CHAPITRE XXI
£ serait vainement que l'on chercherait au temps de Louis IX une théorie fixe et régulière de l'impôt, qui eût quelques resce qui est aujourd'hui étaips le génie financier se et il l'économie. Le fils de out en agissant royalement ce quand l'intérêt de son tait l'économie , presque ', disait-il , c elle est grande té. .
Avec cette pensée 11 s'appliqua constamment à supprimer tous les impôts odieux , les droits oppresseurs et les redevances arbitraires pesant sur le pauvre peuple, ne lais-
sant subsister que les droits généraux qui , par leur nature même ^ ne blessaient point Téquité.
Quand il le fallait , je viens de le dire tout-à-rheure , le trône resplendissait de tout Féclat de la royauté ; et cependant jamais le saint roi ne dépassa les ressources de son trésor. Dans la maison du monarque, tout était réglé comme dans celle du bon père de famille; et pour apprendre à vivre sagement et hotiorablement chez eu](, les sujets de Louis IX n'avaient qu'à regarder ses palais où régnaient ensemble l'ordre et la charité, c Finalement , dit Joinville »
> par laps de temps, le royaume de France se multiplia » tellement pour la bonne justice et droiture, qu'on y » voyait que le domaine, censifz, rentes et revenus de
> l'état croissaient d'an en an de moitié (*). »
Ce que l'on appelle aujourd'hui l'administration , ce qui prélève tant de deniers sur le peuple , cet état salarié au milieu de la nation qui paie pour que ses affaires soient faites, ses droits défendus et ses propriétés gardées , l'administration, dis-je, était loin d'être au treizième siècle ce qu'elle est au dix-neuvième.
Pour que protection et justice fussent assurées à chacun, les moyens qu'employait Louis étaient aussi simples que paternels. 11 renouvela sous le nom d'enquesteur l'ofSce des anciens envoyés du roi (missi dominici), dont la charge était d'aller s'enquérir par le royaume des injustices et des désordres, pour mettre le roi à même de les réparer et de les réprimer. Plus d'une fois les enquesteurs ne suffirent pas à la paternelle sollicitude de Louis; et alors on voyait le royal justicier parcourant lui-même ses provinces et allant questionner et entendre grands et petits, puissants et faibles, prélats et seigneurs, laboureurs et artisans.
(<) Eitai de M. Beognot.
ET SON SIÈCLE. 3<i5
Pour un roi tel que saint Louis , ces voyages devaient être une des plus douces compensations à tout ce qu'il avait souffert Pour un cœur comme le sien , c'était sans doute une grande joie que d'aller ainsi réparant les iniquités , redressant les torts, semant la charité, recueillant les pauvres et établissant des hôpitaux.
Ici qu'il me soit permis de joindre un souvenir des temps actuels aux souvenirs des temps anciens. De nos jours nous avons vu un descendant du saint roi (je puis louer celui-là, car ir repose dans une tombe de l'exii ) ; nous avons vu, en 1814, M. le comte d'Artois revenant au pays natal, après vingt-cinq ans de bannissement, créer comme Louis IX des enquesteurs, missi dominici; et à ces commissaires royaux qu'il envoyait par toutes les provinces, nous l'avons entendu dire et répéter : Allez porter Vespérance dans toutes les chaumières , et rapportez-en la vérité au roi. Ainsi il y a des races sur lesquelles le temps ne- peut rien, et dont l'amour de justice reste immuable à travers les siècles , comme type et caractère de famille.
Au milieu des maux auxquels Louis IX voulait porter remède , il rencontrait trop souvent comme une plaie difficile à guérir, le ressouvenir des guerres religieuses ; et dans la bonté de son cœur, dans la justesse de son esprit, il vit que ce n'était plus par les armes qu'il fallait chercher à vaincre les hérétiques^ mais bien par l'indulgence et la persuasion. Cette équité et cette clémence contribuèrent à rendre le calme et l'ordre aux provinces méridionales.
