‹ Saint Louis et son tempsChapitre 189 sur 207 · Tillemont, t. V, p · texte numérisé non relu

Tillemont, t. V, p

2. Geofîroi de Bcaulieu. chap. xxxvii. t. XX, p. 20 ; Guill. de Nangis, t. XX, p. 439. Voy. les lettres du pape à saint Louis, résumées par Tillemont, t. V, p. 11-13.

Le roi, fort de l'assentiment que Clément IV lui envoya par plusieurs lettres, manda près de lui les barons et les prélats du royaume. Ils se rendirent à Paris, le jeudi de la mi-carême 24 mars 1267, sans savoir de quoi i] s'agissait. Le lendemain, jour de l'Annonciation, tous étant réunis en présence du légat, saint Louis apporta de la Sainte-Chapelle la Couronne d'épines, et devant cette relique insigne de la Passion il pressa l'assemblée de prendre la croix. Le légat parla ensuite et, quand il eut fini, le roi, le premier, reçut la croix de sa main, et après lui ses trois fils aînés, Philippe, Jean et Pierre ; puis le comte d'Eu, le comte de Bretagne, IMarguerite, comtesse de Flandre, et la plupart des seigneurs présents. Alfonse, comte de Poitiers, s'était croisé avant son frère. Plusieurs autres, qui n'étaient pas à l'assemblée, cédant à l'exemple ou aux exhortations de saint Louis, firent de même : Thibaut, roi de Navarre, son gendre; Robert, comte d'Artois, son neveu; Gui, comte de Flandre, Jean, fils du comte de Bretagne, les comtes de Saint-Pol, de la Marche, etc. On n'y compta point, quoi qu'en disent certaines listes, le sénéchal de Champagne, Joinville, le fidèle compagnon de saint Louis*. En vain, le saint roi et le roi de Navarre, qui avait autorité sur lui par la Champagne, essayèrentils de l'y déterminer. Il s'y refusa, alléguant les souvenirs de la première croisade; et plût à Dieu que saint Louis eût, de son côté, mieux goûté ses raisons'!

1. Geoffroi de Beaulieu, ch. xxxviii, t. XX, p. 21; Guill. de Nangis, p. 441; Tillemont, t. V, p. 15.

2. Sur les efforts de saint Louis pour y attirer les seigneurs par dons ou promesses, voy. Geoffroi de Beaulieu, ch. xxxix, t. XX, p. 21. — Deux listes fort intéressantes donnent les noms des barons ou chevaliers qui se croisèrent avec saint Louis, le nombre de chevaliers que les plus considé-

424 r.HAPITRK XXIV. [1267]

La page où le sire de Joinville raconlc cette lutte et ses appréhensions est une des plus touchantes de son livre :

« Après CCS choses dessus dites, il advint que le roi manda tous ses barons à Paris en un carême (1267). Je m'excusai près de lui pour une fièvre quarte que j'avois alors, et le priai qu'il me voulût bien dispenser. Et il me manda qu'il Youloit absolument que j'y allasse ; car il avoit là de bons médecins qui savoient bien guérir de la fièvre quarte. Je m'en allai à Paris. Quand je vins le soir de la vigile de Notre-Dame en mars, je ne trouvai ni roi ni autre qui me sût dire pourquoi le roi m'avoit mandé. Or il advint, ainsi que Dieu le voulut, que je m'endormis à matines, et il me lut avis en dormant que je voyois le roi devant un autel à genoux, et il m'étoit avis que plusieurs prélats en habits d'église le revêtoient d'une chasuble vermeille en serge de Reims. J'appelai après cette vision monseigneur Ciuillaume, mon prêtre, qui étoit très-savant, et lui contai la vision. Et il me dit ainsi : « Sire, vous verrez que le roi se croisera de- « main. » Je lui demandai pourquoi il le croyoit; et il me dit qu'il le croyoit à cause du songe que j'avois songé ; car la chasuble de serge vermeille signiGoit la croix, laquelle fut vermeille du sang que Dieu y répandit de son côté, et de ses mains et de ses pieds. « Quant à ce que la chasuble étoit en « serge de Reims, cela signifie que la croisade sera de petit « profit, ainsi que vous verrez si Dieu vous donne vie. »

« Quand j'eus ouï la messe à la Magdeleine à Paris, j'allai à la chapelle du roi, et trouvai le roi qui étoit monté sur l'échafaud des reliques, et faisoit apporter la vraie croix en bas. Pendant que le roi venoit en bas, deux chevaliers qui étoient de son conseil commencèrent à parler l'un à l'autre, et l'un dit : « Ne me croyez jamais, si le roi ne se croise « ici. » Et l'autre répondit : « Si le roi se croise, ce sera une « des douloureuses journées qui jamais fut en France. Car « si nous ne nous croisons pas, nous perdrons l'affection du

râbles devaient emmener avec eux et les conditions de leur contrat : subvention ou solde, manger ou non à l'hôtel du roi, etc. {Hùtor. de Fr.. t. XX, p. 305, et XXni, p. 732).

