CHAPITRE XXII
lEU qui a voulu qu'aucun homme ne s'attachât au s^our I d'ici-bas, et que le monarque comme le pâtre ne se regardât que comme voyageur dana une vallée de larmes, rëservut au héros chrétien, revenu de la Teire-Sainte de nouvelles douleurs. Dans celte vie si pieuse et si calme , dana ces occupations si royales et si paternelles, au milieu d'une famille si unie et d'amis si dévoués, il lui advint un de ces chagrins qui usent bien plus que lee années, les plus humbles comme les plus hautes existences.
A peine les fêtes des Bançailles du jeune comte Robert d'Artob avec Amicie de Courtenay venaient de se terminer,
que TannoDce d'une seconde alliance au sein de la famille royale vint encore réjouir la France. Le jeune prince Louis , fils de Louis IX , n'avait que seize ans lorsqu'il fut question de le marier à Berengère deCastiile, sa cousine. Cette nouvelle alliance entre la France et l'Espagne allait resserrer les liens entre les deux pays; le contrat de mariage venait d'être signé par le connétable de France, en présence du roi de Navarre et des évèques de Bourges, d'Évreux et d'Auxerre : les épousailles devaient être célébrées quelques mois après. Louis IX , à l'exemple de presque tous les rois de sa race, avait le désir de faire couronner son fils à Reims immédiatement après le mariage ; mais la Providence ne tint compte de ce désir du monarque , et voulant l'éprouver une fois de plus , lui enleva subitement cet enfant de sa prédilection , qu'il entrevoyait déjà revêtu du manteau royal.
Ce jeune lys destiné à fleurir sur le trône , avait à peine compté dix-sept printemps, lorsque la faulx de la mort le faucha impitoyablement au milieu des espérances et de l'amour de toute sa famille. Alors la douleur de Louis fit craindre pour ses propres jours ; sans doute il y eût succombé tant il pleura amèrement avec la reine Marguerite le fils qu'ils venaient de perdre ; mais en cette circonstance la religion lui vint encore en aide , en lui montrant vivant de la vie céleste celui qui venait de lui être enlevé. Dès sa plus tendre enfance le fils de Blanche de Castille avait eu une foi ardente et une tendre piété, compagne de toutes ses années; mais cette piété et cette foi redoublèrent dans son cœur paternel, auprès du cercueil du jeune Louis.
Ce cercueil fut emporté en grande pompe à l'abbaye royale de Royaumont , au milieu d'un concours immense de chevalerie et de peuple. Le roi d'Angleterre , Plantagenet , qui se trouvait alors à Paris , porta pendant une demi-lieue ,
sur ses épaules, la châsse contenant les restes de son neveu, le jeune et royal trépassé.
Toutes ces pompes de la mort ne pouvaient consoler le père éploré , et c'est à dater de ce deuil qu'il sembla prendre en dégoût toutes les choses terrestres. Depuis que son fils dormait du sommeil de la tombe , lui ne trouvait plus le repos des nuits , et les gens de son service assuraient que le roi se levait jusqu'à cinquante fois dans une même nuit pour se jeter à genoux et prier. Alors il demeurait si longtemps la tète inclinée vers la terre , que sa vue en était souvent comme troublée ; saisi de vertige et ne pouvant regagner son lit » plus d'une fois il se vit forcé d'appeler son chambellan , Pierre de Laon, qui couchait dans sa chambre, en lui disant : € Je ne sais plus où je suis. » C'est vers la même époque que courut le bruit que Louis IX^ voulait quitter le manteau de roi , pour prendre le froc des frères prêcheurs ; il est de fait que sa douleur paternelle ftit alors si vive et si profonde , que pendant plusieurs mois ce ne fut qu'avec une grande lassitude, que Louis, si consciencieux , remplit ses devoirs de roi.
En 1259, Philippe, frère du jeune prince si cruellement enlevé à la France, fut fiancé à Isabelle, fille du roi d'Aragon. Il y eut à cette occasion des fêtes à la cour de France , où le monarque toujours en proie à ses regrets ne fit qu'apparaître avec un front chargé d'ennuis.
Cependant Mainfroi , ce cruel bâtard de l'empereur Frédéric , continuait à guerroyer en Italie ; et pour y répandre le trouble se servait de sa perfidie encore plus que de ses armes ; il venait de s'emparer de la Sicile dont la cour de Rome avait tour à tour offert l'investiture au frère de Louis IX et au jeune fils du roi d'Angleterre. Alexandre IV venait de mourir et Urbain IV lui succédait. Mainfroi , pour se faire de nouveaux appuis contre la puissance
romaine, offrit sa fille Constance en mariage à Pieire, fils du roi d'Aragon. Pareil contact efi&aya la délicatesse de Louis IX. Une telle alliance semblait attacher sa &niille à celle de cet homme que les peuples avaient surnommé le meurtrier et l'empoisonneur. Alors il hésita à accomplir le mariage de son fils Philippe avec Isabelle ; et , pour vaincre ses scrupules, il fallut que le roi d'Aragon s'engageât, par un acte formel , à ne seconder aucunement les entreprises de Mainfroi contre TÉglise; à ces conditions-là seulement, les deux mariages furent faits ; et mieux aurait valu que celui de Pierre d'Aragon avec la fille de Mainfroi n'eût jamais été célébré, car il portait avec lui des chances calamiteuses pour la France. Urbain IV, n'espérant plus obtenir de secours efiBcaces de l'Angleterre , alors en proie à des divi* sions intestines , pensa que la France pourrait loi être plus utile , et dans cette espérance sollicita Louis IX d'accepter pour un de ses enfants l'investiture de la Sicile. Le monarque rejeta encore une fois cette office pour ses fik ; maïs à force de sollicitations , il consentit à ce que son frère , le comte d'Anjou, l'acceptât.
A cette acceptation l'Angleterre pouvût tronver à redire ; et puis le pape était-il bien en droit de disposer ainsi de la Sicile? Conradin, petit-fils de Frédéric, n'y availril pas de légitimes prétentions ? Les soins et l'activité des légats du pape firent passer outre , et partout on accepta le droit du comte d* Anjou.
Le règne du pape Urbain fut si court que cette afikire n'était qu'ébauchée quand Clément lY ceignit la tiare. Lui , d'un caractère plus résolu , hâta les événements. Un traité fut conclu avec le frère de Louis IX; et bientôt on vit ce sombre et vaillant prince partir pour l'Italie escorte de l'élite de la chevalerie française, pour aller disputer la couronne de Sicile au terrible Mainfroi.
Ce frère de saint Louis , ce Charles d'Anjou dont son admirateur Villani a laissé un portrait si terrible, cet homme noir qui dormait peu , fut un démon tentateur pour Louis IX.
€ Il avait épousé Béatrix, la dernière des quatres filles du comte de Provence. Les trois atnées étaient reines , et faisaient asseoir Béatrix sur un escabeau à leurs pieds ; celle* ci irritait encore Tame violente et* avide de son mari , et il lui fallait aussi un trône à elle , n'importe à quel prix > (').
Pendant que les barons et les chevaliers de France accompagnaient le frère du roi , Clément IV avait la prétention de feire de cette guerre une autre guerre sainte ; il voulait qu'on s'armât contre Mainfroi , comme on eût fait contre un Sarrasin ou un musulman. D'une autre part les Gibelins , puissants en Italie , s'attachaient au drapeau du bâtard de Frédéric. L'empereur de Constantinople, Michel Paléologue , s'était fait son allié; et le fameux Bibars lui avait envoyé comme auxiliaires des bandes sarrasines.
Tant de dangers ne faisaient qu'accroître l'ambition chevaleresque du comte d'Anjou. A la tète de son armée il arriva bientôt à Rome, et y reçut solennellement l'investi-* ture des mains du pape, ainsi que la couronne de Sicile. Cette solennité de couronnement durait encore lorsque Mainfroi , son compétiteur , parut devant les murs de la ville éternelle. Alors les combats commencent: Charles d'Anjou bien vite reprend son casque , ressaisit son épée , et avant que ses soldats ne fussent tous rassemblés , s'élance à la rencontre des fils de Frédéric. A ce moment la fortune était pour lui. Les villes s'ouvrent à sa sommation. Arrivé devant une cité, les Sarrasins qui la défendent lui envoient des négociateurs.
(*) Michelet, HUUnre de France, t. H.
c Dites à votre Soudan, répond le roi de Sicile, qu'avant peu il m'aura mis en paradis ou je l'aurai mis en enfer. >
La plaine de Bénévent s'ouvrait devant les deux armées: les combattants ne manquèrent pas autour du frère du vainqueur de Taillebourg et de Mansourah. Guy de Montmorency, fils du grand connétable ; Pierre et Guillaume de Beaumont, Sully, Philippe de Montfort et bien d'autres encore, déploient dans tout son éclat, dans toute son impétuosité, la valeur française. Entre ces fils et ces frères de croisés ou croisés eux-mêmes , combattent dix mille Sarrasins que Mainfroi a su rallier aux débris de la faction gibeline. Ainsi, d'un cdté, des chevaliers chrétiens, et de l'autre des ennemis des papes et de l'étendard du Ghrist. C'était alors vraiment comme une autre croisade. Aussi de part et d'autre l'acharnement fut grand et les faits d'armes nombreux. Jamais plus de sang n'avait arrosé champ de bataille : les chevaliers démontés en avaient jusqu'aux éperons. Mainfroi avait dit à ses soldats : c II faut que le Français ambitieux périsse aujourd'hui, et ce fut lui-même qui succomba. Cette victoire assurait à Charles d'Anjou la couronne de Sicile ; mais cette royauté portait en elle quelque chose de néfaste , et le prince qui venait de la conquérir l'épée à la main, n'était pas à bout de ses épreuves. Un beau et jeune prince , Conradin , auquel s'attachait la popularité, ayant levé une armée en Allemagne, parut en Italie. Pendant quelque temps la fortune sembla lui sourire; et des acclamations d'amour et des vœux de succès s'élevaient autour de lui. Déjà l'on répétait que Conradin allait briser le sceptre dans les mains de Charles. Pauvre adolescent, il le croyait peut-être, et il s'avançait vers les batailles avec une noble confiance ; mais le sort qui semblait lui faire de si belles promesses, lai devint hostile. Après quelques succès , il fut vaincu par le frère de Louis IX qui , ne sachant pas être miséricordieux
comme le roi de France, fit tomber sur Féchafaud la belle tête de Conradin vaincu.
Sans doute Louis IX avait feit des vœux pour son frère , mais il n'avait point voulu prendre une part active aux grandes guerres de l'Italie ; car sa politique toute chrétienne et toute française» Fempêchait de se mêler aux guerres qui n'avaient pas pour but Futilité , l'agrandissement de son royaume et le triomphe de la religion. Tout en regrettant toujours son bien-aimé fils Louis, il jouissait de la satisfaction de voir ses autres enfants mariés comme il convenait à des fils de France. Son fils Pierre avait épousé Jeanne de ChàtiUon , héritière des comtes de Blois et de Chartres, prince connu dans Fhistoive sous le nom de comte d'Âlençon. Le dernier fils de Louis et de Marguerite était marié à Yolande, fille du duc de Bourgogne, qui lui apporta le comté de Nevers, comme héritière de Mathilde de Bourbon. A cette princesse appartient l'honneur d'être la tige de cet arbre qui , depuis huit cents ans , a étendu ses rameaux sur tous les trônes du monde. Louis avait aussi assuré le mariage de sa fille Blanche avec Ferdinand , fils d'Alphonse, roi de Castille ; et Marguerite, la plus jeune de ses filles, avait épousé un duc de Brabant.
En 1267, le jour de la Pentecôte, Louis arma chevalier son fils atné, Philippe, et son neveu, Robert, fils de ce vaillant comte d'Artois, tué dans les murs de Mansourah* Quand les deux jeunes princes eurent revêlu Farmure et chaussé Féperon d'or de chevalier, le monarque les conduisit en pèlerinage à Fabbaye de Saint-Denis.
Peu de temps auparavant, Louis IX, après avoir fait recueillir pieusement les restes des rois et des reines de France , reposant en divers lieux du royaume , avait pris soin de les JOûre inhumer dans la royale et gothique abbaye dédiée aux trois premiers apôtres des Gaules.
Quand le monarque français eut rempli ce pieux devoir envers ses devanciers, Féglise où étaient gardées les reliques des trois premiers patrons de la France, lui devint plus chère et plus sacrée. Là, et mieux encore qu'à l'abbaye de Royaumont, il aimait à aller méditer des choses étemelles dans les chapelles destinées à recevoir la surabondance des grandeurs de l'empire français. Saint-Denis était devenu le but fréquent de ses excursions. Bien souvent, sans doute, lorsque après avoir courbé le front devant l'autel, il relevait ses regards et apercevait au^^essus du tabernacle flotter la glorieuse oriflamme , il se disait au-dedans de lui : c Je la reprendrai, je la ferai flotter de nouveau aux yeux des Infidèles; car je n'ai encore accompli ni mon vœu ni ma mission. »
Dans son enfonce» Louis avait été souvent conduit par sa pieuse mère à une abbaye située près des étangs de Chantilly ; mais le temps ayant ruiné et appauvri cette maison de Dieu , quand le fils de Blanche de Castille fut monté sur le trône , il dit aux religieux qu'il avait visités dans son jeune âge : c Vous allez quitter ce cloître endommagé par les siècles, et vous viendrez habiter une nouvelle abbaye que je fonde au hameau de Royaumont ; là , vous aurez une belle et vaste église , et dans le chœur il y aura quatre-vingtdix-neuf stalles pour les religieux , la centième sera pour moi , car j^irai souvent me reposer sous le toit que je vous élève, et prier a^^ec vous. > Quand l'abbaye royale de Royaumont fut terminée et enrichie des largesses du roi , Louis IX tint sa parole, et, plus d'une fois dans l'anoée, quittant la pompe et la magnificence de la cour, il allait retremper son ame dans le silence de la maison du Seigneur. Là il avait sa cellule à lui, que l'on a longtemps montrée aux voyageurs français et étrangers; mais de cette cellule et de ce monastère renommé il ne reste plus que
quelques tristes vestiges. L'industrie est venue s'établir où la foi et la piété avaient prié jadis, et a amené le bruit là où longtemps avait régné le silence.
