CHAPITRE XXIII
Le lendemain du débai'quement, un détachement de croisés s'avança en reconnaissance vers la colline de Byrsn, et jusqu'aux nouvelles cnnstruclions que le prince de Tunis faisait élever sur l'emplacement de l'ancienne ville de Carthage. Là se montrèrent quelques Sarrasins, qui payèrent de leur vie le sang qu'ils avaient répandu la veille, en égorgeant quelques matelots, envoyés à la recherche de sources d'eau douce , dont le besoin se faisait sentir dans le camp. Après quelques escarmouches, dans lesquelles les Francs
avaient toujours eu Tavantage , Louis résolut de marcher, sans plus de retard, sur le château neuf de Carthage, et d'investir Tunis où , disait-on , le terrible et infatigable Bibars adressait à Mohammed une proclamation, par laquelle il lui annonçait sa prochaine arrivée. < Ayez bon courage, disaitil daps cette missive, ayez bon courage, ce ne sera point en vain que l'on m'aura surnommé l'Ange exterminateur du prophète ; j'exterminerai jusqu'au dernier chrétien. »
Le jeudi 25 juillet, un corps de mariniers, qui avaient juré de venger les matelots traîtreusement égorgés aux bords des grandes citernes de l'ancienne Carthage ; cinq cents arbalétriers et quatre bataillons de Carcassonne , de Périgord et de Beaucaire, après avoir été passés en revue par le roi, et incliné devant lui les bannières armoriées de leurs villes respectives , sortirent du camp et prirent le chemin conduisant au fort de Mohammed.
Louis, avec ses barons et ses chevaliers, forma dix-sept détachements pour empêcher l'approche du château et du camp c aux hordes sarrasines , qui accouraient comme en » troupeaux pour défendre le donjon. »
Arrivés le soir même devant l'enceinte du fort, les mariniers et leurs compagnons d'armes prennent à peine quelques instants de repos, et se souvenant de la promesse qu'ils ont faite le matin à leur royal chef, de chasser de leur repaire les ennemis de Dieu, ils montent à l'assaut, et le soleil était à peine couché , que l'étendard des fleurs de lys flottait glorieusement sur les tours blanches des Sarrasins.
Ayant placé dans la citadelle une bonne et vaillante garnison , Louis redescendit vers la ville. Parmi les barons et les chevaliers de son armée, il y en avait sans doute un grand nombre, qui foulaient d'un pied indifiérent, et comme une terre vulgaire et sans renom , le sol où fut Carthage ; à
ces hommes de fer et de batailles , qui ne savaient guère que les lois de la chevalerie , les enseignements historiques man* quaient. Mais le fils de Blanche de Castille, élevé par les plus doctes clercs et les savants les plus illustres de son temps, avait gardé dans sa mémoire cultivée, le souvenir de tous les grands événements, de toutes les transformations successives dont avait été témoin la plage africaine , où il venait d'aborder pour y planter la croix.
Aussi, nous nous le persuadons , ce n'était qu'avec une profonde émotion , que le souverain d'un des plus puissants royaumes du monde , avançait au milieu des débris de l'empire carthaginois ; avec la pente religieuse de son esprit , alors il se disait sans doute : € 0 Seigneur , il n'y a de fort et d'immuable que vous ! et ce que sur la terre nous appelons puissance, n'est devant vos yeux que vanité , et comme le brin de paille enlevé par le vent de l'aire du laboureur , et qui s'en va disparaître au loin. »
Puis , sur cette terre où s'étaient agités tour à tour le Gétule, le Tyrien, le Romain, le Vandale, le Grec et l'Arabe, le prince français évoquait dans sa mémoire tous les noms attaches à ces rivages ; Didon, Agathocles, Régulus, Xanthippe, Annibal, Scipion, Massinissa, Siphax, Asdrubal , Jugurtha , Marins et César.
Les lectures pieuses du saint roi lui rappelaient encore d'autres noms que ceux des grands guerriers ; il se souvenait que c'était dans la nouvelle Carthage , bâtie par l'empereur Auguste et décrite par Strabon , qu'avaient vécu pour la gloire de l'Église , saint Cyprien , Arnobe , Lactance et saint Augustin.
C'était aussi de là , que le fléau de Dieu , le terrible Gensérie, était parti pour aller s'emparer de la ville des Césars, et la livrer pendant quatorze jours et quatorze nuits au pillage de ses soldats.
m SAINT LOUIS
Dans tous les grands faits de rhistoirc , le chrétien voit le doigt de Dieu » et quand le bon droit et la justice lui semblent atteints et froissés par les événements ; quand l'impie se dresse comme le cèdre superbe , en face de Tinnocent renversé sur la poussière du chemin , le véritable serviteur du Christ ne murmure pas : il se soumet, prie et espère.
Après avoir parcouru l'espace où la rivale de Rome avait été assise longtemps dans son orgueil et sa force, Louis IX résolut d'y planter sa tente. Cet espace était une vaste étendue, où les figuiers, les oliviers, les caroubiera, de grandes angéliques et des acanthes formaient çà et là des touffes de verdure , parmi des débris de marbres de toutes les couleurs. Alors ce fut une bruyante agitation sur la plage. Le roi venait d'expédier à la flotte l'ordre du débarquement de la reine et des princesses ; et par une de ces révolutions que les siècles amènent , les grandes dames de France vinrent le lendemain s'établir dans les ruines du palais de Didon.
