‹ Saint Louis et son siècleChapitre 6 sur 30 · NE SUIS ROI, NI COMTE AUSSI, SUIS LE SIRE DE COUCY · texte numérisé non relu

NE SUIS ROI, NI COMTE AUSSI, SUIS LE SIRE DE COUCY

• Si Enguerrand fut un moment coupable de sacrifier sa glorieuse renommée à un mouvement de fol orgueil, une mort funeste ne tarda pas à lui faire expier sa passagère félonie. Traversant à gué une petite rivière, son destrier s'effraie , le renverse sur son épée sortie du fourreau , et le sire de Coucy expire, enferré jusqu'à la garde. »

Pierre Mauclerc , ne pouvant se dépouiller de son inconstance et de son habitude de troubles et de désordres, oublia bientôt les promesses, les serments qu'il avait faits à Blanche, lorsqu'elle l'avait aidé à réparer le mauvais état de ses finances; et, de concert avec Hugues de Lusignan, forma le complot d'enlever le jeune roi, « non pour lui tnal faire, mais pour le séparer de sa mère. »

C'était à un rendez-vous de chasse, à quelques lieues de Paris , entre Ëtampes et Corbeil , que le coup devait avoir lieu, et tout était préparé à cet effet; quand Thibaud, comte de Champagne , ayant eu connaissance de la nouvelle félonie de Pierre Mauclerc, arriva à la tête de trois cents chevaliers , mit en fiiite les conspirateurs , mena le petit-fils de Philippe-Auguste à Montlhéry, et se jeta avec lui dans une forteresse dont une haute tour se voit encore aujourd'hui ;

(<} Uistoire de saint Louis « par le marquis de Yillencave*TraDs.

elle date de Tan 1005, et s'élève sur une colline imposante, dominant une forêt toute semée de roches de granit. Tbibaut-file-Étoupe , forestier du roi Robert , la bâtit ; on l'aperçoit de sept lieues de distance. Philippe P^ devint possesseur de cette forteresse au mariage de Louis-le-Gros ; et de là, il écrivit à son fils en 1104 :

c Biau fils, garde bien ceste tour, qui m'a tant travaillé qu'en suis du tout envieilli , à combattre et assaillir. »

La reine régente ayant appris le danger qu'avait couru le roi , était partie en grande hâte de Paris , et peu d'heures après arrivait à Montlhéry : ni la force de ce château , ni la valeur des chevaliers qui avaient empêché son fils de tomber entre les mains de Pierre Mauclerc et de Hugues de Lusignan , ne purent rassurer son amour maternel ; elle descendit avec lui dans les profondeurs d'un immense souterrain, à l'extrémité -duquel une porte s'ouvrait sur la campagne , bien loin des murailles crénelées.

Si parmi les grands vassaux et les hauts barons , Blanche de Castille et le jeune Louis IX comptaient des ennemis, que l'ambition de ces hommes puissants leur avait suscités; dans la bourgeoisie et dans le peuple de Paris, il n'en était pas de même; là, la pieuse et vaillante régente et le royal adolescent étaient aimés et adorés; aussi, à la première nouvelle de l'odieuse tentative des comtes de Bretagne et de Poitou , la population entière de la grande ville se leva : grands et petits , rîches et pauvres , nobles et artisans sortirent ensemble de l'enceinte fortifiée , bâtie par Philippe- Auguste, pour aller à Montlhéry chercher son petit-fils, et le ramener dans la capitale. Jamais plus touchant enthousiasme pour la monarchie n'avait encore éclaté en France : l'élan des Parisiens fut ressenti spontanément dans les campagnes : entre Paris et Montlhéry, pas une petite ville , pas un bourg, pas un village , pas un hameau , pas une ferme

OÙ il restât un habitant; tout demeurait vide : jeune& hommes, vieillards, femmes et enfants avaient voulu courir au-devant du jeune roi. Dans cette armée populaire et improvisée , la faulx et la fourche se voyaient à côté des piques , des hallebardes et des lances ; et les bannières des églises auprès des guidons et des étendards des hommes d'armes.

