‹ Saint Louis et son tempsChapitre 176 sur 207 · Tillemont, t. VI, p · texte numérisé non relu

Tillemont, t. VI, p

jeune prince, et nomma Charles d'Anjou vicaire de l'Empire en Toscane (avril r2G8j'.

Le danger, au fond, était moins grand qu'il ne l'avait cru. Les succès de Gonradin avaient plus d'a])ijarence que de réalité : on lui avait fait tourner tous les obstacles. C'était peu que de triomplier au Capitole, il fallait vaincre l'ennemi : on l'allait rencontrer. Conradin s'avançait vers le royaume de Naples. Il voulait éviter la position du CJarigliano, et, se jetant par la voie Valeria dans les Abruzzes, atteindre Lucera où Charles tenait assiégés ses plus sûrs auxiliaires, les Sarrasins. Mais Charles sut le prévenir par sa rapidité; les deux armées se rencontrèrent auprès du village de Tagliocozzo. 11 y avait, dit-on, cinquante mille hommes d'un côté et vingtcinq mille de l'autre; mais un stratagème d'Érard de Saint- Valéry racheta l'infériorité que le nombre donnait à Charles. Au moment oi^i le jeune Conradin battait les troupes qui lui étaient opposées, une forte réserve, cachée derrière une colline, vint lui enlever la victoire (23 août 1268). Don Enrique fut pris dans le combat. Conradin et Frédéric, qui avaient pu échapper, furent arrêtés à Astura, quand ils allaient gagner la Sicile. On sait par quelle sorte de jugement et par quelle impitoyable exécution le vainqueur sanctionna son triomphe* : sanction fatale et qui en

1. Saba Malaspina, I. V, cb. vi, ap. Muratori, t. VIII, col. 863.

2. Guill. de Naiigis, p. 429-439, el les auteurs cités plus haut. Cf. Tillemont, t. VI, p. 128-130. « Le peuple, dit le chroniqueur de Saint-Denis, avoit giant pitié de Conradinj pour ce qu'il esloit enfes {enfant) le plus bel que l'on peust trouver. » — Quant à Henri d'Espagne qui, ajoute-t-il, « avoit bien mérité la même mort, » il « ne fu pas décolez, pour ce que le roy l'avoit promis à l'abbé de Mont de Cassin; si fu mis en une cage de fer une chaennc à son col, et fu menez par toutes les citez du pais et montrez au pueple. » {Uislor. de France, t. XXI, p. 123.) Primai, tout en disant aussi que Henri fut remis à l'abbé du Mont-Cassin (Don Enrique,

pouvait présager la fin dernière. Le supplice de Conradin et du jeune Frédéric inaugurait un règne de terreur qui, pour le moment, parut réussir : tout s'inclinait, tout se taisait devant le conquérant. Mais ce silence, qui le trompait sur les véritables dispositions des esprits, devait rendre d'autant plus terrible et plus sûre l'heure des représailles.

Saint Louis ne devait pas voir cette heure-là. Mais il pouvait, dès lors, gémir sur une manière de vaincre et de gouverner qui était si complètement opposée à son esprit.

Ce coup d'œil, jeté sur les affaires extérieures, montre que saint Louis n'avait rien perdu de son influence après l'échec de la croisade. Il est plus que jamais l'arbitre de TEurope. C'est à lui que l'Angleterre s'adresse pour tenter de prévenir, par un équitable jugement, la guerre civile prête à la déchirer; c'est à lui que le pape demande secours contre les descendants des Hohenstaufen. S'il a rendu quelques provinces à l'AngleLerre, c'est par pur esprit de justice; s'il s'est refusé à des acquisitions au dehors, ce n'est pas que l'occasion lui ait manqué de s'agrandir : mais il y a un bien qu'il recherchait par-dessus tout, et pour lui et pour les autres : la paix. Par là il assurait à la France une position plus forte qu'il ne l'eût fait par la guerre. Il gagnait en influence infiniment plus que ne lui eût donné la conquête : c'est parce qu'on le savait pacifique, respectant les droits des autres, que tout le monde se montrait prêt à accepter sa loi.

La vie privée de saint Louis et sa manière d'agir à

arrêté au Mont-Cassin, n'avait été livré à Charles que sous réserve de la vie), ne parle ni de cette cage, ni de celte chaîne, ni de celte cruelle eïhibilion {ibid., t. XXIII, p. 37).

384 r.lIAPIRRE XXII. [1268]

lï'^anl (Je son peuple ne servaient pas moins à accroître ces sentiments de vénération ([iii faisaient sa force an dehors. Nous avons tracé un premier portrait de saint Louis au début de son règne II nous faut y revenir au moment oii nous touchons au terme, pour marquer à (piei degré de perfection, e:i toute chose, il était arrivé.

