T. Vn, p
2. En 1269, un sénéchal de saint Louis allait saisir des revenus du roi d'Angleterre à Bordeaux. Voy. Sliirley, lioijal and o'.hcr hislor. Ic'tcrs^ t. H, p 333.
[1259] HISTOIRE EXTi-RIEURE (1254-1270J. 357
sura dans le monde : ce sont effets de la môme cause. Qui peut hésiter à dire que la puissance de la France a été fortifiée, agrandie par saint Louis'?
La France ne fut donc pas plus faible après cette concession, et l'Angleterre n'en devint pas plus forte; elle en arriva même au point d'appeler saint Louis
intervenir dans ses querelles : hommage bien éclatant rendu non plus seulement par un roi, mais par un peuple entier à sa vertu.
Mort du fils aîné de saint Louis. Son fils Philippe et la reine Marguerite.
Peu de temps après la conclusion délinitive du traité, saint Louis fut frappé d'un grand malheur. Il perdit son lils aîné, Louis, âgé de seize ans, jeune prince de grande espérance, « plein de grâce devant Dieu et devant les hommes. » On l'estimait pour son courage, on l'aimait pour sa bonté (janvier 1260)*. Henri III, qui était en route pour retourner en Angleterre, revint sur ses pas à cette nouvelle; il voulut assister aux funérailles du prince français. Le corps, porté d'abord à Saint-Denis, devait être inhu-
1. Li Chronique de Pioims approuve les scrupules de saint Louis : « Et la conscience le roi de France lu apaisie, dit-elle. Et hien saciés en vérilc, kl est sans conscience k'il vit comme biesle. Et on dist piccha :
Cui conscienos ne reprend
Plus tost au mal c'au hien entend. »
{Uislor. de Fr., t. X.XH, p. 32.-).)
2. La Chronique de Reims nous montre Rigait, archevêque de Rouen, contant à saint Louis pour le consoler, une Table du « Paysan et de la Mésenge. » Le sage prélat savait parler à saint Louis un autre langage ; et le chroniqueur aurait pu trouver une meilleure occasion de placer la fable qu'il voulait conter. (Voy. Ilist. de France, t. XXII, p. 825-:i2G).
mé dans l'abbaye de Royauraont, fondée par saint Louis. Les principaux barons de France se firent un devoir de le porter l'espace d'une demi-lieue sur leurs épaules, et Henri voulut se joindre à eux pour lui rendre ces derniers honneurs'.
L'héritier du trôrie fut dès lors Philippe, âgé de près de quinze ans, qui succéda plus tard à son père. Saint Louis, au milieu de cette affliction, eut-il de nouveau la pensée d'abdiquer la couronne? S'il l'eut en effet, elle dut être combattue encoi'e par Marguerite, et la reine du reste paraît avoir pris dès ce temps-là ses précautions pour s'assurer la possession du pouvoir, dans le cas oii, par une cause quelconque, il échapperait à saint Louis. Par un acte dont l'existence n'a été mise que tout récemment en lumière, elle obtint du jeune Philippe la promesse solennelle de rester sous sa tutelle jusqu'à l'âge de trente ans; de ne prendre aucun conseiller qui lui fût hostile; de ne faire aucune alliance avec Charles d'Anjou (nous dirons pourquoi un peu plus tard); de lui révéler tout ce qu'on pourrait tramer contre elle; de ne point faire de largesses au delà d'une certaine limite, et enfin de ne faire connaître à personne cet engagement. Il fut pourtant connu du pape Urbain IV, qui, par une bulle pleine de toutes sortes de ménagements, délie le jeune prince de son serment téméraire; et c'est par là que la chose nous est connue. Le sage pontife n'y veut voir qu'un entraînement de jeunesse, et il rend au fils de saint Louis sa liberté : « Assuré, dit-il, qu'il n'en usera pas contre sa mère. » Il souhaite que ses actes, dé-
1. Primat dans les Histor. de France, t. XXUI, p. 17 : Guill, de Nangis, t. XX, p 413, Chron. de Saint-Denis, t. XXI, p. 119; Chron. de Reims, l, XXI, p. 3aô.
gagés ainsi de toute apparence de contrainte, ne puissent se rapporter qu'à sa vertu, et que, procédant de sa pure volonté, ils soient d'autant plus méritoires devant Dieu (6 juillet 1263)'.