Dans ces beaux lieux l'industrie a aussi fait son temps ; et c'est un descendant des anciens chevaliers (*) qui est devenu propriétaire de ce domaine auquel il a rendu , autant qu'on le peut faire de nos joui*s, les souvenirs d'autrefois. Mais, hélas! il n'a pu rendre à Royaumont sa noble et magnifique église, sans contredit une des plus belles de France. Sa voûte de i 4 toises de hauteur étonnait par sa hardiesse; sa nef, de plus de 140 pieds de long sur 40 de large, conduisait à un sanctuaire resplendissant de marbre et d'or. Dans une de ses vingt-neuf chapelles se voyait une statue de saint Louis en habit de croisé , foulant aux pieds le turban et le croissant. Les mains royales ont travaillé à l'embellissement de Royaumont , et saint Louis n'a pas dédaigné d'y prendre le pic de fer.
Une fois, ses deux frères, les comtes d'Anjou et de Poitiers, étaient venus passer une journée avec lui; ils le trouvèrent travaillant au jardin : c Puisque vous êtes ici , leur dit-il, il faut vous soumettre à la règle : vous le voyez, je travaille comme les moines , travaillez comme moi ; » et les deux princes se mirent allègrement à l'ouvrage.
Bien des choses s'efiacent de la mémoire des hommes ; mais le souvenir du bon roi, malgré l'ingratitude des temps, est encore vivant à Royaumont.
Une autre maison de Dieu qui attirait souvent le fils de Blanche de Castille hors de Paris, était la nouvelle abbaye de Longchamps , fondée par sa sœur , Isabelle de France. Jamais frère et sœur ne s'aimèrent d'amour plus tendre.
(I) M. le marqaiit de Belliaent.
Isabelle comme Louis avait reçu de Dieu une piété expansive et une foi ardente. Cette foi et cette piété les élevait au-dessus de toutes les dignités de ce monde, et Ton peut se souvenir qu'à seize ans, Isabelle avait dédaigné d'aller s'asseoir sur le trône du Saint-Empire, en disant quelle tenait plus à honneur le titre de servante de Jésus- Christ que celui d'impératrice.
On sait quelle était la piété de la reine Blanche : plus d'une fois cette tendre mère chrétienne fut obligée de modérer les mortificntions que s'imposait la jeune Isabelle. Sous les voûtes dorées des palais elle soupirait après Thumilité et l'austérité du cloître ; aussi un des plus beaux jours de sa vie fut celui où Louis IX lui permit, et la mit à même par ses largesses, de fonder l'abbaye de Longchamps. Quand elle obtint la permission d'y aller prendre le voile, elle s'écria : € Enfin, Seigneur, vous me donnez des ailes pour m'envoler vers vous ! » Une fois arrivée au but de ses désirs, elle établit dans la nouvelle abbaye un ordre admirable, et la plus humble des servantes de Dieu sous le cloître de Longchamps fut bientôt la sœur Isabelle.
En étudiant la vie de Louis, en relisant toutes les épreuves auxquelles ce saint roi fut soumis , en le voyant tant de fois condamné à vider jusqu'à la lie le calice amer des douleurs, en pensant à l'étroite amitié qui le liait à sa sœur Isabelle , je me suis souvent pris à comparer le second saint Louis (*) et sa sœur, l'angélique Elisabeth, à Louis IX et à sa sœur Isabelle.
On dit que les régions du trône sont si ardentes, si desséchées que les tendres sentiments y meurent comme les fleurs dans une terre sur laquelle la rosée ne tombe pas. Aussi quand nous rencontrons dans les existences
(•) Louis XV[.
royales de douces et saintes amitiés, nous les montrons aux peuples, pour qu'ils ne calomnient plus autant les grands et les puissants de ce monde. De cette royale abbaye de Longchamps , il ne reste plus rien que quelques débris de murailles. Comme à Royaumont l'industrie est venue s'établir dans le saint enclos. Une partie de l'église subsistant encore est transformée en grange. Souvent en sortant du bois de Boulogne , je suis allé m'asseoir en face de ces ruines attristantes, malheureusement trop communes dans la France nouvelle ; et là , je pensais que les âmes pieuses , amantes de la solitude, ont toutes en elles un bon goût qui leur fait choisir de beaux sites pour y aller chanter les louanges du Créateur. Cette' abbaye de Longchamps était tranquillement assise entre les hauts ombrages d'une belle et antique forêt (*), et les saules aux feuillages argentés qui bordent la Seine. La noble fille de France avait été bien inspirée en choisissant ce lieu ; car, droit en face d'elle , de l'autre côté du gracieux fleuve serpentant au milieu des prairies , elle pouvait apercevoir la fontaine où la bergère Geneviève filait sa quenouille en gardant ses troupeaux. Puis, au-dessus du coteau dominant Surène, le mont des Hermites (^).
Ainsi à la Yoyale recluse arrivaient sous son cloître les doubles souvenirs de la religion et de la patrie.
Vers l'année 1267, Louis IX publia ses Établissements dont nous avons vanté la sagesse ; et en même temps quelques lois partielles furent faites pour modifier des coutumes qui pouvaient donner lieu à l'arbitraire des jugements, t Ce fut à cette époque que parut l'ordonnance sur les blasphémateurs, qu'il est juste de noter pour arracher de l'histoire les traditions de la calomnie. Ce fut le pape Clément IV qui demanda de régler la punition de ce scandale des blasphèmes,
(() Aojounriioi le bois de Boulogne.
(') Ce mont, appelé VaUrien, est anjoard'hoi an des forts atoisinant Paris.
sans toutefois le frapper par des supplices comme Tavait^pt la législation des capitulnires. L'ordonnance de Louis se borna à des amendes et à des punitions correctionnelles, selon la gravité du délit. (') »
Il existait entre les rois de France et les souverains pontifes une source perpétuelle de discussions politiques et religieuses que Louis IX , prince aussi bon catholique qu'esprit éclairé, avait à cœur de faire cesser. Sous les deux premières races des monarques français la collation des bénéfices appartenait aux évèques et aux patrons des églises , et les papes intervenaient peu dans Tcxercice de ce droit qui semblait aussi naturel que juste. A l'avènement de la troisième race le droit se modifia. Sans prétendre au droit de choisir, le pape prit l'usage de recommander les candidats au bénéfice ecclésiastique, comme chef suprême de l'Ëglise. Lui, le père de tous, croyait mieux connaître qu'aucun autre ceux de ses enfants les plus dignes d'être revêtus des dignités du sanctuaire et de la charge des âmes.
Cette prétention de la cour de Rome se transforma en un droit réel , plus ou moins consenti par le roi et par les évêques. De cette nouvelle exigence survint bientôt des conflits et des abus peut-être. Avec un caractère aussi franc, aussi loyal que celui du monarque français , tout ce qui n'était pas nettement éUihW , tout ce qui n'assurait pas l'ordre dans son royaume devait lui déplaire. Louis IX mit donc un terme à cet état incertain en tranchant la question, et décidant que les évêques et les patrons jouiraient de leurs droits anciens. Cette décision, consciencieusement prise , établissait le droit du roi , premier patron des églises vacantes. Ce fut là , dit un historien moderne , l'ouverture des controverses de la régale , transmise de siècle en siècle
(>) Hitloire ecdésiattique de Fleary.
et souvent transformée en lutte fatale. En même temps Louis restituait aux cathédrales Télection de leurs évéques , et par là encore il heurtait Tintervention directe du pape acceptée depuis longtemps comme un droit. Il renouvelait ensuite les anciennes prescriptions contre la simonie , ce scandale souvent ravivé , toujours condamné par l'Église et par ses conciles. Enfin il défendait les levées d'argent imposées par la cour de Rome dans son royaume , à moins , disait-il, c que ce ne fôt pour une cause raisonnable , pieuse et très urgente , et d'après notre exprès et spontané consentement ainsi que de celui de notre église. >
c Telle était la pragmatique sanction de Louis IX , loi contestée par quelques-uns comme une sorte de déclaration de guerre , impossible de la part du saint roi contre le pape ; mais aussi loi exagérée par quelques autres appliqués à en faire sortir tout ce qu'en d'autres temps on devait voir de révoltes véritables contre l'autorité des pontifes (•). »
Comme la rouille vient aux lames du plus pur acier, comme les ronces et les épines poussent leurs jets entre les pierres bien assises des vieux monuments , comme le fleuve en roulant ses ondes ronge ses bords et en change l'aspect , de même l'esprit humain s'attache aux meilleures institutions pour les fausser, les dénaturer et les détruire. Il en fut ainsi de la pragmatique sanction ; et le philosophisme moderne n'a pas manqué de s'en senir pour sanctionner en quelque sorte avec une loi faite par un saint , leur orgueilleuse rébellion contre la papauté.
Les vaines déclamations de l'école sceptique passeront ; mais ce qui restera immuable et digne de l'admiration des catholiques, ce sera la sagesse de saint Louis qui, il y a près de cinq siècles, a su si bien fixer religieusement les
C) LtnreoUe , HiMloire de France.
limites entre le temporel et le spirituel , entre les droits des papes et ceux des rois.
Chose digne de remarque : à mesure que Louis IX rétablissait l'ordre dans toutes les parties de l'administration de son royaume ; à mesure que ses préceptes de justice s'enracinaient dans les mœurs; à mesure que les meilleurs législateurs reconnaissaient de plus en plus la sagesse de ses Établissements , il y avait au dedans de lui un désir incessant qui grandissait et qui prenait chaque jour une nouvelle ardeur. Les plaies qu'il voyait se cicatriser ; les ruines qui se réparaient sous ses yeux , le bien qui s'étendait autour de lui ne pouvaient lui faire oublier cette Terre- Sainte qu'il n'avait point délivrée ; et tandis que les campagnes et les villes de France retrouvaient , grâce à lui , le calme et la prospérité, son esprit et son cœur retournaient aux champs de la Syrie» où il y avait tant de chrétiens à consoler et tant d'opprimés à secourir.
Un roi moins pieux que lui se fut peut-être reposé dans le bonheur qu'il donnait à son peuple ; mais non , pour son ame chrétienne il fallait plus encore. On se souvient qu'il n'avait pas cessé de porter sur ses vêtements le signe de la croisade ; et ce signe que les Français voyaient avec une respectueuse crainte sur le manteau royal , était pour le monarque comme un constant appel à une nouvelle guerre sainte. Et puis , pour activer le feu sacré qui brûlait au cœur du royal croisé, il lui venait de Palestine de grands et terribles bruits. Là , les choses étaient arrivées à un tel point d'adversité et de désolation, que le pape Alexandre lY se crut obligé d'exhorter au nom de Jésus-Christ, tous les rois de l'Europe à reprendre la lance et l'épée , pour sauver des humiliations, des tortures et de la mort nos frères d'outre-mer.
Ces malheurs et ces désastres ne venaient pas tous des
musulmans. Entre les chrétiens il s'était élevé de funestes divisions. A Ptolémaïs, les Génois et les Vénitiens avaient eu entre eux de sanglants démêlés au sujet d'une église qu'ils possédaient en commun. Plus d'une fois la basilique de Saint-Sabbas, fortifiée comme une place de guerre, avait retenti du bruit de leurs combats sacrilèges.
La discorde ne s'arrêta pas là; elle grandit, prit son vol, et vint jeter des troubles jusqu'en occident. Les Pisans prirent parti pour Gênes, et allèrent chercher des alliés jus* que chez les Grecs, alors impatients de rentrer en possession de Constantinople. Comme si de telles divisions armées n'étaient point assez pour désoler la Palestine, les mauvaises passions ou l'esprit de jalousie et d'envie parvinrent aussi à se glisser dans les ordres chevaleresques de Saint-Jean et du Temple; et l'on vit alors des chevaliers armés pour combattre les Infidèles, tourner leur glaive contre leurs propres frères. Â la grande honte du nom chrétien les Hospitaliers et les Templiers s'attaquèrent avec fureur, et rougirent de leur sang les villes et les châteaux-forts qu'ils étaient chargés de défendre. Ces luttes acharnées en étaient venues à cette déplorable extrémité que l'on ne se demandait plus en Europe si les Francs avaient vaincu les musulmans, mais si la victoire était restée aux chevaliers du Temple ou à ceux de l'Hôpital. Entre ces deux ordres qui jadis avaient acquis une si grande et si juste gloire, l'irritation et la haine étaient devenues telles , que Mathieu Paris raconte qu*en 1259 il y eut une bataille si sanglante entre les deux ordres, qu'il n'échappa qu'un seul chevalier du Temple pour porter dans les places de son ordre la nouvelle de cette défaite.
Le brave entre les braves, le prud'homme renommé entre tous les chevaliers, le noble Sargines, que Louis IX, à son départ, avait laissé à Ptolémaîs, n'avait ni assez d'auto-
376 SAINT LODIS
rite pour rétablir Tordre , ni assez de troupes pour résifllter aux attaques des musulmans. Sous un ciel si noir, peu de lueurs de salut brillaient pour les croisés. Cependant un faible rayon d'espérance se montrait à l'horizon ; la discorde troublait aussi l'empire des musulmans : chaque jour parmi les Hamelucks il éclatait quelques révolutions nouvelles; mais ces divisions de parti, dans des masses qui étaient moins une nation qu'une armée, avaient de bien moins fâcheux résultats que parmi les Francs, dont la religion avait fait un seul peuple en Palestine. Les colonies chrétiennes depuis la prise de Jérusalem par Saladin , étaient comme un faisceau dont le lien vient d'être rompu. En perdant leur capitale , les rois de Jérusalem perdirent leur empire : le Calvaire abritait leur trône.
