Ibid., p
pouvait consacrer aux œuvres de piété ou à l'usage des pauvres : les deux choses se confondaient souvent; et quand on lui reprochait quelque excès à cet égard : « S'il m'arrive, disait-il, de faire trop grandes dépenses, j'aime mieux que l'excès soit en aumônes faites pour l'amour de Dieu qu'en choses de luxe et en frivolités. i> Il voyait d'ailleurs dans ces aumônes un moyen de racheter ce qu'il devait au monde : car dans les fêtes, dans le train journalier de son hôtel, dans les parlements et assemblées des chevaliers et des barons, il savait par ses largesses soutenir la majesté royale, et il lui arrivait môme, son pieux historien le constate, de surpasser la magnificence de ses prédécesseurs'.
Les couvents fondés ou enrichis par ses bienfaits le payaient en prières; et rien assurément ne devait être plus cher au roi. Le couvent de Mont-Dieu, au diocèse de Reims, lui décernait le litre de frère avec participation à tout le bien acquis ou à gagner par la suite dans le couvent en messes, oraisons, vigiles et autres exercices spirituels, et l'assurance qu'on ferait pour lui après sa mort autant que pour chacun des frères. On appliquait les mêmes mérites à l'àme de sa mère, sans préjudice de la messe qu'on devait célébrer pour elle tous les jours pendant un an*.
1 . Geoffroi de Beaulieu, ch. xix, t. XX, p. 112 ; Confesseur de Marguerite, p. 76, 11, 93-95; Guill. de Nangis, Vie de saint Louis, p. 407 ; Joinville, cxxxix-cxLii ; Chron. anon., t. XXI, p. 200. Tillemont a relevé soigneusement toutes ces fondations et ces aumônes à leur date. Réunies en un chapitre, elles feraient assurément le plus considérable de son livre. Voyez aussi Corrozet, AntiquHés, chroniques, singularités de Paris, ch. xii^ p. 75 (Paris, 1585). Alfonse de Poitiers, frère de saint Louis, n'était pas moins libéral. Voy. la liste des aumônes dressée par M. Boutaric, Saint Louis et Alfonse de Poitiers, p. 460-470.
2. Avril 1256. Layettes du trésor des Chartes, t. III, n" 4246; voy. des promesses analogues du prieuré de Saint-Michel de Bas>ebourg (janvier r2.'i6, ibid., n" 4230), de l'abbaye du Bec (26 mars 1256, t6td., n°3;39).
Les frères prêcheurs se montraient particulièrement reconnaissants à son égard. Le 20 juin 1256, leur prieur général lui écrit que, conformément à sa demande de prières, il a été ordonné que chaque prêtre dirait trois messes, chaque clerc, le psautier, et chaque convers cinquante Pater à son intention et à celle des personnes qu'il leur a recommandées. On estimait, ajoutait-il, que cette mesure, étendue à toutl'ordre, ferait bien trente mille messes'. Avant d'être généreux il croyait qu'il fallait être juste : sa première règle de charité, c'était de rendre à autrui ce qui lui appartient. Aussi poussait-il ce sentiment jusqu'au dernier scrupule, et plutôt que de se trouver, même à son insu, dans le cas de rien avoir des autres, il aimait mieux donner du sein : on l'a vu dans la mission qu'il confia, avant la croisade et depuis, aux enquesteurs. Ses aumônes, ses pieuses libéralités étaient une manière de s'acquitter pour les torts qu'on avait pu commettre en son nom, sans qu'il en sût rien ni qu'il en piit, malgré tous ses efforts, connaître les victimes; et encore s'était-il fait donner par un grand nombre de prélats l'autorisation de s'acquitter ainsi ^ On a vu ses scrupules à cet égard en un cas plus solennel, dans son traité de 1258 avec l'Anoleterre : circonstance srrave oii il ne craignit point d'aller à l'encontre de l'avis de son conseil, et nous pourrions ajouter de ses peuples. On
1. Layettes du trésor des Charles, t. III, n° 4263. Le 16 juin 1258, concession analogue de la part du chapitre général des Frères de la pénitence. La charte porte les sceaux des prieurs d'Espagne, de Provence, de France, d'Italie; un cinquième sceau qui manque était probablement du prieur d'Angleterre ou d'Allemagne {ibid., n" 442,ô).