C'est de cette étape bien digne du petit-fils de Philippe- Auguste , que le royal chef de la croisade, écrivit à Mathieu , abbé de Saint-Denis , pour lui apprendre comment l'armée chrétienne avait pris possession de la côte d'Afrique. Cette lettre est comme toutes les autres du pieux monarque ; on y retrouve son humilité ordinaire , et cet incessant besoin de rendre à Dieu hommage de toutes choses et de tous événements.
Installé dans son camp, et ayant avec lui son frère Alphonse, comte dû Poitiers et de Toulouse, et ses fils, Philippe, Jean et Pierre; son neveu Robert, comte d'Artois, et ses autres barons; sa fille, la reine de Navarre; les femmes des autres princes; les enfants de Philippe et du comte d'Artois ; le roi de France attendait le retour de son chapelain, Pierre de Condet, qu'il avait envoyé avec plusieurs chevaliei*s , comme ambassadeur missionnaire f auprès du
ET SON SIÈCLE. h^5
souverain du Tunis. Avant de marcher en ennemi contre ce prince , Louis voulait savoir s'il persistait dans Terreur, ou s'il était prêt à l'abjurer pour les lumières de l'Évangile. La réponse à ce message n'arrivait pas, et pendant que les croisés restaient inactifs dans leurs retranchements , ils voyaient de nombreuses hordes d'Arabes parcourir la plage dans tous les sens , et par moments approcher assez du camp pour insulter les chrétiens , leur reprochant de demeurer comme des femmes, immobiles derrière des palissades.... Bientôt la patience française fut à bout... Et à peine deux cents chevaliers eurent-ils dépassé le fossé d'enceinte, que les Sarrasins s'éparpillèrent et disparurent dans l'espace, comme des oiseaux effrayés.
Le jour même où les soldats de Mohammed avaient fait preuve de si peu de courage , vers la tombée de la nuit , deux cavaliers catalans s'avancèrent bride abattue jusqu'à l'entrée du camp s'annonçant comme disposés à se soumettre aux Français et à leur rendre service. Interrogés séparément, ils montrèrent assez de sincérité pour inspirer de la confiance aux chefs de l'armée : tous deux jurèrent sur leur foi , que Mohammed , s'étant fait amener tous les chrétiens de ses états, libres ou esclaves , leur avait dit : € Jusqu'à ce jour je vous ai laisses vivre en paix sur la terre ^ qui est à moi, toutes vos tètes sont comptées ; eh bien! je vous le déclare devant Allah et son prophète qui m'ccoulent, elles tomberont toutes à l'instant même où le roi de France tirera l'épée contre moi , et contre ma ville de Tunis. Jusqu'au moment où je saurai ce que fera le chef chrétien, vous êtes prisonniei's ; le jour où il remontera à bord de ses vaisseaux , vous serez libres. »
Cependant le chapelain du bon roi ne revenait point , et parmi les croisés, on commençait à craindre qu'il n'eût été rois à mort par le prince infidèle vers lequel il avait été
envoyé. Louis lui-même n'était pas sans partager l'inquiétude croissante autour de lui. Quand une réponse parvint, cette réponse n'émanait pas de Mohammed , mais d'un poète arabe qui avait nom Ismael-Errion.
c 0 Français , disait-il en s'adressant au roi, apprends que Tunis est sœur du Caire; ici, comme là, un lugubre sort t'attend.
> Tunis, comme le Caire, te garde une maison du fib de Lockman pour tombeau , et l'eunuque Sabih y tiendra la place des terribles anges Monhir et Nakir :
> Anges austères , aux ailes noires , anges qui interrogent les morts descendant aux sépulcres et demandent à chacun : Quel est ton Seigneur ? quel est ton prophète ? »
Les menaces du poète furent suivies de près par des députés arrivant au nom de Mohammed : ils vinrent annoncei* au nom de leur maître , que le prince musulman ne tarderait pas à se présenter avec cent mille hommes devant le roi des Francs , et qu'il lui demanderait le baptême sur le champ de bataille. Le roi maure ajoutait qu'il avait fait emprisonner tous le$ chrétiens de ses états , et qu'ils seraient tous massacrés , si l'armée des croisés osait venir insulter sa capitale.
Ce n'étaient ni des injures ni des menaces qui pouvaient changer les résolutions des chefs de la croisade : d'accord avec le roi , ils voulaient marcher sans retard sur Tunis ; dans le conseil il fut arrêté que le surlendemain on quitterait le camp de Carthage , et que l'armée irait investir la ville de Mohammed.
Cette décision fut un sujet de joie pour les croisés condamnés jusqu'alors à régarder par dessus leurs retranchements, les Maures et les Arabes courir par bandes dans les immenses plaines de sable. Cette liberté d'un espace sans bornes faisait envie aux soldats chi*étiens ; ils étaient las de
voir ces Sarrasins maudits venir jusqu'à portée de la voix , et là, hurler des malédictions et des blasphèmes contre Tarmée de la croix. Ces bandes que Mohammed envoyait pour harceler les chrétiens dans leurs travaux, n'approchaient qu'avec grande circonspection des retranchements ; elles étaient plus faites pour inquiéter, pour tenir en éveil, que pour attaquer et se battre; aussi souvent ces hordes se contentaient de sillonner les sables dans toutes les directions en lançant des flèches, en agitant leurs lances, leurs sabres, leurs javelots, et en poussant des hurlements sauvages.