Il n'en était pas de même du parti musulman. Chegger- Eddour avait épousé le Turcoman Aibek , et s'était comme nous l'avons dit, assise sur le trône de Saladin. Ce règne ne tarda pas à être troublé par les rivalités des émirs, et ce fut une passion de femme qui changea la face de l'empire. Chegger-Eddour ne put pardonner h Aibek, d'avoir demandé en mariage une jeune et belle fille du prince du Mossoul. La jalousie couronnée et qui a en main la puissance ne pardonne guère ; et l'infidèle époux fut assassiné dans le bain par des esclaves.
La sultane , après avoir satisfait son besoin de vengeance, appela une autre passion h son secours, l'ambition des émirs; elle fit venir en son palais l'émir Saif-Edden, pour prendre ses conseils et lui proposer de s'asseoir auprès d'elle sur le trône. Saif-Edden obéissant à l'ordre qu'il avait reçu, arriva chez elle : introduit dans la chambre de la sultane, il la trouva tranquillement assise , belle et parée comme aux joui*s de sa jeunesse, et ayant à ses pieds le corps sanglant de son époux.
c Âcet aspect, dit un historien, (*) l'émir fut saisi d'horreur, et le calme que Chegger-Eddour faisait paraître , la vue du trône ensanglanté sur lequel elle lui proposait de s'asseoir, ajoutèrent encore à son effroi. La sultane appela encore deux autres émirs qui ne purent non plus supporter sa présence, et s'enfuirent épouvantés de ce qu'ils venaient de voir et d'entendre. Cette scène s'était passée pendant la nuit; au lever du jour la nouvelle s'en répandit dans le Caire: l'indignation fut générale dans le peuple et dans l'armée. Chegger-Eddour périt à son tour immolée par ses esclaves, et son corps jeté nu dans les fossés du château , put apprendre à tous ceux qui se disputaient l'empire que les révolutions ont aussi leur justice. »
Quand les nations viennent d'être témoin des sanglantes horreurs que font commettre les mauvaises passions des ambitieux, elles arrêtent souvent leurs regards et placent leurs espérances sur l'enfance ; il leur semble que cet âge d'innocence et de pureté peut attirer sur elles les regards protecteurs de la divinité. Ainsi ce fut un enfant de quinze ans, un fils d'Àibek , que les musulmans placèrent sur le trône que Chegger-Eddour avait souillé.
Mais si l'enfance a pour elle l'innocence, elle manque d'expérience et de force, et le règne du jeune sultan ne fut que d'une courte durée. Alors de grands événements se préparaient en Asie, et du côté de la Perse il se formait un orage, menaçant à la fois les musulmans et les chrétiens.
Les Mogols, conduits par un puissant chef guerrier qui avait nom Oulagou, avaient roulé leurs hordes armées jusque devant les murs de Bagdad. Ces murailles étaient hautes et auraient pu arrêter les barbares; mais il y avait au-dedans de la cité ce qui affaiblit toujours les masses : la population
(*] Michaod.
divisée en plusieurs sectes, était plus occupée à se combattre entre elle qu*à repousser un ennemi formidable. Ajoutez à ces divisions intestines la mollesse et tous les enivrements de la volupté. Le calife aussi énervé que son peuple , vivait tranquille dans lorgueil que lui donnaient les vains respects et les bas hommages des musulmans. Se croyant presque un Dieu , il négligea tous les moyens de défense , car sa puissance, on le lui avait répété, était éternelle : le jour où toutes ces illusions devaient finir s'était levé. Les Tartares prirent la ville d'assaut, la livrèrent à toutes les horreurs de la guerre, et le dernier et trente-septième des successeurs d'Abbas fut précipité de son trône d'or, si resplendissant de diamants et de pierreries, que les poètes comparaient son éclat à celui du soleil. Le calife, enchaîné et tratné comme un vil esclave, perdit la vie au milieu du tumulte, sous le glaive des Mogols.
A la nouvelle de la prise de Bagdad et de la mort du calife, les Mamelucks jetèrent un grand cri d'effroi ; et dans leur épouvante, convaincus qu'un enfant ne pourrait les défendre, ils élurent, à la place de leur petit souverain , Koutouz , le plus brave et le plus habile des émirs.
De tant d'événements, de toutes ces révolutions se succédant parmi les enfants de l'islamisnie , d'après le cours ordinaire des événements de la vie, il aui*ait dû surgir des chances favorables pour le parti chrétien. Le kan des Tartares venait de promettre au roi d'Arménie de porter ses conquêtes jusqu'aux rives du Nil. Quelques historiens rapportent que les troupes arméniennes s'étaient réunies à l'armée des Mogols pour exterminer les Turcomans.
En attendant leur délivrance, les chrétiens virent les Mogols s'emparer d'Alep , de Damas et des principales villes de la Syrie ; c'était là comme une bonne brise, comme un vent favorable pour faire flotter de nouveau l'étendard de la croix. De toutes parts les sectateurs de Mahomet fuyaient
ET SON SIÈXa^E. 379
devant les Tartares, et chose inouïe, les disciples du Christ étaient protégés par les hordes idolâtres que la victoire favorisait. Dans ces sauvages et barbares conquérants, les anciens croisés étaient ainsi réduits à voir des libérateurs. Dans les églises et jusque sur le tombeau même de Jésus*Christ , on fit des prières pour le triomphe des Mogols.
Peut-être qu'alors l'Europe aurait pensé à aller soutenir les espérances des chrétiens d'orient, en formant de nouveau une croisade en leur faveur ; mais , elle aussi , était à cette époque en proie à de si grandes terreurs, que des conciles s'étaient assemblés en France , en Angleterre , en Allemagne, et avaient ordonné, au nom du pape Alexandre IV, des jeûnes , des processions et des prières dans tous les diocèses de la chrétienté. Ce fut alors qu'on ajouta de nouveau aux litanies des saints ces paroles qui étaient comme le signal d'un péril universel : c Seigneur , délivrez-nous de l'invasion des Tartares. »
Pendant que dans les églises on chantait ces prières, les hordes qui désolaient la Pologne et la Hongrie s'éloignèrent d'elles-mêmes , rappelées sans doute par les discordes de leur propre pays.
Cependant Oulagou , obligé de retourner sur les bords du Tigre , avait confié son pouvoir à son lieutenant Ketboga, chargé de poursuivre ses conquêtes: ce pouvait être encore là un sujet d'espérance pour les chrétiens de la Palestine, et peut-être enfin la fortune allait-elle leur sourire , lorsqu'une querelle suscitée par des croisés allemands changea tout à coup l'état des choses , et révéla que les auxiliaires sur lesquels on croyait pouvoir compter n'avaient fait que cacher temporairement leur hostilité contre les défenseurs de la croix. Quelques villages musulmans qui payaient tribut aux Tartares, ayant été livrés au pillage, Ketboga prétendit obtenir des chrétiens une réparation. Les
chrétiens refusèrent, il s'en suivit une rixe, une contestation armée dans laquelle le neveu du commandant mogol fiit tué.
Cet événement, peu de chose en lui-même, eut d'immenses et calamiteux résultats. De cet instant le chef tartare déclara une guerre ouverte aux chrétiens. Par son ordre et par ses propres mains , le territoire de Sidon fut ravagé, pillé et incendié. Celui de Ptolémais fut aussi menacé. Alors toutes les illusions des Francs s'évanouirent, et leur désespoir fut aussi profond que leur joie avait été folle.
Comme un torrent qui déborde , l'armée des Mogols avançait toujours , et s'étendait comme de grandes eaux sur les teiTcs de la Palestine. Alors le sultan du Caire se leva et vint au devant des hordes qui menaçaient l'Egypte. Il resta trois jours avec son armée dans le voisinage de Ptolémais où il renouvela une trêve avec les soldats de la croix. Dans cette même plaine de Tibériade, où les croisés avaient fait tant de prodiges de valeur contrôles Sarrasins, une bataille sanglante fut livrée entre^ le sultan égyptien et le chef des Tartares. Ketboga y perdit la vie ^ et sa nombreuse armée ' battue et dispersée abandonna la Syrie.
Les chrétiens avaient hautement et à la face du soleil fait des vœux pour les Mogols; le sultan allait maintenant leur faire payer chèrement les espérances qu'ils avaient mises dans une alliance avec ses ennemis. Ainsi, de quelque côté que penchât la victoire, les défenseurs du Christ n'avaient rien à espérer du vainqueur. Déjà à Damas et dans d'autres villes, les musulmans commençaient à démolir les églises où l'on avait prié pour le succès des Mogols. Les sectateurs les plus fervents de Mahomet trouvaient que le sultan du Caire usait encore de trop de tolérance envers les chrétiens, et contre lui il s'élevait déjà des cris de haine et de malé-
diction. On lui reprochait surtout vivement la dernière trêve qu'il venait de conclure avec les croisés. Bibars , dont Tambition ne dormait jamais, ayant tout écouté et tout vu , profita de cette effervescence des esprits et s'efforça de se former un parti contre Koutouz ; il y parvint , et quand la fer^ mentation fut à son comble , ce terrible chef ayant rassemblé ses complices, marqua la dernière heure du sultan ; il alla le trouver à une partie de chasse , lui porta trois coups de poignard, et retendit mort à ses pieds. Puis tout souillé, tout rouge du sang de son maître , il courut à Tarmée des Mamelucks alors réunie à Salehié , et sautant à bas de son cheval, il cria aux lieutenants du prince : c Le sultan Koutouz vient d'être tué.
— Par qui? demanda Tatabek.
— Par moi, répondit Bibars.
— En ce cas , reprit Tatabek Aboul-Fedin , règne donc à sa place. >
Il y a dans ces dernières paroles : Règne donc à sa place, toute la politique des Mamelucks.
Bibars fur proclamé sultan d'Egypte et surnommé la colonne de la religion musulmane et le père de la victoire*
Hélas ! il ne devait que trop mériter ces deux titres en achevant la ruine des Francs. Une guerre acharnée contre eux commença dès le lendemain de son intronisation au pouvoir.
Ce fut alors que les chrétiens de la Palestine, désabusés des vaines espérances qu'ils avaient mises dans les divisions de leurs ennemis , tournèrent de nouveau leurs yeux vers l'occident. Leurs plaintes étaient touchantes , et leurs demandes , leurs prières de secours eussent remué toute l'Europe, si l'on eût encore porté aux conquêtes des croisés un intérêt aussi vif que dans les siècles précédents. Cet intérêt pour nos frères d'outre-mer était né du feu sacré , et malheureusement ici-bas tous les feux s'éteignent, même celui
qui s'est allumé au ciel. Pour l'Europe chrétienne , c'était une lamentable nouvelle que celle qui arrivait avec cette demande de secours.
Après trente-sept ans de règne dans Byzance, Baudouin If venait d'être obligé de fuir d'une ville que les croisés avaient prise un demi-siècle auparavant. Depuis longtemps ce chef de l'empire latin n'avait plus pour soutenir la haute dignité qui lui avait été conférée, et pour payer le petit nombre de ses soldats, que les aumônes de la chrétienté qui allaient toujours en s'affaiblissant , et quelques emprunts faits à Venise si exigeante, qu'elle avait demandé à son impérial débiteur son fils pour otage.
L'histoire l'a redit : la pénurie de Baudouin était devenue telle, que dans sa capitale, on était réduit ù vendre les reliques des saints pour des sommes modiques, et qu'on arrachait le plomb du toit des. églises pour en faire une monnaie grossière. Dans ces jours de faiblesse et de misère, on détruisait la charpente des maisons impériales pour fournir du bois aux cuisines de l'empereur. Alors ceux qui avaient vu la superbe Byzance, cette reine de l'orient, dans ses jours de puissance et de prospérité , en contemplant sa misère , sa désolation et sa ruine, répétaient ce que Jérémie a dit de la cité de David.
€ Oh! comment cette vUle autrefois si animée de peuple est- » elle maintenant si déserte et si morne ?
> Comment la reine des nations , celle que les peuples » venaient voir de si loiUy a-t-^Ue été rendue semblable à une » veuve désolée ?
» Les rues pleurent leur solitude, personne n'y vient plus, > personne n^ accourt plus à ses solennités.
> Ses portes sont brisées , ses parvis déserts , ses prêtres » dans la douleur y et ses vierges vêtues de deuU, plongées dans » VamertumCy gémissent. »
Cependant le souverain obligé d'abandonner sa ville impëriale, avait conclu une trêve avec Michel Paléologue. Cette trêve lui avait été accordée si facilement» qu'elle aurait dû faire naître de la défiance ; mais quand approchent les jours de ruine pour un peuple , les vertiges prennent aux rois et aux empereurs. Des paysans enseignèrent à un général de Michel Paléologue une ouverture cachée et pratiquée sous les remparts de Constantinople » près de la porte Dorée, et par laquelle il était facile d'introduire des troupes dans l'intérieur de la ville. Pour vaincre Baudouin il n'était pas besoin que ces troupes fussent nombreuses; car ce malheureux souverain n'avait plus pour le défendre que des enfants, des vieillards, des femmes et des marchands, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de Génois, partisans des Grecs. Aussi pour Michel Paléologue cette conquête sans gloire fut facile. Une troupe de Comans, que l'empereur grec avait à sa solde, n'eut qu'à parcourir la ville, l'épée et la torche à la main ; et devant elle la foule éperdue des Latins se mit à fuir vers le port, tandis que les habitants grecs de la ville accouraient au-devant du vainqueur en criant : c Vive Michel Paléologue, l'empereur romain ! >
Ces cris réveillèrent Baudouin endormi dans son palais , et il n'eut que le temps de se mêler à ses sujets qui se portaient en foule du côté de la mer. Une flotte vénitienne revenant de l'expédition de Daphnusie, se trouva bien à propos dans le port pour recueillir l'empereur fugitif et les débris d'un empire qui n'avait duré qu'un demi-siècle. Ainsi fut enlevée aux Latins cette ville dont c la con- » quête (*) avait coûté des prodiges de valeur et dans la- » quelle les Grecs rentrèrent sans combat, secondés par la
(*) Georges Logothële.
m SAINT LOUIS
» trahison d'un soldat et par les ombres de la nuit. » Le pape Urbain IV accueillit avec peu d'intérêt Tempereur latin ; mais cependant dans une lettre adressée à Louis IX , le chef de la chrétienté déplorait amèrement la perte de Constantinople, et exprimait le désir qu'on entreprit une croisade pour reconquérir Byzance. Le pieux monarque français entrait sans doute dans cette pensée ; mais ni le clergé de France, ni le clergé d'Angleterre ne furent disposés à soutenir de leur appui et de leur argent cette guerre d'outre-mer, et le pape fut réduit à se contenter des soumissions et des présents de Michel Paléologue , qui promettait, pour apaiser le saint-siége, de reconnaître la suprématie de Rome, et de vouloir aider, les armes à la main, à reconquérir Jérusalem. En attendant, l'infatigable Bibars ravageait la principauté d'Antioche. Son armée nombreuse sillonnait les champs de la Terre-Sainte. Les Francs épouvantés envoyèrent plusieurs de leurs plus notables chevaliers pour solliciter la paix. Sa réponse à cette demande fiit l'ordre donné à ses hommes de livrer aux flammes l'église de Nazareth ; puis d'aller brûler et saccager les maisons et les oliviers en Nàim et sur le mont Thabor. Précédés de ces dévastations, les bataillons du sultan vinrent s'abattre en face de Ptolémaîs, comme des vautours qui ont bu le sang.
