‹ Saint Louis et son tempsChapitre 160 sur 207 · Joinville, ch. cxxxv · texte numérisé non relu

Joinville, ch. cxxxv

SAINT LOUIS. Il — 22

moins d'em[iirc sur les Amgs. Chose étrange! Le siî'cle qui est Tapogée du moyen Age, et qui, à ce titre, pourrait passer pour le plus religieux, disputerait diiiicilement aux autres le prix de bonnes mœurs; et ceux qui avaient pour mission de prêcher la société avaient eux-mêmes grand besoin d'être rappelés à la règle. Ce ne sont pas seulement les fabliaux qui relèvent les désordres du clergé, la corruption des moines, le relâchement des couvents — on sait trop que l'exagération est l'essence même de la satire'; — ce sont les pasteurs de l'Église; et ils le font, non-seulement dans les sermons, sorte de réquisitoire où le trait est facilement forcé, grossi, pour donner plus de relief à la nécessité de s'amender'; ils le constatent dans les notes de leurs tournées pastorales. On peut le voir, pour la seconde moitié du règne de saint Louis, dans le Registre des visites de l'archevêque de Rouen, Eudes Rigaut^ Les désordres qu'il a reconnus y sont scrupuleusement consignés, jour par jour, pour les paroisses et pour les monastères qu'il inspecte, avec les noms des coupables et même de leurs complices. Il n'y a pas une page où ne se lise quelque méfait de cette espèce, avec la pénitence infligée et les promesses d'a-

1. C'est une considération dont M, Ed. Sayous ne me paraît pas avoir assez tenu compte dans sa thèse, fort intéressante d'ailleurs, sur la France de saint Louis, d'après la poésie nationale (1806).

2. Voy. Lecoy de la Marche, la Chaire française au moyen âge, 3' partic, la Société d'après les sermons : a Les sermons, dit-il, renferment la peinture de toutes les classes de la société. • Mais avant de retracer les traits de ce tablea>i, il réduit à l'avance les conséquences que l'on en pourrait tirer : « Au seuil, le bon sens place un avis préservateur et qui est presque un axiome : les moralistes décrivent le mal et non le bien ; la prédication comporte des critiques et non des compliments, fussent-ils mérités. Que dirait-on de celui qui voudrait juger des mœurs du moyen âge uniquement d'aprèe les registres du Châtelet et des officialités? »

3. Regestrum visitationum archiep., Rothom. {1248-1260). Ed. Théod. Bonnin Rouen, 1852, iu-4°).

mendeinent obtenues ; et l'on se demande comment le pieux archevêque se contente de ces pénitences ou de ces promesses; comment il n'use pas plus souvent de la suspension ou de l'interdit. Mais il eût fallu laisser bien des paroisses sans pasteurs et fermer bien des couvents I Ce document où il serait si facile de trouver des chefs d'accusation contre l'Église est pourtant, en somme, un livre qui l'honore en témoignant de la vigilance et du zèle de ses prélats. Il justifie, en même temps, le besoin de réformation qui était si vivement senti dans la vie religieuse, et qui produisit les deux grands ordres de Saint-François et de Saint-Dominique. Il explique les préférences de saint Louis pour quelques maisons oii régnait la ferveur qui lui était chère, et en général, pour les couvents des cordeliers et des frères prêcheurs.

Mais ce qui surtout ressort de cette lecture par le contraste, c'est l'image de la sainteté qu'on retrouve dans la personne du pieux roi. Nous l'avons dépeint dans la première partie de sa carrière. Nous verrons, quand nous aurons achevé de retracer le cours des événements de son règne, à quel degré de consommation depuis son retour de la croisade en éta' arrivées ses vertus.

HISTOIRE EXTEKlEURi; DU l'.EG.NE DE SAINT LOUIS DE SA PllEMlÈUE A SA DERNIÈRE CROISADE.

Allaires de Flaiulre et de llaiiiaiit. — Inlervenlions pacifiques.

Nous avons fait abstraction du temps pour réunir dans un même tableau les divers traits de l'administration de saint Louis et les progrès des lettres, des sciences et des arts sous son règne. 11 nous faut maintenant nous reporter à son retour pour signaler les principaux événements qui ont marqué l'intervalle de ses deux croisades. Le but qu'il se proposait au retour de la guerre sainte, c'était l'affermissement de la paix dans son royaume et dans la chrétienté. C'est la pensée, la sainte passion qui continue de le guider au milieu des troubles auxquels les autres pays sont en proie. Il veut la paix, non-seulement chez lui et pour lui, mais pour tout le monde, et afin d'obtenir ce résultat il ne ménage ni son action ni, au besoin, ses sacrifices : « Quand le roi, dit le confesseur de la reine Marguerite, entendoit tlire qu'il y avoit guerre entre aucuns nobles hommes hors de son royaume, il envoyoit à eux messages solennels pour

[1254] HISTOIRE EXTÉRIEURE (1254-1270). 3il

les apaiser, mais non pas sans grands despens'. » (( Quand le bon roi savoit, dit encore Geoffroi de Beaulieu, et Guillaume de Nangis après lui, qu'il avoit aucun ennemi ou envieux en secret, il les attiroit à soi charitablement par debonnaireté, par bénéfice et par aide, quand ils avoient besoin de lui; et pour ce que ses voies et ses faits plaisoient à Notre- Seigneur, s'il lui arrivoit d'avoir aucuns ennemis, il les convertissoit et altiroit à paix et à concorde. Il savoit si sagement agir, si loyalement, si débonnairement, si miséricordieusement envers tout le monde, tant sujets qu'étrangers, qu'il méritoit d'être honoré etaiméde tous. Et selon ce que dit l'Écriture : «Misé- « ri corde et vérité gardent le roi, debonnaireté affer- « mit son royaume; » ainsi le trône du royaume de France fut gardé et affermi au temps de saint Louis, et il resplendissoitau regard de tous les autres royaumes, comme le soleil qui répand partout ses rayons". »

Cette bienfaisante influence de saint Louis, tant sur ses sujets que sur les étrangers, se manifeste plus encore dans cette dernière partie de son règne.

Il devait surtout faire observer la paix à l'intérieur, et cela ne dépendait pas seulement de lui. Les seigneurs féodaux avaient leurs querelles, et le droit de guerre pour les trancher. C'est à les accommoder que saint Louis, indépendamment des obstacles qu'il avait mis aux guerres privées, employait surtout son ascendant. Il le montra dans ce grand différend qu'il avait cru terminer avant de partir pour la croisade, mais qui s'était renouvelé en son absence. Je veux parler des affaires de Flandre et de Hainaut.

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