« roi ; et si nous nous croisons, nous perdrons celle de Dieu, « parce que ce ne sera pas pour lui que nous nous croise- « rons, mais par peur du roi. »

« Or il advint ainsi que le roi se croisa le lendemain, et ses trois fils avec lui; et depuis il est advenu que la croisade fut de petit exploit, selon la prophétie de mon prêtre. Je fus beaucoup pressé par le roi de France et le roi de Navarre de me croiser. A cela je répondis que, tandis que j'avois été au service de Dieu et du roi outre-mer , et depuis que j'en revins, les sergents du roi de France et du roi de Navarre m'avoient détruit et appauvri mes gens, tellement qu'il ne seroit jamais un temps où moi et eux n'en valussions pis; et je leur disois ainsi que si je voulois agir au gré de Dieu, je demeurerois ici pour aider et défendre mon peuple ; car si je mettois mon corps dans les aventures du pèleriùage de la croix, là où je verrois tout clair que ce seroit pour le mal et le dommage de mes gens, je courroucerois par là Dieu, qui mit son corps pour sauver son peuple.

a Je pensai que tous ceux-là firent un péché mortel qui lui conseillèrent le voyage, parce que, au point où il étoit en France, tout le royaume étoit en bonne paix à l'intérieur et avec tous ses voisins ; et depuis qu'il partit l'état du royaume ne fit jamais qu'empirer. Ils firent un grand péché ceux qui lui conseillèrent le voyage, dans la grande foiblesse là où son corps étoit; car il ne pouvoit supporter d'aller en char ni de chevaucher. Sa foiblesse étoit si grande, qu'il souffrit que je le portasse dans mes bras depuis l'hôtel du comte d'Auxerre, là où je pris congé de lui, jusques aux Gordeliers. Et pourtant, faible comme il étoit, s'il fût demeuré en France, il eût pu encore vivre assez et faire beaucoup de bien et de bonnes œuvres. » (Gh. cxliv.)

Le pape, qui s'appuya de l'exemple de saint Louis pour entraîner les princes, fut ému lui-même et comme effrayé de cet entier abandon avec lequel le roi se consacrait, lui et tous les siens, même l'aîné de ses fils, à la guerre sainte'. Que deviendrait le

1. « Les exhortations de saint Louis touchoient d'autant plus, dit Tiliemont, résumant les auteurs contemporains, qu'on voyoit qu'il n'é-

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royaume en cas de revers? Le pontife déclinait toute part de responsabilité dans cette résolution'. Mais saint Louis avait foi en Dieu. Dès ce moment, et en attendant qu'il pût accomplir son vœu en personne, il s'occupa de faire passer des secours aux chrétiens d'Orient; il donna par deux fois pouvoir d'engager son nom pour un emprunt qui permît de retenir quelques chevaliers en Terre Sainte*. On avait surtout besoin du concours des villes maritimes d'Italie, et l'on a vu comment la croisade avait divisé, loin de les unir, les deux plus puissantes. Gênes et Venise. Saint Louis fit- les plus grands efforts pour les réconcilier; mais l'obstination de Gènes les fit échouer. Le roi voulut au moins traiter avec Venise pour avoir des vaisseaux; et les Vénitiens s'y refusèrent d'abord, convaincus qu'il s'agissait d'une nouvelle campagne en Egypte, et ne voulant pas ruiner leur commerce avec Alexandrie. Ils rougirent pourtant de pareils sentiments, et rédigèrent un projet de convention; mais ce fut avec Gênes que saint Louis traita^

pargnoit ni la foiblesse de son corps, ni l'âge si tendre de ses enfants, dont l'aîné avoit près de vingt-deux ans, et les deux autres dix-sept ou dix-huit ans. Et si Robert, qui étoit le quatrième, n'eût été encore trop jeune, n'ayant que dix ou onze ans, il leùt emmené, comme les autres, ne croyant pas devoir épargner ses enfants, puisque Dieu n'avoit pas épargné son fils unique. » (T. V, p. 17.)

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