‹ Saint Louis et son siècleChapitre 24 sur 30 · DU DEBVOIR DE ROIAL PUIS8AIIGE · texte numérisé non relu

DU DEBVOIR DE ROIAL PUIS8AIIGE

< Voulons, moult 9 de cueur , la paix et le repos de nos

> songes, en qui repos nous reposons, et si avons moult

> grant indignation encontre ceux qui injures leur font et Y qui ont envie de leur paiz et tranquillité {*). >

Par cette ordonnance , Louis IX exigeait des baillifs le serment de rendre justice aux petits comme aux grands ; et tout en gardant les droits de roi , de ne jamais empiéter sur les droits des particuliers. La délicatesse de conscience du pieux monarque s'était effrayée de l'influence que les parties prennent souvent sur leur juges, par les présents qu'elles leur font.

Corrompre avec des offres, avec des séductions, avec de l'or, est de vieille et satanique invention ; et Joinville qous

Q) Ordonn. da LoaTre. 1. 1 , p. 63.

montre que dès son temps » les cadeaux pouvaient avoir leur danger, même auprès des plus hauts juges. A son retour de la croisade, le roi faisant halte à Hyères, reçut d'un abbé de Cluny deux palefrois, Tun pour lui, Tautre pour la reine; et c disait-on lors qu'ils valoient bien chacun cinq cents livres ; et quant le roy eust prinst ces deux beaux che* vaulx , Fabbé lui requis qu'il peust parler avec quis luy , le landemain , touchant ses affaires ; et le roy le luy octroya.

» Et quant vint au landemain, l'abbé si bien parla au roy, qu'il l'escouta longuement et à grant plaisir. Et quant celuy abbc s'en fust parti, je demanday au roy, savoir si je lui deroandoie quelque chose à recognoistre , s'il le feroit ; et il me dist que ouy voulantiers ; à donc je lui demanday :

» Sire , n'est-il pas vray que vous avez escouté l'abbé de Cluny, ainsi longuement pour le don de ses deux chevaulx ?

» Et le roy me répondit que certes ouy. > Et je lui dis que je lui avois fait telle demande, afin qu'il deffendist aux gens de son conseil juré , que quant ils arriveroient en France qu'ils ne pransissent rien de ceulx qui auroient à bésoigner par devant lui. Car soiez certain , fys-je , que s'ils prennent, ils en escouteront plus diligeamment et plus longuement, ainsi que vous avez fait de l'abbé de Cluny. >

» Lors le roy appela tout son conseil , et leur conta en riant la demande que je lui avois faite et la raison de ma demande. Toutes fois luy disdrent les gens de son conseil que je lui avois donné très bon avys. » Outre le charme de naïveté qui se trouve dans cette anecdote, pour le lecteur il y a un autre attrait. Ce récit du sénéchal démontre combien était douce et libre , sans cesser

SAINT LODIS

d*ètre respectueuse , l'intitiitté dans laquelle le roi vivait avec ses vieux compagnons d*armes. Le prince législateur ne s*adonna pas seulement aux soins de faire des règlements de justice ; il s'appliqua spécialement à faire un choix de juges probes et éclairés ; et les hommes qu'il ne trouva pas dignes du sacerdoce de la justice, il les éloigna des tribunaux.

c Les charges (')de judicature étaient alors vénales, et ce vice fatal, en des âges corrompus, était une sorte de nécessité dérivant de Tétat social.

> Il n'y avait point autour du monarque, en dehors des existences de la féodalité antique , des hommes éclairés en assez grand nombre pour constituer un véritable corps judiciaire; et alors ce fut plus (fu'on ne pense un gage d'indépendance que de faire payer les offices de judicature. La corruption de la justice tient à des causes de nature diverse. Le juge qui n'a point acheté sa charge peut manquer de force comme celui qui l'a payée, et quelquefois il peut avoir moins d'intégrité : de sorte que l'histoire finira, par l'expérience des temps nouveaux, à être plus réservée à l'égard des temps anciens. D'ailleurs la vénalité n'est pas la transmission des charges; c'est une distinction que fit Louis IX. L'ordonnance de 1*254 défendait à ceux qui avaient acheté des baillages de les revendre; et, deux ans après, une nouvelle ordonnance vint confirmer ces prescriptions, avec des détails d'une prévoyance plus sévère encore; car le roi fît défense de revendre les prévôtés sans sa permission : ce qui était retenir le droit d'instituer les juges; et de plus, il interdit aux baillis et aux sénéchaux de vendre leurs ofSbes à leurs parents, frères^ neveux, enfants ou même auldmis

(1) Laarentie , Histoire de France,

• de leurs parents , ce qui était singulièrement réduire le » droit de propriété. »

C'était donc en veillant incessamment à la distribution de bonne et loyale justice que Louis recevait quelques adoucissements à la double souffrance qu'il portait au-dedans de lui , le non succès de la croisade et la mort de sa mère. N'ayant plus de dangers , plus de batailles , plus de gloire guerrière, il cherchait à se consoler en faisant le bien. En lui la charité et la justice se mêlaient à la piété.

