MONSTRÀNT REGIBUS ASTRA VIAM
Pendant que l'antique cité de Reims faisait les préparatifs du couronnement, les ennemis de Blanche de Castille intriguaient contre elle et contre son fils. A l'égard du jeune roi . la jalousie restait silencieuse ; mais envers la régente , il n'en était pas de même; elle parlait haut et irrévérencieusement  la reine irréprochable, on prêtait de graves torts de conduite ; à la pieuse veuve de Louis YIII, on donnait des amants ; et l'on poussait l'impudeur si loin , que l'on essayait de répandre du doute sur la naissance légitime de Louis IX.
Forte de sa belle et pure conscience , la mère du jeune roi ne se décourageait pas; elle savait bien d'où provenaient les injures qu'on lui jetait» et dans quel but on lui suscitait tant d'obstacles; beaucoup de grands vassaux et de hauts barons avaient gardé rancune à Philippe-Auguste , aïeul du roi mineur, et s'étaient dit entre eux : c Pendant que le
(■) Hittoire de ioint Louis, VilleneoTe-Trans.
kb SAINT LOUIS
pouvoir royal est aux mains d'un enfant et d'une femme, liguons-nous pour reprendre les fiefs et les droits dont nous avons été dépossédés par le père de Louis Mil ; rentrons dans nos domaines si despotiquement usurpés. »
Malgré leurs conciliabules, leurs efforts et leur ligue, ce n'était pas pendant qu'une femme forte, qu'une reine comme Blanche de Castille tiendrait les rênes de l'état, que l'œuvre de Philippe-Auguste courrait chance d'être défaite. L'habile régente savait trop bien toute la force, toute la solidité que ce grand roi avait ajoutées au trône de France, pour ne pas marcher dans les mêmes voies que lui , et pour ne pas chercher à maintenir tout ce qu'il avait établi. A l'invitation qu'elle avait faite à Pierre Mauclerc et au comte de la Marche de se rendre à Reims , pour le couronnement de son fils, elle n'ignorait pas qu'ils avaient répondu : c Reims ne nous verra dans son .église que lorsque nous serons satisfaits sur tous nos griefs , i et elle faisait surveiller les mécontents sans se détourner un seul instant du but qu'elle avait résolu d'atteindre, le couronnement prompt et solennel du roi mineur ; aussi , ni les calomnies , ni les intrigues ne l'arrêtèrent ; elle partit du Louvre pour Soissons.
Là , elle vit arriver à elle plusieurs des hommes puissants, qui s'étaient d'abord vivement prononcés contre la régence dont elle s'était saisie. Son habile sagesse les avait vaincus, et maintenant ils lui payaient cette redevance de confiance et de respect que la droiture et la loyauté finissent toujours par obtenir.
Philippe , coriite de Boulogne, surnommé Hurepel {poil de hure), fut un des premiers à se rendre auprès du jeune roi et de sa mère , bien que de hauts barons eussent voulu lui faire considérer comme une insulte personnelle la régence confiée à Espagnole , à femme d'estrange nation.
\jn des plus puissants vassaux de la couroune, qui s'était
fait un renom de galanterie et de gloire, de légèreté et de talent, Thibaud V, comte de Champagne, portant tour-àtour le heaume couronné de prince et de chevalier, et le chaperon de fleurs de troubadour et de poète , s'apprêtait aussi à partir pour Reims, où il devait déployer une magnificence sans pareille ; mais sur la renommée que s'était laite le comte de Champagne, il y avait plusieurs taches; il avait discourtoisement et nuitamment abandonné le camp devant Avignon, alors que son suzerain, le roi Louis VIII, faisait le siège de cette ville : et sous la tente on avait répandu que c'avait été pour aller soupirer et chanter ses lais amoureux auprès de la belle reine Blanche, que l'on disait la dame de ses pensées. Ces bruits avaient fini par prendre tant de consistance , qu'à la mort soudaine de Louis YIII , beaucoup de voix accusèrent Thibaud de l'avoir empoisonné.
