Geoffroi de Beaulieu. ch. xiv. t. XX, p
le Seigneur qui envoya son Fils béni en terre et l'offrit à la mort pour nous délivrer de la mort d'enfer. Chère fille, si vous l'aimez, le profit en sera vôtre. La créature est bien dévoyée, qui met ailleurs l'amour de son cœur excepté en lui ou sous lui. Chère fille, la manière dont nous devons aimer Dieu, c'est de l'aimer sans mesure : il a bien mérité que nous l'aimions, car il nous a aimés le premier. Je voudrois que vous sussiez bien penser aux œuvres que le béni Fils de Dieu a faites pour notre rédemption. Chère fille, ayez grand désir comment vous lui puissiez plaire, et mettez grand cure et grand diligence à éviter les choses que vous penserez qui lui doivent déplaire. Spécialement vous devez avoir cette volonté de ne faire péché mortel pour chose qui pût advenir, et de souffrir plutôt que l'on vous tranchât tous les membres et que l'on vous ôtât la vie par cruel martyre, que de faire péché mortel à bon escient.
« Chère fille, accoutumez-vous à vous confesser souvent, et élisez toujours confesseurs qui soient de sainte vie et de suffisante lettrure [Uttératuré], par qui vous soyez enseignée des choses que vous devez éviter et des choses que vous devez faire. Et soyez de telle manière que votre confesseur et vos autres amis vous osent enseigner et reprendre hardiment.
« Chère fille, entendez volontiers le service [les offices) de sainte Église, et quand vous serez en l'église, gardez-vous de muser et de dire vaines paroles. Dites vos oraisons en paix, de bouche et de pensée; et spécialement quand le corps de Jésus-Christ sera présent à la messe, soyez plus en paix et plus attentive à l'oraison, et un peu de temps avant.
« Chère fille, entendez volontiers parler de Dieu dans les sermons et les entretiens privés; mais évitez toujours les entretiens privés, excepté de gens moult élus [vraiment d'élite) en bonté et en sainteté. Procurez-vous volontiers indulgences et pardons.
« Chère fille, si vous avez aucune persécution [affliction) de maladie ou autre chose en laquelle vous ne puissiez mettre conseil [pourvoir) en bonne manière, souffrez-la donc de bonne volonté, et rendez-en grâces à Notre Seigneur et lui en sachez bon gré : car vous devez croire qu'il le fait pour votre bien, et vous devez croire que vous avez mérité cela et plus s'il le vouloit, parce que vous l'avez peu aimé et peu
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servi, et fait bien des choses contraires à sa volonté; et si vous avez aucune prospérité de santé de corps ou autre, remerciez Notre Seigneur humblement et lui en sachez bon gré; et gardez d'empirer de cela par orgueil ni par autre vice : car c'est bien grand péché de guerroyer Notre Seigneur à l'occasion de ses dons. Si vous avez aucun malaise de cœur ou d'autre chose, dites-le à votre confesseur ou à aucune autre personne que vous pensiez qui soit loyale et qui vous doive bien célcr (garder le secret) pour que vous le portiez plus en paix, si c'est chose que vous puissiez dire.
« Chère fille, ayez le cœur débonnaire envers les gens que vous entendrez qui sont affligés de cœur ou de corps, et les secourez volontiers ou de confort [consolatioyi] ou d'aumônes, selon ce. que vous pourrez en bonne manière. Chère fille, aimez toutes bonnes gens et de religion et du siècle, ceux dont vous entendrez dire qu'ils honorent et servent Dieu. Aimez les pauvres et les secourez, et spécialement ceux qui pour l'amour de Notre Seigneur se sont réduits à pauvreté.
« Chère fille, ayez soin selon votre pouvoir que les femmes et les autres domestiques qui conversent plus familièrement et secrètement avec vous soient de bonne et sainte vie, et évitez, selon votre pouvoir, toutes gens de mauvaise renommée. Chère fille, obéissez humblement à votre mari et à votre père et à votre mère dans les choses qui sont selon Dieu. Vous devez faire volontiers à chacun ce qui lui appartient pour l'amour que vous devez avoir à eux ; et encore leur devez-vous mieux faire pour l'amour de Notre Seigneur qui l'a ainsi ordonné. Mais contre Dieu vous ne devez à nul obéir.