En sortant de son oratoire de Yincennes , le fils de Blanche de Castille avait coutume d'aller s'asseoir dans la forêt; et là, < tous ceulx qui avoient affaire à lui venoient à lui parler, sans ce que aucun huissier ni autre leur donnast empeschement. Et demandoit haultement de sa bouche , s'il y avoit nul qui eust partie. Et quant il y en avoit aucuns , il leur disoit : < Âmys , taisez-vous , et on vous >> délivrera l'un après l'autre. » Puis souventes foiz appelloit monseigneur Pierre de Fontaines et monseigneur Geoffroy de Vlllète, et leur disoit : t Délivrez-moi ces parties. » Et quant il veoit quelque chose à amender en la parolle de ceulx qui parloient pour aultrui , lui-mesme tout gracieusement de sa bouche le t*eprenoit. 9 Aussi plusieurs fois ay veu que oudit temps d'esté le bon roy venoit au jardin de Paris, une cotte de camelot vestîie , ung surcot de tiretaine sans manches et un mantel par dessus de sandal noir : et faisoit là estendre des tappiz pour nous seoir emprès de lui , et là faisoit despêcher son peuple diligemment, comme vous ay devant dit du bois de Yincennes. »

Ainsi, un des délassements du bon roi, une des joies de cette ame aimante et juste, était de laisser les grands et les petits de son peuple arriver jusqu'à lui. Alors dans ces assises champêtres et royales , entre la foule et le monar-

que il n'y avait rien pour dénaturer la plainte de celui qui avait souffert; rien pour frapper et rendre plus sévère la sentence que le juge venait de prononcer. Et quand la royauté se mettait en contact avec le peuple » quand il n'y avait ni gardes, ni hallebardes pour éloigner les sujets du souverain , ce devait être mieux pour tous , pour le plai* gnant comme pour le justicier. Dans tonte famille bien réglée ne faut-il pas que les enfants entourent leur père d'amour et de respect, et qu'en échange de leurs soins ils reçoivent de bons et sages conseils?

Louis IX n'avait jamais oublié ce qu'un cordelier missionnaire lui avait dit à Hyères: < Si voulez, sire, longuement vivre en paix et au gré de votre peuple , soyez droicturier. •

De ce conseil le roi s'était fait une devise inscrite dans son oratoire; et quand il l'avait lue, il ne l'oubliait pas. Le peuple non plus n'a pas perdu la mémoire du roi justicier; les arts, la poésie et l'histoire ont pris soin de rappeler dans les livres et dans nos monuments ce qu'il y avait d'antique et de patriarcal dans la vie et les habitudes de Louis IX. Ne trouvant point les journées assez longues pour s'occuper des besoins et du bonheur de son peuple , Louis se levait avant le jour. Dans les palais comme sous la tente, il dormait sur un lit de planches avec un simple matelas. Avant de s'occuper des choses terrestres, il allait s'agenouiller dans son oratoire , et une messe chantée suivait sa prière.

Au xui^ siècle on dînait généralement à neuf heures du matin , et l'on soupait à cinq heures du soir. Un poète du temps a dit en parlant du fils de la reine Blanche :

Sobre estoit son dormis et sobre son repas.

En rhonneur du bon roi céleste Trente- cinq pouvres en sa cour pèstre ; Et sooTent devant eulx tailloist.

Et les viandes lear baiUoist.

Le poète n'exagérait rieo. Louis faisait ordinairement venir à son dtner de pauvres vieillards auxquels il donnait les viandes servies devant lui (^). Un jour en ayant vu un qui mangeait très peu » il lui fit donner son propre potage, et par humilité acheva ce qu'avait laissé le pauvre. Un chapelain demeurait présent à ses repas , pour lui dire les grâces, tandis qu'un aulre aumônier faisait porter la desserte de la table royale aux pauvres des hospices.