Cette accusation calomnieuse ne fut pas assez victorieusement repoussée par le prince , dont elle stigmatisait le nom; car lorsque l'on vit arriver en la vieille cité de Reims, des hommes du comte de Champagne, pour lui chercher un palais convenable à ses habitudes de luxe et de splendeur, le prévôt de la ville vint dire aux chevaliei*s et serments du comte Thibaud:
< Messires, vous déclare de la part de madame la régente et du roi , que si déployez ici vos bannières et harnois, ils seront lacérés et jetés vilainement hors des remparts. >
Pour que la régente en fût venue à faire signifier telle menace à un vassal aussi puissant que le comte de Champagne, il fallait qu'à ses yeux, la renommée de Thibaud fut ternie par quelque grande faute.
Le comte était en route, et chevauchait vers Reims, quand ses chevaliers lui redirent de quel affront ils avaient été menacés; et comment pour sauver sa bannière de honte
et de deshonneur , ils avaient été réduits à ne pas la déployer.
A ces mots» le prince entra dans un violent accès de colère et jura qu'il se vengerait avec éclat; mais, avec un caractère comme le sien , si l'on ne devait pas compter sur une longue amitié, il ne fallait pas non plus redouter une profonde et durable rancune : nous le verrons plus tard un des plus ardents à soutenir la cause du roi.
Un mois ne s'était pas écoulé depuis que le caveau de Saint-Denis avait refermé sa porte de fer sur le cercueil de Louis YIIl, que déjà la royale basilique de Reims ouvrait les siennes aux princes, aux barons, aux prélats, aux hommes d'armes, aux bourgeois et au peuple qui affluaient de toutes parts pour assister au sacre du petit-^fils de Philippe- Auguste.
Blanche, toujours convaincue que pour bien gouverner, il fallait d'al)ord se placer sous la protection du ciel, et mettre Dieu pour soi , n'avait pas perdu un seul instant; sa foi, sa piété, son amour maternel lui avaient fait surmonter tous les obstacles pour amener si promptement le jour où la couronne de Clovis serait mise sur le jeune front de son fils.
Le 50 novembre 1226, Louis IX et sa mère firent leur entrée solennelle à Reims; la mort si rapprochée du feu roi , le deuil de la veuve et du fils répandirent un reflet de tristesse sur cette journée , la joie populaire se contraignit et fit silence devant leurs justes regrets.
Le lendemain, premier dimanche de l'A vent, suivant le cérémonial , l'archevêque et les chanoines allèrent procèssionnellement au palais , où le prince demeurait ; ils frappèrent à la porte de la chambre où il avait passé la nuit. La porte restant close , des officiers de la couronne qui avaient veillé autour de la couche royale , demandèrent :
— Qui venez- vous chercher?
— Celui que Dieu a choisi pour régner sur nous , répondit l'archevêque.
Cette demande et cette réponse furent faites trois fois; à la troisième, la porte s'ouvrit et le prélat, suivi de douze dignitaires de l'Église, entrèrent dans la chambre royale où ils trouvèrent le prince couché sur son lit de parade, revêtu de la camisole , ou de la tunique du sacre, ouverte aux neuf endroits où devaient se faire les onctions; quand il fiit debout , et pendant que le clergé à genoux récitait les prières d'usage , on mit au successeur de Clovis et de Charlemagne une longue robe d'étoffe d'argent, et l'on plaça sur sa tête , en attendant la couronne , qu'il ne devait recevoir qu'en face de l'autel, une toque de velours noir, ceinte d'un bandeau de diamants et surmontée d'une haute plume blanche.
Ainsi paré , et soutenu sous les bras par deux évêques , le fils de Louis VIII et de Blanche de Castille se rendit à la cathédrale , où un magnifique trône lui avait été élevé dans le sanctuaire ; de droite et de gauche de ce trône , étaient les bancs des pairs, des princes, bannerets et grands officiers de la couronne. La place de chacun de ces illustres français était marquée par son gonfanon à écu blasonné. Le siège royal , recouvert d'un drap écarlate , était surmonté d'un dais de velours, semé de fleurs-de-lys et garni de franges d'or.