C'était ainsi que Bibars punissait les chrétiens d'avoir appelé les Tartares à leur secours. Après avoir menacé Ptolémais dont il n'avait pu s'emparer, parce que les Génois et le prince de Tyr, Ibn-Ferat, n'étaient point venus, comme ils le lui avaient promis, assiéger cette ville par mer, tandis que lui et ses Mamelucks l'attaqueraient du côté de la terre, il se porta avec un redoublement de colère sur Césarée. Cette forteresse ne tint contre lui que quelques jours, et ee Ait en face de la ville d'Arsouf que les Mamelucks victorieux
accoururent. lii, les chrétiens rappelèrent par leur résistance les beaux jours des croisades. Le siège dura quarante jours. On s'était battu du haut des remparts, dans les souterrains, dans les mines ; mais enfin Tétendard du prophète fut arboré par Bibars sur les murs de la ville.
Après cet exploit, le sultan retourna pour quelque temps au Caire, et là, dit Fauteur des Croisades, il reçut les ambassadeurs de plusieurs rois des Francs, d'Alphonse, roi d'Aragon , du roi d'Arménie et de quelques princes de la Palestine. Tous ces ambassadeurs demandaient la paix pour les chrétiens; mais leurs pressantes sollicitations ne faisaient que fortifier le sultan dans son projet de continuer la guerre. Plus on avait recours à la prière, plus il pouvait croire qu'on n'avait plus d'armées à lui opposer. Il répondit au prince de Joppé : c Le temps est venu où nous ne souffrirons plus d'injures. Lorsqu'on nous - enlèvera une chaumière, nous enlèverons un château ; lorsque vous prendrez un laboureur, nous donnerons des fers à mille de vos soldats. »
Bibara ne menaçait pas en vain : ses vengeances étaient terribles et promptes comme la foudre. En peu de jours lui et ses rapides Mamelucks traversèrent le désert et arrivèrent en face de Jérusalem. La cité sainte, faible et désolée, Ait contrainte à lui ouvrir ses portes, et l'ennemi entra fièrement dans cette ville dont les voies douloureuses gardaient encore les traces du passage de l'Homme-Dieu. A la face des chrétiens consternés et tout proche du saint tombeau , le musulman rendit grâce à Mahomet de sa victoire, et implora pour ses armes la protection du prophète. De là, comme le tigre qui a dévoré sa proie, il bondit et se remit en campagne, ravageant le territoire de Tyr , de Tripoli et de Ptolémais. Alors le butin des musulmans fut si immense, qu'au rupi)ort des auteurs arabes, les bœufis, les moutons et
les buflSes ne trouvaient plus d'acheteurs. Ses soldats se partagèrent les hameaux, les châteaux et les villes, les filles et les enfants, et il n'y eut pas alors, dit une dironique arabe, un esclave qui n^eût un esclave. De ce terri*toire ravagé, le sultan conduisit ses troupes sur les bords du Jourdain , et résolut d'assiéger la forteresse de Sephed ou Safad, sur l'emplacement de l'ancienne Béthulie.
Cette forteresse , qui appartenait aux Templiers, était assise sur la cime de la plus haute montagne de la Judée. Le riche et guerroyant ordre du Temple avait mis son orgueil à constraire Sephed: ses murailles épaisses et en belles pierres de taille avaient plus de cent pieds d'élévation ; et comme pour les exhausser , un large et profond fossé , creusé dans le roc , en ceignait les bases. On l'appelait l'imprenable. Elle avait été si solidement bâtie qu'après tant de siècles et de changements la forteresse des Templiers existe encore. Sa forme ovale la ihit ressembler de loin à une grande tour.
Les chrétiens s'y défendirent vaillamment et cette résistance étonna Bibars, car depuis quelque temps les guerriers croisés avaient été gagnés par le découragement. Les soldats du sultan, qui venait de vaincre en courant, murmuraient d'être si longtemps retenus devant ces murs que leurs traits lancés par leurs machines ne pouvaient seulement ébrécher.
Ce découragement que nous montrions tout à l'heure dans les rangs chrétiens , passa bientôt dans ceux des assiégeants ; et avant peu devint tel , que Bibars ordonna qu'on prit des massues pour frapper ceux qui fuyaient; mais ce fut en vain : ni la crainte des châtiments, ni l'espoir des récompenses ne put relever le courage des musulmans. Le sultan aurait donc été obligé de lever le siège, si la discortle qui se glisse partout n'était venue à son secours. Les chré-
liens se divisèrent entre eux ; et leur habile et infatigable ennemi fit alors parvenir par dessus les hautes murailles de perfides promesses et d'adroites menaces. Enfin, un vendredi, nous citons une chronique arabe » le cadi de Damas priait pour les combattants , lorsqu'on entendit les Francs crier du haut de leurs tours : c 0 musulmans , épargnez-nous, épargnez-nous! »
Une capitulation fut accordée aux chrétiens avec la permission de se retirer où ils voudraient, à condition qu'ils n'emporteraient avec eux que leurs vêtements. Trop tôt les soldats de Jésus-Christ purent se convaincre du peu de valeur d'une promesse musulmane. Bibars en les voyant défiler devant lui prétendit que les conditions de la capitulation étaient enfreintes , et que plusieurs des chrétiens avaient caché sous leurs habits des pierreries et de l'or. L'ordre est donné de les arrêter. On les conduit ainsi sur une colline où on les parque comme un vil bétail ; et là , au nom du chef musulman , on les menace de mort s'ils n'embrassent l'islamisme. A la gloire des chrétiens, ces propositions furent repoussées. Un commandeur du Temple et deux frères mineurs félicitèrent leurs compagnons d'infortune, et en les exhortant à persister dans leur foi , leur montrèrent les primes étemelles que les martyrs que Dieu récompensait au del, tendaient du haut des nues à ceux qui allaient être martyrs sur la terre.
Ils étaient là sur la colline dans le voisinage de Safad , près de deux mille chrétiens ; et de ces deux mille , deux hommes seuls conservèrent la vie; l'un était un frère hospitalier que Bibars envoya à Ptolémais , pour annoncer aux croisés la prise de Safad , l'autre un templier , qui s'était fait renégat pour s'attacher au service du sultan.
Quand la nouvelle de cet horrible carnage des chrétiens captifs fut connue en Palestine, des cris d'indignation et de
douleur s'élevèrent de toutes parts. Â la désolation générale, la voix des prêtres se mêla , disant aux chrétiens qui pleuraient les martyrs: c Ce n'est pas sur eux qullfaut pleurer, c'est sur nous-mêmes. Le bonheur éternel est à eux , et tout près de nous est la désolation et la ruine. > Bientôt il se répandit dans la contrée que la colline sur laquelle le sang des chrétiens avait coulé, était chaque nuit rayonnante d'une divine lumière qui s'élevait des corps de ceux qui étaient vaillamment et saintement morts pour la foi du Christ. On ajoutait que Bibars lui-même, témoin de ce miracle, avait enfin fait donner la sépulture à ces victimes , et que par son ordre une haute muraille avait été élevée autour du champ où il avait fait creuser leur fosse.
La haine que Bibars portait aux chrétiens l'avait rendu populaire en Egypte. Cependant, malgré sa renommée, il aurait manqué de soldats , s'il n'avait établi dans ses états ce que l'on commençait à faire en occident pour les croisades , une taxe destinée aux frais de la guerre que les musulmans regardaient comme une guerre sainte. Cet impôt, fondé par Bibars, existe encore parmi les sectateurs de Mahomet, et s'appelle le droit de Ùieti.
Ce fut vers ce temps que onze cents chrétiens tentèrent une expédition vers Tibériade. Cette petite troupe de guerriei*s ne put faire revenir la victoire à l'étendard de la croix ; elle fut défaite et dispersée par les Infidèles.
Le duc de Nevers mourut à Ptolémaïs , où il était à la tête de cinquante chevaliers. Les pauvres gardèrent la mémoire de ses aumônes , et les soldats celle de sa valeur.
L'invincible Bibars avançait toujours, et maintenant il était arrivé en face de Tripoli. Bohémond lui ayant envoyé demander ce qu'il venait y faire : < Je viens répondit-il, moissonner vos terres ; la campagne prochaine , j'assiégerai votre capitale. •
Dans une lettre , qu'adressa plus tard le musulman vain queur de Tripoli , on voit le barbare plaisir qu'il prend a raconter la manière dont il s'est emparé d'Ântioche, mal défendue par son patriarche , et qu'une grande partie de ses habitants avait lâchement abandonnée.
Bibars écrit {*) :
< La mort est venue de tous les côtés et par tous les chemins ; nous avons tué tous ceux que tu avais choisis pour garder la ville , et en défendre les approches. Si tu eusses vu tes chevaliers foulés aux pieds des chevaux , tes provinces abandonnées au pillage , tes richesses pesées au canthar , les femmes de tes sujets vendues à l'encan ; si tu eusses vu les chaires et les croix renversées, les feuilles de l'Évangile dispersées et jetées au vent^ et les sépulcres des patriarches profanés ; si tu eusses vu tes ennemis, les musulmans , marchant sur le tabernacle, immolant dans le sanctuaire, le moine. Je prêtre et le diacre; si tu eusses vu enfin tes palais livrés aux flammes, les morts dévorés par le feu de ce monde , l'église de Saint^Paul, celle de Saint-Pierre détruite de fond en comble, certes tu te serais écrié : < Plût au ciel que je fusse devenu poussière ! >
Bibars, l'exterminateur, continuait son œuvre; il avait juré d'efiPacer, de détruire toutes les villes chrétiennes de la Palestine, et de n'en pas laisser trace. Ptolémais surtout était l'objet de son ambition.
Cependant devant cette ville il hésita, car il se souvenait que les dangers que couraient les chrétiens d'orient, avaient fait plus d'une fois se soulever l'Europe. Pendant ce temps d'arrêt dans les dévastations du terrible musulman, l'archevêque de Tyr , et quelques autres hommes marquants de la Syrie étaient arrivés en occident, pour peindre la désolation
0) Makrizi.
SgO SAINT LOUIS
de la Terre-Sainte , et pour faire entendre les gémissements des serviteurs du Christ, incessamment menacés du fer des Infidèles. Alors dans le royaume de France, du pied des autels et du haut des chaires sacrées, les prêtres répétaient aux fidèles rassemblés ce cri qui , s'élevant des villes et des champs désolés de la Syrie, traversait les mers, pour appeler leurs frères à leur secours.
Parmi tous les souverains de l'Europe , il y en avait un dont ces cris de détresse transperçaient le cœur et navraient Tame : c'était saint Louis. Aussi il n'hésita plus : le carême arrivé, à l'approche du parlement annuel du ^4 mars, il adressa un mandement aux barons de France , leur ordonnant de se rendre sur-le-champ à Paris. Le sénéchal de Champagne fut un des premiers avertis ; mais étant aloi*s gravement indisposé d'une fièvre quarte, il s'excusa. Le royal ami de Joinville ne se contenta point de cette excuse , et il lui fit écrire d'arriver sans délai , et qu'à Paris H trouverait assez bon physicien pour le bien guérir. Le sire de Joinville se hâta donc de quitter son manoir , et arriva dans la capitale du royaume , la veille de l'Annonciation. S'étant rendu aussitôt chez le monarque , il fut étrangement surpris de ne pouvoir apprendre de Louis lui-même , d'ordinaire si confiant avec lui , le motif qui avait exigé sa prompte venue. Préoccupé de ce mystérieux silence, il regagna le logis où il était descendu , et il raconte lui-même qu'acc^iblé de fatigue il s'endormit bientôt , mais à peine le sommeil était-il descendu sur lui, < qu'il vit en songe le roi à genoux devant un autel , entouré de plusieurs prélats et revêtu par eux d'une chasuble vermeille en serge de Reims. » Réveille aussitôt , et faisant avertir son chapelain il lui raconta son rêve et lui dit : Messire Guillaume , que pensez de cesU vision ?
— Sire Sénéchal, répondit l'aumônier , verrez que le roi
se croisera demain , à cause de la croix rouge de la chasuble ; mais à cause de la serge de Reims, ajouta tristement le saint prêtre , ce sera ung petit exploict.