Cette compassion pour le malheur , cette pitié pour toutes les misères s'était accrue depuis son retour d'orient. Là, il avait souffert et il s'en souvenait; là, il avait été prisonnier et il ne l'oubliait pas: aussi une de ses incessantes préoccupations , c'était le soulagement des pauvres malades et des pauvres prisonniers. Quelquefois les courtisans trouvèrent que ses œuvres de charité s'étendaient trop loin ; et ayant entendu quelques-unes de leurs paroles à ce sujet, Louis leur dit sans se départir de sa mansuétude chrétienne > mais avec une vraie dignité royale :

€ Aime mieulx que tels excès soient faits en l'honneur de » Dieu , qu'en luxe ou vaine gloire du monde. »

Les premiers sujets du saint roi étaient ses enfants. Aussi chaque jour, ils passaient deux heures dans la chambre paternelle. Ces heures données au« affections de famille lui étaient douces comme celles qu'il consacrait à Dieu. Dans ses entretiens avec les jeunes princes, il leur racontait les actions des bons rois et empereurs , en leur recommandant d'y puiser de salutaires exemples. Bon et compatissant pour tous, Louis IX était paternel envers ses serviteurs.

(<) Louis IX se servait habituellement pour boire d'on Terre marqué d'ane verge d'or. Il y mettait d*abord son vin et son eau pour les mesurer, ensuite il reversait sa boisson dans une coupe de vermeil ou de marbre avec un couvercle garni d'argent doré. Le dedans de ce banap , d'un travail exquis , était entièrement émaillé d'azur avec des fleurs de lys d'or et on L couronné.

€ Seize chambellans où soldats de chambre se trouvaient four à tour de service auprès de sa personne. L'ordre intérieur du paisfis étaft divisé en six parties; paimeierie^ échansonnerie , cuisine , fruiterie ^ écurie et grenier. Le foi s'en faisait rendre un compte exsict, et il connaissait chsteun des officiers placés à la tète de ses divisions ; ms(is ses chaldibellans avaieiit plUs de part encore à sa confiance, et il les traitait avec une bonté dont on rencoriti*e rslreinëtit Texemple. »

Un jour aucun de ces officiers ne se trouva à son poste au moment du service ; loin d'en ténlôigner la pluâ légère hlimeur , Louis se servit lui*mètiie , sanë vouloir être didé par les chevaliers. Le soir venu, les chambellans du quànier pleins de cortfusiôn et n'osant se présenter devant le monarque, s'adressèrent àiîx barons de sort intimité, aflh d'obtenir le |)ardôn d'uile aussi Mupable étourderie.

Louis qui \ê^ enteudilit de son appat*temeilt , lès fit entrer, les regarda attentivement toUr-à-tour; pilis , le souHre stir les lèvres : < Amis , dit-il , obligez-moi de ne pds me laisser 9 tout seul un autt*e fois; bar en bien des choses suis f ' - » che et inexpert. »

Jean de Soisy , un dé ses serviteurs , qui demeura trente ans auprès de sa personne , et Pierre de Chambly disaient du bon roy : Ce fust le nieUlettr hôMftie qu^onoques se visi jafnais !

Si rempli de douceur et de mansuétude dans les habitudes ordinaires de la vie , Louis ^vait être sévère quand quelques grands de son royaume venaient à froisser et à Opprimer le pauvre et le faible. Enguerrand de Coucy, descendant de ce sire de Coucy qui avait un instant touché au trône , était accusé d'avoir fait mettre à mort trois pauvres chevaliers flamands , que ses veneurs avaient trouvés chassant sur ses terres. Le roi le fit citer devant soil pariement ,

ET SON SifjCLE. 333

mais Coucy déclinant la compétence de cette cour, s'abstint d'y paraître. Par ordre du roi, il fiit appréhendé au corps et mis en prison, jusqu'à son jugement. Plusieurs hauts barons accounirent auprès du souverain qui venait de convoquer un grand parlement. Ce parlement assemblé, le puissant accusé y est amené ; là le sire de Coucy demande de s'éclairer avant l'ouverture de la cause , du conseil des barjons , ses parents et alliés. Celte permission lui étant accordée , il sort de la salle , et tous les chevaliers et tous les seigneurs qui composent l'assemblée se lèvent et le suivent; car le baronage entier lui est de près ou de* loin lié par le sang. ,

Après une courte absence , le sire de Gpucy rentre avec le même cortège qui vient de l'accompagner. Pour toute dé^ fense, il nie le crime dont il est accusé et en appelle au ju* gement de Dieu. Louis refose cette justice. Alors le .comte de Bretagne se fait le défenseur du haut baron et réclame aussi pour lui le combat judiciaire.

c Comte de Bretagne , lui répond le monarque , naguère accusé devant mm par vos barons, vous avez demandé la preuve par enquête, et vous avez dit que le combat n'était pas une forme de justice régulière. »