Pour défendre le camp de toutes surprises, le roi avait ordonné aux princes , bannerets et chevaliers de faire cha* cun à son tour la guette en dehors des palissades , comme de simples hommes d'armes.
Une nuit où Alphonse de Brienne, comte d'Eu, et son frère, Jean dit d'Acre, veillaient ainsi aux deux extrémités du camp , Jean d'Acre vit à la lueur des torches résineuses qui brûlaient de distance en distance pour éclairer le camp, trois étrangers aux armures riches et brillantes; bientôt ces trois Sarrasins s'inclinèrent en mettant la main à leur turban , puis parvenus plus près firent entendre au chevalier que ce n'était pas en ennemis qu'ils avaient franchi les retranchements des chrétiens, mais bien pour venir implorer du sultan des Français la grâce du saint baptême.
Le noble croisé sachant d'avance la joie que le pieux monarque ressentirait à cette démarche des trois musulmans, les eût volontiers conduits immédiatement à la tente royale, et ce ne fut qu'avec peine qu'il remit au lendemain.
Les heures de sa guette passée, Jean d'Acre faisait les honneurs de sa tente à ceux qu'il regardait comme ses hôtes, quand tout-à-coup cent autres Sarrasins parurent à l'autre extrémité du camp, et s'adressant à Alphonse de
Brienoe, lui firent savoir qu'eux aussi voulaient se faire chrétiens comme leurs chefe.
On les reçut à bras ouverts, mais à peine avaient-41s fait quelques centaines de pas qu'ils tombèrent sur les Français, le glaive à la main. Cette bypocrite et lâche trahison reçut un prompt et juste châtiment : la plupart de ces traîtres furent tués au lieu même où ils avaient lâchement menti ; les autres s'enfuirent : les trois premiers, qu'à leurs riches armures on avait pris pour trois che& musuhnans , se jetant à genoux, implorèrent la compassion des chevaliers de France. Le mépris que ceux-ci ressentaient pour de pareils ennemis leur fit obtenir grâce; ils furent ignominieusement jetés hors du camp.
I^ veille du jour où l'on devait marcher sur Tunis, Louis IX reçut avis que son frère, Charles de Sicile, venait de mettre à la voile, et que sous peu , lui et ses imposants renforts auraient rejoint l'armée ; cette nouvelle annonce d'une arrivée depuis longtemps attendue , retint donc encore les croisés dans leur camp. Ce retard Ait fatal , et de tous les maux qui vont suivre , il faut accuser ce Charles d'Anjou , qu'à juste lilre un historien moderne (') a surnommé le mauvais génie de Louis IX; lui qui avait conseillé cette malheureuse expédition, devait achever par ses retards le mal qu'il avait déjà fait par ses conseils, f )
En se souvenant de ce qu'ils avaient lu dans les hislo* riens et les poètes de l'antiquité, quelques doctes, clercs, (|iielque vieux chevalier érudit, auront-ils indiqué aux chefs (le l'armée chrétienne, comme un lieu propice au débarquement, les environs de Carthage? Et pour appuyer leur opinion, ils n'auront point omis de vanter les bocages
(I) Michdet.
(3) Michaud.
verdoyants, les limpides ruisseaux et la riante fertilité du pays de Didon... Mais si quelques croisés avaient cru à ces poétiques descriptions, quel ne dut pas être leur désillusionnement en abordant la triste réalité! Une contrée jadis si aimée du ciel , alors en semblait maudite, et n'était plus qu'une solitude brûlante sans ombrage, sans sources, sans ruisseaux ; aussi dès les premiers jours de leur arrivée, les croisés manquaient d'eau : pour ajouter aux besoins de l'armée, pour éprouver son héroïque chef, que la prospérité abandonnait dès qu'il avait passé les mers, les hommes d'armes et les chevaliers n'avaient pour leur nourriture que des viandes salées , mal conservées, et avariées par l'eau de mer, ce qui amenait déjà des maladies dans le camp. Or, ce que les chrétiens redoutaient , ce n'était ni les épées ni les lances des Sarrasins , mais bien ces affreuses maladies qui avaient décimé leurs devanciers défenseurs de la croix, aux bords de l'Aschmoun, à Minieh et à Mansourah* Le souvenir de la dernière croisade devenait déjà pour beaucoup de soldats, comme un sombre pressentiment, comme une prophétie de l'avenir. Le découragement n'arrivait jamais jusqu'à l'ame de Louis IX; mais avec son expérience des hommes, il le voyait surgir et s'étendre autour de lui ; déjà les comtes de Nemours, de Montmorency et de Vendôme venaient de succomber, et leurs funérailles en faisaient pressentir d'autres. L'enthousiasme s'affaiblissait sous les souffrances; les maux du corps énervaient les âmes; il fallait donc arracher l'armée à ces mauvaises dispositions et relever son moral par une bataille ; il fallait quitter les attristantes ruines de Carthage et courir à l'attaque de Tunis, comme à une victoire... Le départ du camp était devenu d'autant plus urgent , que pour augmenter les misères des croisés , les Arabes, bien informés et sachant combien les Francs avaient de peine à supporter la chaleur de leur climat, y
/iSO SAINT LOUIS
ajoutaient encore, en élevant *avec des machines un sable brûlant, et livrant au souffle du midi cette arène embrasée; imitant ainsi pour les chrétiens, les effets du kamsim ou du terrible vent du désert. Ingénieuse (*) et épouvantable invention, digne des solitudes qui en firent naître Tidée, et qui montre à quel point Thomme peut porter le génie de la destruction !