De cette belle journée , Louis IX en prenant de Tâge , ne perdit jamais le souvenir; et quand, pour se délasser et pour respirer un air pur, il sortait de Paris, chevauchant avec des chevaliers de sa cour, il aimait à prendre le chemin de Montlhéry ; il se rappelait avoir vu cette route bordée de deux haies de Français fidèles, qui avaient crié à son passage : c Dieu doinct bonne vie et longue au roi et le garde de ses ennemis; » et il n'avait pu oublier ce qu'en ce jour de bonheur , sa mère lui avait dit en pleurant de joie : c Enfant, ne faut mie perdre souvenance de Dieu qui vous a délivré de la main des méchants ; et de V amour de ce bon peuple qui s'est armé pour vous. »

Si, jusqu'à cette époque, la conduite du comte de Champagne avait été digne de blâme , la loyauté qu'il montra en déjouant le complot de Hugues de Lusignan et du comte de Bretagne , en empêchant courageusement le roi de France de tomber entre leurs mains , rend moins mauvaise sa place dans l'histoire. Quand un grand service survient, il faut perdre rancune des fautes antérieures à la bonne action ; on peut se souvenir, mais encore on doit pardonner.

Des écrivains ont avancé que c'est à l'amour que Thibaud ressentait pour Blanche de CastiUe , qu'il faut attribuer la conduite loyale qu'il tint en cette circonstance : je le crois ; un amour pur (et celui qu'inspirait la pieuse veuve de Louis VIII ne pouvait être que tel) doit inspirer de généreuses pensées et faire accomplir de grandes résolutions.

En agissant comme il venait de le faire, Thibaud méritait

l'estime de la reine régente et la gratitude du roi ; car il se faisait des ennemis irréconciliables , des complices de ses déloyautés passées. Mauclerc et le comte du Poitou ont juré qu'ils se vengeraient du prince, qui a été si souvent avec eux et pour eux , et dont une des inconstances naturelles u, son caractère , a déjoué leur hardi complot. Si le comte de Champagne est ondoyant et versatile dans ses sentiments , eux feront preuve de persistance dans leur guerre à la régente; le jeune roi a échappé à l'embûche qu'ils lui avaient tendue , mais Y Étrangère ne pourra vaincre la nou« velle ligue qu'ils ont formée contre elle, et Thibaud qui vient de s'attacher à sa fortune , sera dépossédé de ses états • comme elle de son pouvoir. Telles étaient les espérances de Hugues de Lusignan, et de Pierre Mauclei*c; et, pour appuyer cet espoir, Henri HI d'Angleterre venait d'arriver à Nantes, où il tenait cour plenière et festoyait à Venvi les Barons du Duc de Bretaigne. Pendant que ces fêtes avaient lieu dans la ville de Mauclerc, Philippe Hurepel (ou Hurepoil) doublait les défenses de ses places fortes et exhaussait les remparts de Boulogne et de Calais.

Ceci se passait en 1228 : Louis IX avait treize ans accomplis, et déjà il allait quitter le Louvre pour entrer en cam* pagne ; car sa vaillante mère avait résolu de recourir à la force des armes pour en finir avec Pierre de Bretagne et ses alliés ; avec une franchise tout-à-fait digne d'une reine de France, elle avait fait écrire par son fils, à Mauclerc: c Venez avec moi ou contre moi. »

A cette royale sommation le prince breton ne répondit point, et s'occupa d'organiser ses troupes en corps réguliers.

