‹ Saint Louis et son siècleChapitre 7 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

;;-:-•-..; „, E comte de Bretagne en appre-

■- "•■ . nant ta prise de Bellesme Ht do

sanglants reproches au roi d'An- , gleterro qui continuait à donner {i Nantes des fêtes et des tournois, ; mais dont les secours armés t qu'il avait promis à IHerre de i Dreux n'arrivaient pas. Sans ces ' forces anglaises, il ne pouvait pré- ' tendre résister aux soldats victorieux du jeune roi; aussi, avec sa mobilité habituelle, il tomba vite des hauteurs de ses espérances dans un profond découragement, et tout de suite supplia les alliés les plus

puissants de sa maison d'agir auprès de la régente et d'implorer son pardon.

Blanche de Castille qui avait contre ce prince tant de motifs de mécontentements , et qui pouvait à bon droit lui reprocher tant de méfaits contre elle et contre son royal fils , sans se dépouiller de sa haute sagesse, jeta sa rancune à l'écart , et traita de nouveau avec lui ; cette fois elle exigea de Mauclerc, la main d'Yolande de Bretagne, pour le dernier de ses fils , Charles , auquel les comtés d'Anjou et du Maine venaient d'échoir en apanage, par la mort récente de Jean» son frère atné ; car la reine régente n'avait pas seulement , pour éprouver la force de son ame, les embarras et les difficultés du trône, mais la mort 'mêlait encore ses coups à ceux de ses ennemis, et elle avait à pleurer sur des malheurs de famille. Déjà plus d'un cercueil emportant de ses enfants, étaient sortis du Louvre pour se rendre aux caveaux de Saint-Denis.

Pierre de Bretagne , heureux de rentrer en grâce , donna, avec des apparences de joie, son consentement à ce qu'exigeait la régente , et envoya avec empressement sa fille à Paris, escortée par le comte de Boulogne; par ses oncles, Robert et Henri de Dreux ( ce dernier était archevêque de Reims) ; par Enguerrand III de Goucy et par le connétable de Montmorency.

On a dit : Vivre cest souffrir ; ne peut-on pas avec raison ajouter : Régner, c'est lultei^ sans relâche.

Blanche , après avoir vu les grands vassaux revenir soumis auprès du trône de son fils , après avoir vaincu le plus turbulent de ses ennemis, ne pouvait-elle pas croire avoir atteint les jours de calme et de repos ? Eh bien ! si telle était sa pensée, en voyant Yolande de Bretagne confiée à sa surveillance , elle s'abusait.

De nouveaux, de graves embarras allaient surgir, non dans

quelque lointaine province, mais à Paris même, à quelques pas de son palais; et cette fois, ce ne seraient ni princes, ni hauts barons, ni grands vassaux, ni rois étrangers qui les lui susciteraient, mais les étudiants de l'Université, gente indocile, indisciplinée, amoureuse du bruit et du mouvement , et pour laquelle les émotions et les périls de l'émeute ont souvent un trop puissant attrait. Déjà, dans toute l'Europe, l'enseignement qui se donnait en France était renommé comme le meilleur, comme le plus empreint de foi catholique et de savoir. Aussi le nombre des jeunes hommes qui venaient de tous les pays s'asseoir sur les bancs des écoles fondées par Louis-le-Jeune et Philippe-Auguste, étaient nombreux; à l'époque de la sédition qui éclata sous la régence de Blanche de Castille , on n'en comptait pas moins de trente mille ; leur multitude était telle, que leurs professeurs, ne trouvant plus d'édifices assez vastes pour contenir tous ceux qui avaient faim du pain de la science, s'étaient vus obligés de donner leurs leçons sur les places publiques. L'agglomération de Umt d'esprits jeunes et ardents, était un immense foyer d'effervescence et de troubles; ni les prévôts, ni les ofticiers royaux n'avaient droit de répression sur leurs écarts et leurs délits; ces enfants de l'Université ne relevaient que de leur mère , et ne reconnaissaient d'autre juridiction que la sienne.