Les soins qu'il prenait pour effacer de cette terre de France les traces des longues discordes civiles que l'on y voyait de toutes parts, n'empêchèrent point le monarque de s'occuper de l'assainissement, de l'embellissement et de la police intérieure de la capitale du royaume. Il perça dans Paris des rues nouvelles ; il fonda l'Hôtel-Dieu et l'hospice
des Quinze- Vingts ; il embellit la résidence royale de Vincennes; fit des travaux au liOuvre et au Vieux-Palais (la Conciergerie), et fit surgir près de la demeure royale, la Sainte-Chapelle, chef-d'œuvre du xui* siècle, inimité dans les siècles qui ont suivi. (')
Quand on parcourt aujourd'hui la France avec d'autres idées que celles de l'industrie , quand on interroge ses vieux édifices , on en retrouve beaucoup dont l'origine remonte à Louis IX ; car dans nos provinces il avait établi un grand nombre d'asiles de charité , auxquels le peuple avait donné le nom touchant de maison-Dieu. On en retrouve encore à Saumur, à Orléans, à Reims, à Compiègne, à Fontainebleau, à Pontoise, à Villemande et à Saint-Denis.
Ce ftit aussi Louis IX qui créa à Paris le guet des métiers ou guet bourgeois , garde nationale de ce temps-là , veillant à la sûreté de la capitale, et dont chaque membre, en devenant soldat, se considérait comme appelé à partager un privilège et non à porter une gênante et lourde charge.
Les libertés de la ville furent aussi accrues; et, pour leur maintien , il fut établi une justice spéciale , active et surveillante. Alors la charge de la prévôté , tombée dans le discrédit, recouvra toute sa dignité. Etienne Boileau, élevé à cet office de prévôt, seconda à merveille la pensée du monarque.
Joinville, en parlant de cet Etienne Boileau , dit c : Lequel 9 maintint et garda si bien la prévosté que nul malfaiteur > ni meurtrier n'osa demourer à Paris, qui tantost ne fust » pendu ou détruit; ne parents, ne lignage, ne or, ne ar- » gent , ne le pot garantir. >
Cette justice intérieure , ces améliorations apportées dans toutes les branches de l'état, n'étaient pas seules à occuper
(■) L*architecte Daban restaure aujourd'hoi ce moDumeot avec ane admirable entente'
les pensées de Louis. Il avait à ménager au dehors de son royaume la susceptibilité des papes qu'il pouvait blesser en restreignant des coutumes qui étaient devenues comme des droits acquis à la cour de Rome. Dans ces réformes, le pieux monarque mettait tant de sagesse quand il rappelait les évèques à leur vie austère, et quand il interdisait au clergé la faculté de se mêler aux passions du monde, que les vicaires de Jésus-Christ, loin de lui en vouloir, exaltèrent son incessante prudence et son impartiale équité.
Et comment les chefs de la chrétienté auraient-ils pu ne pas aimer, ne pas admirer, ne pas bénir un prince si constamment occupé à faire connaître Dieu aux infidèles, et à faire nattre le repentir et l'amour de la vertu dans le cœur des mauvais chrétiens? N'était-ce pas lui qui avait multiplié dans ses états les ordres prêcheurs dont la parole était si puissante sur les masses populaires ?
Une des saintes passions de Louis était d'entendre la parole divine tomber du haut de la chaire. Si quelquefois il avait pu oublier un instant les charges de la royauté, c'aurait été dans le temps qu'il passait à écouter les orateurs chrétiens. Mais non , jamais ses pratiques dévotieuses n'empiétèrent sur ses devoirs de roi. Il y a cependant quelques écrivains qui ont prétendu que Louis IX, dominé par l'ascendant des frères prêcheurs , avait été au moment de descendre du trône pour aller vivre dans l'humilité du cloître. Le peuple s'émut à la pensée de voir un roi qui le gouvernait si paternellement, prêta déposer le sceptre; et les chroniques du temps racontent qu'un jour , comme le monarque descendait du parlement, une femme nommée Jarrète, s'approcha de lui en lui jetant ces injures :
€ Fi ! fi ! deusses-tu estre roy de France ; mont miex > fust que un autre fust roy que tu; car tu es roy tant seu-
m SAINT^ LOUIS
» lement des frères mineurs , frères prescheurs et des pré-
> très et des clers. Grant domage est que tu es roy de
> France et c'est grant merveille que tu n'es bouté hors du
> royaume. >
Des propos de cette femme il est resté quelque chose dont le philosophisme a fait son profit pour insulter à saint Louis. Quant au roi insulté , il fit donner quelque argent à cette insensée qui venait de l'outrager.