Marguerite, si étroitement tenue en bride, même dans ses droits d'épouse, et si complètement écartée de toute influence politique par la reine Blanche tant que celle-ci vécut, paraît donc avoir voulu s'en dédommager avec son fils, et se réserver auprès de lui un rôle pareil à celui qu'elle avait vu remplir à Blanche auprès de saint Louis. Sans attendre le terme qui était prévu dans cet engagement sitôt annulé, elle ne laissa point, après la mort de Blanche, de faire sentir son action dans les affaires politiques. Sa conduite durant la croisade d'oi^i elle revenait lui avait bien donné, il le faut dire, quelques droits à cette influence. C'est cette princesse, jusque là si fort effacée, qui, après le désastre de Mansoura, quand on ne se croyait plus en sûreté même dans Damiette, avait, en retenant ceux qui en voulaient fuir, sauvé le roi et l'armée tout entière : car, sans ce gage, ils étaient perdus.
Ses rapports de famille, et des considérations d'intérêt ou d'affection qui en naissaient pour elle, expliquent la part qu'elle prit à des événements graves où la politique de la France fut engagée en ce temps-là.
Les familles royales de France et d'Angleterre se trouvaient liées entre elles par des mariages, et c'est la maison de Provence qui leur avait en quelque sorte servi de lien par ses princesses. Des quatre
1. Voy. cette bulle dont l'original est au Trésor des Chartes (Bulles, J, 711, n" 301) et qui a été publiée pour la première fois par M. Boutaric, dans son intéressante et curieuse notice sur Marguerite de Provence {Revue des questions historiques, 2" année, 6" livraison. 1" oct. 1867, p. 422).
360 (CHAPITRE XXTI. [1260]
filles de Haiinond Bérenpjer, l'aînée, Marguerite, avait épousé le roi de France ; la seconde, Éléonore, le roi d'Anjileterre; de plus, la troisième, Sancie, avait épousé Richard, frère de Henri III, et la quatrième, Bi'atrix, Charles d'Anjou, frère de saint Louis.
Ces unions contenaient hien en soi des causes de division aussi. L'héritage tout entier du père ayant été assuré à la plus jeune, sans que les dots promises aux autres leur eussent même été intégralement payées, les trois aînées se trouvaient unies entre elles contre leur sœur cadette; et, par exemple, la reine de France, Marguerite, témoignait autant d'attachement pour ses sœurs d'Angleterre qu'elle en avait peu pour Béatrix. Elle regardait le litige comme toujours pendant de ce côté. En 1258, lorsque saint Louis traita avec le roi d'Aragon, elle se fit rétrocéder par ce prince les droits auxquels il était suhstitué dans le testament du comte de Provence, son père, au défaut de Béatrix et de Sancie, ses deux plus jeunes sœurs^ Dans la même année, elle obtenait du pape qu'aucune bulle accordée par la cour de Rome à Charles d'Anjou ne lui pût porter préjudice à ellemême; et on comprend aussi pourquoi, dans l'acte que l'on a vu, elle faisait prendre à son fils, le jeune Philippe, l'engagement de ne faire aucune alliance avec ce prince. Nous en verrons les suites dans l'histoire de Charles d'Anjou. Pour le moment nous avons à noter l'influence de ces relations de famille dans les rapports de la France et de l'Angleterre.
Est-ce l'alYcction de Marguerite pour sa sœur Eléonore et pour son beau-frère Henri III, qui a contribué à faire conclure, en 1258, la paix entre les
1. 17 juillet 1208, tat/p»ps du Irésor drs C/iarfcs, n° 4435.
deux pa3's, au prix de tant de sacrifices du côté de la France? Non assurément. Saint Louis ne dut recevoir d'inspiration que de son amour pour la paix et pour ce qu'il croyait la justice : ce n'est pas la considération de sa femme qui l'eût poussé à des cessions que sa conscience ne lui eût pas commandées; mais l'influence de Marguerite se fit sentir au milieu des troubles qui, dans les années suivantes, agitèrent l'Angleterre.
Troubles intérieurs de l'Angleterre. — Médiation de saint Louis.