A tous ces écoliers, grands et petits, riches et pauvres, studieux ou tapageurs, il fallait des distractions et des jeux; aussi parmi eux , était-il d'usage, à la fin de chaque carnaval, de se réunir au préau Saint- Marcel, hors Paris, pour y donner aux habitants de la capitale , le simulacre d'un tournoi. Ils y vinrent donc en grand nombre le i 5 février 1 229 , et l'ordre le plus parfait régna dans ce jeu chevaleresque ; cependant , la journée qui s'était si bien passée , devait avoir une mauvaise fin. Une rixe entre quelques acteurs du tour-

noi et un cabaretier, et des bourgeois qui avaient pris parti pour le marchand de vin , fut suivie de coups et de blessures; et les vaincus, c'étaient les écoliers, rentrèrent dans Paris, meurtris de coups et le cœur plein du désir de se venger. Comme ils l'avaient comploté, le lendemain de bonneheure (la rancune dort mal), ils reviennent au cabaret, en enfoncent les portes, brisent les meubles, défoncent les tonneaux , font couler le vin dans la rue , puis se mettent à parcourir le bourg Saint-Marcel , insultant et maltraitant tout ce qu'ils rencontrent sur leur chemin. I^ prévôt de Saint- Marcel s'empresse d'aller porter plainte des méfaits, des insultes graves et des voies de fait de ces turbulents, à l'archevêque de Paris et au cardinal-légat, membres du conseil de^ régence; ces deux sages prélats, pensant que de semblables écarts , commis non par des enfants , mais par de jeunes hommes, devaient être sévèrement réprimés , allèrent sup* plier la reine d'ordonner prompte justice envers les coupables.

Ce n'était pas la première fois que les écoles se mutinaient et donnaient lieu aux plaintes des habitants de Paris, la régente avait eu à réprimer déjà leur turbulence, et y était parvenue en s'adressant à leurs chefs , qu'elle avait cependant trouvés souvent trop disposés à excuser les écoliers, et à faire retomber tous les torts des rixes sur le peuple. Cette fois , elle crut que l'affaire était d'une nature plus grave que par le passé , et elle ordonna au prévôt de Paris da marcher avec bon nombre d'archers contre les mutins, et de donner une salutaire correction à ceux d'entre eux qui seraient attroupés sur le Heu de l'insurrection ; cet ordre fut mal exécuté, et les rigueurs, au lieu d'atteindre les coupables, tombèrent sur des jeunes gens qui se livraient a des jeux paisibles sur le préau Saint-Marcel. Alors une lutte s'engage, les jeunes gens se font armes de tout ce qu'ils trouvent sous

leurs mains , de rudes coups sont portés de part et d'autre , le sang coule, des blessures animent encore le combat; plusieurs écoliers sont tués , d'autres ont pris la fuite , se sont dispersés dans les vignes , se cachent dans des carrières, pour échapper aux soldats dont quelques-uns aussi ont mordu la poussière.

Ainsi, une mauvaise querelle de cabaret est devenue une grande affaire; parmi les étudiants des écoles, il n'y avait pas seulement que des enfants. Le plus grand nombre se composait de jeunes hommes de dix-huit et de vingt-cinq ans. Cet âge plein d'ardeur, s'enflamme de colère et de vengeance ; les professeurs eux-mêmes , s'indignant de la brutalité des soldats envers leurs élèves, se rendirent auprès de Blanche de Castille , protestèrent hautement contre la violation de leurs immunités; et, en attendant justice, suspendirent tous leurs cours.

Blanche avait beau avoir un caractère transcendant , un jugement supérieur; elle avait beau tenir le sceptre comme un grand roi ; elle était femme , et elle se souvenait peutêtre trop avec la rancune de son sexe , de vers satiriques ; de lais et de chansons qui avaient calomnié ses relations avec le cardinal-légat et le comte de Champagne , et dont plusieurs étaient généralement attribués aux élèves de TIJnivei*sité. Aussi elle mit peu d'empressement à faire faire une enquête sévère sur la conduite du prévôt et de ses archers.

Cette lenteur, cette indifférence parurent insultantes aux chefs des écoles; FUniversité licencia ses élèves, et plus de vingt mille écoliers quittèrent Paris ; cette soudaine émigration de la jeunesse laissa un grand et triste vide dans la capitale; les artisans, les marchands, les hôtelliers s'en ressentirent, et leur mécontentement vint se joindre à celui

(les écoliers , dont les études étaient si lamentablement suspendues.

Comme vers le commencement du siècle , alors que le pape Honorius III avait , n la prière de Philippe-Auguste, défendu renseignement des lois civiles , les villes d'Angers et d'Orléans reçurent encore la jeunesse étudiante et les dignitaires du haut enseignement.