Ces nuages de poussière enflammée tombaient sur le camp et en augmentaient horriblement les souffrances... et le prince que Ton attendait pour marcher sur Tunis, Charles d'Anjou n'arrivait pas !... Ce qui arrivait pendant cette fatale attente , c'était la peste qui paraît naître d'ellemême sur ce sable aride, et qui maintenant commençait à répandre sa contagion dans l'armée chrétienne.
Parmi les premières victimes qui suivirent dé près les comtes de Nemours, de Montmorency et de Vendôme, il faut citer le comte de la Marche, Hugues X de Lusignan, les sires de Brissae, de Piennes, de Saint-Bricon, Guy d'Aspremont et Raoul de Nesle; comme aux bords de l'Aschmoun, les vivants n'allaient bientôt plus suffire à enterrer les morts , dont on jetait les cadavres dans les fossés du camp. Du sable les recouvrait, mais pas assez pour que de funestes exhalaisons ne s'échappassent pas de cette vaste tombe commune et ne vinssent encore vicier l'air.
Philippe de France d'abord , puis le roi son père; le roi de Navarre et le jeune et beau comte de Nevers, né à Damiette et surnommé Tristan, ftirent atteints de la même maladie : cependant Louis IX, puisant dans son Courage et son ardente charité, une force surnaturelle, ne demeurait pas sous sa tente. Pâle et se soutenant à peine, on le voyait, comme un père de la Merci, ou comme
(') Ch&teaubriand.
un ange consolateur, allant auprès de ceux qui souffraiebt davantage, pour leur donner des soins et leur parler de Dieu; c puis passant des œuvres du saint, aux devoirs du roi (*), il veillait à la sûreté du camp, montrait à Tennemi un visage intrépide , ou assis devant sa tente , rendait la justice à ses sujets, comme sous le chêne de Yincennes. »
Ainsi, on le voit, quand les plus forts étaient abattus , vaincus par le mal, Louis que les fatigues du corps et les peines de Fesprit avaient usé , portait en lui quelque chose d*invincible ; mais cette fortitude qu'il recevait d'en haut et qui faisait l'admiration et la consolation de toute l'armée chrétienne, un jour vint à lui manquer; son fils, l'enfant de sa prédilection, celui qui était né à Damiette, et qui s'appelait Tristan, fut à son tour atteint de la maladie. Pendant quelque temps le prince demeura dans la tente de son père. Mais les physiciens, pensant que l'air de la mer serait plus salubre au jeune malade , il fut transporté du pavillon paternel à bord du vaisseau royal. Cette séparation causa tant d'angoisses au monarque , qu'à partir de ce cruel moment, le mal dont il était atteint redoubla d'intensité, et de nouvelles souffrances et une débilité toujours croissante le clouèrent sur son lit.
Alors le malheureux père demandait sans cesse des nouvelles de ce fils, que la reine Marguerite aimait plus que tous les autres , parce qu'elle l'avait enfanté dans la douleur, et qu'au moment du départ de France, elle avait recommandé avec tant de tendresse au royal croisé, fier des trois fils qu'il emmenait outre-mer. Mais à toutes les questions que le roi feisait sur l'état du comte de Nevers , les prélats, les barons, les chevaliers entourant le lit de leur maître et seigneur , ne répondaient que par un morne
(*) Châleaobriand.
silence; car ils savaient que le jeune prince à peine arrivé à bord du vaisseau Le Paradis, avait rendu à Dieu son ame douce et pure.
Louis finit par comprendre le silence de ceux qu'il interrogeait; alors il exigea de ces détails dont nous sommes tous avides, quand la mort vient de nous enlever quelqu'un des nôtres ; il voulut tout savoir, et son chagrin paternel fiit allégé , quand il sut que son fils bien-aimé avait passé de vie à trépas en invoquant Dieu , et en priant pour tous les siens.
Le lendemain du jour où Louis IX avait appris la mort du comte de Nevers , il était tombé dans un tel état de faiblesse, que Ton crut dans le camp que le roi touchait à sa dernière heure, et que le père allait rejoindre dans le ciel reniant qu'il avait perdu la veille. Dans ce moment d'effroi on courut chez le légat du pape, pour qu'il vint en grande hâte administrer le fils atné de l'Église; mais le saint prélat, aimé du monarque comme de tous les croisés, était lui-même agonisant... Le fléau ne faisait que grandir, et tout ce qu'il dévorait ne pouvait l'apaiser.