Joinville croyait aux songes et aux pressentiments. Il se rendit donc le cœur gros et l'ame triste , à Féglise de la Madeleine , pour y ouïr la messe. De là il se dirigea vers la Sainte-Chapelle où le roi , ses barons , ses chevaliers et sa cour étaient rassemblés pour vénérer ensemble les précieuses et saintes reliques. La foule y était donc aussi pressée qu'illustre. Dès le parvis , Joinville fut arrêté par le flot de cette brillante multitude, et là il entendit deux chevaliers devisant ainsi :
c Messire , disait le premier , ne me croyez-mie ores » en avant si le roy ne va se croisier.
— > S'il en est ainsi, reprit l'autre baron, ce sera une des » plus funestes pensées venues en France ; car si nous ne » nous croisons tous perdrons le roy, et si le suivons et > périssons ains perdrons Diex ; car certes ne nous serons » pas croisiés pour l'Esglise, ains bien à cause du monarque. »
Ces deux chevaliers allaient peut-être continuer leur conversation ; mais soudain les chants sacrés s'élevèrent sous les voûtes saintes, et l'on put alors apercevoir le roi se dirigeant vers son trAne, tenant entre les mains la couronne d'épine sur un carreau de drap d'or.
Le visage du monarque était alors visiblement ému. La pensée de délivrer la Terre-Sainte d'où lui était venue la précieuse relique qu'il portait en cet instant , débordait de son ame et révélait à tous qu'il allait se croiser de nouveau et inviter sa chevalerie à se croiser comme lui.
Arrivé sous le dais royal et ayant respectueusement déposé la couronne sacrée du Sauveur sur une crédence placée près du trône :
c Vrais serviteurs du roi des rois , s'ëcrie-t-il d'une voix
» animée et sans laisser le temps aux auditeurs de revenir > de leur surprise : barons et chevaliers , vous me suivrez » tous pour aller laver les affronts qu'endure depuis si long- » temps le Sauveur des hommes. Oui, vous me suivrez, afin » d'arracher pour toujours Théritage des chrétiens de la » honteuse servitude des Infidèles. »
Ces paroles retentissaient encore que Louis était déjà descendu des degrés de son trône » et était allé se jeter à genoux aux pieds du cardinal de Sainte*Cécile en lui disant: « Serviteur du Très-Haut, donnez-moi la croix etjeretourc nerai outre-mer pour la délivrance du saint tombeau. »
Ce qui va le plus vite en France, c'est l'enthousiasme; c'est le feu sacré qui brûle et s'étend. Un instant encore avant que le roi se fût prosterné pour demander la croix d'outre-mer , dans un grand nombre d'esprits il ne se trou* vait que des préventions contre une nouvelle croisade ; mais maintenant tout s'est subitement changé. Les chevaliers de tout âge , se pressent vers le légat. Les trois fils du roi de France sont arrivés les premiers auprès du pontife romain ; Philippe , Jean-Tristan et Pierre, comte d'Alençon, ont déjà reçu le signe sacré. Le roi de Navarre, Thibaut Yi, s'en revêt après eux ; la croix rouge et or brille aussi sur la cotte bardée du jeune Robert d'Artois qui brûle de venger son vaillant père occis à Mansourah.
Après eux viennent les comtes de Flandre, de Blois, d'Eu ; Jean II , comte de Vendôme ; Renaud de Trie , comte de Dammartin; le comte de Beaujeu , sire de Montpensier; Philippe, sire de Ber et d'Auxy , armé chevalier par le roi; Robert de Courtenay , évéque d'Orléans ; Bouchard de Vendôme ; Alix, dame d'Oudenarde; Odon Rigault . évèque de Rouen ; le sire de Nemours ; Gui II de Laval ; Mathieu II de Montmorency; Gilles II de Mailly; le connétable Gilles-le- Brifn; Simon de Melun ; les hoirs Saint-Pol, fils de Gui de
Chastillon; Mathurîn de Koye, Raoul d*Estrées, Lancelot de Sainte-Maure, maréchal de France; Gui de Tourneba, etc. L'enthousiasme qui avait saisi les chevaliers après les les paroles royales ne se répandit pas dans le royaume. Généralement, dans les provinces comme à Paris, on savait que les fatigues de la première croisade avaient malheureusement affaibli beaucoup la santé du monarque ; et les Français, qui Taimaient comme un père , s'effrayaient de le voir, encore faible et souffrant , aller affronter de nouveaux hasards. Ce qui ajoutait à la terreur de plusieurs c'est que le roi partait avec tous ses enfants. Ce fervent chrétien avait tant de confiance dans le Dieu qu'il adorait et dans la sainteté de sa cause , qu'il emmenait tout avec lui , jusqu'aux jeunes princes, espérances du royaume. Pour avoir des craintes n'avait-on pas le récent souvenir de la captivité de la famille royale? Enfin , il y avait tant d'effroi dans certains esprits, que Joinville, vaillant et ancien compagnon d'armes du monarque ne craint pas de dire que a ceulx qui avoient
> conseillé au roy le veage d'oultre*mer avoient péché
> mortellement. »
Quand la résolution du roi de France (at connue en Europe, elle ranima ce qui restait encore dans les esprits du vieil enthousiasme pour les guerres saintes. Dans sa première croisade, le digne petit-fils de Philippe-Auguste avait déployé une si grande force de caractère, et avait acquis tant de gloire et sur les champs de bataille et dans les fers, qu'il était devenu pour le monde chrétien comme le chef suprême de l'honneur chevaleresque. Les chevaliers ayant droit de porter couronne sur leurs casques, faisaient gloire de servir sous les drapeaux. La confiance que les princes avaient dans sa sagesse , l'espérance qu'ils mettaient dans sa vertu , rassuraient en quelque sorte l'Europe contre les dangers des expéditions lointaines.
3g& SAINT LOUIS
Louis, sans cesse préoccupé de son expédition, avait fixé lepoque de son départ à Tannée 1270. De longue main et secrètement il s'était adressé aux républiques de Gènes et de Venise , pour en obtenir les vaisseaux nécessaires pour le transport des nouveaux croisés. Des traités furent passés à cet égard ; mais l'exécution des traités passés avec les nations marchandes, eSi souvent hérissée de difficultés sans nombre. Quand il fallut que Venise fournit au roi de France les navires promis, elle montra plus de jalousie contre Gènes que de zèle pour la croisade; et ces marchands disaient qu'ils redoutaient plus la colère du sultan égyptien que celle de Louis IX. Ils parlaient ainsi , parce qu'ils craignaient que le chef des Sarrasins ne détruisit leur comptoir en orient. Les nations marchandes mettent l'or avant la croyance et l'honneur.
Lorsque la cour de Home connut la dernière résolution de Louis IX, lorsque son représentant en France, le légat eut donné la croix au monarque, à ses fils et à ses chevaliers, elle eut recoui*s aux nooycns accoutumes pour prélever sur les gens d'église un décime pendant trois années. Dès la première croisade l'opinion s'était généralement établie qu'un guerre sainte devait être défrayée en grande partie par les hommes attachés aux sanctuaires et voués aux autels de Jésus-Christ. Sans doute pour une cause si sacrée tout chrétien devait apporter son obole, mais les prêtres devaient venir en première ligne , et avant tous les autres , déposer leur ofirande pour le rachat des saints Ueux.
Pour être vrai il faut dire qu'en 1270 le clergé fit opposition à cet impôt que voulait prélever le saint-siége. 11 envoya à Rome des députés charges d'exposer la profonde misèiH) à laquelle l'église de France se trouvait réduile par les charges qui pesaient sur elle. Clément IV tint peu de compte de ces représentations, et du haut du trône pontî*
fical reprocha aux représentants du clergé , et à ceux qui les envoyaient, leur indifférence pour la cause chrétienne et une avarice qui leur faisait refuser leur superflu pour une guerre où tant de princes, tant de guerriers illustres et des rœs mêmes sacrifiaient leur vie.
De retour de Rome , les envoyés du clergé prêchèrent Tobéissance à la volonté suprême du vicaire de Jésus* Christ.
Par des lettres spéciales , le pape permettait encore aux rois de disposer de toutes les sommes léguées par testament pour le secoui*s de la Terre-Sainte. De son côté, le roi de France ne négligea aucune des ressources que les droits de la couronne mettaient à sa disposition. Alors il n'y avait point d'impôts réguliers, et nos monarques n'avaient pour soutenir l'éclat du trône que les revenus de leurs domaines.
Pour subvenir à toutes les dépenses indispensables en cette occasion, Louis IX se servit de l'impôt de la capitation que les seigneurs suzerains , d'après les coutumes féodales, exigeaient de chacun de leurs vassaux dans les circonstances extraordinaires.
Les bourgeois dans les villes , les paysans dans les campagnes furent soumis à une taxe proportionnelle. Dans les paroisses, les curés choisirent douze notables , gens de bien et de religion , qui , après avoir fait serment sur l'Évangile d'observer l'égalité la plus scrupuleuse, taxèrent chacun selon ses facultés.
Ces taxateurs , comme on le pense bien , auraient rougi de chercher à se soustraire à cet impôt. « Non seulement , dit Michaud , Tusage autorisait le roi à lever cette contribution par rapport à la croisade, mais il en avait aussi le droit à Toccasion d'une cérémonie alors très importante, dans laquelle son fils aîné Philippe devait être reçu chevalier. Ainsi l'impôt fut exige au nom de la chevalerie et au
nom de la religion ; on le paya sans murmurer , parce que Louis en avait confié la perception à des hommes renommés par leur droiture. >
Depuis plusieurs années les fêtes étaient rares à la cour de France: cependant, le roi sachant Tinfluence qu'elles avaient sur la jeunesse de son royaume, et combien souvent au milieu de leurs plaisirs l'enthousiasme se ranime , pensa qu'à l'occasion du mariage de son jeune fils Jean Tristan, dit de Damiette, avec Yolande^ fille d'Eudes, comte de Nevers, de splendides et chevaleresques réjouissances seraient opportunes, et en commandant les préparatifs, Louis IX se disait: < Le plaisir convoquera les jeunes hommes à la fête , et l'honneur et là religion les enrôleront sous mes drapeaux et sous l'étendard de la croix. »
Peu de temps après le mariage de Tristan avec la fille du comte de Nevers, le 5 juin, veille de la Pentecôte, tous les hauts barons se trouvèrent de nouveau convoqués dans la basilique de Notre-Dame. Après une messe solennelle, Louis descendit de son trône et conféra l'ordre de la chevalerie à son fils aîné Philippe , alors âgé de vingt-trois ans ; à son neveu Robert , comte d'Artois , puis à soixante-sept autres jeunes princes grands vassaux ou gentilshommes , entre autres au comte de Dreux; à Jean , fils aîné du duc de Bourgogne, sire de Bourbmi, par sa femme; à Guillaume de Flandre; à Guillaume II, de Brienne; à Robert, baron de Siennes et de Tingri; à Mathieu de Montmorency-Marly ; à Renaud de Pons ; à Mathieu de Mailly ; à Philippe de Nemours; à Odon poil-de-chien, neveu du légat et à Jacques de Foucigny , neveu du sire de Joinville (*).
De brillants tournois complétèrent ces fêtes qui rendirent
I ('} Villenenve-Trans.
pendant quelques jours à Paris une vie et une animation que depuis bien des années la grande ville se plaignait d'avoir perdues.
Pendant ces réjouissances la capitale de la France s'était parée de ses plus beaux atours, et, suivant l'usage d'alors, chacun avait décoré le devant de sa demeure de ses plus riches tapisseries. Les logis des bourgeois comme les hôtels des grands seigneurs, comme les humbles maisons des arti* tisans, témoignaient, selon leurs moyens, la part qu'ils pre-> naient à la fête française.
Les gentilshommes de province y étaient accourus, et leurs mères , leurs femmes et leurs filles y avaient apporté leurs plus beaux atours héréditaires. La dépense entière de ces fêtes fut supportée par le monarque ; comme on le pense bien, au milieu des tournois et des jeux chevaleresques où se distinguaient toutes les illustrations de la France, la croisade ne fut point oubliée.
Le matin de l'ouverture de ces fêtes, le légat du pape, du haut d'une estrade érigée sur une place de l'Ue Saint-Louis, avait prononcé un discours sur les malheurs de la Terre* Sainte. La description que fit le prélat des tourments endurés par nos frères de l'orient, émut vivemeat la foule, et des gens du peuple demandaient aussi à partir et à se joindre aux chevaliers qui déjà avaient pris la croix.
Tandis que l'on s'occupait ainsi à Paris de l'expédition d'outre-mer, la croisade était aussi prêchée dans d'autres contrées de l'Europe. Un concile s'était réuni à Northampton où la plupart des hauts barons d'Angleterre étaient venus entendre l'envoyé de la cour de Rome. Le fils atné du roi d'Angleterre y avait pris la croix. Ainsi décoré du signe qui plaisait davantage aux yeux et au cœur de Louis IX, le jeune héritier du trône d'Angleterre arriva au Louvre avec son frère, 1q prince' Edmond ; et tous deux reçurent égale-
ment de leur oncle, le roi de France, l'accolade et Tordre de chevalerie.
Peur l'Angleterre , tourmentée de discordes intestines et livrée dans phisîeurs de ses provinces aux horreurs de la guerre civile, la pronittlgation de la sainte expédition d'outremer fiit un bienfait. Cette ardeur belliqueuse, qui s'était égarée dans tant de fausses routes et qui avait fait répandre tant de sang , redoubla d'énergie dès que la religion et la gloire lui eurent offert de meilleurs combats t de plus glorieuses batailles.
Le même enthousiasme gagna l'Ecosse, où Jean de Bayeal et plusieurs chevaliers s'enrôlèrent sous la baniuère de la guerre d'orient. En Catalogne, en Castille, en Ara^^on, en Navarre, en Portugal, les rois, les princes et les grands seigneurs répondaient en prenant la croix , à la voix du légat de Rome et à celle du roi de France.