Ces mots du roi prouvent au priiiee bi*eton qu'il a pris une mauvaise voie de défense et il se tait. Alors on expose le triple meurtre , on interroge, on s'enquiert et l'on finit par avoir la conviction que le crime a été commis et que le criminel est celui que la justice du roi a fait arrêter. Cette conviction acquise , le monarque justicier ordonne aux barons d'aller aux voix ; gens d'honneur et de prud'homie tels que ceux qui composent ce grand parlement , ji'oseraient se parjurer, et tous gardent le silence ; puis soudain , cédant à une inspiration d'en-haut , ils tombent à genoux et demiM^dent grâce au monarque.

c Eh bien ! dit le roi de France, je vous acceorde la remise de la peine de mort, et maintenant dans votre justice, prononcez une autre peine , car le coupable doit être puni. »

D'après Tordre royal, les barons vont aux voix, et Coucy est condamné par ses pairs à fonder trois chapelles expiatoires; à céder aux moines de Saint-Nico^s la forêt où le crime avait été commis; à perdre dans toutes ses terres le droit de justice et de chasse; à servir trois ans en Palestine, et à payer une amende de douze mille livres qui furent employées à bâtir l'église des Cordeliers et Thôtel-Dieu de Pontoise.

Peu de temps après ce jugement prononcé , Louis apprit que les barons murmuraient; un d'eux surtout, le châtelain de Noyon, s'en allait répétant en tout lieu, c que lorqu'on traitait ainsi un baron , les autres n'avaient plus qu'à se pendre. >

Ce propos vint aux oreilles du roi , et ayant fait venir le sire de Noyon devant lui, il ne lui dit que peu de mots, mais ils ftirent tels que le châtelain ne les oublia jamais.

€ Sire de Noyon , apprenez que je ne fais pas pendre mes barons, mais que je les fais juger, et que je châtie ceux qui violent les lois de l'humanité. »

Un sire de Montréal , châtelain de la Bourgogne , opprimait ses vassaux, et joignant l'impiété à sa dureté native, il avait fait arrêter un prêtre à l'autel , et l'avait exposé tout garrotté et tout nu, en pâture aux oiseaux de proie. Dès que ce crime fut connu de Louis, il ordonna au duc de Bourgogne d'aller punir le mauvais châtelain. Le duc hésitant, le justicier couronné ne perdit pas un instant, et fit partir des troupes avec ordre de raser le château de Montréal, sentence qui fut promptement exécutée.

Quand il s'agissait de réprimer les torts , aucun lien d'amitié ou de parenté n'arrêtait le bon roi. Le comte d'Anjou

était en procès pour un château avec un simple chevalier. Comme il arrive souvent , le faible plaidant contre le prince fut condamné par la cour, et cette sentence prononcée , le frère du roi fit saisir le pauvre chevalier qui croyait à une justice supérieure à la sienne, et le fit mettre en prison. Louis apprenant cet acte d'arbitraire et d'injustice, manda

son frère devant lui et lui dit c que il ne creust pas

» ce il estait son frère ^ que il Vespargna contre droite justice

> en nul chose. »

En même temps il fit délivrer le gentilhomme pour qu'il vint en sa cour suivre son appel.

c Eflfrayé d'avoir à lutter contre le frère du roy, le che-

> valier arriva seul et n'osant pas même se défendre contre

> tant et si grant et si saigc adversaire. Cependant il requist » au benoist roy que il li feist avoir conseil et avocaz.

» Certes vous les aurez et des meilleurs encore, » lui répondit le monarque, et immédiatement le roi choisit dans son conseil les plus habiles, et leur fit jurer qu'ils c mestroient loyal conseil en la besoigne du dit chevaiier. » L'affaire fut alors bien plaidée et la sentence de la cour du comte d'Anjou fîit cassée ; de quoi , dit le confesseur de la reine Marguerite, t fust moult loë le benoist roy qui n'ac^ep^ toit la personne de nul ez jugement. »

Avec une foi aussi vive que celle qu'il avait dans l'esprit et dans le cœur , Louis devait croire que l'œil de la divine Providence découvrait le crime quelque part qu'il fôt caché , et que le bras de Dieu était toujours assez fort pour saisir le coupable et venger l'innocent. Cependant, malgré cette conviction, le pieux fils de Blanche de Castille résolut d'abolir le duel judiciaire , coutume qui avait été tour-à-tour sanctionnée et condamnée par l'Église , et qui , en dépit de tout, avait survécu aux ordonnances des conciles , et à la législation de Charlemagne. Pour parvenir à cette abolition , le

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