Sous le^ègne du petit-fils de Philippe- Auguste , les écoles se multiplièrent et l'amour des lettres redoubla. Alors, quand un monastère nouveau se fondait , c'était un asyle de plus pour la science ; car la religion l'avait pour ainsi dire prise sous sa garde , et la montrait auK hommes comme une alliée du ciel. Chaque couvent, chaque abbaye avait son école ; et les hommes du peuple en venant s'y réfugier, apprenaient tout ensemble à devenir bons chrétiens et savants.
< Où les pauvres étaient-ils sûrs de rencontrer des se coufs ? dans les seules abbayes. La civilisation n'existait que là ; et c'était pour un prince sage une obligation que d'étendre ces premières racines de l'ordre social (*).
De ces écoles , de ces pieuses solitudes, sortaient des illustrations dans tous les genres , dont Louis IX aimait à s'entourer, lorsque la règle de ces hommes de méditation et de travail leur permettait de quitter le cloître pour venir au palais.
Parmi ces pieux et savants personnages , je citerai Guillaume de Chartres et Geoffroi de Baulieu , Jean Allégrin , Jacques de Vitry et Hugues de Célidorie, moine jacobin, qui avait d'abord refusé le cardinalat ; mais qui, d'après le commandement du pape et les instances du roi de France,
('} Beugnot.
accepta la pourpre romaine. Avant de s'en revêtir il portait la toge de docteur de l'Université de Paris.
Trois auti-es cardinaux étaient admis dans Tintimité du fils de la reine Blanche. L un surtout offrait Téclatante preuve que pour parvenir aux suprêmes honneurs on n'avait pas besoin d'une haute naissance sous un roi aussi juste que Louis IX ; Jacques Pantaleon ou de Courtpalais , était fils d'un chaussetier de Troyes. Son mérite et sa vertu le firent évéque ; et sous la mitre il montra tant d'humilité et de sainteté , qu'il fut porté à la chaire de saint Pierre , sous le nom d'Urbain IV. Les deux autres furent Simon de Brion et Guy Fulcodi. Simon avait été trésorier de Saint-Martin de Tours et devint Martin lY. Guy Fulcodi fit longtemps partie du nombre des élèves appelés aupràs de la personne du roi. Alors qu'il portait la cuirasse et le heaume» il s'était distingué par sa vaillance et sa loyauté ; et avait eu la charge de sénéchal de Beaucaire. Louis en fit son secrétaire intime. Si la confiance du monarque l'avait rattaché à la vie des cours , un soudain dégoût du monde lui fit désirer la solitude du clottre et il voulut se faire chartreux. Son royal maître le détourna de cette pensée. Entré dans les ordres sacrés , il édifia la France par ses vertus et la noblesse de son caractère ; cet ami de Louis IX , sous le titre de Clément IX t fut appelé à ceindre la tiare et à régner sur la ville éternelle et sur le monde , urbi et orbi. Parvenu au Vatican , Guy Fulcodi écrivait au monarque fi*ançais : < Il me fut » doux autrefois de vous appeler mon maître : rien n'était » plus juste ; il m'était beau , honorable de vous donner le » nom d'ami: rien n'était plus vrai. Depuis mon élévation je » vous nomme mon fils, nom plus tendre et dont la douceur » exprime seule en effet toute ma tendresse pour vous.
