‹ Saint Louis et son tempsChapitre 70 sur 207 · Y. Leclerc, t. L, p · texte numérisé non relu

Y. Leclerc, t. L, p

pies en Occident. J'ai nommé tout à l'heure Jean de Sacro Bosco (Holy-Wood) pour son traité de la Sphère ; Robert Grosse-Tête, son compatriote, évèque de Lincoln, mais qui aussi étudia à Paris, fit un semblable traité. Citons encore Franco de Poloiiis, qui écrivit à Paris un livre intitulé Horizon; sans oublier Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin, Roger Bacon, et ceux qui en parlèrent en vers : Alexandre de Ville- Dieu en latin, Gauthier de Metz en français. Mais peu d'esprits étaient capables de goûter l'astronomie à l'état de science d'observation et de calcul. On la rendait plus populaire en y mêlant des idées superstitieuses et des prédictions astrologiques.

La musique se rattachait aux sciences par la théorie, mais elle appartenait aux beaux-arts par l'application, et c'est à ce titre que dans tous les temps elle a été populaire. Nous nous réservons d'en parler au chapitre des beaux-arts.

Ces deux groupes du trivium et du quadrivium faisaient le corps de l'enseignement. Mais ily avait trois autres sciences auxquelles on ne devait arriver qu'après avoir traversé les premières et qui constituaient par leur nature un degré d'enseignement supérieur : la théologie à laquelle se rattachait la philosophie, le droit et la médecine.

Théologie et philosophie.

La théologie, science de Dieu, tenait le premier rang dans l'enseianement de l'Église, et la philo?ophie, par la nature môme de son objet, lui était ca

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quelque sorte subordonnée; mais par un sini^ulier retour des choses au treizième siècle, cette science que Ton disait servante [quasi ancilla) était devenue maîtresse. Elle avait fait adopter à la théoloiiie sa méthode et l'avait entraînée, au péril de l'orthodoxie elle-même, dans les querelles qui la divisaient.

Une grande question avait occupé la philosophie des écoles ou si l'on veut la scolastique au moyen âge : celle des idées générales. Que faut-il entendre par le genre et l'espèce? Est-ce une réalité ou une pure conception de l'esprit? un type existant indépendamment des individus qui s'y rapportent, ou une abstraction qui est tout entière dans le nom qu'on lui donne?

Cette question, qui sous une autre forme se lattachait au débat agité entre les écoles de Platon et d'Âristote, avait été proposée, en quelque sorte, à la philosophie du moyen âge par un texte de Por|)hyre, et elle avait été résolue dans le sens platonicien. Les imiversaux étaient acceptés comme existants en soi irréalisme), quand Roscelin de Compiègne, à la fm du onzième siècle, prétendit qu'ils n'étaient que des mots (nominalisme), et dans la chaleur de la dispute il alla jusqu'à toucher aux dogmes de l'Église. On le condamna (1092); et saint Anselme ût plus : il le réfuta. Mais le réalisme triomphant alla si loin au douzième siècle, avec Guillaume de Champeaux, qu'il provoqua un puissant adversaire : Abélard. Abélard à son tour dépassa la mesure, et, comme Roscelin, franchissant la ligne qui sépare la philosophie de la théologie, avança des opinions qui émurent saint Bernard et furent condamnées aux conciles de Soissons et de Sens (1121 et 1 l 'lO). Sur le terrain purement philosophique la lutte se continuait entre les deux

écoles, FEglise gardant soigueuscinent son domaine et ne manquant point de sévir quand on l'y menaçait. Un livre avait paru vers le milieu de ce siècle, qui offrait à la théologie un terrain plus solide, posant les questions et plaçant à la suite les opinions des Pères qui les avaient résolues : le livre des Sentences de Pierre Lombard, évêque de Paris en 1159. Mais le mouvement philosophique avait repris un nouvel essor, grâce aux monuments plus considérables de la philosophie ancienne proposés à Tétude": je veux parler des principaux trailés d'Aristote, logique, physique, métaphysique, éthique, traité de l'âme, histoire des animaux, etc.*, qui avaient été traduits et commentés par les Arabes (nommons surtout Averroès) et qui, soit par des translations nouvelles do l'arabe, soit par des versions directes du grec en latin, venaient de faire, à la fin du douzième siècle, une sorte d'invasion dans les écoles. Cette fois encore il était difficile que la théologie fût préservée du contrecoup. Amaury de Chartres, sous l'influence des livres d'Aristote plus ou moins mal traduits, plus ou moins mal commentés et compris, avança sur Dieu et sur la matière des doctrines qui menaient droit au panthéisme : doctrines qu'il rétracta de son vivant, mais qui trouvèrent des disciples pour les soutenir après lui^: ce qui fit qu'Amaury lui-même, après sa mort, fut condamné avec eux. Aristote fut condamné en même temps^, et il devait l'être comme théologien :

1. Hauréau, Hist. de la philosophie scolastique, t. I, p. 382; cf. Amable Jourdain, Recherches critiques sur l'âge et l'origine des trad. latines d'Arislole, 2= édit., p. 210-2 4.

2. Sur Amaury de Chartres et ses disciples, voy. la notice de Danou, Ilist. liuér., t. XVI, p. 586 et suiv.

3. Concile de Paris (1209) : condamnation renouvelée dans quelques arLiclcs des statuts donnés à l'Université de Paris, par le légat Robert de Courçon en 1215. Sur cette condamnation d'Aristote, et à quels livres il

I8'i f'.fiAPITRE XIX.

on le proscrivit à ce titre des écoles. Mais il } pouvait rentrer, si on le prenait pour ce qu'il était, un philosophe, et si l'on ne cherchait point à le faire pénéirer dans un domaine qui n'était pas le sien*.