Le jeudi 7 août 1270 ^ le cardinal Raoul de Grosparmy succomba en invoquant le seigneur Dieu des armées, en le suppliant de bénir le pieux et vaillant chef de la croisade, et d'avoir pitié des chrétiens qui s'étaient armés pour sa sainte cause... Dieu a des secrets impénétrables, et il ne feut pas que nous murmurions, quand il semble ne pas écouter les prières des saints*
Alphonse de Brienne, le gi'and ehambrier de France, mourait presque en même temps que le légat de Rome; tout à côté de la tente royale , Pierre de Villebon , chambellan et ami du roi, gisait agonisant, et ajoutait à son mal par l'impatience qu'il ressentait de ne pas être auprès de son auguste maître pour lui donner des soins.
ET SON SIÈCLE. • ftSS
Jean Pitard , Pierre de La Brosse, et le dianoine Dudon ne quittaient pas le monarque, dont les forces déclinaient de plus en plus. Par des sourires tristes et pleins de bonté , de temps à autre par de douces paroles , Louis les remerciait de leurs veilles et de leurs soins empressés. D'autres fois il leur faisait signe que c'était le tour des médecins spirituels. Alors les chapelains du roi approchaient, et le réconfortaient par de bonnes lectures et de pieuses exhortations. Dans ces moments donnés à la prière et aux choses étemelles , il revenait sur la figure du moribond une indicible sérénité, et alors les hommes de Dieu, les prélats, les prêtres, étaient tentés de tomber à genoux auprès du lit, et de demander au saint, qui semblait déjà entrevoir les joies célestes , de prier pour eux et de les bénir. N'était-ce pas eux en effet qui allaient avoir besoin d'être consolés ?
Cependant la fièvre redoublait et l'anéantissement semblait presque à ses dernières limites, quand on signala le débarquement au cap de Garthage, des ambassadeurs de Michel Paléologue. Les recevoir était un devoir : Louis tout faible qu'il était alors, voulut le remplir; pour les entendre, le roi de France ne siégeait plus dans sa majesté sur le trône de ses pères; il était humblement, chrétiennement étendu sur de la paille et de la cendre, avec une croix plantée dans le sol et étendant ses bras sur lui, comme pour le protéger. Cette pompe lugubre avait sa majesté; aussi les ambassadeurs impériaux en pénétrant dans le pavillon fleurdelysé, furent saisis d'un sentiment religieux qui les fit se prosterner. Louis leur fit signe de se relever, et les invita à remplir auprès de lui la mission dont ils étaient chargés : « Hâtez-vous i» leur dit-il, car le temps presse. >
Aloins ces envoyés grecs, parmi lesquels se trouvaient
Vecchus ) chancelier de l'empire d'Occident , et Constantin
/t36 SAINT LOUIS
Meliteneote , archidiacre de h chapelle impériale , expliquèrent au roi, à demi-souleyé sur son humble couche, qu'étant à Capo-Passaro en Sicile , ils avaient appris le débarquement de Tannée chrétienne en face de Tunis , et que ne doutant pas de la victoire des Francs , ils étaient venus supplier le monarque, chef de la croisade , d'intercéder en leur faveur auprès du roi de Sicile , son firère , pour qu'après l'expédition d'outre-mer , il ne tournât pas ses redoutables armes contre leur empereur Michel Paléologue, comme il en avait manifesté l'intention.
Louis touchant à son moment suprême , rassembla encore assez de force pour les rassurer , leur témoignant son vif désir du maintien de la paix... c Oui, ajouta-t-il, je vous promets , si je vis , de concourir de tous mes moyens à ce que votre mattre et Seigneur réclame de moi... En attendant ayez bon courage , et priez pour le triomphe de la croix et l'union de l'Ëglise. »
Après cette audience grandement solennelle , Louis laissa retomber sa tête sur son oreiller de paille, et s'endormit d'un si tranquille et si profond sommeil , que sa fille Isabelle de France , son neveu Robert d'Artois, Amicie de Courtenay , Isabelle d'Aragon et plusieurs barons et chevaliers que la maladie n'avait point encore atteints , et qui ne sortaient plus de la tente royale , éclatèrent en sanglote , croyant que le bon roi venait de passer des épreuves de la vie aux joies du ciel.
Mais non, l'heure de la délivrance n'était pas encore venue. Après deux heures de repos, Louis rouvrit les yeux, et demanda que Philippe , son fils atoé , tout souffrant qu'il était encore , fût amené auprès de lui.
C'était le 24 août : le pavillon écarlate fleurdelysé , sous lequel se passait cette mémorable scène , était rempli par la famille royale , par des évêques , des prêtres , des frères pré-
ET SON SIÈCLE. ftSS
cheurs, des princes bannerets, des chevaliers et de vieux serviteurs de la maison du roi. Le saint monarque voyant le fils qui devait lui succéder , agenouillé près du chevet de son lit, étendit la main sur sa tète, et lui ayant commandé de s'asseoir , à cause de la &iblesse que lui avait laissée la maladie , lui parla de la sorte :
ce Beau et cher fils, la première chose que je t'enseigne et commande à garder, si est que de tout ton cœur tu aimes Dieu« Car sans ce, nul homme ne peut être sauvé, et garde bien de faire chose qui lui déplaise* Car tu devrois plutôt désirer à souffrir toutes manières de tourments que de pécher mortellement.