Jacques Pantaleon , aussi devenu pape , adressait à Louis des lettres pleines de sentiments d'estime et d'amitié.
c C'est dans votre royaume, lui disait-il, c'est en France » où respire Tintégrité que l'Église affligée et fatiguée de » Tesprit de discorde de plusieurs autres royaumes, se > repose et respire. »
Un homme que le xui^ siècle citait parmi ses notabilités et que l'Église a rangé parmi les saints, un élève d'Albert le Grand, Thomas d'Âquin , surnommé le docteur angélique, pendant tous ses séjours à Paris, était reçu dans la société intime du roi. Le monarque le consultait souvent sur le bien de la religion , sur les intérêts de l'état ; et dès qu'il se présentait une affaire de haute importance à examiner dans le conseil , il aimait à la communiquer d'avance à Thomas d'Âquin , homme de haute naissance et de grande sainteté. Louis appelait aussi à ses entretiens et à sa table un autre homme que l'Église a canonisé sous le nom de saint Bonaventure.
Vincent de Beauvais avait quitté l'abbaye de Royaumont pour venir, à la prière du roi , se charger de la direction des études des jeunes princes, ses fils. Cet illustre savant , cédant aux désirs de la reine Marguerite, composa un traité sur l'éducation des enfants des rois et le Mirouer historial , véritable trésor de science et sorte d'encyclopédie où se trouvait toute l'érudition d'alors.
Auprès de ces hommes graves et pieux , pour complaire à la reine Marguerite, Louis IX admettait quelquefois à sa table les fils de la gaie science , parmi lesquels on comptait Richard de Semilly, Raoul de Beauvais , Robert de MarberoUes, Richard de Fournival, Adam-le-Bossu etPrudebœuf. À cette époque, les grands personnages étaient loin de dédaigner la poésie.
Parmi les hommes qui prenaient la cithare, le luth, la mandore et la lyre, il y en avait aussi plus d'un qui avait tenu i'épée , le bâton de commandement et le sceptre de
prince. Parmi ces derniers, nous citerons Raymond Bérenger; Henri 111, duc de Brabant; Guillaume IX d'Aquitaine et Pierre Mauclerc , comte de Bretagne. Auprès de ces noms de princes se voient encore ceux de Boniface de Castellane , de Blacas , de Pierre de Yillebon , Guillaume de Mesle et de Hugues-le-Brun.
Pour Tesprit grave et parfois austère de Louis IX , c'était un délassement que de converser avec ces littérateurs du xiu® siècle. Ce monarque que nous avons montré si vaillant dans les batailles, si royalement justicier sous le chêne de Vincennes , si éclairé dans son conseil et si bon législateur dans ses Établissements, ne manquait pas d'une douce et aimable gaîté dans l'intimité de sa famille. Le chevalier qui ajoutait le plus à l'agrément de cette vie intime, c'était le sire de Joinville. Entre le sénéchal de Champagne et le frère Robert de Sorbon ou de Sorbonne , il naissait parfois des discussions qui ne laissaient pas d'amuser le bon roi. L'ancien compagnon d'armes de Louis IX, d'une lignée toute chevaleresque , toujours franc , toujours spirituel , dans sa légèreté d'homme du monde, ne se montrait pas grand théologien ; tandis que le frère Robert , parti de son village et jouissant , grâce à son savoir, des faveurs de la cour, faisait preuve assez souvent de pédanterie scholastique. Peu façonné aux habitudes du courtisan , le moine favori frondait par la rudesse de sa parole ce qu'il appelait l'ignorance nobiliaire et l'orgueil féodal. Aussi, dit un historien, le noble croisé et le savant étaient rarement d'accord.
Un jour entre autres , le roi se trouvait à Corbeil : c'était la fête ^e la Pentecôte, époque solennelle où plusieurs jeunes poursuivants d'armes avaient été reçus chevaliers.
Après le grand banquet d'usage, Louis IX, descendant sur le préau , au-dessous de la chapelle , se prit à causer « à l'huis du pavillon , avec le duc de Bretagne. Pendant ce
» temps, maître Robert de Sorbonne avisant le séneschal » de Champaigoe , vint droict à luy, et le prenant par son » mantel , le mena jusqu'au roi ; » plusieurs barons suivirent par curiosité.