Dans ce mouvement presque général où le feu sacré commençait à sortir de dessous les cendres, tous les vrais chrétiens, partisans de la croisade, tournaient leurs yeux vei*s le royaume de Naples , où Charles d'Anjou , qu'un historien a appelé le tentateur de saint Louis, faisaient de grands préparatifs pour accompagner son frère dans l'orient , mais le caractère de Charles n'était pas de nature à permettre que son départ pour la Terre-Sainte (&t prompt et facile. Depuis qu'il était monté sur le trône beaucoup d'espérances trompées s'étaient changées en haines , et de là mille sujets de mécontentement et mille causes de trouble. Un souverain , voisin de Naples , le pape Clément IV, connaissait l'état du royaume de Charles d'Anjou, quand il lui écrivait : c Vos états épuisés d'abord par les agents de votre autorité , sont maintenant déchirés par vos ennemis. Ainsi le chenille détruit ce qui a échappé à la sauterelle. Le royaume de. Naples et de Sicile n'a pas manqué de gens qui
la désolaient: où sont maintenant ceux qui le défendront?
En examinant ainsi les choses, on n'osait pas espérer que Charles d'Anjou fôt à même de partir pour la guerre sainte en même temps que son frère qui avait maintenant pris toutes ses mesures pour pouvoir prochainement mettre à la voile avec tous les nobles Français qui s'étaient croisés et dont il ne fallait pas laisser refroidir le zèle.
Le comte de Poitiei*s, d'un tout autra caractère que Charles , se préparait activement à suivre dans sa nouvelle croisade son sage et vaillant frère. Dans les provinces qui relevaient de lui, il avait trouvé de grands ferments de discordes, et par sa sagesse il avait apaisé bien des querelles. Une de ses pensées constantes , un des désirs les plus ardents de son cœur était d'abolir la servitude dans ses états, ayant pour maxime que les hommes naissent libres, et qu*il est toujours sage de faire retourner les choses à leur origine. C'était bien là un digne frère de saint Louis.
Parmi les croisés et les chevaliers qui devaient accompagner Louis IX , j'ai nommé le prince Edouard , fils atné de Henri IIL Ce jeune et vaillant prince avait fait le serment de combattre les Infidèles ; mais cette Angleterre , si riche , si oi-gueilleuse aujourd'hui , était pauvre alors et hors d'état de suffire aux dépenses d'une expédition lointaine. Le roi de France qui estimait la bravoure du fils de Henri III , son beau-frère, et qui tenait à l'avoir pour compagnon d'armes de Philippe, de Tristan et de Pierre , ses fils , dans la guerre sainte , vint à son secours et s'engagea à lui prêter soixante-dix mille livres tournois. Sur cette somme vingt-cinq mille livres devaient être payées à Gaston, vicomte de Béam , lequel s'était engagé à suivre Edouard à la croisade. Pour garantie de cette avance, l'héritier présomptif de la couronne d'Angleterre engageait les revenus de la Guienne et donnait de plus son propre fils en otage. Il
jurait en même temps que pendant toute la durée du saint pèlerinage, c il obéiroit au roi de France en bonne foy, > ains comme ung des barons de son royaume. »
Ainsi Louis IX voyait tous les arrangements se prendre , tous les apprêts se terminer pour cette grande expédition, but de ses pensées et de ses désirs. A ce moment solennel. Dieu éprouva encore le saint roi : Tangélique Isabelle , la royale recluse de Longchamps, sa sœur bien-aimée , vint à mourir en odeur de sainteté. Le nom de cette fille de France a été placé par l'Église dans ses légendes; et à peine la sainte avait-elle été portée au caveau funèbre que déjà des miracles s'opéraient sur son tombeau. Son frère n'eut que le temps de lui rendre les derniers honneurs ; il partait pour la Terre-Sainte, et en quittant la France le saint roi se répétait : c La France a aujourd'hui une patronne de plus dans les cieux. »
Tous les croisés, avant de quitter le pays natal, avaient coutume de faire leur testament : le fils de Blanche de CasUlie , qui avait appris de bonne heure, que rien n'assure aux rois plus qu'aux autres hommes une longue existence , dans toutes les grandes occasions ne manquait pas d'écrire , de sa propre main , ses désirs et ses volontés.
Par son testament fait peu de jours avant son départ pour Aigues-Mortes , il laissa à Agnès la plus jeune de ses filles , dix mille livres (*) pour sa dot, et quatre mille livres (') à la reine Marguerite.
Avant de quitter la France, Louis IX, qui n'avait plus sa mère pour confier la régence à son habileté , pendant son expédition d'outre-mer, après y avoir mûrement réfléchi, après avoir imploré bien des fois les lumières d'en haut , se
(0 160.500 fr.
P) 68,000 fr.
décida à confier les rênes du royaume à Simon de Clermont, sire de Nesle et Dailly, et à Mathieu ^ Vendôme, abbé de Saint-Denis. Par ce choix il ne mécontentait ni les hauts barons ni le clergé. Parmi les plus vaillants chevaliers, Simon de Clermont était reconnu prud'homme d^exécution et de bon conseil ; et Mathieu de Vendôme avait parmi les prélats une haute renommée de vertu et de caractère.
Se souvenant des murmures et des malheurs occasionnés par les dernières dispositions de Louis VIII , son père ( et cependant Blanche de Castilie vivait alors), le monarque ne voulut point remettre aux mains de Marguerite les soins et les embarras d'une régence. Douce, bonne et vertueuse, il ne la trouva point à la hauteur d'une si grande responsabilité.
Cette princesse, quoiqu'elle fôt pleine de grande simplesse , ne laissait pas pourtant d'avoir quelque ambition, et dans les annales de France , il reste un traité (*) par lequel elle nvait fait signer à son fils atné Philippe, qu'il s'engageait à demeurer sous la tutelle de sa mère jusqu'à l'âge de trente ans. Dans cet acte curieux on retrouve toute la jalousie maternelle, et peut-être aussi un peu d'ambition de reine. Elle veut que son fils s'engage à ne prendre aucun conseiller contre ses volontés , et s'oblige à lui révéler tous les desseins qui pourraient se former contre elle.
Le 14 mars 1270, Louis IX et ses trois fils, Philippe, Tristan et Pierre de France; son neveu, Robert d'Artois; Amaury de Rochefoucauld, grand commandeur du Temple, se rendirent avec une foule de chevaliers à la royale abbaye de Saint-Denis, pour y prendre la glorieuse oriflamme. Le cardinal-légat, évêque d'Albani, remit au royal pèlerin le bourdon, l'écharpe et l'escarcelle. Après avoir reçu ces in-
(') Ce in'iià est rapporté par Dopais ; par le père Daniel, dans son Histoire des Princes.
signes bénis du saint veage, le monarque humblement prosterné, implora de nouveau monseigneur sainct Denis, lui demandant de veiller sur le royaume qu*il plaçait en entier sous sa protection.
Le lendemain samedi, 15 mars, il y eut de nouvelles prières à l'église de Notre-Dame , où le roi et sa famille parurent avec leurs habits de croisés. Pendant le trajet du palais à la basilique métropolitaine, le peuple et la bourgeoisie de Paris, sur toute la longueur du trajet, bordait les rues que suivait le cortège ; et à mesure que le roi approchait on voyait les masses s'agenouiller sur le pavé , priant le Dieu de la France de leur conserver le monarque qui allait une seconde fois s'éloigner de sa grande famille. Parmi ceux qui étaient tombés à genoux , il y en avait un grand nombre qui, regardant le pieux roi déjà comme un saint, lui demandaient de les bénir; et lui de leur répondre : c Priez, priez le Seigneur d'être propice à nos armes. »
Au sortir de la cathédrale, Louis visita d'autres établissements pieux et surtout les hôpitaux et les maisons-Dieu. Au moment de son départ, il était comme un père qui veut voir et embrasser tous ses enfants.
Le soir de cette jounaée du i4 mars, le roi justicier alla coucher à Vincennes, et revit pour la dernière fois ces beaux vieux chênes à l'ombre desquels il s'était plu à écouter chacun et à lui rendre bonne et loyale justice. Ce fut là que Louis se sépara de la reine Marguerite.
Jamais jusqu'alors ils ne s'étaient quittés. La douce et simple épouse avait toujours et partout suivi celui que lui avaient donné le ciel et la France. Leur séparation fut douloureuse. Âu-dedans de Im', sans doute, Louis regrettait que la reine ne l'accompagnât pas cette fois encore; car avec son ardente piété ne devait-il pas regarder comme un refroidissement de zèle sa volonté de demeurer en France ?
c La despartie, dit un vieux chroniqueur, eust enfin lieu à grants souspirs et grants larmes de part et d'aultre, tellement que Loys desfendit à la royne de raccompagner hors de Vincennes. »
Épouse toujours dévouée et constamment soumise , Marguerite étouffant de sanglots, obéit. Ce fut aussi le même jour que le sire de Joinvillc, Tame navrée de tristesse, pressa sur ses lèvres la main que lui tendit son royal mattre, qu*il couvrait de baisers et de larmes.
Ces larmes, on les conçoit; car le sénéchal, au fond du cœur, devait sentir un poignant regret. Sa conscience de chevalier ne lui disait-elle pas qu'il eût mieux fait de suivre son ancien compagnon d'armes que de demeurer au pays?
Quand les habitants de Paris ne virent plus le monarque au milieu d'eux, leur tristesse fut grande; et ce qui augmentait la désolation de tous, c'était qu'on ne savait pas encore sur quel point le roi allait diriger son expédition. Le lieu du départ était bien fixé : encore Aigucs- Mortes; mais l'endroit du débarquement ne l'était pas. On parlait bien des côtes d'Afrique; mais c'était vaguement. Malgré toutes ses promesses , le roi de Sicile , tout croisé qu'il était, avait témoigné plus d'une fois de l'éloignement pour un débarquement en Asie ; et lorsque dans les conseils on délibéra sur l'entreprise, il fit insinuer par ses amis qu'on devait plutôt se diriger vers l'Afrique et attaquer Tunis. Les hommes de Charles d* Anjou répétaient que le royaume de Tunis remplissait la mer de pirates, et fermait tous les passages de la Palestine. Ce royaume tunisien était auxiliaire de l'Egypte et pouvait en devenir le chemin.
Une pensée d'intérêt personnel se cachait sous ces raisonnements spécieux : pour le nouveau souverain de Naples, il était important de conquérir les côtes africaines et de ne pas trop s*éloigner de celles de Sicile. La loyauté a, pour ce
monde, une sorte de défaut ; elle juge un peu trop d'après elle, et s'expose ainsi à de fréquents mécomptes. Louis IX n'ayant au fond de son ame chrétienne que l'ambition du triomphe de la croix , pensait qu'il n'y avait pas autre désir au cœur de son frère : il se trompait ; moins parfait , il eût été moins confiant, et par suite plus perspicace, plus habile en traitant avec les hommes. Quant à lui, la côte d'Afrique semblait aussi un bon point de débarquement ; mais si l'on en croit Geoffroy de Beaulieu, son confesseur , ce qui avait donné au pieux monarque cette pensée, c'était le désir de convertir à la foi chrétienne le roi de Tunis, et de conquérir à Jésus-Christ ce vaste pays plongé dans l'erreur. Dans l'ardeur de sa foi et de sa charité, Louis répétait souvent (c qu'il consentirait à passer toute sa vie dans un cachot, sans apercevoir le soleil ; si , à ce prix , le roi de Tunis avec tout son peuple embrassait nos saintes croyances. »
C'est à partir des jours où la foi s'est affaiblie dans les âmes , que l'on n'a plus conçu ce désir d'un roi selon le cœur de Dieu.
Pendant que le roi, avec ses fils, son neveu et les plus notables personnages de sa cour, traversait la France pour se rendre à Aigues-Mortes ; dans tous les hameaux, dans toutes les villes, dans les plus humbles églises, dans les plus riches cathédrales on priait pour l'auguste croisé, dont l'affaiblissement de santé, visible aux yeux de tous, serrait les cœurs , et répandait de tristes pressentiments dans les esprits. En ce temps-là, la prière publique entrait dans les mœurs des nations : souverains et sujets s'agenouillaient ensemble devant les autels ; cette même prière adressée au même Dieu, notre Père à tous, devenait comme un lien sacré, qui rapprochait l'humilité de la grandeur, et la fai<blesse de la puissance. Il y avait grande sagesse en semblable coutume ; et l'on s'attriste profondément , quand on
la voit tomber en désuétude au pays de saint Louis!..... Mais que voulez*vous ? les hommes sont devenus si habiles , qu'ils pensent aujourd'hui, dans les plus graves circonstancesy pouvoir se passer des lumières divines, et ils ont banni Dieu de leur politique.
Dans ees saintes réunions, après avoir prié pour le roi , on demandait au Seigneur de répandre ses bénédictions sur tous ceux qui le suivaient* On priait à haute voix et nominativement, pour les princes et chevaliers qui avaient pris la croix, et promis de passer en Orient. C'était comme un appel général fait devant le Dieu des armées.
Tous cependant ne tinrent pas leur promesse. Le roi de Castille qui avait fait attacher sur son manteau royal le signe de la croisade, conservant des prétentions à la couronne impériale , et ne pouvant oublier le supplice de son frère Frédéric , par Charles d'Anjou , ne voulait plus combattre sous les mêmes drapeaux que lui. Un grand nombre de croisés allemands gardant la même rancune au meurtrier de Conraidin et de leur jeune prince , se regardaient comme déliés d'aller guerroyer outre-mer. Ainsi les passions, les haines des hommes se jetaient à la traverse de la grande et sainte entreprise de Louis IX que rien ne pouvait détourner de son but. 11 venait de traverser la France; Maçon, Lyon, Vienne, Avignon l'avaient reçu dans leurs murs, et enfin Aigues-^Mortes vit encore une fois l'auguste croisé arriver sur sa plage et au milieu de son enceinte inachevée.
Dans tout ce long trajet à travers le royaume , le pieux monarque avait pu se convaincre que ses soins, ses travaux et ses veilles n'avaient point été vains, et que les Français l'aimaient comme les enfants aiment leur père : de toutes parts il était vénéré et béni, et bien souvent les larmes lui venaient aux yeux, quand au milieu des populations pressées
m SAINT LOUIS
autour de lui , il entendait des voix qui s'élevaient pour le plaindre, pour le blâmer parfois de retourner encore si faible, si pâle et si souffreteux, dans un pays où il avait tant souffert !