« Chère fille, mettez si grande entente à être parfaite en tout bien que ceux qui vous verront, ou entendront parler de vous, y puissent prendre bon exemple. Il me semble qu'il est bon que vous n'ayez pas trop grand surcroît de robes et de joyaux, selon l'état où vous êtes. Au contraire, m'est avis que meilleure chose est d'en faire vos aumônes, au moins de ce qui seroit trop; et m'est avis qu'il est bon que vous ne mettiez pas trop grand temps ni trop grand étude à vous parer et atourner; et gardez bien de ne faire excès en votre
ornement : au contraire, soyez plus encline au moins qu'au plus.
« Chère fille, ayez en vous un désir qui ne vous quitte jamais, c'est-à-dire comment vous puissiez plus plaire à Notre Seigneur, et disposez votre cœur à ce que, si vous étiez certaine de n'avoir jamais récompense de nul bien que vous fissiez, ni d'être punie de nul mal que vous fissiez, nonobstant vous vouliez vous garder de faire chose qui à Dieu déplût, et vous appliquiez à faire les choses qui lui plairoient selon votre pouvoir, purement pour l'amour de lui.
« Chère fille, ménagez -vous volontiers les prières des bonnes gens et m'associez à vous en ces prières, et s'il advient qu'il plaise à Dieu que je parte de ce monde avant vous, je vous prie que vous procuriez messes et oraisons et autres bienfaits pour mon âme,
« Je vous recommande que nul ne voie cet écrit sans mon congé, excepté votre frère.
« Notre Seigneur vous fasse aussi bonne en toute chose que je le désire et plus encore que je ne sache désirer. Amen K »
La pieuse sollicitude dont il environnait sa famille, il la montrait aussi envers ses amis. Joinville nous a raconté quelle leçon le saint roi se plaisait à leur donner. Il s'efforçait avant tout à bien affermir la foi dans les cœurs :
« Il disoit, rapporte notre historien, que nous devions
1. Conf. de Marguerite, t. XX, p. 82, 83. Sur le texte de cette belle instruction comparé à unautre texte manuscrit, Bibl. nat., fonds français, n" 25462, voy. M. VioUet, Bibl. de VEcole des Chartes (1869), p. 130. Outre celte instruction, il y en a une que M. Kervyn de Lettenhove a trouvée dans un manuscrit de la Bibliothèque de Bourgogne (n° 4375), et que les éditeurs des Historiens de France vont publier après lui dans le t. XXIII de leur Reeueil (p. 121). Elle avait été copiée au quinzième siècle pour un sire de Fiers ; elle aurait été, d'après ce manuscrit, adressée par saint Louis à sa fille sainte Geneviève, nom qui n'a été porté par aucune des filles de saint Louis. On ne peut penser à Agnès, duchesse de Bourgogne, la dernière de ses filles qui, née en 1260, eût été trop jeune pour que saint Louis lui tînt ce langage, même en 1270, quand il mourut; Isabelle, la reine de Navarre, ayant été l'objet de la première instruction, resteraient Marguerite et Blanche, nées en Palestine. Mais il parait plus sur de trancher le débat en tenant la pièce pour apocryphe.
croire si fermement les articles de la foi, que pour mort ni pour malheur qui advînt à notre corps, nous n'eussions nulle volonté d'aller à l'encontre par paroles ni par actions. Et il disoit que l'ennemi est si subtil que quand les gens se meurent, il se travaille tant qu'il peut afin qu'il les puisse faire mourir dans quelque doute des points de la foi; car il voit que les bonnes œuvres que les hommes ont faites, il ne peut les leur ôter, et il voit qu'ils sont perdus pour lui s'ils meurent dans la vraie foi. C'est pourquoi on se doit garder et défendre de ce piège, en telle manière qu'on dise à l'ennemi quand il envoie pareille tentation : « Ya-t'en! tu ne me ten- « teras pas, doit-on dire à l'ennemi, jusqu'à faire que je ne « croie fermement tous les articles de la foi; mais quand <c même tu me ferois trancher tous les membres, je veux vi- « vre et mourir en ce point. » Et qui fait ainsi bat l'ennemi avec les armes et les épées dont l'ennemi le vouloit occire.