— c Comme voulez-vous, maistre Robert? demanda le le sire de Joinville, un peu surpris de la familiarité du docteur.
— € Voulois vous demander : supposez que le roy youloit s'asseoir sur le préau» si Ton devroist vous blâmer de vous placer plus haut sur le mesme banc.
— Qui en doute? reprit le sénéchal.
— Or donc, continua le docteur, estes-vous moult à blasmer, puisque estes vestu de vair et de belle estoffe verte, plus noblement que le roy.
— Sauf votre grâce, messire Robert, répliqua vivement Joinville, en suis mie à blasmer. Ces habits de vair m'ont laissé mes père et mère. En dira-t-on autant de vous, fils de vilain et de vilaine, qui avez laissé Thabit de vos parents, pour vestir plus fin camelin que nostre sire roy. >
Saisissant alors un pan de la robe du docteur et rapprochant de celle du monarque , Joinville ajouta :
— € Or, voyez si die vray. >
Les chevaliers, là présents, se regardaient entre eux, ayant grande envie de rire.
Et maître Robert se mordait les lèvres de c grant despit, » ne trouvant aulcune bonne parole à respondre. >
Voyant son embarras , le roi entreprit de le défendre de son mieux , et laissa entrevoir qu'il trouvait le sire de Joinville trop richement vêtu.
La noise en demeura donc là; mais, peu après rentré au palais, le monarque appelant son fils Philippe et le roi de Navarre, son gendre, s'assit à l'huis de son oratoire, la main à terre , et leur dit :
•^ c Asseyez-Yous bien près de moi , afin que Ton ne puisse nous entendre.
^- Ah ! sire , reprirent-ils ^ demeurant debout : nous placer aussi proches !
— Sénéchal y continua Louis , s'adressant à JoinyiUe , mettez-yous ici. »
Le sénéchal obéit, s'asseyant même tellement près du monarque que leurs deux robes se touchaient.
Louis obligeant alors Philippe et Thibault d'imiter ce chevalier :
— c Ce n'est bien , leur dit-il , ce n'est bien de n'avoir obéi sur-le-champ : or, que ceci n'arrive plus. >
Et ils le promirent l'un et l'autre.
— c Vous ai appelés ^ continua le roi , pour avouer au sénéchal qu'à tort ai*je défendu maistre Robert; mais si esbabi le vis-je , qu'il avoist bon besoin de mon secours. Cependant, sire de Joinville, obliez ce que ay dict en ceste occasion. L'avez bien prouvé : debvez estre vestu plus proprement et plus richement , car vostre femme vous en aymera mieulx et vostre gent tous en prisera davantage. Le saige dict vérité : on se doit parer et armer de telle manière que les prud'hommes du siècle ne puissent dire si on en feict trop», ne les jeunes gens n^en fiiict assez. *
A ce propos, le sénéchal de Champagne rappela que lui^ même ayant vu son propre frère en atours brodés , coûtant bien huit cent livres parisis (13,000 fr. ), ne put s'empêcher de le lui reprocher en ces termes :
^ € Feu Simon de Joinville , nostre noble père, se contentobt d'une fine étoffe de bon cendal battue à ses armes.
— Chacun , ajouta le roi, doit être vestu selon son rang et son âgè(l). 9
(■) Vilkiieafe>Tnns.
Cette scène d'intérieur démontre à merveille , selon moi , quelle douce et sage liberté le monarque laissait à ceux qui avaient le bonheur d'entourer sa personne ; et combien sa bonté ne perçe-t-elle pas , lorsque , prenant en pitié l'embarras de maître Robert , il semble un instant blâmer Joinville; puis quelle grâce, quand il veut que Philippe de France et Thibault viennent s'asseoir bien près de lui , et tout à côté du sénéchal , pour dire en leur présence à son ami de cœur d'oublier sa feinte remontrance !