2. Voy. une trentaine de lettres de 1259 à 12(j8, des archevêques de Rouen, de Bourges, etc., contenues dans le carton J, 367, aux Archives nationales. Elles sont analysées dans les Layettes du trésor des Chartes, n" 4508-4536. Le pape, interrogé par saint Louis, lui avait indiqué cette manière de s'acquitter. {Ibid., n"» 4404, 4405.)
410 CHAPITRE XXm.
le vit aussi pour une cession de moindre importance, où il eut encore l'avis de ses barons contre lui. Le seigneur de Trie lui réclamait le comté de Dammartin dont il prétendait que le roi avait fait donation aux héritiers de la dernière comtesse de Boulogne, et il en produisait la charte :
a Le sceau de la lettre, dit Joinville, étoit brisé, de sorte qu'il n'y avoit de reste que la moitié des jambes de l'image du sceau du roi et de l'escabeau sur quoi le roi tcnoit ses pieds. Et il nous le montra à tous qui étions de son conseil, et dit que nous l'aidassions à prendre un parti. Nous dîmes tous, sans nul désaccord, qu'il n'étoit tenu en rien de mettre la charte à exécution. Et alors il dit à Jean Sarrasin, son chambellan, qu'il lui baillât la charte qu'il lui avoit demandée. Quand il tint la lettre, il nous dit : « Seigneurs, voici « le sceau dont j'usois avant que j'allasse outre-mer, et on ce voit clairement par ce sceau que l'empreinte du sceau brisé « est semblable au sceau entier : c'est pourquoi je n'oserois « en bonne conscience retenir la dite comté. » Et alors il appela monseigneur Renaud de Trie, et lui dit : « Je vous « rends la comté. » iCh. xiv.)
Dans ce cas, on le peut dire, malgré 1 avis contraire de Joinville et des barons, c'était affaire de bonne foi. Mais le désintéressement de saint Louis a fourni assez d'autres exemples dans le cours de son histoire. Le trait dominant de son caractère, c'est l'oubli de soi-même et l'esprit de sacrifice. Joinville l'a bien senti quand, en tête de son livre, il place les quatre circonstances dans lesquelles saint Louis « met son corps en aventure « pour le salul des siens. Cette abnégation, ce dévouement, ont été, à vrai dire, l'inspiration de sa \ie tout entière, et c'est aussi ce qui l'a ntraîné à cette dernière croisade où il trouva la mort.
État des chrétiens d'Orient. — Prise d'Antioche
Depuis que saint Louis avait pris la croix^ son âme ne s'était plus détachée de la croisade. Depuis qu'il avait vu la Terre Sainte, il avait conçu l'ardent désir de la relever de ses ruines; et en la quittant, rappelé en France par la mort de sa mère, il ne l'avait pas abandonnée. Il songeait à elle au milieu des soins qu'il dut consacrer aux affaires intérieures du royaume; il y songeait encore, lorsqu'il travaillait avec tant de zèle à terminer les querelles, à rétablir la paix entre toutes les parties de la chrétienté. Il veillait à lui faire envoyer des secours. Il encourageait ceux qui se montraient disposés à refaire ce pieux pèlerinage. Il aurait voulu, on n'en peut douter, que son frère, le comte de Poitiers, après son retour, reprît le projet d'expédition qu'il avait formé avant que lui-même fût rappelé de Palestine parla mort de sa mère. Un mémoire rédigé dans la chancellerie d'Alfonse, vers -1256, et dont la minute seule est restée, exposait les points divers qu'Alfonse désirait voir
iv^lcr en sa faveur avant que de partir'; et l'on voit dans la môme année le pape Alexandre IV lui alliibucr, comme l'avait fait un peu auparavant Innocent IV, toutes les ressources disponibles de l'Eglise en Krance : les legs faits en vue de la croisade, les sommes payées en rachat de leurs vœux par les croisés qui n'étaient point partis, les restitutions pour usure, etc. *.
Mais une circonstance pressa le roi de s'y tourner plus directement lui-même.
On se rappelle Tétat des chrétiens d'oulre-mer, lorsque saint Louis les avait quittés. Us retenaient, avec la principauté d'Antioche, un très-petit nondjre de places en Palestine que le roi s'était appliqué à mettre en défense, et la discorde afTailtlissait encore ceux qui devaient s'y consacrer.