Le traité de Paris (1 258) , si mal vu et non sans quelque raison en France, n'avait pas été mieux accueilli en Angleterre : signe bien marqué des dispositions du pays envers le roi. Un prince mal supporté ne fait rien qui ne soit pris en mal. On se montrait en Angleterre moins sensible au recouvrement du Quercy, du Périgord, de l'Agénois et de la Saintonge qu'à l'abandon définitif de la Normandie. Tant de provinces restituées contre tout espoir ne semblaient rien au prix de cette chimérique espérance à laquelle il avait fallu renoncer. La paix avec la France avait pourtant reçu sa confirmation au Parlement de février 1260; et lorsque le roi revint de France (25 avril) il fut reçu avec honneur. Mais ces marques extérieures de respect étaient une compensation bien faible à tout ce que le prince avait perdu d'autorité dans son pays.
Les provisions d'Oxford n'avaient pu fonder la paix en Angleterre : ce n'était pas un accord, c'était le triomphe d'un parti sur un autre, et par consé-
quent chose peu durable. Les barons qui avaient Irioniplié, grâce au mécontentement du pays contre le roi, finirent par perdre eux-mêmes toute po])ularité. La réforme ([u'ils avaient promise n'avançait pas; les satisfactions qu'ils avaient fait espérer à tant de griefs étaient insuffisantes : et avec cela ils s'entendaient mal. Les deux principaux chefs, Leicester (Simon de Montfort} et Glocester, unis pour conquérir le pouvoir, s'étaient divisés quand il fut question de l'exercer. Henri ayant gagné à lui la commission du gouvernement (cinq exceptés, parmi lesquels Leicester et Glocester), abolit les statuts d'Oxford; mais les barons se rallièrent autour des cinq (Laicester et Glocester s'étaient rapprochés dans le péril), et le roi, s'étant fortifié dans la Tour de Londres, avait dû appeler à son aide le pape et le roi de France. Alexandre IV le délia de ses serments et saint Louis lui envoya le comte de Saint-Pol, avec plusieurs chevaliers; mais le fils môme du roi, Edouard, paraissait se tourner contre les conseillers de son père; et Richard, frère de Henri, se tenait au moins à l'écart. Henri qui avait révoqué les officiers nommés par les barons, sans pouvoir faire reconnaître les siens dans les provinces, assiégé dans la Tour de Londres, finit encore par transiger (novembre 1261)\
C'est à la France, c'est à Marguerite qu'il avait, dès le commencement de la lutte (mai 1261), confié les joyaux de la couronne*; c'est en France, auprès de
1. Cont. de Matth. Paris, t IX, p. 91-94. Dans le cours de celle année, Henri III, le comte de Leicester et sa femme avaient pris saint Louis pour arbitre de leurs dilTérends. Henri lil lui écrit cornu, c à son seigneur : « quia preces vestras nobis pritceptum reputamus .. supponimus nos dicto vestro (14 mars 1261); » — «de vobis tanquau; de domino nostro polissime confisi (27 mars). » Shirley, l. l., p. 170-171. Le même recueil comprend plusieurs autres lettres sur ce différend, p. 173 et suiv.
2. L'inventaire en a été conservé; il est indiqué par M. Boutaric dans l'ouvrage cité, p. 428.
saint Louis, qu'on le retrouve l'été suivant, quand l'agitation de l'Angleterre paraît un peu apaisée. Il y demeura longtemps, retenu par une maladie, et son rétablissement fut pour Marguerite l'occasion de lui témoigner toute la sollicitude qu'elle avait prise à sa santé'. Il en revint, plus porté sans doute à la modération par les bons conseils de saint Louis : car, au retour, il céda aux instances de ses barons, confirma les statuts d'Oxford, et son frère Richard les approuva lui-même de son sceau (fin de 12C2)^ Néanmoins une longue entente était difficile sur ces bases. Dès le mois de janvier 1263, Henri fit passer en France son trésor. Ceux qui l'apportèrent étaient chargés de voir en même temps saint Louis qui avait promis de s'entremettre entre le roi et le comte de Leicester. Ils visitèrent d'abord la reine Marguerite (5 février) , qui se chargea de leur préparer les voies auprès du roi. Le roi les reçut le premier dimanche de Carême, leur promit de conférer avec Simon de Montfort qui se trouvait alors à Paris, etle jour même pu le lendemain il tint parole. Mais le comte , tout en rendant hommage aux intentions du roi Henri, dit qu'on ne pouvait se fier à ses conseillers et pria saint Louis de ne plus donner ses soins à une paix que ces derniers rendaient impossible. C'est le rapport que les envoyés de Henri III lui firent de cette conférence, d'après ce qu'ils en surent à l'audience suivante de saint Louis'.
Tout se préparait donc pour la lutte. Henri voyait