Au temps de Louis IX, c'était comme de nos jours; et ceux qui avaient dormi sous la même tente, qui avaient féri de grands coups de lance et d'épée sur les mêmes champs de bataille , et qui ensemble avaient couru les mêmes dangers, vécu des mêmes privations, se recherchaient et aimaient à parler entre eux de leurs guerres passées. A Vincennes , à Corbeil, à Compiègne, à Fontainebleau, le royal croisé prenait donc plaisir à recevoir ses compagnons d'armes; car, pour aimer à s'entretenir des jours écoulés, il n'est pas nécessaire que tous ces jours aient été heureux : on prend encore plaisir à se souvenir de ceux qui ont été rudes et mauvais.
Le cœur de l'homme est ainsi fait , il recherche avec autant d'empressement les réminiscences de • l'adversité que celles des temps prospères.
Oji comptait encore parmi les personnages que le roi aimait à recevoir et à écouter, pour le délasser des soins et des soucis de la royauté, Jean du Plancarpin, Ascelin, Rubruquis et Roger Bacon. Le frère prêcheur Rubruquis avait de merveilleux récits à faire à la cour de France , de tout ce qu'il avait vu dans ses lointains voyages entrepris par l'ordre de Louis. Ce bon moine avait rapporté à son auguste souverain , de la part de Mangu , un arc que deux hommes pouvaient à peine bander, et deux flèches d'argent qui,
percées de trous , sifflaient harmonieusement en traversant les airs. Si le roi n'acceptait pas son amitié, Rubruquis devait le rapporter, après avoir dit : c Mangu sait tirer de loin comme de près. >
Avant que le frère prêcheur n'eût quitté le camp des croisés , Louis IX lui avait fortement recommandé de faire briller aux yeux des Infidèles le flambeau de la foi; et après Dieu , de faire aimer le nom français. Puis , joignant à ces pensées royales des pensées de science , il avait insisté auprès du savant missionnaire pour que de véridiques observations lui ftissent adressées sur les différents pays qui allaient être traversés par l'ambassade chrétienne et française. Rubruquis n'oubliant point les instructions du monarque, voyagea avec fruit; et, de retour en France, s'occupa à rassembler et à mettre en ordre ces doctes remarques pour les dédier à son royal maître.
On conçoit tout l'attrait qu'avait la conversation d'un homme qui avait vu tant de pays divers. Parti de Constantinople, le 7 mai 1255, Rubruquis avait franchi le Dnieper, travei*sé la Crimée , la Tartarie ; le Tanais ou le Don et le Volga n'avaient pu l'arrêter ; et il était enfin arrivé dans les états de Mangu ou Mangoucan , alors chef suprême de toutes les tribus voisines des frontières de la Chine. Là il avait trouvé une si grande tolérance religieuse , que la reine , épouse de Mangu , ayant manifesté le désir de devenir chrétienne , le frère prêcheur avait été immédiatement autorisé à lui conférer le sacrement du baptême.
Dans la vie intérieure de Louis et de Marguerite, on comptait encore Robert de Douai , Pierre de la Brosse , le chanoine Dudon , Jean Pitard , et PieiTe de Montereau ou Montreuil. Le chanoine Dude ou Dudon, et Robert de Douai , étaient les deux médecins du roi et de la reine. Dudon avait étudié à l'Université de Paris. Entré dans les
ordres sacrés, il fut nommé chanoine de la cathédrale ; quand il n'était pas au chœur, chantant des louanges de Dieu, il était près des pauvres, secourant leur misère. Le renom de ses vertus décida Louis à l'attacher à sa personne en remplacement de Pierre de la Brosse, qu'il donna à son fils, Philippe : Dudon, qui n'avait pu vivre près du bon roi sans l'aimer, le suivit à la croisade, assista à sa mort et accompagna son corps en France.
Jean Pitard , chirurgien de Louis IX , n'était pas seulement recommandable par ses grandes connaissances anatomiques ; mais il était encore regardé par ses contemporains comme un homme de bon conseil dans les affaires d'État. Aussi le petit-fils de Philippe-Auguste avait une grande considération pour lui. C'est à Jean Pitard que l'on doit les statuts de la compagnie des chirurgiens. Par sa faveur auprès du roi , il obtint la fondation du collège de chirui^e. Cet homme de bien avait fait faire à ses frais, dans sa maison, un puits destiné à l'usage du public, pour le préserver de boire l'eau de la Seine qui , en certaine saison , devenait bourbeuse et insalubre.