Blanche ne lui en laissa pas le temps : sans délai » elle rassembla une armée considérable, commandée par les grands capitaines de son époque , en tète desquels marchait

le connétable de Montmorency. Ces forces imposantes n'étaient encore qu'à deux journées de Paris, quand Louis IX et sa mère les rejoignirent ; alors, parmi ces troupes fidèles, il y eut grande joie et bruyant enthousiasme. Le petit - fils de Philippe-Auguste, le fils de Louis Cœur-de-Lion , avait bonne et martiale grâce ayec sa petite armure, et se plaisait parmi les soldats ; et eux poussaient des cris d'amour en le voyant avec son heaume couronné et son épée à la main , chevauchant à ses premières batailles. Un roi dans la magnificence de sa cour a déjà une puissante magie pour attirer à lui et se faire des partisans; mais quand, sortant de ses palais , et de la vie molle qu'on y mène , il se rend au camp, il en a bien davantage; aux yeux de ses peuples, la cuirasse lui va mieux que le long manteau de pourpre ; la nation se dit: Si je m'arme, il s'arme; si je me bats pour lui, il combat avec moi ; notre sueur , notre sang arroseront la même terre, et l'alliance du sang est la plus forte, la plus étroite de toutes.

Les comtes de Champagne , de Flandre et de Boulogne étaient déjà venus grossir son armée; et, pour bien commencer la campagne, les places de Beuvron et celle de la Haie- Pesnel furent prises au nom du roi Louis IX, par le très valeureux baron Jean-des-Vignes.

C'était devant la place de Bellesme que le fils de Blanche devait noblement gagner ses éperons. Ce château, perché sur un roc taillé à pic, défendu par de larges fossés, entoure d'épais remparts, passait pour imprenable. Comme pour ajouter à sa force , quand l'armée royale arriva devant ses hautes murailles , une épaisse neige tombait sans relâche , couvrait la terre , et, par son poids, a£Eaissait les tentes des soldats. Bientôt le froid devint si rigoureux , que les chefs s'alarmèrent pour la cavalerie, et qu'un instant il fut question de lever le camp. Dans le conseil qui fut tenu à ce su-

jet, la régente 8*indigna de cette proposition. C'est le début guerrier de son fils ; elle ne veut pas que ce début soit un échec ; il faut que la victoire ouvre la carrière au jeune roi. Animée de cette résolution , elle rassure ceux que le découragement avait commencé à atteindre ; elle a fait venir au camp les hommes les plus influents de la contrée , et leur a commandé de lui faire arriver tout le bois de la campagne ; elle-même veille aux arrivages, et cette femme forte, qui a déjà chassé le découragement de beaucoup d'esprits, parvient à chasser l'extrême froidure de la saison ; jour et nuit elle fait allumer d'immenses bûchers qui changent la température. Son fils partage tous ses soins , et sous les murs de Bellesme , le prince qui vaincra plus tard à Taillebourg, et qui sera si grand dans la terrible mêlée de la Massoure , apprend à s'apitoyer sur les souffrances des soldats , en souffrant avec eux.

Autour des bûchers flamboyants, les Français ont retrouvé leur gatté native et la certitude de vaincre; aussi ce ne sont plus des plaintes que le jeune roi ratend, quand il parcourt le camp avec le connétable de Montmorency et les autres grands capitaines; mais bien de joyeux propos et de gaies chansons, où les noms de Lusignan, de Pierre de Bretagne et de Henri d'Angleterre sont dérisoirement répétés.

Si les Français attaquaient la place de Bellesme, des Bretons la défendaient: entre assiégés et assiégeants pareils, il devait y avoir de part et d'autre , de beaux et grands faits d'armes , et ils ne manquèrent pas ; mais Dieu donna la vietoire aux soldats de Louis DL Le châtelain de Bellesme demanda à capituler , et la bannière aux fleurs de lys remplaça sur les tours ébréchées de la forteresse le gonfanon aux hermines.

Ce premier succès, en exaltant l'esprit du jeune roi, aurait

pu lui donner pour l'avenir, l'amour de la guerre; mais Dieu avait mis tant de comptuissance , tant de pitié dans l'ame de Louis , que , comme il le fera pendant tout le cours de sa vie, au milieu des cris de victoire, il pleura alors sur le sang répandu , et déjà , en lui-même , il prit l'engagement de ne jamais tirer l'épée que pour défendre la religion , la France et les droits de sa couronne.

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