Dans le sanctuaire, et dans la nef toute parée de tapisséries de haute-lice représentant des sujets sacrés, on remarquait bien des places vides , c'étaient celles des barons qui avaient fait défaut. De tous les grands vassaux , Hugues IV , duc de Bourgogne , qui n'avait que deux ans de plus que le roi que l'on allait sacrer , se trouvait seul à Reims. La Normandie, L'Aquitaine, le comté de Toulouse, le Poitou n'y étaient pas représentés, et les grands fiefs de
Champagne, de Flandre et de Bretagne ne Tétaient que par les trois épouses de ces suzerains (*). Alix de Thouars ne s'était rendue au sacre qu'en désobéissant à Pierre Mauclerc, et la présence des deux autres comtesses occasionna un incident imprévu. Jeanne de Hainaut, entourée de chevaliers flamands , éleva la prétention de porter à la cérémonie , la vieille joyeuse, on épée de saint Pierre i donnée par Léon III à Charlemagne; elle se fondait sur le droit immémorial des comtes de Flandre , en l'absence du grand sénéchal ; mais, à son tour , Agnès de Beaujeu reclama cet honneur en vertu du titre héréditaire de son époux , dont elle occupait la place. Blanche de Castille , de l'avis des barons , trancha la diificulté , et l'épée du sacre fut confiée au comte de Boulogne. »
De toutes manières, l'épée du grand empereur était lourde et difficile à porter, et cependant le jeune roi la tint ferme et haute, dès qu'elle eut été remise en ses mains; en sa personne, s'unissaient alors la grâce de l'adolescence à la majesté d'un roi, la fierté chevaleresque et l'humilité chrétienne ; et tous les cœurs battirent d'amour et d'enthousiasme lorsque, revêtu du manteau royal, il descendit du trône pour aller au pied de l'autel recevoir la couronne de l'évéque officiant, Jacques de Bazoches. Les pairs mirent la main à cette belle couronne de France et la soutinrent, pendant quelques instants, au-dessus de la tête du petit-fils de Philippe - Auguste. Ainsi la chevalerie et l'honneur, les hommes des champs de bataille, ceux dont l'épée avait brillé au soleil de l'Idumée, dans les plaines de Tibériade, d'Ascalon et de Jérusalem, les compagnons d'armes de Philippe-Auguste à Bouvines, et de Louis Cœur-de-Lion en Angleterre, se joignaient aux prêtres du Seigneur
(') Histoire de saint Louis , par VilleneaTe-Trans.
pour placer le diadème sur le front du successeur de Clovis.
A ce moment grandement solennel , mille et mille cris s'échappèrent du fond de toutes les âmes , et montant ensemble vers la voûte , comme une seule et puissante voix, semblaient vouloir la fendre pour arriver plus vite au ciel. € Noël! Noël! répétaient toutes les bouches, que Dieu doinct bonne et longue vie au Roi ! »
Dans les serments que les rois de notre vieille monarchie prêtaient à la cérémonie de leur sacre, ils juraient toujours, en face du tabernacle du Dieu vivant , du Seigneur des seigneurs, qui juge les puissances de la terre, de gouverner le peuple avec paternité et justice , de protéger le faible , de secourir le pauvre , de délivrer l'opprimé , et de prendre en main contre l'hérésie la défense de notre sainte religion.
Quoique bien jeune encore , le fils de la pieuse reine Blanche , quand il prêta le serment du sacre devant Dieu , devant les pairs de son royaume, les évèques, les magistrats et les représentants de la nation , connaissait toute l'étendue des grands engagements qu'il prenait dans cette solennelle journée ; et quand l'âge de gouverner lui fut venu , il prouva par sa conduite qu'il n'avait rien oublié de ce qu'il avait juré.
Tenir ses serments , ce n'est que faire strictement son devoir, et cela ne devrait pas mériter d'être cité comme éloge dans la vie d'un homme de bien ; car , en conscience , on ne peut faire autrement. Se parjurer , c'est manquer à une parole d'honneur donnée à Dieu , devant les hommes.
Le christianisme qui connaît le cœur humain , qui en sait toute l'inconstance et toute la versatilité , avait donné à l'acte du serment tout ce qu'il a de plus imposant; c'était sur l'Évangile , sur la croix , sur les plus saintes reliques , quelquefois même sur l'hostie consacrée , que Ton jurait sa foi !
Aux moyens les plus puissants pour Ker notre iragilité et fixer nos inconstances, la Religion avait cm devoir recourir, afin de graver dans notre aroe, d'une manière ineffaçable, le souvenir de rengagement pris envers Dieu et les hommes.