Lorsqu'il arriva à Âigues-Mortes , il n'y trouva pas la flotte génoise; cependant la république avait solennellement promis que ses vaisseaux seraient avant tous les autres au rendez-vous général. Ce manque d'exactitude aurait pu décourager les faibles ; Louis qui, par expérience, connaissait ses compagnons d'armes, qui savait que lorsqu'ils n'avaient pas de champ de bataille pour récolter de la gloire, il leur fallait des fêtes pour les distraire et les consoler de leur inactivité, ne voulut pas les laisser séjourner longtemps sur la triste et insalubre plage d'Âigues-Mortes , et alla avec toute sa brillante chevalerie s'établir à l'antique et noble abbaye de Saint-Gilles, où il tint une cour plénière, avec cette magnificence qui lui était habitjuelle dans les occasions d'éclat.
Le prince Edouard, fils de Henri Ili d'Angleterre, brilla à ces fêtes chevaleresques ; beau, jeune et vaillant, il plaisait par sa franchise et sa loyauté à la noblesse française, qui se prenait à l'aimer encore davantage en le voyant obéissant et respectueux envers Louis IX, comme un quatrième fils. Ses compagnons d'armes n'oubliaient point qu'il s'était engagé, tant que durerait le saint pèlerinage, à obéir au roi de France, en bonne foy, ainsi comme un des barons de son royaume.
Le comte-duc de Bretagne, Jean, dit le Roux, devait devancer le prince Edouard à Aigues-Mortes , et ayant quitté ses états avec la duchesse Blanche de Champagne , son fils Jean II et sa belle-fille Béatrix, sœur du prince anglais, il arriva à Marseille, lieu de son embarquement, le 15 avril , jour de Pâques. Avec lui marchaient bannière et gonfalons déployés, le vicomte Alain, le vicomte de Tonquedec, GuiU
laumc de Loyans, Pierre de Kergolay , Geoffroy de Rostrenem, les trois 61s du sire de Quelen et plusieurs autres braves et notables Bretons d'insigne chevalerie (').
A Aigues-Mortes arrivèrent successivement Mathieu 111, de Montmorency ; Raoul de Sores , dit d'Estrées , maréchal de France ; Alphonse de Brienne , dit d'Acre , comte d'Eu , grand chambrier (fils de Jean de Jérusalem et de Bérengèrc de Castille ; ce noble prince venait de se signaler contre les Maures d'Espagne » en attendant qu'il pût se mesurer avec ceux d'orient) ; Jean de Brienne, son frère ; Gui de Chastil- Ion f marié à la veuve de Robert d'Artois ; Hugues X de Lusignan, comte de la Marche; le jeune comte d'Artois et Amicie de Courtenay, sa femme; Guillaume de Courtenay; sire de Champigneules ; Hugues IX, duc de Bourgogne; Thibaut lY, roi de Navarre, et Isabelle de France ; Gui de Dsfmpierre^ comte de Flandre; Gui de Laval; Guichard de Beaujeu , sire de Montpensier ; Louis, son frère , sire de Montferrant; Henri de Beaujeu, sire d'Hermeneuc, maréchal de France; Florent de Varennes, amiral; le chambellan Pierre de Villebeon ; Jean III, de Ncsle ; Jean IV et Raoul ; Jean I^*^ d'Harcourt, âgé de soixante-dix ans, et son fils, aussi chevaliers de l'Hôtel ; Gui VIII de Montmorency ; Lancelot de Saint Mard, maréchal de France, Thibaut de Montmorency- Marly ; Renaud de Preugny, maréchal de France, et ses deux fils, Hugues et Gui de Beaucey; Thibaut de Montléar, grand-maître des arbalétriers, ayant aussi le commandement des gens de pied ; Mathieu de Roye ; Philippe, ber ou baron d'Auxi ; Jean II , comte de Vendôme ; Gui de Tournebu; le sire de Brissac; Guillaume II de Melun, monseigneur Érard de Valéry, revenu de Naples aussitôt après la victoire de Célano ; le bouteillier de France , le comte
(*) VilleDeofe-Trani.
m SAINT LOUIS
de Dreux ; Mahy et Gilles de la Tournelle ; Pierre de Villeneuve, sire de Yence, fils du grand sénéchal Romée ; Robert de Courtenay, évêque d'Orléans; le connétable Gilles Lebrun ; Philippe de Nemours ; Maurice de Craon ; Gui d'Aspremont ; Dreux de Mello ; Baudouin de Longueval; Jean do Rochefort ; Guillaume de Minières ; Guillaume de Fiennes ; Hugues de Villiers ; Renaud de Précigny ; Jean de Chambly ; Pierre de Foix, etc.
Alphonse, comte de Poitiers, et la comtesse Jeanne de Toulouse arrivèrent un peu plus tard.
Depuis qu'à Mansourah Robert d'Artois avait payé de sa vie sa désobéissance aux ordres du royal chef de la croisade, Alphonse était devenu le frère favori du roi, et cependant il était moins écouté dans le conseil que Charles d'Anjou ; ce dernier exerçait trop souvent une fâcheuse influence sur les hommes en relation avec lui ; et le sage Louis IX lui-même n'avait pu entièrement se soustraire à cet empire. Dans le camp, les barons et les chevaliers murmuraient hautement des retards du roi de Sicile ; et tous répétaient, même devant le monarque français , combien ces délais pouvairat être funestes au succès de l'expédition d'outre-mer.
Ces propos allaient au cœur de Louis, et le navraient de douleur, car en ce monde, rien de plus triste, rien qui fasse plus de mal , que d'entendre déverser le blâme sur ceux que nous aimons.
Les vaisseaux génois, si longtemps attendus, venaient enfin de se rallier en vue d'Aigues-Mortes, et les nouvelles que les marins de la république de Gènes apportèrent au roi de France , lui donnèrent une grande joie , car elles lui apprenaient que le roi de Sicile était sur le point de se mettre en mer avec son armée, et qu'il rejoindrait les croisés en Sardaigne.
ET SON SIÈCLE. m
< Vous le voyez bien , s'écria Louis en s'adressant aux barons, Charles ne nous fera pas défaut: mon frère adore le même Dieu que moi, et a fait le même serment que nous tous ; il le tiendra loyaument. »
Disant ces mots, le bon roi laissait éclater sur ses traits tout son amour fraternel.
N'étant plus retenu par aucun empêchement, le monarque fit ses derniers apprêts pour mettre à la voile; et même alors , pas un homme dans le camp ne savait d'une manière précise sur quel point devait être dirigée la flotte , et à quel pays aborderaient les soldats de la croix. Avant de s'éloigner du beau royaume de France , Louis voulut encore donner une dernière pensée au bonheur de ses sujets, et sa royale main, avant de tirer l'épée , écrivit aux régents chargés de ses pouvoirs , Simon de Nesle et Mathieu de Vendôme, les conjurant , c au nom de Monseigneur Jésus^ Christ ^el de sa benoiste Mère, d'avoir bon soin de son menu peuple. »
Ce devoir de roi rempli , et ayant ainsi laissé parler sa sollicitude paternelle , le pieux fils de Blanche de Castille alla faire un pèlerinage à Notre-Dame de Vauvert , et à d'autres lieux renommes alors pour leur sainteté; ainsi le noble fils de France voulait emporter du pays nntal toute la confiance, toutes les espérances que l'on ne ])uisc nulle part aussi abondamment qu'aux sources de la religion.
Le jour du départ étant venu, le roi manda près de lui ses trois fils , et quand ils furent entrés dans le pavillon royal , d'une voix émue il leur dit : t Vous voyez comment déjà vieux j'entreprends pour la seconde fois le voyage d'outre-mer; comment je laisse votre mère avancée en âge, et mon royaume rempli de prospérités.
» Vous voyez comment pour la cause du Christ, je n'épargne pas ma vieillesse , et comment j'ai résisté aux
dlO SAINT LOUIS
prières, à la désolation de tous ceux qui me sont chers et qui voulaient me retenir !
» Je sacrifie pour Dieu, repos, richesses, honneurs, plaisirs; et ce faisant, je ne remplis que mon devoir de roi chrétien.... Je vous emmène avec moi, vous, mes chers fils, ainsi que votre sœur atnée ; j'aurais aussi pris avec nous, soldats de Jésus-Christ , mon quatrième fils , s'il avait été plus avancé en âge...»
Puis s'adressant à Tatné de ses enfants , à Philippe , qui devait régner après lui, il ajouta : < J'ai voulu vous dire ces choses, afin qu'après ma mort, et lorsque vous serez monté sur le trône, vous n'épargniez rien, pour le Christ et pour la défense de son Église. Fasse le ciel que jamais ni votre épouse, ni vos enfants, ni votre royaume ne vous arrêtent dans la voie du salut. J'ai voulu vous donner ce dernier exemple à vous et à vos frères, et j'espère que vous les suivrez, si les circonstances le demandent. » (*)
Profondément émus de ce touchant discours , les trois fils de France tombèrent aux genoux de leur père, qui étendant ses mains sur leurs jeunes tètes inclinées, les bénit tendrement au nom du Dieu , pour lequel ils allaient tous combattre.
Après les prières et les cérémonies d'usage, la flotte mit à la voile le 4 juillet 1270. A bord des vaisseaux ce n'était plus parmi les Français les mêmes espérances ^ les mêmes rêves de conquêtes qu'au dépait de la précédente croisade, mais c'était encore un saint et noble enthousiasme de chevalerie, c Nous partons, se disaient tous ces chrétiens armés, nous partons incertains de la victoire, mais certains d'accomplir un grand devoir ; nous partons avec notre roi , l'orgueil et l'amour de la France ; nous partons avec ses fils,
C) Vita sancti Ludovici, par Sarias.
ET SON SIÈCLE. ill
l'espoir de l'avenir , nous partons sous roriflamme et sous la bannière de la croix : qui donc pourrait nous faire trembler et contrister nos âmes ? »
Quand les croyances religieuses sont enracinées dans les âmes des soldats, elles ennoblissent, elles sanctifient le métier des armes ; le porteur de lance ou de mousquet n'est plus une machine soldée qui se meut au gré de tous les ambitieux, n'est plus un mercenaire qui vend son sang à qui veut l'acheter ; c'est un homme convaincu , qui s'arme et va exposer sa vie, pour soutenir et défendre ses convictions.
Quatre jours après avoir levé l'ancré , la flotte des croisés arriva dans la rade de Cagliari. Les habitants de l'tle de Sardaigne, alliés aux sujets de Pise, s'alarmèrent quand ils aperçurent le pavillon génois déployé auprès de l'étendard de la croisade et des fleurs de lys. La Sardaigne se trouvait alors en guerre avec la république de Gènes. Le commandant de la petite ville de Cagliari refusa donc de recevoir aucun des vaisseaux dans le port, et les messages tout paci* fiques de Louis IX ne parvinrent qu'à obtenir la permission de débarquer les malades et d'acheter quelques provisions.
Au bout de quelques jours , il survint entre les croisés malades , auxquels il avait été permis de venir se reposer à terre, et les habitants de la ville basse de Cagliari , des que* relies et des rixes; elles avaient pris un tel caractère, que Louis IX se crut obligé d'envoyer vers le gouverneur Sarde Pierre de Villebeon , son chambellan , Raoul d'Estrées et Lancelot de Saint Mard , maréchaux de France , pour lui signifier que si l'on n'avait pas plus d'égards et de bonne foi envers les défenseurs de la croix , il y pourvoirait par les armes.
Cette menace produisit d'abord un heureux résultat, et les bourgeois de Cagliari se soumirent à tout, pourvu qu'on empêchât les Génois de leur nuire et de les molester ; mais
ftl2 SAINT LOUIS
c'est au moment où les chevaliers envoyés du roi de France retournaient à l'embarcation qui les avait amenés de la nef royale au rivage , que les mutins troublèrent le marché et arrêtèrent le transport des provisions.
A ce manque de foi, à ce nouvel outrage, les hommes d'armes et les marins, relevés de leur maladie par huit jours de soins et de repos , devinrent furieux , et les Génois les y encourageant , ils voulaient marcher contre la ville, investir le château , le détruire , n'en pas laisser pierre sur pierre, et juraient déjà d'exterminer par l'épée ces mauvais chrétiens qui refusaient aide , assistance et secours à ceux qui allaient combattre pour le triomphe de la religion du Christ.
Plusieurs hauts barons , partageant cette indignation contre les Cagliariens, allèrent trouver le roi à bord de son vaisseau, et le prièrent de venir en personne châtier si méchani peuple sam foi et sans pitié envers les souffreteux et les malades.
 cette invitation , le bon roi répondit par ces mots : c SuiS'-je venu pour combattre des chrétiens ? et tout mon vam n'est'-il pas contre les Infidèles? » et il ordonna de mettre fin à toute démonstration hostile.
La flotte demeura pendant huit jours dans les eaux de Cagliari, attendant que tous les vaisseaux qui avaient été dispei-sés par les vents vinssent la rejoindre ; la tempête apaisée, la rade fut en quelque sorte couverte de navires pressés les uns contre les autres, et les che& se hâtèrent de venir rendre hommage au chef couronné de la croisade : Alphonse, frère du roi, son gendre Thibaut VI, le comte duc de Bretagne, le comte de Flandre, le comte de Saint Pol et plusieurs autres illustres princes, étaient du nombre des arrivants. Louis les revit avec une grande joie, et après quelques moments de félicitations et quelques instants
donnés au plaisir de se retrouver tous ensemble sous la même et sainte bannière, un grand conseil fut ouvert, afin de s'accorder sur le point de l'Afrique le plus avantageux au débarquement général. Sans doute qu'avant ce jour on avait délibéré sur cette question si importante, mais jusqu'alors rien n'avait été positivement résolu.