Foi et dévotion de saint Louis. — Sa sollicitude pour ses enfants et pour toute sa maison.

Un auteur qui écrivait peu de temps après la mort de saint Louis nous a laissé dans les lignes suivantes un portrait de sa personne :

« Sa taille qui lui faisait dépasser tous les autres de la hauteur des épaules, la beauté du corps répandue en lui dans de justes proportions, sa tête ronde qui semblait être le siège de la sagesse, son visage calme et serein qui respirait quelque chose d'angélique, ses yeux de colombe au rayonnement plein de grâce, la blancheur et l'éclat de son teint, une calvitie prématurée qui révélait la maturité de son esprit et même la sagesse qu'on vénère chez le vieillard, ce sont des qualités qu'il serait superflu peut-être de beaucoup louer, puisqu'elles ne sont que l'ornement de l'homme au dehors ; mais, comme elles procèdent aussi de la sainteté intérieure , elles ne laissent pas que de commander l'attention et le respect ^ 3J

1. Beati Ludovici vita. Histor. de France, t. XXIII, p. 173. Pour la haute taille de saint Louis, on peut se rappeler ce que dit Joinville du ici à la bataille de Mansoura : » Jamais je ne vis si beau chevalier, car il paraissoit au-dessus de tous ses gens, les dépassant à partir des épaules. •> Ch. xLVii.)

Ce portrait aurait besoin d'être contrôlé sur les ima^n?s de saint Louis, si l'on était sûr d'en trouver de fidèles dans les manuscrits, les sceaux ou les miniatures du temps'; mais pour ce qui est de l'impression morale que l'on retrouve dans ces lignes, elle est bien telle que réprouvaient les contemporains du saint roi.

Saint Louis, au retour de sa croisade, était déjà vénéré comme un saint : et c'est alors aussi que ce titre lui allait être de plus en plus mérité par toute sa conduite : « Depuis son heureux retour en France, dit GeotYroi de Beaulieu, son confesseur, quelle dévotion il montra envers Dieu, quelle justice envers ses sujets, quelle miséricorde pour les affligés, quelle humilité pour soi-même, quel zèle à avancer, selon son pouvoir, dans tout genre de vertus ! c'est ce dont peuvent témoigner ceux qui ont le plus diligemment conversé avec lui, qui ont connu le fond de sa conscience : en telle sorte qu'au jugement des hommes les plus éclairés, autant l'or est plus précieux que l'argent, autant sa nouvelle manière de vivre au retour de la Terre Sainte l'emporta en sainteté sur sa vie antérieure; bien que, durant sa jeunesse, on l'ait toujours vu plein de bonté, d'innocence et de mérites*. M

Son humilité, sa simplicité, se manifestaient en toute chose. Il s'appelait volontiers et signait Louis de Poissy ; il disait que Poissy était le lieu où il avait obtenu le plus grand honneur, et comme on lui demandait si ce n'était pas plutôt Reims où il avait été

1. Yoy. entre autres le portrait de saint Louis peint en 1316 ou 1317 sur le registre LVII de la chancellerie royale (Archives nationales), publié comme vignette du t. XXI des Historiens de France et reproduit par M. N. de WaiUy dans sa belle édition de Joinville (Ed. Didot), p. 509.

2. Geoffr. de Beaulieu, c. 3uuu, Histor, de France, t. XX, p. 18.

sacré, il répondit qu'à Reims il avait bien reçu l'onction royale, mais qu'à Poissy il avait reçu la grâce du baptême qu'il estimait incomparablement au-dessus de tous les honneurs du monde^; et qu'était-ce en effet qu'une couronne périssable auprès de celle qui était réservée aux élus dans le royaume de Dieu? « Je suis, disait-il familièrement, comme le roi de la fève qui le soir fête sa royauté et le lendemain matin n'est plus roi*. » Autant il prisait peu ses honneurs, autant il semblait faire cas de ses humiliations. Il aimait à rappeler sa captivité et les outrages qu'il avait reçus des Sarrasins; et à ceux qui lui disaient d'écarter ces souvenirs, il répondait que tout chrétien doit tenir à honneur ce qu'il endure pour la gloireet l'amour de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Depuis son retour, dit un de nos choniqueurs, il s'était fait une règle de coucher sur un lit de bois avec un seul matelas de coton'; il ne dédaignait pas moins le luxe dans sa vaisselle*. A partir du même temps, il évita de porter des vêtements de prix, excepté dans les circonstances oii il devait soutenir le rang de la royauté^ Mais il ne voulait pas que les pauvres, dont ces vêtements étaient le profit quand il ne les portait plus, y perdissent rien ; et il leur fai-

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