‹ Saint Louis et son tempsChapitre 114 sur 207 · Eor3.ce, Art poétique, v. I · texte numérisé non relu

Eor3.ce, Art poétique, v. I

canonique^ laissail d'ailleurs à chacun des évèques la liberté d'étendre ou de resserrer l'onice selon les convenances dont ils étaient les meilleurs juges. L'apj)areil et le détail des cérémonies restaient donc à leur discrétion. Ce qu'ils firent le plus généralement, ce (|iii répondait le plus aux instincts populaires, ce fut (le mellre sous les yeux des fuleles les signes extérieurs des mystères. A la fête de Pâques, le sépulcre; à Noël, la crèche. Dès la veille de Noël une tente était dressée près de l'autel, figurant l'étable, avec la Vierge, saint Joseph et l'enfant Jésus ; pour que cette tente parût mieux une étable, quelquefois on y faisait paraître l'ane et le bœuf. A minuit, des voix d'enfants placés dans les combles de l'église faisaient entendre les paroles des anges. Après la messe de l'aurore, des fidèles en costume de bergers se présentaient à l'église, étaient introduits dans le chœur, saluaient Tenfant nouveauné, déposant leurs offrandes devant la crèche. L'Adoration des mages était réservée pour TÉpiphanie'.

Tout était donc préparé pour la mise en action du mystère. Que fallait-il pour que le drame en sortît? Il suffisait qu'en représentant, ou les saintes femmes, ou les anges, ou les pasteurs, on leur mît les paroles sacrées dans la bouche. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Des interpolations de la liturgie (^on les nomme tropes) nous donnent la première forme de nos mystères. M. Léon Gauthier' en a cité deux qui précédaient la messe : l'un le jour de Pâques, l'autre le jour de Noël.

1. Ch. Magnin, art. sur les Drames liturgiques du moyen âge, dans le Journal des Savants, août 1S()1.

2. Dans soa premier article (le Monde, numéros tics 16 et 17, août 1872). Ils sont tirés du manuscrit 1118 de la Bibl. nat. (Saint -Martial de Limoges.)

Le jour de Pâques :

Que cherchez -vous dans le sépulcre, ô fidèles du Christ?

Ils répondeni. Jésus de Nazareth crucifié, ô habitants du Ciel.

Ih répondent. Il n'est pas ici, il est ressuscité comme il vous l'a prédit; allez et annoncez qu'il est ressuscité.

Ih répondent. Alléluia! Un ange assis près du tombeau annonce que le Christ est ressuscité. Voilà qu'est accompli ce qu'il avait dit autrefois par le prophète, parlant ainsi à son père. Resurrexit.

C'est le premier mot de Yintroït.

Et à Noël :

Que cherchez-vous dans la crèche, ô pasteurs, dites?

Ils répondent. Le sauveur Christ, Seigneur, enfant enveloppé de langes, selon la parole angélique.

Ils répondent. Voilà le petit enfant avec Marie, sa mère, de qui le prophète Isaïe a dit prophétisant : Voici qu'une vierge concevra et enfantera un fils. Annoncez-le et dites qu'il est né.

Ils répondent. Alléluia! alléluia! Nous savons maintenant qu'il est né sur la terre le Christ dont il vous faut chanter tous, avec le prophète, disant : Puer natus est.

Et la messe commence avec ces mots. Postea statim incipiatur viissa, dit le rituel dans un autre mystère où ce trope est reproduit •.

Voilà deux scènes dramatiques^, la scène du Sépulcre ou de la Résurrection, et la scène des Pasteurs ou de la Nativité, représentées dans l'église avec les paroles de l'Église et par des hommes d'église ^ Ce sont les premiers rudiments du théâtre moderne. Que

1. Mystères des Pasteurs, ms. 904 de la BibL nat,, cité par M. Léon Gautier.

2. Le mystère des Voyageurs ou des Disciples d'Emmatis n'est que l'Évangile de saint Luc mis en action. Plusieurs mystères de ce genre se terminent par les mois Benedicamus Domino, et peuvent, selon la conjecture de M. L Ga ilier, n'être que des tropes du Benedicamus.