Les chroniques du temps (*) parlent à peine de cette dernière délibération, tant l'indifiërence sur ce point était grande ! 11 est probable que plusieurs chevaliers s'opposèrent au projet de porter la guerre sur les terres d'un prince qui n'avait point fait de mal aux chrétiens, tandis qu'on laissait en paix le souverain de l'Egypte et de la Syrie , le plus cruel oppresseur des colonies chrétiennes.
Quelques-uns des barons, les évéques surtout durent rappeler à l'assemblée , qu'en prenant la croix les pèlerins avaient fait vœu d'aller à la Terre-Sainte et non aux rivages déserts de l'Afrique. Lors de la cinquième croisade, un grand nombre des plus notables seigneurs et des plus sainis prélats s'étaient élevés fortement contre le projet de marcher sur Byzance , et le chef de l'église les avait approuvés en se montrant sévères envers les croisés qui , regardant à droite et à gauche, avaient oublié le chemin de Jérusalem.
C'était regarder à droite et à gauche , c'était se détourner du chemin de Jérusalem , que de débarquer sur la côte africaine. Pour se rendre compte de cette résolution , il faut donc se ressouvenir que Louis IX, malgré sa haute sagesse, subissait la fâcheuse influence de Charles d'Anjou. Ce prince ambitieux et égoïste avait sans doute dans le conseil du roi de France plusieurs amis; pour complaire à leur ombrageux maître, ces hommes auront entraîné par d'adroites insinuations le pieux monarque à l'avis de prendre terre ,
(*) l/tflofftf des Croisades, par Michand.
el de planter la croix sur les ruines de Carthage ; de là , il pourrait facilement se rendre dans les états du roi de Tunis, pour porter à ce prince musulman et à son peuple les lumières de la foi.
Car c'était là un des ardents , des incessants désirs de saint Louis; ce que voulait avant tout ce grand missionnaire armé , ce qui lui faisait tirer Tépée et déployer sa bannière au vent , c'était toujours la pensée d'étendre le royaume de Jésus-Christ en convertissant les Infidèles.
Mohammed avait plusieurs fois témoigné le désir de vivre en bonne intelligence avec les royaumes de France et de Sicile , et des voyageurs , des négociants et des frères prêcheurs qui avaient habité ou traversé ses états, assuraient qu'il était disposé à embrasser le christianisme.
Dans sa charité, dans l'ardeur de sa foi, Louis se serait cru coupable de ne pas tenter la conversion d'un prince, qui entraînait celle de toute une nation plongée dans l'erreur : si le ciel secondait ses efforts; si les yeux du mahométan venaient à se désiller; si, dès l'approche de l'armée chrétienne, le monarque infidèle se déclarait son auxiliaire , la route de Jérusalem se trouvait toute tracée à travers son royaume; si , au contraire, aveuglé par le fanatisme , Mohammed songeait à résister à l'armée des Francs, la barrière qu'il aurait voulu opposer aux chrétiens serait facile à renverser, et après s'être emparé de Tunis, les victorieux marcheraient plus forts et plus redoutés vers la cité suinte.
Ainsi en adoptant la résolution de débarquer sur un point de la côte occidentale de l'Afrique et touchant aux états tunisiens , Louis IX joignait ensemble un désir religieux et une pensée politique : les contrées auxquelles lui et son armée allaient aborder étaient tout illustrées de souvenirs chrétiens; c'était la patrie de Saint-Augustin et de tant
d^autres personnages renommés par leur savoir, leurs vertus et leur sainteté. Sur ce sol que la rosée céleste de rÉvangile avait jadis fertilisé, il se trouverait encore quelques chrétiens, quelques successeurs des confesseurs et des martyrs qui accourraient au devant des soldats de la croix.
Sous un autre point de vue , < bordée de toutes parts de ports commodes et sûrs, la côte barbaresque {*) offrait les moyens, de se procurer des bâtiments, des vivres, des hommes même. Et en s'en rendant maître , on arrachait une de ses plus puissantes ressources au sultan d'Egypte , qui y faisait recruter ses soldats. »
Avant que cette résolution ne fût adoptée dans le conseil, il s'y éleva de vives discussions, et le prince Edouard d'Angleterre s'y opposa fortement, soutenant que ce n'était pas à Tunis qu'il fallait songer , mais bien à Jérusalem ; que ce n'était pas en Afrique , mais en Syrie, que l'on devait aller débarquer. Ne pouvant faire prévaloir cet avis, le jeune héritier des Plantagenet se sépara de l'armée, disant, c qu'il irait passer l'hiver en Sicile ,et y attendrait le résultat d'une tentative imprudente et dont il ne pouvait bien augurer. »
Louis ne vit pas^ sans chagiîn, partir son neveu, qui avait montré tant de zèle pour la croisade et qui , le jour de sa réception comme chevalier , avait fait le serment d'obéir au roy de France , en banne foy , ainsi comme ung des barons de son royaume.
Strabon a décrit la péninsule où s'élevait Carthage ; elle s'avance dans la mer entre deux golfes, dont l'un, à l'occident offre un port commode ; l'autre, entre l'orient et le midi communique par un canal avec un lac, s'étendant à trois lieues dans les sables , et que les géographes modernes ap-
Q) Histoire de Saifil-touis, par ViUeneoTe-Trans.
pellent la GouieUe. (') C'est sur cet emplacement que la superbe rivale de Rome dressait d'une rive à l'autre ses hautes murailles et ses formidables tours , pour former une ▼aste et sûre enceinte à sa population marchande et guerrière. Là , majestueusement assise , non loin des flots , Carthage s'enorgueillissait du titre de reine des mers.
De toute cette grandeur passée , il ne restait plus que de rares et misérables vestiges, quand le 17 juillet i270, la flotte chrétienne parvint en vue de la terre d'Afrique ; du bord de leurs vaisseaux » les chevaliers n'aperçurent alors qu'une plage plate, jaune et stérile , et d'un aspect triste et désolé... Çà et là, par-dessus des buissons d'aloès et d'autres plantes raides et épineuses, se montraient des blocs rougeâtres, vieux débris de murs de pierres et de briques... Ces ruines attestaient encore plus la puissance du temps que celle des Romains ; la main des vainqueurs d'Annibal avait renversé les fortes murailles, mais les siècles en passant sur ces grands débris, en avaient broyé la plus grande partie sous leurs pieds.
L'œil rencontrait encore par-delà les sables et à l'horizon, des arcades d'aqueducs brisés ; ce qui avait conduit les eaux douces à la grande et populeuse cité n'existait plus, et bientôt les soldats de Louis IX allaient se convaincre , par une cruelle expérience, que le temps n'avait pas seulement détruit les monuments élevés par la main des hommes, mais qu'il avait encore tari les sources naturelles, d'où découlait jadis la fertilité du pays qui s'offrait maintenant si ardent, si desséché, à leurs regards avides.
Cependant la flotte des croisés se déployait dans la rade de Tunis, et ces nombreux vaisseaux s'étaient assez approchés de la côte , pour que de leurs bords , on pût étudier le
(*) Micband. Htsloire des Croisades,
terrain, et reconnaître les positions dont il serait utile de s'emparer en débarquant. Là où avait été le port, d'où les navires carthaginois partaient pour couvrir toutes les mers, on ne voyait plus qu'une pauvre bourgade appelée Marza , une tour bâtie sur la pointe du cap, et un peu plus loin , un château assez fort, assis sur la colline de Byrsa.
c A cinq lieues de là, (*) vers l'orient et le midi, un peu au-delà du golfe et du lac de la Goulelte, s'élevait une ville nommée dans l'antiquité Tynis ou Tynissa, et aujourd'hui Tunis , dont Scipion se rendit maître avant d'attaquer Carthage. Tunis s'était accrue de la ruine des autres cités dans le xni' siècle, et le disputait pour sa richesse et sa population aux villes les plus florissantes de l'Afrique. On y comptait dix mille maisons, trois grands faubourgs; les dépouilles des nations, les produits d'un commerce immense l'avaient enrichie; tout ce que l'art des fortifications peut inventer avait été employé pour en défendre l'entrée.
> 1^ côte où s'élevait Tunis, fut le théâtre de nombreuses révolutions dont les anciens historiens nous ont transmis le récit ; mais l'histoire moderne n'a point de même consacré les révolutions des Sarrasins; on peut à peine suivre dans leur marche les barbares qui plantèrent sur tant de ruines l'étendard de l'islamisme. Tout ce que l'on sait de positif, c'est que Tunis, longtemps réunie au royaume de Maroc, s'en était séparée sous un prince belliqueux , dont le troisième successeur régnait au temps de saint Louis.
> A la vue de la flotte formidable des croisés, le souverain de la ville musulmane dépêcha en grande hâte un ambassadeur au roi de France , pour lui rappeler le bon accord qui^avait toujours existé entre eux, et lui représenter
(') Michantl. Ilitleire des Croisadet.
li\S SAINT LOUIS
que ces liens consacrés par le temps et la bonne foi, ne devaient pas être rompus. >
Le royal chef de la croisade , dans sa réponse à l'ambassadeur musulman , fit entendre que ce n'était ni Tamour de la guerre 9 ni la soif des conquêtes qui avaient armé de nouveau tant de princes et de chevaliers chrétiens , et que tous n'avaient traversé les mers que pour apporter aux peuples livrés à l'erreur, les vérités de l'Évangile.
Dès le jour même, le roi ordonna à Florent de Yarennes, remplissant les fonctions d'amiral, d'aller reconnaître le rivage, et de s'assurer s'il n'y avait pas à redouter la subite arrivée d'une flotte barbaresque. Au bout de quelques heures, l'amiral était de retour et assurait le monarque que la plage était propice à un débarquement, qu'elle n'était aucunement défendue, et qu'en fait de flotte musulmane, il n'avait découvert que deux vaisseaux démontés, presque hors de service, et quelques petits bateaux marchands.
D'après ces avis rassurants , le débarquement fut fixé au lendemain, à la petite pointe du jour.
Quand le lendemain se leva , la côte ne présentait plus le même aspect que la veille ; à la première lueur du crépuscule, les croisés purent distinguer sur les sables de la plage de nombreux bataillons ennemis. Cette vue ne fit qu'augmenter leur ardeur , que redoubler le désir qu'ils avaient tous de sortir de leur longue inaction, en croisant le fer encore une fois avec les Sarrasins, pour la gloire de la croix et des fleurs de lys.
A ce moment , on eût pu croire que le roi avait soudainement et miraculeusement recouvré sa jeunesse et sa force. L'air de souffrancç, depuis plusieurs années répandu sur ses traits, ne s'y voyait plus, et ses yeux , redevenus vife et brillants , étincelaient d'enthousiasme. Ses fils partageaient cette martiale ardeur et se tenaient à ses côtés , Tépée nue
ET SON SIÈCLE. ftl9
à la main , se promettant bien de suivre de près leur père au milieu de la mêlée.
Enfin le signal de prendre terre, fut donné, et toute rimpatience française reparut à cet instant, et amena quelque désordre , qui aurait pu être fatal à Tarmée , si les Sarrasins n'eussent pas tout-à-coup été frappés de terreur, et ne se fussent débandés, dès qu'une centaine de chevaliers eurent , de leurs embarcations , sauté sur le rivage.
Lorsque toute Farmée chrétienne eut débarqué , elle se rangea en bataille sur la rive, et alors, suivant l'ancien usage, Pierre de Condet, aumônier du roi, lut à haute voix une proclamation par laquelle les chrétiens prenaient possession du territoire. Cette proclamation , que Louis IX avait rédigée lui-même , commençait par ces mots :
c Je vous dis le ban de notre Seignenr Jésus-Christ et de Louis , roi de France , son sergent. »
Pour entendre promulguer cet acte de prise de possession, il n'y avait pas sur toute la plage un seul Infidèle ; il ne s'y trouvait que des chrétiens, étonnés et presque désolés d'une conquête si facile.
De la pointe de cette vaillante épée, qu'il avait fait briller aux journées de Taillebourg, de Damiette et de Mansourah, le chef des croisés traça sur le sable de la rive l'enceinte de son camp; bientôt des retranchements s'élevèrent pour mettre l'armée à l'abri d'une attaque. Pendant que des soldats chrétiens creusaient des fossés et construisaient des bastions, cinq cents matelots rivalisant de zèle avec les troupes de terre 9 plantèrent le bel étendard de France sur le château de Carthage. La bourgade de Marza tombée au pouvoir des Francs, abrita les malades, déjà en assez grand nombre, et l'armée s'établit avec sécurité sous ses nombreuses tentes. Ainsi, à l'endroit même où le sol africain avait gémi sous les pas conquérants des légions
m SAINT LOUIS ET SON SIÈCLE.
romaines, là où les échos avaient répété, tant de siècles auparavant, les cris de commandement d'Ànnibal , de Scipion et de César, maintenant campaient et s'installaient , pour prendre quelques jours de repos avant la bataille , les descendants de ces terribles Gaulois qui avaient pris Rome et fait trembler le monde; et sur ce même rivage, jadis témoin du terrible choc de deui nations armées, et de la destruction d'un grand peuple, ces contrées arrosées de tant de sang et dévastées par tant de barbares, vopient au XIII® siècle, les hauts barons , les chevaliers et les soldats chrétiens entourer de leur respect, de leur obéissance et de leur dévouement, un roi de France. Ce roi n'avait point été conduit si loin de son beau royaume par une vulgaire ambition de conquêtes; son dessein, en abordant sur ces plages étrangères , n'était pas d'ajouter des provinces à ses vastes états; non, ce guerrier couronné portait au fond de l'ame un grand amour de la paix, et s'il s'était armé, s'il s'était mis à la tète de tant de vaillants hommes, c'est que des chrétiens opprimés par les Infldèles, l'avaient appelé à leur secours; et qu'ayant juré devant Dieu de les délivrer, quoique déjà sur l'âge, faible et débile de corps , il venait tenir son serment !