‹ Saint Louis et son tempsChapitre 81 sur 207 · Uist. litttr., t. XVIII, p · texte numérisé non relu

Uist. litttr., t. XVIII, p

L'histoire générale n'a pas ces qualités vives des histoires particulières de saint Louis, mais elle en a d'autres. Vincent de Beauvais aidé, comme on l'a vu, des ressources que lui procura le saint roi, montre, dans la réunion et la mise en œuvre des matériaux dont il composa son Miroir historial, une habileté qui n'a pas été surpassée dans ce temps-là.

Mais nous avons d'autres progrès à signaler dans le travail de l'histoire au treizième siècle.

D'abord pour l'histoire écrite dans les couvents, les chroniques dont Suger a fait réunir les matériaux à Saint-Denis, laissant à ses successeurs le soin de les poursuivre de règne en règne, vont achever de prendre un caractère vraiment national en se rédigeant en français : elles seront justement appelées les Grandes chroniques de France^ Guillaume de Nangis nous a donné dans sa Vie de saint Louis, il nous offre dans celle de Philippe III, qui en est la suite, un des premiers échantillons de l'histoire sous cette forme*. Les croisades par leur nature excitaient plus que toute autre chose la curiosité populaire : Guillaume de Tyr sera traduit et continué en français '.

Ensuite, et c'est une révolution dont les croisades

1. Selon M. Paulin Paris, le type le plusancien de ces chroniques françaises est une courte chronique qu'un ménestrel du comte de Poitiers traduisit du latin sous saint Louis.

2. Que la traduction de son texte latin soit de lui ou d'un autre. Voyez le savant mémoire de M. L. Delisle, sur les chroniques de Guillaume de Nangis, Mém. de VAcad. des inscript., t. XXVII, 2* partie, et celui de M. N. de Wailly, sur le Romant d'où Joinville a tiré plusieurs chapitres de son histoire, ibid., t. XXVIII, 2* partie et Bibl. de l'Ecole des Chartes, •t. XXXV (1874), p. 217 et s.

3. Le plus ancien auteur connu qui soit entré dans cette continuation de Guillaume de Tyr, c'est Ernoul, écuyer de Balian d'Ibelin, dont la chronique a été plus usurpée que continuée par Bernard le Trésorier. Voyez M. de Mas Latrie, Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, avec un Essai de classiUcation des continuateurs de Guillaume de TijTi Ces continuations se trouvent au tome II des Historiens occidentaux des croisades.

sont aussi l'occasion, l'histoire commence à ne plus êU'era])anaf:,e exclusif de l'Église. Pendant la première croisade plusieurs seigneurs avaient raconté ce qu'ils avaient vu, ce qu'ils avaient fait, en des lettres qui n'avaient pas la prétention d'ailleurs d'être de l'histoire. Au treizième siècle un pas considérable est fait dans cette voie : c'est dans la langue vulgaire que Yillehardouin fera le récit, j'allais dire le poëme de la conquête de Constantinople; et à la fm du même siècle ou plus exactement au commencement du siècle suivant, Joinville écrira pour la jeune reine de Navarre, femme du prince qui sera Louis X, une histoire de saint Louis, où l'on retrouvera, dans la langue de tout le monde, le charme de mémoires intimes et personnels joint à l'autorité d'un récit contemporain'.

A côté de l'histoire, il faut faire une place à la légende, et nommer Thomas de Cantimpé, né à Leuze, près de Bruxelles, en 120), religieux augustin dans le monastère de Cantimpé, non loin de Cambrai, d'où il tire son nom, puis dominicain et disciple d'Albert le Grand. Il appartient aussi à l'histoire par la vie de plusieurs saints du temps dont il a recueilli les actes ^

La géographie comme l'histoire devait avoir aussi une crise heureuse au temps de saint Louis. Reléguée

1. Mentionnons à un autre titre Philippe Mousket, confondu à tort avec Philippe de Gand, surnommé Mus, qui fut chanoine, puis évêque de Tournai : il a fait une chronique non-seulement en français, mais en vers français. (Voy. Hist. de France, t. XXU, p. 30). Daunou peut le railler comme poëte {Hist. litt., t. XVI, p. 132 et 221); mais il n'est pas sans intérêt comme historien quand il est sorti de la période qui commence à l'enlèvement d'Hélène et se continue par l'établissement de Francion, fils d'Hector, dans les Gaules, pour finir avec la chronique de Turpin. Il ne faut juger du mérite de ces auteurs que pour les événements dont *ls sont contemporains.

2. Voyez sa notice par Daunou, Hist. littér., t. XIX, p. 177.

clans l'école, enfermée dans les couvents, elle reste, on peut le dire, au-dessous de la science. Les notions qu'en avaient transmises les anciens ont plus perdu que gagné à ces études solitaires. On en revient '^ Alain de Lille fait exception) à croire que la terre est carrée. Gervais de Tilbury, maréchal du royaume d'Arles, dans un écrit destiné, par son titre, à charmer les loisirs de l'empereur Othon IV {De otiis imperialibus), disait : « Pour nous, nous plaçons le monde carré au milieu des mers'. » De la géographie des anciens, ce sont les Arabes qui avaient recueilli la partie positive ; les fables avaient surtout t'ait fortune en Occident. Gautier de Metz, dans son Image du monde, déjà citée, se prodigue en descriptions merveilleuses ; et quand l'exposition était si imparfaite, on ne peut s'étonner que les représentations figurées, les cartes, fussent si grossières'. Mais la géographie était aussi sortie du couvent. Elle en était sortie par ces pèlerins qui, partis pour visiter les saints lieux, avaient retracé l'itinéraire de leur long et laborieux voyage; elle en était sortie avec ces moines qui, envoyés en mission chez les nations lointaines dans l'espérance de les convertir, en rapportèrent au moins des connaissances précises sur les pays visités par eux.

J'ai signalé les missions données, à la suite du concile de Lyon, par Innocent IV à des dominicains et à des franciscains auprès du Khan des Tar-

L Daunou, Hist. littér., t. XVI, p. 120; cf. sa notice, t. XVII, p. 85. — Il admettait que le monde était rond: il le comparait pour la forme à une balle ; pour la composition, à un œuf. Quant à la terre, il se servait bien du mot orbis, mais il en faisait un carré. Orbem totius terrse Oceani limbo circumseptum et quadratum statuimus. (Leibnitz, Script. rerumBrunsuic, t. L p. 885 et 910.)

2. Voyez Lebeuf, État des sciences en France depuis le roi Roliert jusqu'à Philippe le Bel, p. 176.

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tares ; les relations d'Ascelin et de Plancarpin qui firent partie de ces deux missions ; les missions nouvelles, confiées par saint Louis à André de Lonjumeau pendant son séjour en Chypre et à Kubruquis (Ruysbroëk), pendant son séjour en Palestine. La vaste encyclopédie de Vincent de Beauvais se ressent déjà de ces notions nouvelles. La région septentrionale de la merNoirC;, traversée par les grands fleuves de la Russie, le Caucase, la mer Caspienne, sont dès lors mieux connus. Rubruquis raconte ce qu'il a vu et ce qu'il a appris des Mongols sur le Cathay oii il retrouve le pays des Sères, c'est-à-dire la Chine septentrionale que les Mongols, en effet, avaient visitée. Il prépare au voyage de Marco Polo. La géographie respirait donc enfin l'air du monde. Les relations de ces missionnaires ouvraient une carrière nouvelle qui n'a pas cessé d'être parcourue au grand profit du genre humain.

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