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l'on étende par des additions les paroles sacrées ; qu'on y insère quelques strophes étrangères en vers latins riniés (comme dans les Pasteurs de roffice de Rouen) ; qu'on y ai^randisse la part de la poésie et que le chœur se taise pour laisser un des personnages parler seul (Hérode, Racliel, dans le mystère des Innocents) ; puis (le changement est plus grave ici), que l'on fasse entrer dans le corps du texte, par quelques vers, par quelques couplets, la langue vulgaire avec les libertés qu'elle comporte ''comme dans les Trois Maries du manuscrit d'Origny Sainte-Benoite, les Vierges sages et les Vierges folles, etc.), et nous voilà bien près de passer de l'église à la scène. Si le clergé y prête encore son concours, c'est hors de l'église qu'a lieu la représentation. Après cela, qu'on oublie tout à la fois et l'idée de la fête et les formes liturgiques; que l'on réunisse de petits mystères qui avaient leur place en divers jours (comme dans la Nativité de Munich) ; que la pensée religieuse le cède à la fantaisie de l'arrangeur; que son imagination mêle à plaisir au thème sacré des paroles ou légères ou pédantes (comme dans cette même Nativité) ; qu'enfin n'ayant plus à compter qu'avec le peuple (car on est sorti de l'église), on ne parle plus que la langue de tout le monde, et l'on arrivera aux mystères tels qu'ils ont été représentés à partir du siècle qui suivit saint Louis.

Si ma tâche était de retracer ces transformations, j'aurais à relever (dût la loi du progrès en souffrir) ce qu'il y avait de vraiment dramatique, de saisissant dans quelques-uns de ces premiers essais, très-fidèles encore à la liturgie, celui des Innocents par exemple. Mais ce n'est point ici le lieu, et d'ailleurs cela a été fait et fort bien fait par un homme très-versé dans la

lillérature du moyen âge, dont il suffit que je résume ici, comme plus hautdéjà^ les savantes études'. Pour m'en tenir au point où en était le théâtre au temps de saint Louis, je dirai que les premières formes du mystère liturgique, bien que dépassées par des essais d'une autre sorte, n'avaient pas cessé d'être représentées au treizième siècle, ou dans les églises, ou sur les parvis des églises, selon le rituel; mais que pour les autres, plus convenablement nommés jeux, ils étaient passés de l'Église et des couvents aux confréries et allaient se séculariser de plus en plus. L'auteur anonyme et sacré a fait place au trouvère et au ménestrel.

Le drame qui a cessé d'être liturgique reste d'abord encore religieux. C'est en première ligne la représentation des principaux mystères de Pâques et de Noël. Notons que, pour la fête de Pâques, le sujet le plus dramatique, la Passion, n'apparaît pas encore. Parmi les petits drames que l'on a recueillis dans l'ancienne liturgie, un seul nous place au pied de la croix, c'est la complainte de Marie, le Planclus Mariae et aliorum, sorte de Stabat mis en action, qui semble du reste, dans l'état où il nous est arrivé, n'avoir été que le commentaire des paroles de Jésus à sa mère et à saint Jean. L'î]glise s'arrête donc devant le supplice de l'homme Dieu : il semble qu'on craigne en y touchant de se faire, en quelque sorte, complice du déicide. C'était assez des cérémonies expressives et imposantes du jeudi saint et du vendredi saint; et la Passion, lue par trois personnes, depuis les huitième et neuvième siècles jusqu'aujourd'hui, la première prononçant les paroles du Christ, la se-

l. M. Léon (Vautier, aiticles cités.

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conde celles des Juifs ou des autres interlocuteurs, la troisième les reliant par le récit, n'est-ce pas déjà tout un drame? Le mystère de la Passion, qui fut en possession du théâtre depuis l'établissement des confréries de la Passion à riiôpilal de la Trinité, en 1402, jusqu'à l'arrêt du Parlement qui, par le contrecoup de la réforme, interdit en 1548 toute pièce tirée de l'Écriture, ne nous est resté que dans des textes dont le plus ancien est de 1472; et s'il y en a eu des rédactions antérieures à l'institution de la confrérie, il n'est pas à croire qu'elles remontent au delà du quatorzième siècle. Mais la résurrection avait de bonne heure été mise en action dans l'Église même. La prose Victimse paschali laudes était déjà toute une scène, dont les parties ne demandaient qu'à être distribuées entre les personnages :

Die nobis, Maria, Quid vidisti in via, — Sepulcrum Ghristi viventis

Et gloriam vidi resurgentis, etc.