Avec des hommes tels que Pitard et Dudon , le prince charitable et aumônier avait, comme on le devine, de longs entretiens relatifs au bien-être des classes pauvres et souffrantes.
Mais de tous ces hommes marquants et dont l'histoire doit redire les noms, celui avec lequel Louis aimait peutêtre le plus à s'entretenir, était Pierre de Montereauou Montreuil, maiti*e des carriers ou architectes. Le saint roi, avec sa foi et sa piété, avec la rectitude de son jugement, avec son imagination éminemment religieuse , voulait que la maison de Dieu ne ressemblât en rien aux maisons des hommes ; et Pierre de Montereau, avec son génie, était entré instinctivement dans les mêmes pensées du roi.
Dès que Louis IX fut possesseur de la sainte couronne d*épines et des autres reliques de la passion du Sauveur, il fit part à son architecte favori de l'intention qu^il avait d'élever , pour recevoir et pour garder le diadème de douleur du Christ, un monument tel que Paris et la France n'en avaient point encore ; et certes lorsque l'on voit aujourd'hui la Sainte-Chapelle» on se convainc que Pierre de Montereau a bien compris ce que voulait le pieux monarque. Eudes de Montreuil ou de Montereau, frère ou proche parent de Pierre, avait suivi Louis IX en Asie; là il s'était inspiré de la vue des monuments arabes. Bien souvent , pendant que Pierre Montereau conduisait et dirigeait les travaux de la Sainte*Chapelle, Louis, pour se reposer de ses préoccupations royales , sortait du Vieux-Palais auquel il faisait aussi travailler, et allait encourager les nombreux ouvriers, dont nous admirons encore aujourd'hui les merveilles sculptées.
Après des journées passées dans le conseil , après avoir écouté les plaintes de ses sujets et avoir rendu justice à chacun d'eux, après avoir surveillé les différents travaux conmiandés par lui pour l'agrandissement et l'embellissement de sa capitale, le royal époux de Marguerite aimait à passer ses soirées en fiunille; et parfois dans leurs causeries intimes, il plaisantait sa douce et royale compagne de prendre trop de plaisir à la lecture des histoires amoureuses que l'on recherchait beaucoup alors , telles que Berthe au long pied, Gérard de Nevers ou la Violettey les quatre fUs Ayman, Ogier le Demis , le rot Mark^ Izeidt'^la''Blùnde et le fameux roman de la Rose.
Quant à Louis , lorsque ses devoirs lui laissaient des loisirs, il les occupait à des lectures plus sérieuses. U savait tout le bien que peuvent faire les bons livres ; aussi par esprit de religion et par amour de la science voulait-il autant que possible en augmenter le nombre. U se souvenait qu'un
S58 SAINT LODIS
sultan ou un émir, dont il ayait entendo vanter la sagesse pendant son séjour en Palestine, employait nne partie de son trésor à &ire copier , traduire et réunir les écrits des anciens philosophes, historiens et poètes , afin d*en former une bibliothèque publique et gratuite ou , les jeunes musulmans pussent venir puiser de l'instruction. Ce qu'un Infidèle avait fait pour l'erreur le roi de France voulut le fiaiire pour la vérité ; aussi ce fiit là un de ses premiers soins à son retour de la croisade : il confia à de savants clercs, unissant le savoir à la patience, le soin d'explorer les nombreuses abbayes, les monastères et les archives des provinces, pour y découvrir les manuscrits importants et rares que pouvaient receler tous ces divers dépôts d'études et de science.
La mission donnée par le monarque eut d'heureux résultats; un grand nombre d'originaux précieux vinrent ainsi en la possession du monarque ; mais lui , avec cet esprit de justice qui ne l'abandonnait jamais, ne voulut pas garder ces précieux originaux et se borna à les faire copier.