« Il disoit, continue Joinville, que la foi et la croyance étoient une chose à quoi nous devions bien croire fermement, encore que nous n'en fussions certains que par ouï-dire. Sur ce point, il me fit une demande, comment mon père avoit nom, et je lui dis qu'il avoit nom Simon. Et il me demanda comment je le savois. Et je lui dis que j'en pensois être certain, et le croyois fermement parce que ma mère m'en avoit témoigné. « Donc vous devez croire fermement tous les ar- « ticles de la foi, dont les apôtres témoignent, ainsi que vous « l'entendez chanter le dimanche au Credo. » (Gh. viii.)
Joinville ajoute à ce récit le trait suivant que le saint roi lui rapporta :
« Un grand maître en théologie étoit venu trouver Guillaume, évêque de Paris, et lui avoit dit qu'il lui vouloit parler, et il lui dit : « Maître, dites votre volonté ; » et comme le maître pensoit parler à l'évêque, il commença à pleurer très-fort. Et l'évêque lui dit : « Maître, dites, ne vous dé- « couragez pas, car nul ne peut tant pécher que Dieu ne « puisse plus pardonner. — Je vous le dis, sire, dit le maî- « tre, je n'en puis mais si je pleure; car je pense être mé- « créant parce que je ne puis forcer mon cœur à croire au « sacrement de l'autel comme sainte Eglise l'enseigne; et
« pourtant je sais bien que c'est des tentations de l'ennemi. « — Maître, fit l'évêque, or me dites quand l'ennemi vous « envoie cette tentation si elle vous plaît. » Et le maître dit : « Sire, au contraire, elle m'ennuie autant que chose peut « m'ennuyer. — Or je vous demande, fit l'évêque, si vous « prendriez or ou argent à condition que vous feriez sortir « de votre bouche nulle chose qui fût contre le sacrement de « l'autel ou contre les autres saints sacrements de l'Église. « — Moi, sire! fit le maître, sachez qu'il n'est nulle chose « au monde que je prisse à cette condition; mais j'aimerois « mieux qu'on m'arrachât tous les membres du corps que « de rien dire de pareil. — Maintenant je vous dirai autre « chose, fit l'évêque; vous savez que le roi de France guer- « roie avec le roi d'Angleterre, et vous savez que le château « qui est le plus en la marche (frontière) d'entre eux deux « c'est La Rochelle en Poitou. Or je veux vous faire une de- « mande : si le roi vous avoit donné à garder La Rochelle, qui « est en la marche, et qu'il m'eût donné à garder le château « de Montlhéri, qui est au cœur de la France et en terre de « paix, auquel le roi devroit-il savoir meilleur gré à la fin de « sa guerre, ou à vous qui auriez gardé La Rochelle sans « perdre, ou à moi qui lui aurois gardé le château de Mont- « Ihéri sans perdre? — Au nom de Dieu, sire, fit le maître, « ce seroit à moi qui aurois gardé La Rochelle sans perdre. « — Maître, dit l'évêque, je vous dis que mon cœur est sem- « blable au château de Montlhéri; car je n'ai nulle tentation « ni nul doute sur le sacrement de l'autel. A cause de quoi « je vous dis que pour une fois que Dieu me sait gré de ce « que j'y crois fermement et en paix, Dieu vous en sait gré « quatre fois, parce que vous lui gardez votre, cœur dans la « guerre de tribulation, et vous avez si bonne volonté envers « lui que vous, pour aucun bien de la terre, ni pour mal « qu'on fît à votre corps, vous ne l'abandonneriez. Donc je « vous dis que vous soyez tout aise ; que votre état plaît « mieux à Notre Seigneur en ce cas que ne fait le mien. » Quand le maître ouït cela, il s'agenouilla devant l'évêque, et se tint bien pour satisfait. » (Gh. ix.)