> Si Dieu t'envoie adversité , reçois-la bénignement, et lui rends grâce : et pense que tu Tas bien desservi , et que le tout te tournera à ton preu.
> S'il te donne la prospérité , si l'en remercie très humblement, et garde que pour ce tu n'en sois pas pire par orgueil, ne autrement; car on ne doit pas guerroyer Dieu de ses dons.
> Prends-toi bien garde que tu aies en ta compagnie prudes gens et loyaux , qui ne soient pas pleins de convoitises, soit gens d'église , de religion , séculiers ou autres. Fuis la compagnie des mauvais , et t'efforce d'écouter les paroles de Dieu et les retiens en ton cœur. » Aussi fais droicture et justice à chacun, tant aux pauvres comme aux riches, et à tes serviteurs; sois loyal, libéral et roide de paroles , à ce qu'ils te craignent et aiment comme leur maître , et si aucune controversité ou action se meut, enquiers-toi jusqu'à la vérité, soit tant pour toi que contre toi , si tu es averti d'avoir aucune chose d'autrui , qui soit certaine soit par toi , soit par tes prédécesseurs, fais-la rendre incontinent. » Regarde en toute diligence comment tes gens et sujets
> vivent en paix et en droiture dessous toi, par especial es
> bonnes viUes , et cites et ailleurs. Maintiens tes franchises » et libertés , esquelles tes anciens les ont maintenues et » gardées , et les tiens en faveur et amour.
> Garde-toi d'émouvoir guerre contre les hommes chré* » tiens , sans grand conseil , et qu'autrement tu n*y puisses » obvier. Si guerre et débats y a entre tes sujets , apaise-* » les plus tôt que tu pourras .
> Prends garde souvent à tes baillifs , prévôts et officiers,
> et t'enquiers de leur gouvernement, afin que si chose y
> a en eux à reprendre , que tu le fasses.
» Et te supplie, mon cher enfant, que en ma fin tu aies » de moi souvenance et de ma pauvre ame, et me secourres » par messes , oraisons , prières , aumônes et bienfaits par
> tout ton royaume , et m'octroie partage et portion en tous » tes bienfaits , que tu feras.
> Et beau fils, je te donne toute bénédiction que jamais
> père peut donner à enfant, priant à toute la Trinité du
> Paradis , Père , Fils et le Saint-Esprit , qu'ils te gardent » et défendent de tous maux ; à ce que nous puissions une » fois, après cette mortelle vie, être devant Dieu ensemble, » et lui rendre grâce et louange sans fin. »
Dieu qui voulait que ces admirables enseignements d'un roi mourant à son successeur , ne fussent pas perdus pour la postérité, donna à Louis IX agonisant la force de les dire d'une voix encore ferme , et qui alla non-seulement au cœur de Philippe de France à qui ils étaient adressés, mais à tous les témoins de cette agonie chrétienne , la plus belle , la plus sublime que l'histoire ait jamais inscrite dans ses annales.
c Tout homme près de mourir (*) détrompé sur les choses du monde , peut adresser de sages instructions à ses mfimts,
(') Chateaubriand.
ET SON SIÈCLE. ft37
mais quand ces instructions sont appuyées sur toute une vie d'innocence, quand elles sortent de la bouche d'un grand prince , d'un guerrier intrépide et du coeur le plus simple qui fut jamais ; qus^nd elles sont les dernières expressions d'une ame divine qui rentre aux éternelles demeures , alors heureux le peuple qui peut se glorifier en disant : c L'homme qui a écrit ces instructions était le roi de mes pères ! »
Ducange parle d'un manuscrit qui parait avoir été l'original de cette immortelle instruction : c L'écriture en était grande, mais altérée, elle annonçait la défaillance de la main qui avait tracé l'expression d'une ame forte. »
Quand ces conseils eurent été si paternellement , si royalement donnés h Philippe de France , Louis fit approcher à son tour sa fille Isabelle , et lui remit un écrit qu'il avait fait pour elle, et un autre pour la plus jeune de ses sœurs, Agnès, fiancée du duc de Boui^ogne; ces dernières recommandations adressées à ses filles respirent encore tout son ardent amour de Dieu : c Très chère fille, dit*il à la reine de Navarre, pensez bien que moult de gens se sont auculnes fois endormis en folles pensées , et se sont réveillés dans l'éternité !... La meilleure manière d'aimer Dieu , c'est de l'aimer sans mesure. »
Tant que sa mission de père et de roi ne lui semblait pas terminée, Louis avait, pour ainsi dire, demandé du répit à ses souffrances et un peu de délai à la mort qu'il voyait avancer à grands pas, mais dès qu'il crut qu'il n'avait plus d'ordres comme roi, plus de conseils comme père à donner, il ne voulut plus détourner du ciel ni ses pensées, ni ses regards. Étendu sur sa couche de cendres , avec une touchante et merveilleuse résignation, il tendait au prêtre qui l'administrait, ses mains, ses pieds, et présentait sa poitrine, pour être oint de cette huile qui fortifie le chrétien mourant. Puis, ainsi préparé pour le grand voyage, il reçut le saint
/i38 SAINT LOUIS
viatique à genoux, soutenu sous les bras par deux vieux serviteurs fondant en larmes, pendant que lui, souriait aux anges ^ et aurait voulu pouvoir s'élancer au-devant du Dieu qui daignait venir à lui.