Pendant que ces richesses littéraires s'accumulaient sous la direction de Vincent Beauvais, Louis faisait bâtir une salle attenant à la Sainte-Chapelle pour en faire une bibliothèque ouverte à la jeunesse comme aux hommes vieillis dans les études. En ce temps-là, on aimait à placer les œuvres de l'esprit humain tout à côté des églises , et l'on disait qu*église sans bibliothèque étaU cUaddle sans muni-lions.
Au XIII* siècle, plus de cinq mille copistes reproduisaient par leurs travaux la Bible , l'Évangile et les livres sacrés , et en même temps les chefe-d'œuvre d'histoire et de poésie des Grecs et des Romains.
La bibliothèque de la Sainte-Chapelle, où Louis en se relevant de ses prières aimait à aller passer de longues heures, était constamment ouverte au public. Là venaient en foule
doctes prud'hommes, clercs ou laies. Les étrangers y abondaient également. Sans doute on arrivait à ce dépôt des poisons et des remèdes de Vame par amour de la science ; mais bien souvent aussi dans l'espérance d'y pouvoir contempler le roi de France assis au milieu des érudits de son temps» et fortifiant ainsi par la lecture son esprit et son cœur. Souvent Louis IX prenait plaisir à expliquer et à traduire aux jeunets écoliers les passages les plus difficiles de leurs lectures. Par sa douceur il charmait les jeunes gens, et par son savoir et la lucidité de ses observations étonnait les plus vieux et les plus doctes sujets.
Louis IX n'a pas fondé seulement la bibliothèque de la Sainte-Chapelle; mais encore celle du Louvre. Alors les ouvrages classiques étaient devenus si rares, que dans ces deux dépôts de manuscrits il n'y en avait que quatre : ceux de Lucain , d'Ovide, de Gcéron et de Boëce. A la Sainte-Chapelle se trouvait tout ce qui avait rapport à l'histoire sainte et aux écrits des pères de l'Église, principalement de saint Augustin , de saint Ambroise, de saint Jérôme et de saint Grégoire. L'usage était alors d'attacher par de petites chaînettes de fil de laiton les livres que la munificence royale offrait en lecture au public. Aujourd'hui cet usage semblerait une insulte , et cependant les bibliothèques, dont les portes s'ouvrent à la foule, seraient plus riches, si cette vieille coutume n'était tombée en désuétude. Il est vrai qu'en ces temps-là les livres étaient chers, et dès le xi^ siècle ils étaient tellement recherchés qu'un recueil d'homélies coûta à un comte d'Anjou deux cents brebis, un muid de froment , un muid de seigle et cent peaux de moutons.
J'ai dit plus haut que le pieux époux de la reine Marguerite lui abandonnait la lecture des œuvres des romanciers : il en était de même pour les ballades , lais et romances ; il
les laissait chanter chez la poétique fille de Provence ; mais lui voulait une musique plus grave, et la seule qui fftt selon son cœur était la musique d'église.
Déjà placée au nombre des arts libéraux , la musique sacrée avait &it de grands progrès sous le prince dont j'écris l'histoire.
Les messes chantées dans ses palais étaient les che&«d'œuvre du temps , et l'exécution à triple voix , supérieure , ténor et basse , avait acquis une certaine perfection. Dans ses deux croisades , il avait amené avec lui les chantres de sa chapelle , et lors de son pèlerinage à Nazareth , il fit exécuter une messe solennelle à ckaxU et à déclumt. Quand son ame était triste, il retrouvait de la consolation et de la force en entendant dianter les poésies sacrées d'un autre roi , qui avait ainsi que lui été rudement éprouvé par la main du Seigneur. Les psaumes de David faisaient ses délices.
C'était dans une vie si pleine , si remplie de travaux et de bonnes œuvres, que Louis passait ses jours, se souvenant de sa guerre d'outre-mer, et en méditant une autre; car le zèle de la maison du Seigneur le dévorait toujours ; et, dans un caractère comme le. sien, la persistance en ce qu'il croyait un devoir demeurait à toujours.