C'est à quoi réussirent des docteurs qui, sur un terrain où la théologie et la philosopliie se rencontraient si naturellement, surent faire la part de la raison et de la foi, les soutenir et les fortifier l'une par l'autre : docteurs tous sortis de l'Église, les uns du clergé séculier, comme Guillaume d'Auvergne, évèque de Paris sous saint Louis; les autres, des ordres religieux et particulièrement de ces deux ordres qui naquirent presque en même temps au treizième siècle, un peu avant et im peu après la mort d'Innocent lil, pour la défense et l'honneur de la religion menacée, les deux ordres de Saint-Domini(|ue et Saint-François, les frères prêcheurs et les frères mineurs : le premier plus réglé dans ses études, plus discipliné dans son enseignement, qui domina toute la science théologique et philosophique du treizième siècle par les noms imposants d'Albert le Grand et de saint Thomas'; le second comme son ardent et extatique fondateur, plus indépendant et plus vagabond dans ses allures, qui devait produire en même temps et comme en opposition l'un à l'autre le mystique saint Bona-

la faut réduire, voy. VHùtoire de la philosophie scolastique de M. Hauréau, t. I, p. 402 et siiiv.

1. Une lettre de Grégoire IX, du 13 avril 1231, en renouvelant aux docteurs de Paris la défense de lire les livres d'Aristote, faisait entendre qu'ils seraient bientôt soumis à un nouvel examen. Une autre du 23 avril publiée pour la première fois par M. Hauréau dans le recueil des Notices rt extraits des manuscrits, t. XXI, 1" parue, p. 222, charge trois chanoines de faire cet e.xamen et permet après celte révision de rendre à l'étude les livres précédemments interdits. C'est ce qui explique comment Aristote reparaît sitôt dans l'enseignement, après les décisions qui l'en avaient écarté.

2. Voy. les notices sur Albert le Grand et s.ir saint Thomas, ïïist. Uttér., t. XIX, p. 36-:! et 238.

venture et le savant Roger Bacon'. Avec la Somme de saint Thomas, qui est restée le monument le plus considérable de la théologie', il faut compter parmi les travaux qui ont le plus servi à maintenir cette science sur son vrai terrain et aidé à son œuvre, un travail plus modeste en apparence, conçu par un autre dominicain, Hugues de Saint-Cher, depuis cardinal (1244), et exécuté sous sa direction par cinq cents de ses frères de la maison de la rue Saint-Jacques à Paris: je veux parler des Concordances de la Bible, appelées du lieu où elles se rédigèrent. Concordant} se sancti Jncohi. Etienne Langton, chanoine de Notre-Dame et professeur de l'université de Paris avant d'être archevêque de Cantorbéry, avait, dit-on, eu le premier la pensée de diviser la Bible en chapitres. Ces répertoires, entrepris pendant que Hugues de Saint-Cher était prieur de la maison de Saint-Jacques (1230-1236), amélioriés vingt ou trente ans plus tard (12C0) avec le concours d'autres dominicains anglais, invitaient à un travail de comparaison qui rendait l'étude de la Bible plus facile'. C'était offrir à la théologie le moyen de dominer la scolastiqne qui menaçait de l'absorber.

Saint Louis ne fut pas étranger au grand mouvement qui se produisait dans ces études. On a vu comme il avait aidé de son argent les établissements scolaires, et la faveur qu'il témoignait en particulier aux franciscains et aux dominicains. Lui-même avait été imbu de bonne heure de ce qui s'enseignait dans

\. Voy. la notice sur saint Bonaventure, ibid., p. 266. Nous reviendrons sur Roger Bacon.

2. Sur les théories si élevées et si solides de saint Thomas, en théologie, en philosophie, en morale et en politique, renfermées dans la Somme, voy. le savant ouvrage de M. Jourdain, la Philosophie de saint Thomas.

3. Voy Daunou, Hist. liltér. t. XVr, p. 70, et la notice qu'il a coiisacée à Hugues de Saint-Cher, ihid. , t. XIX, p. 38 et suiv.

les écoles. Il n'esl pas nécessaire de dire qu'il savait le latin : il le savait assez pour le traduire couramment en français, à mesure qu'il lisait un texte, afin d'en faire profiter ceux de ses familiers (jui ne l'auraient pas compris'. 11 cherchait à répandre l'instruction par tout moyen. Il multiplia les livres*; et il ne fit pas seulement copier', il fit traduire plusieurs parties des Écritures et des saints Pères : c'était fournir à la théologie les moyens de maintenir sa place dans une lutte qui pouvait toujours se renouveler ; et lui-même, sans se permettre de faire la leçon à personne, semblait marquer par son exemple la voie où il eût été bon de s'engager de préférence : « Il ne faisait pas volontiers sa lecture, dit un de ses plus anciens historiens dans les écrits des maîtres, mais dans les livres des saints Pères, authentiques et approuvés \ » Entre les Pères, saint Augustin, au rapport du même historien et de l'anonyme de Saint-Denis, était, après les Saintes Écritures, celui qu'il lisait le plus assidûment'.

Droit et Médecine.

La théologie et la philosophie appartenaient à l'enseignement de l'Église, et s'il y avait partage et différend à se sujet, ce n'était qu'entre gens d'Église,

1. Geoffroi de Beaulicu, ch. xxiil, Ilistor. de France, t. XX, p. 15.

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