Le saint ne tenait presque plus à la terre; immobile, les bras croisés sur la poitrine, le grand roi se reposait, comme le laboureur arrivé au bout de son sillon, ou comme le voyageur qui s'assied encore une fois au seuil de sa demeure, avant de partir pour des régions lointaines. Sa famille, ses amis, ses compagnons d'armes, ses serviteurs, admis sous sa tente, n'entendaient plus sa voix; mais au mouvement de ses lèvres ils voyaient qu'il priait toujours. Par moments, le silence solennel gardé autour du moribond, était interrompu par quelques paroles partant de ce royal cœur qui allait bientôt cesser de battre... Une fois, l'agonisant s'écria : c Beau sire Dieu, aye merci de ce peuple » qui icy demeure et m'a suivi sur ce rivage ! 0 conduis*le » en son pays, afin que ne soit contraint de renier ton » sainct nom ! »
A un autre instant, on l'entendit dire en joignant les mains : c Faictes, Seigneur que nous puissions dédaigner > les prospérités de ce monde et accepter bénignement ses » adversités. >
Puis ses lèvres murmurèrent des paroles que l'on avait peine à entendre, tant sa voix faiblissait, mais on distingua cellesKïi : c 0 mon Dieu , sanctifie ton peuple et veille sur » lui! »
Des mots incohérents, des sons vagues, des phrases incomplètes et comme adressées à des êtres invisibles, sortaient encore de sa bouche; et son confesseur penché sur lui, écoutait, pour qu'un seul désir du moribond ne fût pas perdu, pour que toutes ses volontés fussent religieu* sèment recueillies et exécutées, et le saint prêtre en prêtant
ainsi Toreille, acquit la preuve que Fesprit de son royal pénitent se préoccupait encore de la conversion des Infidèles; touchant à son heure suprême, Louis répétait ce qu'on lui avait souvent entendu dire dans son conseil :
c Pour Dieu , taschons d'étendre le royaume de Jésus- > Christ, et faisons prescher son sainct Évangile dans Tunis. >
La pensée dominante de la vie se trouve presque toujours sur les lèvres des mourants.
Par intervalles, la parole du saint roi reprenait de la force, et alors il invoquait la sainte Vierge, Mère du Sau« veur , et les bienheureux habitants du ciel , envers lesquels il avait eu le plus de dévotion ; c'étaient les patrons de la France , saint Denis et sainte Geneviève.
Blanche de Castille lui avait aussi enseigné dans son enfance , à mettre une grande confiance dans saint Jacques de Compostelle , et, comme alors que notre ame est près de s'envoler vers un monde meilleur , elle rassemble avant le départ les premiers souvenirs qu'elle a eus ici-bas , souvenirs du berceau et des soins maternels ; le fils de la pieuse reine Blanche , joignait dans ses dernières prières le patron de l'Espagne aux célestes protecteurs de son royaume.
Le nom de Jérusalem . s'échappait aussi de sa bouche et surtout de son cœur. Dès son enfance , le petit-fils de Philippe-Auguste avait entendu repéter dans ses leçons , dans sa vie de famille , dans les affaires politiques de son temps , ce grand nom , qui réveille tant de souvenirs. Jérusalem , cité de David et des prophètes! Jérusalem, témoin de la passion du Christ , et arrosée du sang rédempteur ! Jérusalem de Godefi*oy de Bouillon et des premiers croisés ! Jérusalem qui aurait dû être la capitale du monde chrétien!.. Oh oui ! à ses derniers moments, Louis IX devait revenir à ce but de tous ses désirs et de sa constante ambition !
Dans la pensée chrétienne il y a deux Jérusalem , celle
hhO SAINT LOUIS
la terre et celle du ciel : saint Louis aspirait à toutes les deux.
c Entre heure de tierce et de midi , fit aussi comme sem- N blant de dormir , et fut bien les yeux clos l'espace d'une » demi-heure et plus. »
Puis tout à coup il se ranima, rouvrit les yeux, se souleva sur sa couche i étendit les bras vers le ciel, et jetant un grand soupir s'écria ;
c Seigneur, j'entrerai dans votre maison, et ib vous
> ADORERAI dans VOTRE SAINT TEMPLE ! >
Après cet élan , après cet essor de l'ame chrétienne , la dépouille mortelle de Louis , usée par la fatigue et la maladie, retomba sur la cendre. Et les portes du royaume étemel s'ouvrirent , pour recevoir parmi les bienheureux le modèle des rois.