Les deux républiques italiennes, intermédiaires nécessaires de l'Occident avec le Levant, les Vénitiens et les Génois, pour qui, à la différence du reste de la chrétienté, la croisade n'avait que des bénéfices, se firent une guerre terrible à l'occasion d'un lieu (Saint-Sabas) attribué successivement par concession du pape aux premiers, puis aux derniers (1250-1258); et en Palestine même, une rivalité d'autre nature, dont nous avons signalé déjà les conséquences funestes, celle des Templiers et des Hospitaliers, se traduisit en conflits où beaucoup péri-
1. Layettes du trésor des Chartes, t. III, n° 4310. — Le 12 septembre \1hl, il reçoit l'hommage lige de Hugues, comte de la Marche et d'AngouK'me, bien que le jeune seigneur n'eut pas encore atteint l'âge légal : le jeune comle promettait de lui livrer ses châteaux à la première réquisition ; et Gui de Lusignan, seigneur de Cognac, son oncle, se portait sa caution par un autre acte (ibid., n°' 437'2 et 4373). C'était une garantie, s'il venait ù s'éloigner.
2. 28 janvier et 28 février, 3 mai, 12 juillet 1256. Layettes du, trésor des Charles, n" 4229, 4232, 4233, 4249, 4271 .
rcnt. Ainsi les défenseurs naturels de la chrétienté en Palestine sVntre- tuaient les uns les autres. C'est de la sorte qu'ils employaient les loisirs que leur faisait une trêve de dix ans conclue en 1255 avec l'Egypte*.
Les musulmans, il est vrai, n'étaient guère moins divisés. On a vu la rivalité qui existait entre la Syrie et l'Egypte; mais en ce temps, un événement qui supprima la principauté d'Alep allait laisser les chrétiens exposés, sans diversion, à la puissance des Égyptiens.
Les Tarlares s'étaient de nouveau tournés vers la Syrie. Houlagou, frère de Mangou, khan des Tartares, avait commencé par marcher sur Bagdad. Le calife Mostacem-Billah, trahi par son vizir, lui fut livré, et la ville abandonnée à un épouvantable massacre : ce fut la fin du califat (10 février 125S)^ Dans la suite de cette année et l'année suivante, Houlagou subjugua la Mésopotamie, prit Carres et Rohas (l'ancienne Édesse), passa l'Euphrate et se répandit dans la Syrie, ravageant tout sur une largeur de quarante lieues ; il prit Hamah, Émèse^ Damas, et partout il massacrait les musulmans ; car il semblait que le vainqueur du califat voulut en exterminer la race. Les chrétiens y auraient applaudi ; quelques-uns y aidèrent même d'abord. On dit que Héthoum Y"^, roi de la petite Arménie, mandé par le conquérant, était venu le rejoindre à Rohas avec
1. MarinoSanuto, p. 220, VEstoire de Erades, 1. XXXI V, cli. m, et Continuation de Gui)l. de Tyr dite du lus. de Rotlielin, ch. Lxxix, Histor. occ. des croisades, t. II, p. 443 et 633-635 ; Tillemont, IV, p. 421.
2. Voy. le récit -\[i'en fait Aboulféda, Histor. arabes des croisades, t. I, p. 136-137. Joinville en parie (ch. cxiv), rapportant par erreur l'événement au temps du séjour de Laint Louis en Palestine.
des troupes*. Le prince d'Antioclie avait aussi fait sa soumission, et le bruit courut en Occident que HoukiLïou était venu le visiter. Ce qui est plus sûr, c'est qu'il vint en personne mettre le siège devant Alep, dont le sultan, Nacer, avait refusé de se rendre à son appel, connaissant la perfidie des Tartares. Nacer, qui était allé lever des troupes au dehors, ne put secourir sa capitale. La ville fut prise et ruinée (25 janvier 1 2G0) \ et le sultan, qui d'abord s'était réfugié eu
1. Sur les rapports des Arméniens avec les Mongols, voy. Dulaurier, les Mongols d'après les historiens arméniens, fragments traduits sur les textes originaux, dans le Journal asiatique, lévrier-juin 1808. — Un prince arménien, Héthoum, comte de Gorigos. retiré à Poitiers d^ns l'abbaye des Prémontrés, moine lui-même, écrivit en français le récit des guerres des Mongols contre les musulmans, guerres auxquelles il avait pris part dans les rangs des Mongols auprès de son parent le roi Héthoum II : son récit fut ensuite traduit en latin, et du latin remis en français. (Voy. Ilislor. armén. des croisades, préface de M. Dulaurier, p. 12, et sa notice sur Héthoum, en tête d'une table chronologique du même auteur, qu'il a publiée dans ce recueil, p. 469.)