La capitale du royaume demeura trop longtemps veuve d'un établissement aussi important que celui de l'Université; ce fut là un tort grave et qui peut être reproché à la reine régente. Le souverain pontife lui en fit un tort, et lui écrivit, ainsi qu'au jeune roi , une missive , dans laquelle se trouvaient les lignes suivantes :

c Le royaume de France s'est toujours distingué par trois vertus attribuées, par appropriation, aux trois personnes de la très sainte Trinité : la puissance ^ la sagesse , la bonté. Il est puissant par la valeur de sa noblesse; sage, par la sagesse de son clergé ; bon , par la clémence de ses princes. Mais si les extrêmes de ces qualités sont dénuées de celle du milieu (la sagesse ou science) , la puissance devient insolente , et la bonté , imbécille. >

Dans une autre lettre (*), le pape Grégoire IX (15 avril 1251 ) écrivait au roi: c 11 importe à votre honneur, à votre salut même , que les choses soient rétablies à Paris comme auparavant. »

A de tels conseils , à de semblables exhortations , le roi très chrétien , le fils atné de l'Ëglise et sa pieuse mère ne pouvaient demeurer ni sourds, ni insensibles; aussi l'Université revint feire entendre ses enseignements dans Paris, et, après deux ans, y rouvrit ses écoles , où affluèrent de nou-

(■) Histoire de xaint Louis, par le marquis de Villeneuve-Trans.

veau , non-seulement les jeunes Français, mais de nombreux étrangers.

La fUle aînée des rais étant remontée dans sa chaire doctorale, et ayant repris le sceptre de la science, on pouvait espérer que le royaume allait jouir en paix du retour de Tordre. Mais les plus grands , les plus puissants états du monde, sont comme la mer , où les flots se meuvent et s*agitent toujours , et sur laquelle les calmes sont si rares !

La guerre allumée sous Philippe-Auguste, entre la France et le comte de Toulouse , ou plutôt entre Thérésie et le catholicisme, n'avait jamais été complètement éteinte. Les mauvaises passions sont comme ce feu grégois que décrit si bien le sire de Joinville , et qui brûlait sous Teau , sans qu'on en pût voir ni étincelle , ni fumée.

Raymond Vil , comte de Toulouse , fils de ce Raymond , que la cour de Rome avait fait punir si sévèrement , à cause du meurtre de Pierre de Castelnau , prédicateur célèbre et de sainte vie, oubliait trop facilement le châtiment que son père avait subi , lorsque , conduit par un prêtre qui lui avait attaché son étole autour du cou, il avait été obligé de faire neuf fois le tour de la tombe du saint, qu'un de ses serviteurs avait assassiné. Se laissant aller à de mauvais conseils, malgré la rude el humiliante leçon infligée à Raymond VI , Raymond VII marchait dans la même voie, et amassait sur sa tète les malédictions des hommes qui avaient juré haine et guerre à l'hérésie. Cependant la régente de France hésitait à faire marcher contre le Languedoc l'armée commandée par Humbert IV, sire de Reaujeu. Avant que ces forces quittassent leurs cantonnements, le jeune roi écrivait à Guillaume de Cardaillac, évèque de Cahors, qui i)assait pour être écouté du comte de Toulouse: c Tâchez de l'attirer par des bienfaits , plutôt que de l'irriter par des chagrins. » Cette politique de douceur cl de mansuétude de

Louis IX s'est transmise à plusieurs de ses descendants. Ni la lettre du jeune monarque , ni les efforts de Blanche de Castille ne purent détourner Raymond VII de ses desseins hostiles; la croisade contra lui et ses adhérents s'accomplit, et l'entêtement de l'orgueilleux prince attira de nouveau sur son pays tous les fléaux de la guerre.

Raymond comptait en France de puissants amis et de vieux alliés de son illustre maison; mais en ces temps de foi , l'hérésie était comme la lèpre , et vous rendait en horreur à tous ; quand il vint à Paris pour ratifier le traité avec la France, il fut contraint d'entendre ces terribles paroles prononcées contre lui , le jeudi saint 1229 :

c Comte Raymond, nu*pieds et en chemise, irez réclamer l'absolution de votre hérésie, devant le parvis de Notre-Dame de Paris : solderez à beaux deniers comptants 24,000 marcs d'argent (i 00,000 fî*.) à la riche abbaye de Citeaux, et moitié de cette somme à l'abbaye de Grand- Selve; puis une autre à Clairvaux. Deux docteurs en théologie, deux en droit et six en arts seront entretenus à vos frais à Toulouse. A partir du jour de ce traité , vous vous engagerez à guerroyer les Sarrazins outre-mer cinq ans durant, avec bon nombre d'hommes de guerre. Ferez raser les murs et combler les fossés des villes de Toulouse, de Montauban , d'Agen , de Moissac et de trente autres de vos places et forteresses.

