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LES LETTRES ET LES SCIENCES DU TEMPS DE SAINT LOUIS LA POÉSIE

Poésie latine.

L'Église avait gardé son empire sur tout ce qui s'écrivait en latin. C'est par elle, c'est en partie pour elle que fleurit la poésie latine au moyen âge. Je parle ici des hymnes, et l'on y pourrait joindre certaines proses, qui, bien qu'affranchies du mètre, n'en sont pas moins animées d'un souffle poétique, rattachées d'ailleurs par la coupe et par la rime aux formes de la poésie en langue vulgaire : c'est même à elle que la poésie en langue vulgaire les emprunta. Le douzième siècle avait du plusieurs hymnes ou proses vraiment religieuses au chanoine Adam de Saint-Victor^ La fête du Saint-Sacrement, établie en France et dans toute l'Église par une bulle du pape français Urbain IV (1264), inspira des œuvres du

1. Un panégyriste anonyme, publié par Martène (Ampl. Coll., t. VI, col. 222J en fait plus de cas que D. Biial dans VHist. littér. de la France, t. XV, p. 41. Mais V. Leclerc, par un retour sur le passé, en parle avec éloge dans son discours sur les lettres au quatorzième siècle. {Ibidt, t. XXIV, p. 389.)

même ^cure à des hommes occupés de tout autres études. Citons la prose Lauda, Sion, et les hymnes Sacris solemniis, Verbiim supernum et Pangc, lingua, qui sont de saint Thomas d'Aquin'.

La poésie latine avait eu une sorte de renaissance au douzième siècle, et, dans le genre profane, elle avait produit une œuvre remarquable : le Liguri- 71US consacré à la vie de Frédéric Barberousse, vain- ([ueur des Ligures ou plus exactement des Milanais : poëme faussement attribué à Gunther, moine de Pairis, en Alsace, et dont Fauteur, allemand sans doute, et qui eût été volontiers homme de cour, peut bien avoir été aussi un homme d'Église*. D'autres se rapportent par leurs auteurs au douzième et au treizième siècle en même temps ; poèmes didactiques surtout. Les uns mettent en vers la grammaire, comme le Grécisme d'Ébrard de Béthune et le Doctrinal (doctrinale puerorum) d'Alexandre de Villedieu, sorte de tour de force dont l'auteur ne se tire qu'en remettant au maître le soin d'éclaircir pour l'élève ce que son vers obscurcit ; et des générations infinies d'enfants furent mises au régime du Doctrinal! Le livre s'imposa à tout le treizième siècle; il s'enseigna dans le quatorzième, dans le quinzième siècle et au delà, jusqu'en 1514, oia il fut décidément détrôné par Despautères^ D'autres confient à la poésie les sujets les moins poétiques assurément, les battements

1. La prose Lauda, Sion a été revendiquée par quelques-uns, mais sans autorité suffisante, pour saint Bonaventure.

2. Voy.sur le Ligurinus une excellente dissertation de M. Gaston Paris, lue à l'Académie de<! inscriptions et belles-lettres et insérée dans ses Comptes rendus (février 1872), p. 147-152. Il l'a aussi publiée sous forme de lettre à M. Reuss, professeur au gymnase protestant de Strasbourg (Paris, 1872).

3. Hist. littér. de la France, t. XVIII, p. 206; sur Evrard de Béthune, ibid., t. XVII, p. 129 et suiv.

du pouls, les urines, les antidotes, les médicaments: j'ai nommé les poésies de Gilles de Corbeil, médecin de Philippe Auguste, fort expert dans son art et pas trop inhabile dans la tâche supplémentaire qu'il s'est imposée': application des vers à la médecine!

Quelques-uns cherchent une meilleure inspiration dans les Livres saints. Pierre de Riga, chanoine de Reims, avait, à la fin du douzième siècle, traduit et commenté la Bible dans un poème qu'il appela Âurora, parce que la Bible, comme l'aurore chasse les ténèbres'. Matthieu, abbé de Saint-Denis au temps qui nous occupe, sut se borner au livre de Tobie et en fit l'objet d'une fort belle élégie^ D'autres s'adressèrent à l'histoire profane : matière poétique en effet, quand elle est passée à l'état de tradition, — c'est des grandes traditions nationales qu'est sortie l'épopée, — mais qui reste au niveau de la chronique ou se réduit à une froide imitation des épopées anciennes quand il s'agit de faits contemporains.

Gautier de Lille qui, répudiant sa ville natale, aima mieux s'appeler Gautier de Châtillon, avait choisi les temps anciens et pris le plus grand nom de leur histoire: Alexandre. Mais un tel poëme ne pouvait être qu'une réminiscence de l'antiquité sous une forme où notre poète ne s'est pas suffisamment souvenu de Virgile. VAlexandride qu'on expliqua, diton, dans les écoles au treizième siècle préférablement à YEnéide, ne pourrait chercher une place qu'à la suite des derniers poèmes de la décadence de l'Empire*.

1. liât, littér., etc., t. XVI, p. 190 et 506, voy. Leyser, Hisl. poetarum et poernalum medii /cvi (1721, in-8°, p. 499).

2. HiH. litlér., t. XVIII, p. 26 etsuiv., et Leyser,. L {., p. 696.

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