1. « Houlagou, dit Aboulféda, ayant traversé l'Euphrate avec son armée, vint prendre position devant celte ville et envoya à Touran-L'.hah, lieutenant du sultan à Alep, un ambassadeur chargé de lui communiquer le message suivant : « Vous êtes trop faibles pour résister aux Mon- « gols ; quant à nous, c'est contre El-Malec-en-Nacer et son armée que «< nous marchons. Installez donc chez vous, dans la ville, un chihna nou « appartenant, et recevez dans la citadelle un autre chihna ; nous irons a alors à la rencontre des troupes de l'islamisme. Si la fortune se déclare « contre elles, le pays sera à nous, et vous aurez épargné le sang des .. musulmans; si elle tourne contre nous, vous traiterez ces deux' chihnas « comme il vous plaira; vous les chasserez ou vous les tuerez, à votre « volonté. » Touràn-Chah repoussa cette proposition et ajouta : • Nous « n'avons rien pour vous, excepté l'épée. » L'envoyé, qui était le prince d'Erzeroum, fut étonné de cette réponse et en ressentit une vive douleur, sachant qu'elle serait la perte des habitants d'Alep. Le 1 du mois de safer (18 janvier 1260), les Tarlares cernèrent la ville, et le lendemain ils occupèrent de vive force les postes de la douane et tuèrent nombre de musulmans. Ile resserrèrent Alep si étroitement que, le dimanche 9 safer, ils y pénétrèrent du côté des bains de Hamdàn, établissement situé au pied du château appelé Kala't es-Chérlf. Les musulmans furent passés au fil de l'épée; mais une multitude énorme était montée jusqu'à la citadelle (afin de s'y réfugier). Le massacre et le pillage durèrent jusqu'au vendredi 14 safer, quand Houlagou fit arrêter le carnage et proclamer une amnistie générale. De toute la population d'.Vlep il ne se sauva que les personnes auxquelles cerrains édifices avaient servi d'asile. Ces édifices étaient ceux de Chéhab el-Din Ibn Amràm, de Nedjm el-Din,
Egypte^ livré par un autre ou se livrant lui-même, ne tarda point à être mis à mort. La même main avait fait périr le dernier descendant de Saladin et le dernier successeur de 3Iahomet. Tout le pays fut occupé jusqu'à Gaza, et l'Egypte même eût été en péril, si la mort de Mangou n'avait rappelé Houlagou en Mosopotamie ^
Il faut bien le dire, les chrétiens eux-mêmes ne croyaient pas tellement les Tartares attachés à la perte des musulmans qu'ils ne craignissent pour leur propre salut.
Ils avaient résolu de résister; et l'évêque de Bethléem avait jeté l'anathème contre ceux qui feraient leur soumission. Les Arméniens qui l'avaient faite ont, pour se justifier, exagéré probablement les bonnes dispositions qu'aurait eues le chef des Tartares à l'égard des chrétiens dans cette invasion de la Palestine ^ Ce qui est sûr, c'est qu'en ruinant, à la grande joie de ces derniers, leur ennemi le sultan d'Alep, il contribua plus que personne à les ruiner eux-mêmes. La domination de l'Egypte, demeurant sans contre-poids, les allait écraser ^
L'Egypte n'appartenait plus à ceux qui y dominaient au temps de saint Louis. Aïbec avait fait tuer son ancien compagnon Actaï, le chef des mamlouks
frère de Mezdikîn ; d'El Bazyar, d'Alem ed-Din Kaissar de Mosul ; le couvent où demeurait Zéïn ed-Din le soufi, et la synagogue des juifs. Ce fut à des firmans (émanés de Houlagou et dont ces hommes étaient porteurs) que les réfugiés durent leur salut. On dit que le nombre des personnes qui échappèrent ainsi à la mort dépassa cinquante mille. Les Tartares mirent alors le siège devant la citadelle, et y tinrent étroitement bloqués El-Moaddem Touràn-Chah et les troupes qui s'y étaient retirées.» {Histor. arabes des croisades, t. I, p. 140-141.)
1. Marino Sanuto, p. 221 ; VEst. de Brades, I. XXXIV, ch.iii {Hist. occid. des croisades, t. Il, p, 444, et les historiens orientaux cités plus haut.