Le bon roi ne trouvait pas toujours ses amis, même les meilleurs, aussi disposés que lui-même à tout
400 CHAPITRE XXIJI.
sacrifier pour leur foi. xMais c'était pour lui une raison de redoubler de zèle à leur égard :
« Il m'appela une fois, dit Joinvillo, et me dit : « Vous « êtes de sens si subtil que je n'ose vous parler de chose « qui touche à Dieu; et j'ai appelé ces frères qui sont ici, « parce que je vous veux faire une demande. » La demande fut telle : « Sénéchal, fit-il, qu'est-ce que Dieu? » Et je lui dis : « Sire, c'est si bonne chose que meilleure ne peut être. « — Vraiment, fit-il, c'est bien répondu; car la réponse que ce vous avez faite est écrite en ce livre que je tiens à ma « main. Or je vous demande, fit-il, ce que vous aimeriez ce mieux ou d'être lépreux ou d'avoir fait un péché mortel? » Et moi, qui jamais ne lui mentis, je lui répondis .que j'aimerois mieux en avoir fait trente que d'être lépreux. Quand les frères furent partis il m'appela tout seul, me fit asseoir à ses pieds et me dit : « Comment me dîtes-vous hier cela? » Et je lui dis que je le disois encore. Et il me dit : « Vous parce lâtes en étourdi et en fou ; car il n'y a pas de lèpre aussi ce laide que d'être en péché mortel, parce que l'âme qui est ce en péché mortel est semblable au diable; c'est pourquoi il «e ne peut y avoir de lèpre si laide. Et il est bien vrai que ce quand l'homme meurt il est guéri de la lèpre du corps ; ce mais quand l'homme qui a fait le péché mortel meurt, il ne ce sait pas ni n'est certain qu'il ait eu tel repentir que Dieu ce lui ait pardonné. C'est pourquoi il doit avoir grand peur ce que cette lèpre ne lui dure tant que Dieu sera en paradis, ce Aussi je vous prie, fit-il, autant que je puis, d'habituer voce tre cœur pour l'amour de Dieu et de moi, à mieux aimer que ce tout mal advînt à votre corps par la lèpre et par toute maladie, «que si le péché mortel venoit dans votre âme. » (Ch. iv.]
Il prêchait à ses fidèles serviteurs robservation de .a morale: « Savez-vous, leur disait-il, comment il faut faire pour être honoré du monde et plaire à Dieu ? Ne faites et ne dites choses que vous ne laissiez de faire et de dire, si tout le monde le savoit. » Joinville qui rapporte cette parole y joint quelques autres préceptes du saint roi et il ajoute :
« Quand le roi étoit en gaieté, il me disoit : ««^ Sénéchal, «.c dites-moi les raisons pourquoi prud'homme vaut mieux « que béguin (dévot). » Alors donc commençoit la discussion entre moi et maître Robert. Quand nous avions longtemps disputé, alors le roi rendoit sa sentence et disoil ainsi : « Maître Robert, je voudrois avoir le nom de prud'homme, « pourvu que je le fusse, et tout le reste je vous le laisserois; « car ce nom de prud'homme est si grand chose et si « bonne chose que même à le prononcer il emplit la bouche. »
a Au contraire, il disoit que mauvaise chose étoit de prendre le bien d'autrui, « car rendre étoit si dur, que même à •-v le prononcer, rendre écorchoit la gorge par les r qui y sont, « lesquels signifient les râteaux du diable, qui toujours tire « en arrière ceux qui veulent rendre le bien d'autrui. Et le « diable le fait bien subtilement ; car avec les grands usu- « riers et les grands voleurs, il les excite de telle sorte qu'il « leur fait donner pour Dieu ce qu'ils devroient rendre. » Il me dit que je disse au roi Thibaut ' de sa part de prendre garde à la maison des frères prêcheurs de Provins, qu'il faisoit, de peur qu'il n'embarrassât son âme pour les grandes sommes qu'il y mettoit. « Car les hommes sages, tandis qu'ils « vivent, doivent faire de leurs biens tout comme des exécu- « teurs testamentaires en devroient faire : c'est à savoir que « les bons exécuteurs réparent d'abord les torts du mort, et « rendent le bien d'autrui; et du reste des biens du mort, ils « font des aumônes, jj (Gh. v.)
Il leur enseignait le respect du pauvre :
« Il me demanda, dit Joinville, si je lavois les pieds aux pauvres le jour du grand jeudi (jeudi saint). « Sire, dis-je, « quel malheur! les pieds de ces vilains, je ne les laverai « jamais. — Vraiment, fit-il, c'est mal dit; car vous ne « devez mie avoir en dédain ce que Dieu fit pour notre ence seignement. Je vous prie donc, pour l'amour de Dieu a premièrement et pour l'amour de moi, que vous vous ac- « coutumiez à les laver. » (Gh. iv.)