Cela s'était fait dans plusieurs offices : citons les nombreux offices du Se'pw/cre, de Rouen, etc.; l'office des Trois Maries, où les saintes femmes étaient représentées par trois chanoines qui se couvraient la tête de leurs aumusses en guise de voiles. Il était donc assez naturel que cette grande scène se produisît au dehors dans la langue vulgaire. Il nous reste un mystère de la Résurrection, malheureusement incomplet, dont la copie a paru être de la seconde moitié du douzième siècle et le texte du onzième siècle*, et le prologue nous fournit la preuve que le mystère, quoi-

1. Public par A. Jubinal et reproduit j-ar MM. Monmerqué et Francisque Michel dans leur Théâtre français au moyen âge, 1 vol. grand in-8 à deux colonnes, lexlc et traduction.

que purement religieux, n'étant plus dans la langue de l'Église, était joué hors de l'église.

La fête de Noël offrait dans les récits évangéliques plus d'incidents encore à mettre en scène : l'Adoration des bergers, l'Adoration des mages, le Massacre des innocents. J'ai cité le mystère des Pasteurs et le mystère des Innocents. On a aussi, de la plus ancienne époque, V Annonciation, qui peut se joindre aux mystères de Noël; V office de V Étoile, les Trois rois^ qui se rapportaient plus spécialement à l'Épiplianie. Comme les deux fêtes avaient été disjointes, les mystères qui s'y rattachent se séparèrent aussi et prirent dès lors une direction différente. Les premiers restant graves et sérieux, les autres déclinant vers ces réjouissances populaires qui firent que ces fêtes, multipliées d'abord par l'Église à cette époque de l'année, pour détourner le peuple des saturnales, finirent par lui donner, malgré tous les efforts des évêques, une occasion de s'y replonger en plus d'un lieu'. Cela commença au treizième siècle et empira surtout dans les deux siècles suivants. Indépendamment des mystères de la fête, il y avait des mystères à propos de la fête. Tel est, à l'occasion de la fête de Noël, le mystère qu'on a appelé les Prophètes du Christ : c'était l'Ancien Testament qui était appelé à venir, par ses noms les plus sacrés, rendre témoignage au Nouveau. Des paraboles de l'Écriture avaient aussi été tournées en drames : les Vierges sages et les Vierges folles, par exemple; et non-seulement des paraboles, mais des actes de la vie des Saints de l'Ancien ou du Nouveau Testament, comme le Daniel, composé par des écoliers

L Ch. Magnin, dans le Journal des Savants, août 186L

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lie licauvais, et la Conversion de saint Vend. On avait fait le même honneur à des miracles de saints, tirés de la lé^^ende. Au nombre des vingtdeux drames liturgiques publiés par Edm. de Cousseinaker', il y a quatre miracles de saint Nicolas (les Filles dotées, les Trois clercs, le Juif volé, le Fils de Gédron), et il en existe un cinquième qu'il y faut joindre : le jeu de Vlmage de saint Nicolas ou saint Nicolas et les voleurs, drame latin, mêlé de français, attribué à Hilaire, disciple d'Abélard. Ce cinquième miracle est pour le fond le même que le Juif volé\

Un sujet si populaire pouvait aussi tenter les ménestrels. Le mystère de saint Nicolas est le premier drame écrit entièrement en français. 11 est l'œuvre de Jean Bodel, poète d'Ârras, de la fin du douzième et de la première moitié du treizième siècle, connu déjà par une chanson de geste du cycle de Charlemagne, la chanson des Saisnes, par diverses chansons ou pastourelles et par le con(jé ou l'adieu qu'il adressa à la ville d'Arras, lorsque, frappé de la lèpre, il dut accepter un asile dans un des établissements ouverts à cette terrible maladie. Jean Bodel avait pris la croix quand il fut frappé de ce mal qui le retint en Occident. 3Iais son esprit était avec les croisés et l'on peut s'en apercevoir à son drame. Le sujet d'Hilaire était bien simple. Un mécréant avait caché dans une statue de saint Nicolas son trésor:

1. Ouvrage cité; cf. Edélestand du Méril, Origines latines du théâtre moderne, p. 254 et suiv.

2. Edélestand du Méril, ibid.. p. 272. Un autre jeu, du même auteur, la Résurrection de Lazare, est aus^i en latin, mêlé de français. Voy. ce qu'en dit M. Paulin Paris à propos du trouvère dont nous allons parler, Hîst. littér. de la France, t. XX, p. 628 e' suiv. Le Daniel, troisième drame contenu dans le même manuscrit avec une épître à Abélard, est tout eu latin.

des voleurs l'enlèvent; le volé s'en prend à la statue qu'il bat; mais saint Nicolas apparaît la nuit aux voleurs et les force à rapporter leur butin; reconnaissance du mécréant qui se convertit. Jean Bodel conserve le miracle, mais il le place au milieu d'un épisode de la croisade. Tous les croisés ont péri excepté un : c'est celui-là qui vante au roi des Sarrasins la vertu de saint Nicolas; c'est sur sa parole que le sultan confie le trésor à la statue du saint, et quand le a ol du trésor a paru mettre cette parole en défaut, c'est pour le sauver que saint Nicolas apparaît aux voleurs et fait le miracle. Cette scène de la croisade est ce qui donne le caractère tragique à une pièce qui pour le reste ne le présenterait en aucune sorte. L'auteur ici s'élève au-dessus de son modèle et trouve dans le grand sujet qui remuait bien autrement les âmes que le miracle de saint Nicolas, une véritable inspiration. C'est au milieu du combat où les clirétiens vont être exterminés qu'un jeune chevalier dit aux vieux guerriers avec lesquels il est prêt à mourir ces mots où l'on sent quelque chose du souffle de Corneille :

Seigneurs, si je suis jeune ne m'ayez en dépit (mépris), On a véu souvent grand cœur en corps petit ^

Onésime Leroy a pensé que Jean Bodel devait accompagner saint Louis dans sa croisade. Il voit dans la scène des croisés vaincus une allusion au désastre qui avait eu un si grand retentissement en Occi-

L Théâtre français du moyen âge, p. 174. Monmerqué, Onésime Leroy et Arthur Diuaux, trompés par la forme Seigneur, ont cru qu'il s'adressait à Dieu. C'est une erreur : la forme Seigneur est un pluriel et doit se rendre par Seigneurs dans une transcription en français moderne. Charles Magnin n'a pas manqué d'en faire la remarque dans son article sur le livre de MM. Monmerqué et Francisque Michel {Journal des Savants, août 1846).

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deiiL' ; vl l'un comprend riiiij)i'L'ssion (|ii'cii :iiirail dû l'aire la représentation sur la foule. M. Paulin Paris, en replaçant à leur date prol);djle deux noms (pi'il trouve dans le Conn:é d'Arras, ceux dAnseau de IJeaumont, qui alla à la croisade de Constantinople, et de ravoueresse de Béthune, dame de Tenremonde, soutient qu'il saisit de la quatrième croisade. Arthur Dinaux croit que l'avoueresse de Béthune est la petite-lille de celle dont il vient d'être parlé, et se rallie ainsi à l'opinion d'Onésime Leroy, son concitoyen*. Les arguments en faveur de la première dame de Tenremonde me semblent l'emporter; et le Congé qui la comprend a dû être fait avant sa mort (1224; ; mais s"agit-il de la croisade de Constantinople? Bodel ne parle que de la Syrie; et ce nest pas le chemin que prirent le plus grand nombre des croisés alors. On pourrait donc penser à la cinquième croisade, celle qui se fit à la voix d'Innocent 111, qui eut lieu en Palestine d'abord {1217), puis se détourna vers l'Egypte où, après la prise de Damiette (1219,, elle aboutit à la capitulation de l'armée tout entière (1221). Si le drame de Bodel était postérieur à son congé, l'allusion qu'on y trouve pourrait même se rapporter à la croisade de 1238 qui se termina en 1230 par la sanglante défaite de Gaza\

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