Dès le matin de cette né&ste journée du 25 août , la nouvelle de l'agonie du roi s'était répandue dans tout le camp ; aussi toutes ses nombreuses tentes demeuraient vides : princes, barons, chevaliers, soldats que la peste et la dyssenterie n'avaient pas atteints , s'étant empressés d'aller prier pour leur vaillant compagnon d'armes. Les malades, les moribonds enveloppés de leurs draps et de leurs couvertures , avaient aussi voulu contempler encore une fois leur royal consolateur, et comme de pâles fantômes s'étaient traînés près du pavillon écarlate à fleur de lys d'or, se rapprochant autant qu'on le leur permettait de la couche de cendres, afin que le saint qui y gisait, pût les bénir et les guérir ; pour qu'il fût ainsi à même de se convaincre en voyant leurs larmes, en entendant leurs vœux, de tout l'amour que lui portait son peuple.... N'en doutons pas, avant de clore pour jamais les yeux , Louis agonisant aura reçu dans son ame cette douce conviction. Dieu la lui devait, et la lui aura donnée; car dès ce monde, le Seigneur a des grâces pour le juste qui va mourir.
ET SON SIÈCLE. kki
La douleur causée par la mort du roi fut telle, que plusieurs croisés convalescents furent, par suite du grand chagrin qu'ils en éprouvèrent, repris de leur mal et moururent presque en même temps que le monarque ; le fidèle Yillebeon, agonisant lui-même, s'était fait porter dans la tente royale et déposer aux pieds de l'auguste chefde la croisade; quand de cette humble place le loyal et dévoué gentilhomme eut vu expirer son seigneur et maître, n'ayant plus à le servir ici-bas, il demanda à Dieu de le rappeler à lui, et le jour même trépassa.
Thibaut, roi de Navarre, présent à la mort de son beau-père, dans une lettre que l'on croit adressée à l'évêque de Tunis, a écrit : c Sa mort fiit douce, et son visaige resta beau et aussi vermeil comme s'il estoit en sa pleine santé , et sembloit à moult de genz qu'il vosstt soubrire. »
Aussi toute sa famille, toute sa maison, les chevaliers bannerets, les prélats, les clercs, les hommes d'armes ne pouvaient se résoudre à s'éloigner du pavillon royal, dont on venait de relever les courtines, afin que la foule pût contempler le roi qui avait guerroyé et souffert avec elle , le roi qui l'avait consolée sur la terre , et qui maintenant allait la protéger du haut des cieux !
De toute cette multitude immense, il ne s'élevait aucun bruit ; le camp tout entier, comme une chambre mortuaire, faisait silence autour du lit funèbre de l'illustre trépassé , quand soudainement le son éclatant de trompettes retentit du côté ^e la mer... Pour un instant les yeux en larmes se détournent du mort , et regardent dans la direction d'où le signal est parti... C'est la flotte des croisés de Sicile, déployant joyeusement au rivage africain ses bannières et ses pavillons... c'est Charles d'Anjou, arrivant enfin, coupable retardataire , mauvais soldat de la croix, car il a fait passer
Uk2 SAINT LOUIS
ses propres intérêts avant ceux de la grande et sainte expédition d'outre-mer.
Au signal des arrivants le camp ne répond pas ; le frère de Louis IX commence à craindre quelque malheur... il a mis pied à terre y il se hâte dans les sables , et parvenu aux retranchements de Tannée chrétienne, il voit les sentinelles, la pique renversée , exprimant encore moins leur douleur par ce signe de deuil militaire que par l'abattement de leur visage. Alors une vive inquiétude au cœur, une sueur froide au front , Charles vole à la tente du roi... Le silence qui régnait tout*à-rheure dans la vaste enceinte du camp, se rompt sur son passage, et à mesure que le prince avance il peut entendre les malédictions d'un grand nombre de chefs et de soldats.
Arrivé près de la couche où son frère semble encore dormir, tant son visage est serein et vermeil ^ Charles se précipite à genoux , baise et arrose de ses pleurs ces pieds qui n'ont jamais marché que dans les sentiers de la justice et de la gloire , et ces mains qui ont si bien tenu le sceptre et l'épée , et d'où ne découlaient qu'amour et bien* faits!
Abîmé dans sa douleur et probablement aussi dans l'amertume de ses remords, Charles d'Anjou testa longtemps ainsi prosterné. Quand il se releva, tous purent voir sur son visage brun et sévère les pleurs qui ruisselaient encore. Puis reprenant son énergie : < Songeons à l'armée ! » dit-il d'une voix ferme, et appuyé sur le bras du comte de Poitiers, il alla s'enfermer dans la tente du nouveau roi de France, retombé gravement malade.
L'entretien de cette famille royale et désolée fut long et dura jusqu'à la nuit, et pendant que les rois, les princes et les princesses avaient ainsi confondu ensemble leurs larmes et leurs regrets , sous les tentes des barons et des cheva-
ET SON SIÈCLE. t,ki
liers, et dans les quartiers des amples hommes d'armes, on n'avait fait que parler du sang-froid et du courage dans les batailles, de la douceur et de la résignation dans la maladie de ce roi qui venait d'être eulevé à la France, et du vaillant chef que perdait l'armée des chrétiens.
La nuit Qnit par imposer silence à tous ces entretiens, mais non aux prières et à la psalmodie de l'office des morts; les chants d'église ne cessèrent pas un instant autour du cercueil royal ; et les Français que le chagrin tenait éveillés, pouvaient les entendre monter vers le firmament étoile, accompagnés des grands bruits de la mer, dout les lames se brisaient lugubrement sur la grève.