir de marier son jeune fils Thibault , à Isabelle de France. Joinville fut chargé de négocier cette alliance, et le roi accorda de bon cœur à son grand compagnon de croisade, ce qu'il venait lui demander; mais tout en consentant à ce mariage , Louis IX y mit une condition , c'est que le jeune roi de Navarre, fils de Thibault, et le comte Jean de Bretagne , qui avait épousé une fille de ce même prince, seraient préalablement mis d'accord. Le comte de Bretagne avait des prétentions sur la succession de Champagne : Louis les régla d'abord , puis fît célébrer avec grande pompe le mariage de sa fille.
Peu de temps après cette union royale , Henri d'Angleterre , prince adroit et rusé , et qui par un &ux semblant d'esprit de famille , avait su gagner l'amitié franche et loyale de son })eau*frère , le roi de France , demandait à Louis IX
passage dans ses états , de Bordeaux où il était venu séjourner quelque temps , aBn de ne pas retourner entièrement par mer, ce qui, disait-il, lui causait toujours grief et nutsance. Une pressante invitation fut la réponse de Louis.
Henri, accompagné de Robert de Stamfort, chevalier du Temple et escorté de plus de i,000 chevaliers anglais et écossais , traversa nos provinces en grand et somptueux appareil. La reine Eléonore de Provence ; sa sœur Sancie, comtesse de Cornouailles, et Beatrix de Savoie, leur mère , arrivèrent à Paris avec le monarque anglais, et furent logés au Temple.
En recevant amicalement Henri HI, Louis IX n'avait point d*arrière-pensée. Avec la droiture de son cœur il désirait entretenir des relations d'alliance et de famille ; mais Henri Plantagenet avait entrepris son voyage dans des vues bien moins désintéressées ; il voulait faire casser un arrêt oppressant toujours sa fierté anglaise, Tarrèt de la cour des pairs ^ qui, sous Philippe-Auguste, avait confisqué la Normandie. C'était surtout avec ce désir qu'il était parti de Londres ; car il n'ignorait pas que la pure et délicate conscience du petit-fils du vainqueur de Bouvines avait eu plus d*une fois des scrupules sur ces confiscations de son aïeul. Avec une extrême souplesse et de grands airs de déférence dans ses conversations intimes avec Louis , Henri sut raviver ces scrupules. Un jour, se promenant dans la forêt de Fontainebleau, appuyé sur le bras de Plantagenet, le fils de Blanche de Castille lui dit : c N'avons-nous pas épousé les deux sœurs, et ainsi. Dieu ne nousa-t-il pas faits deux bons frères? Oh! si une telle parenté existait entre de pauvres gens, comme ils s'aimeraient (*)! »
Ainsi le roi Louis se laissait tenter par le chimérique
(>) MaihMii-Parit.
32* SAWX LOUIS
espoir de faire une seule famille des deux familles qui régnaient sur l'Angleterre et sur la France.
L'écho de la forêt répéta ces paroles , et de la solitude des bois elles parvinrent à la cour; les frères du roi, les hauts barons et les chevaliers s'en émurent et laissèrent éclater à cet égard leur patriotique réprobation ; avec une respectueuse indépendance ils firent des représentations au pieux et bon monarque qui comprit bientôt que l'intérêt des états devait être souvent en opposition avec les intérêts des familles qui les gouvernent; et ce fut après avoir entendu les notabilités et les illustrations de son royaume, que Louis revint dire à son beau-frère :
< Oh ! plat à Dieu que les douze pairs de France et la baronie me donnassent leur assentissement; certes nous serions alors amis à toujours! >
c Ce n'était pas là de la politique, dit un historien; mais c'était un penchant de vertu et de probité. »
Henri ne profita que trop de cette disposition bienveillante; il la sut nourrir par ses hypocrisies, et il attendit que le roi de France eût assez d'autorité pour se passer de l'assentiment des pairs et barons. Ce jour-4à.^irix9,.et j^oujs W persistant dans sa politique coni^cie)!;i(^€iHS.e , un tr^té fut conclu non sans de longues et y^yçs coQti^st^tjOQS. Louis cédait à Henri le Limousin, le P^jgor^J , Jiç .Que;'cy., .(Jlfilques villes d'une possession encore ^ou^euse, avQc Jlj ]cé§erj;e de l'hommage que le roi d'Angleterre (^evç^t.î^u roi (l3^eF|;î^^^ pour ces domaines, comme pour Jie ^\)c)^ 4^ AuicQoe ,^ n'était pas contesté. De son côté, Heiv'i PIan^genet renon*çait à ses prétentions sur le duché de Normandie , sur les comtés d'Anjou, de Maine, de Touraine , de Poitou et sur tout le reste des terres possédées pendant quelque temps par les rois d'Angleterre.
Ainsi Henri, roi, devenait seigneur de France au même
titre que les autres barons du royaume. Louis agissant de la sorte croyait sans doute satisfaire Torgueil national, en imposant à un souverain étranger Tobligàtion de fléchie le genou devant un monarque français* L'histoire ce{)en()ant lui a reproché d'avoir par ce traita passé avec Henri III , rompu l'unité de la monarchie.
€ La faute de Louis, dit un historien moderne, ce fut de n'avoir pas prévu qu'il pourrait arriver des temps où l'amtntion et la perfidie se joueraient de la soumission féodale d'un seigneur qui était roi , et où la France n'aurait point sort épée ou son génie pour tenir cette vassalité dans la dépendance ('). >
Ce qui démontre que le haut baronage de France , tout en gardaht le respect qu'il devait à la couronne , restait indépendant, c'est que le jour même où à Abbevllle HëtiH H! venait de (aire hommage à Louis IX , les frères du roi et beaucoup de chevaliei*$ i*egrettaient encore hautement que des provinces françaises eussent été cédées au monarque anglais; et comme les barons se plaignaient; c à leurs plain-
> tes respondit le roy que il avoit i^eson par quoy il le devoit
> bien donner. Nous avons deux sœui*s à femme et sont nos » enfants cousins germains, par quoy il affiert bien que » pair y soit. Il m'est moult grand honneur en la paiz que » je faiz au roy d'Angleterre par ce qu'il est mon homme, ce » qu'il n'estoit pas que devant (^). >
Dès les premières années du prince dont je raconte l'histoire , nous avons vu percer son amour de la justice ; et nous pouvons dire que cet amour a été la passion dominante de sa vie. Son glorieux aïeul avait joint des idées de justice à son besoin de gloire, et revenu des camps, on
(') Laorentie.
p) Joinville.
Tavait vu s'occuper à faire disparaître des usages féodaux , tout ce qu'ils avaient de violent et d'arbitraire. Cette main victorieuse qui avait si vaillamment tenu l'épée , s'était emparée de la balance pour que le faible comme le fort eussent part à la distribution de bonne et égale justice.
L'établissement des baillifs avait élé une œuvre de haute prévoyance; sous Louis VIII, elle s'était peut-être altérée; Louis IX résolut de lui rendre sa force et sa sagesse. Sans abandonner les baillifs à leur propre zèle, il sut, dès le début de ses réformes, les diriger dans une pensée d'unité, d'équité et de liberté; il les défendit contre les justices partielles qui subsistaient encore, et dont beaucoup de hauts barons ne voulaient pas se départir.
En i 254, Louis-le-Justicier publia une ordonnance dont voici le début :