Il prêchait aussi la pratique de la religion, et, par
1. Thibaut 11, roi de Navarre, cinquième du nom comme comte de Champagne, fils de Thibaut le Trouvère et gendre de saint Louis.
des comparaisons familières, il tachait d'en faire sentir l'importance à ses chevaliers. Pour les amener à fréquenter les églises et à prier les saints, il leur disait « qu'il en est des saints en paradis comme des conseillers des rois sur la terre; car, qui a affaire auprès d'un roi de la terre demande qui est bien avec le prince et le peut prier et se faire ouïr de lui ; et quand il le sait, le va trouver et le prie d'intercéder auprès de lui pour sa cause. Ainsi en est-il des saints du paradis qui sont les familiers de Notre Seigneur et le peuvent siîrement prier : car il les écoute ; c'est pourquoi, ajoutait-il, vous devez venir à l'église aux jours de leur fête, les honorer et les prier qu'ils prient pour vous auprès du Seigneur\ » il les voulait fortifier contre le respect humain qui était déjà le plus fort qu'on ne pourrait croire sur ce sujet en ce temps-là : « Il y a, leur disait saint Louis, de nobles hommes qui craignent de bien faire, c'est à savoir d'aller à l'église, ouïr le service de Dieu et faire autre œuvre de piété, et redoutent non pas vaine gloire, mais vaine honte et aussi qu'on ne dise qu'il sont papelars : c'est pire chose, ajoutait-il, qu'une maison tombe pour un petit vent ou sans nul vent, que si elle était renversée par un fort vent*. »
Ces enseignements qu'il donnait dans l'intimité à ses chevaliers, il voulait qu'ils fussent mis à la portée de tout le monde; c'est pour leur donner plus de
1. Confesseur de Marguerite, Histor. de Fmnce, t. XX, p. 87 e.
2. Ibid., p. 87, 88. — Sur le plaisir que saint Louis trouvait dans la conversation, et le délassement qu'il y cherchait pour lui et pour les autres, voyez encore Joinville, ch. cxxxv: « Quand nous étions privément à sa cour, il s'asseyoit au pied de son lit, et quand les Prêcheurs et les Cordeliers qui étoient là lui rappeloient quelque livre qu'il dût ouïr volontiers, il leur disoil : « Vous ne me lirez point, car il n'est si « Lon livre après manger comme quolibes, c'est-à-dire que chacun dise o ce qu'il veut. »
force et d'appui qu'au retour de la croisade il fit copier les livres de l'Écriture sainte et des Pères, et il en réunit des exemplaires dans le trésor de sa chapelle à Paris \
Son zèle pour la religion le poussa jusqu'à l'intolérance, et il ne faut pas s'en étonner. La liberté de conscience n'était dans l'esprit de personne au treizième siècle. Il ne serait pas juste de la vouloir trouver par exception en saint Louis. Les dogmes de la foi étaient pour lui des vérités absolues. Il se fût regardé comme complice de l'erreur, s'il l'eût tolérée comme souverain. On ne se disait pas au moyen âge que les vérités dogm^atiques sont des choses dont le pape et les évêques sont les juges dans l'Eglise, mais dont chacun dans sa conscience n'est justiciable que devant Dieu. Saint Louis était d'avis que les clercs seuls doivent discuter les articles de foi : à tel point qu'il en refusait le droit aux chevaliers, fût-ce pour les défendre :
« Le saint roi me conta, dit Joinville, que plusieurs gens d'entre les Albigeois vinrent au comte de Montfort, qui alors gardoit la terre des Albigeois pour le roi, et lui dirent qu'il vînt voir le corps de Notre Seigneur qui étoit devenu en sang et en chair entre les mains du prêtre. Et il leur dit : « Allez « le voir, vous qui ne le croyez pas, car je le crois fermement « tout comme sainte Église nous raconte le sacrement de « l'autel. Et savez-vous ce que j'y gagnerai, fit le comte, de ce « que je le crois en cette mortelle vie tout comme sainte « Église nous l'enseigne? J'en aurai une couronne dans les « cieux plus que les anges qui le voient faCe à face, à cause « de quoi il faut qu'ils le croient. »
« Il me conta qu'il y eut une grande conférence de clercs et de Juifs au monastère de Gluny. Il y eut là un chevalier à qui l'abbé avoit donné le pain en ce lieu pour l'amour de