» Le roi de France tiendra garnison pendant six ans , dans le donjon de Toulouse. >

» Enfin , comte , Jeanne , la fille unique de votre mariage avec madame Sancie d'Aragon, sera fiancée sur-le-champ à Alphonse de France, et déclarée héritière de votre comté de Toulouse; bien que vous puissiez dans la suite avoir des enfants mâles d'une autre union. Dans ce cas, l'atné de ceux-ci posséderait les domaines d'Agenais, de Rouergue,

» et TAlbigeois au-delà du Tarn ; et ladite Jeanne sera mise » aux mains de la régente qui surveillera son éducation , > comme celle de sa propre fille. »

c De son côté , la cour de France garantissait au comte de Toulouse (') les domaines possédés par ses ancêtres, hors ceux que FÉglise tenait au-delà du Rhône (le comtat Venaissin et le marquisat de Provence , la terre de Vofeuil , appartenant à Tévéquc de Toulouse, et la châtellenie de Mirepoix donnée en i209 à Guy I*', sire de Levîs, avec le titre héréditaire de maréchal de la Foi).

» Raymond VII, après avoir apposé son scel au bas de Tacte qui renfermait ces diverses stipulations, fut reconduit à la grosse tour du Louvre, où il devait rester, en attendant l'arrivée en France de sa fille, la princesse Jeanne. Le lendemain , jour du vendredi saint, on le vit sortir pieds et tête nus , une tunique de toile pour tout vêtement , se dirigeant vers Notre-Dame, escorté des prévôts, d'archers et de sergents.

> Amené au pied du maitre-autel, il se jeta à genoux et dans l'attitude d'un suppliant, il reçut du légat de France, l'absolution générale, applicable aussi à ses alliés.

> De Notre-Dame, Raymond fut reconduit h la tour, où Ferrand, comte de Flandres, avait été si longtemps captif. A la prière ^u comte de Champagne et du cardinal de Saint- Ange, il obtint sa liberté, sous la caution de vingt notables de la ville de Toulouse , SI laquelle on se contenta de faire abattre seulement cinquante toises de ses mura fortifiés.

» En juillet suivant, la paix se ratifia entre la ville du comte et la régente, par le concouî*s du concile convoqué à cet effet; et les capitouls y proférèrent le serment, sur l'ame

O Htsioire de saint LouU , p«r Villciicnvc-Traus.

de la ville , d'observer, en ce qui les concernait , les clauses du traité du i2 avril. >

En lisant diverses stipulations de cet acte, passé entre la régente de France et le comte de Toulouse, nous avons peine à ne pas y trouver plus d'une clause cruelle; cette fille de neuf ans , que l'on exige de son père pour la fiancer à un autre enfant; puis cette grosse tour du Louvre^ où le père attendra l'arrivée de la petite fiancée ; puis l'amende honorable pieds et tête nus, devant l'autel de Notre-Dame, en présence de toute la cour et des évèques assemblés; toutes ces choses nous semblent barbares, et nous nous attristons de les rencontrer dans la vie d'une grande reine. Pour nous les expliquer, pour ne plus les reprocher à Blanche de Castille, il faut sortir du présent, et remonter dans le passé ; aujourd'hui, sans doute, nous sommes encore assez bons catholiques , pour désirer qu'une seule et même religion réunisse tous les hommes en une seule famille ; mais un hérétique, un excommunié, un relaps, un apostat ne nous inspire plus la profonde horreur que ses actes, que son nom , que sa présence répandaient parmi les sujets de Louis IX , parmi les fidèles qui croyaient avec la foi ardente du xui® siècle.

Ce qu'il faut reconnaître , ce qu'il faut admirer dans la politique gouvernementale de la mère de Louis IX , c'est la persistance, l'énergique ténacité avec laquelle elle poursuit dans tous les traités, son système national d'agrandissement; sans cesse elle est occupée à combattre les effets de l'absence de la loi salique dans la plupart des grands fiefs ; sa pensée fixe , c'est d'arrêter leur transmission à l'étranger. N'est-ce pas à elle que la France est redevable des beaux fleurons que les comtés d'Alençon , d'Auvergne et d'Evreux ont ajoutés à sa couronne? En imposant à Pierre Mauclerc , comme condition du traité, les fiançailles immédiates de

Yolande de Bretagne avec Charles de France ; et à Raymond Vil, l'union de Jeanne de Toulouse avec son fils, Alphonse de Poitiers, la veuve de Louis Vlll a doté te royaume des lys, de deux de ses plus helles provinces, lu Bretagne et le Languedoc.

Aujourd'hui, dans les traités diplomatiques, on n'inscrit plus que les noms des pays, des provinces, des villes, qui doivent être cédés ou échangés; autrefois, sur ces parchemins, pages olBcieUes de l'histoire, on voyait figurer les noms de toutes jeunes fîlles, et ceux de princes enfants; l'usage d'alors les faisait entrer, avec tout leur avenir , dans la balance politique du temps; le bonheur leur advenait ensuite, s'il plaisait à Dieu.

Page 1