Ibid., p
216 ciiapitrf: XX.
satire et tous les genres de la poésie familière^ déclamée ou chantée.
Chansons de geste.
T.'épopée, c'est la légende transportée dans le domaine de la poésie. Elle est née de chants populaires. S'il se rencontre un giénie ([ui, tout plein de cette inspiration, sait s'emparer de la tradition nationale et mettre, sur un théâtre digne d'eux, les héros que le peuple a chantés, on a un Homère^ une Iliade; sinon on peut avoir heaucoup d'Iïomères en germe, plusieurs Iliades en voie déformation, des fraixments d'Iliade : mais la période épique (elle n'a qu'un temps) s'écoule sans que l'œuvre ait été créée. C'est ce qui est arrivé au moyen âge. Le moyen âge a eu ses chants populaires; il a eu ses traditions nationales et ses héros; il a eu nombre de poètes, de créateurs, selon le sens du mot ancien;, de trouvères, de troubadours, à.^inventp.urs, selon le sens du mot nouveau; il a eu nombre de poèmes; il n'a pas eu son Homère, il n'a pas eu son Iliade.
Tous ces poèmes, qui se faisaient encore au temps de saint Louis pouvaient se ranger en trois grandes familles ou cycles épiques : le cycle de Charlemagne, le cycle de la Table-Ronde et le cycle d'/Mexandre, auquel se rattachent divers sujets d'antiquité: le premier né des traditions françaises ; le deuxième, des traditions bretonnes ; le troisième, des souvenirs classiques sous l'impulsion du mouvement poétique qui avait créé les deux premiers.
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De ces trois cycles, il en est un qui est nôtre par le sujet comme par l'inspiration : le cycle de Charlemagne : grand nom , grandi encore par la légende et qui communique son prestige héroïque aux personnages mêlés à ses exploits, amis ou ennemis. Le cycle de Charlemagne, en effet, ne se compose pas seulement de poèmes consacrés à la gloire du grand empereur. Charlemagne le domine plus qu'il ne le remplit. C'est le plus communément quelqu'un de ses barons qui y obtient le rôle principal, comme Roland ; c'est aussi plus d'une fois quelques-uns de ses adversaires, comme Ogier le Danois, Renaud de Montauban, etc. : car la plupart des poèmes portent l'empreinte de Tesprit féodal qui a triomphé de la race de Charlemagne; et le cycle s'étend, comprenant ou les pères ou les fils des personnages rendus fameux par les premières chansons, soit au nord, soit au midi de la France, avec cette particularité que les héros mêmes du Midi, à une ou deux exceptions près*, ce sont les trouvères du Nord qui les chantent. J'ai dit qui les chantent : c'est en effet de cette manière que les poèmes se répandaient. Les trouvères ou jongleurs s'en allaient, leur petit manuscrit à la main, leur vielle ou violon, instrument dont ils s'accompagnaient, pendue à leurs épaules ; et, soit devant les seigneurs dans les salles du château, soit devant le peuple aux porches des églises, ils psalmodiaient, par fragments, leurs poèmes, à peu près comme on voit encore leurs successeurs infimes chanter dans nos provinces, les jours de marché ou de foire, les aventures de Geneviève de Brabant.
M. Léon Gautier, qui a étudié avec une compétence
1. Girard de Roussillon et Fierabras. Mais le Fierabras provençal n'est qu'une copie du Fierabras en roman du Nord.
si parfaite et un si ardent amour la j^M-ande question des romans de geste, partan;e, d'après les trouvères eux-mêmes, le cycle de Charlcmagne en trois gestes principales' : I, la geste du roi, où la gloire de Roland efface la gloire même de Cliarlemagne; II, la geste de Carin de Montghuie où brille Guillaume au Court-nez, le héros de la bataille d'Aliscamps; III, la geste de Doon de Mngence, remplie surtout par les exploits de Renaud de Montauban et d'Ogier le Danois. Ajoutez quelques cycles de moindre étendue : le cycle de la Croisade, avec la chanson d'Antioche; la geste des Lorrains, avec le poëme de Garin le Loherain ; les gestes du Nord et de Bourgogne; la petite geste de Blaires (Amis et Amiles) ; la petite geste de Saint- Gilles, et des gestes diverses, sans compter plusieurs poèmes postérieurs au commencement du quatorzième siècle, rangés dans un supplément.
Le cycle de la Table-Ronde se rattache à un autre nom, beaucoup plus grand dans la légende que dans l'histoire : le roi Artus ou Arthur, consacré dans les pieux souvenirs des Bretons, par leur culte pour leur nationalité qui succomba avec lui. Ces traditions, chantées par les bardes bretons, étaient déjà modifiées par le christianisme quand elles fournirent matière à l'épopée; elles ne furent vraiment transformées en poèmes qu'en passant en France, pour être traduites dans la langue de nos trouvères du Nord, La chronique bretonne du moine Nennius (neuvième ou dixième siècle), qui résumait les légendes de la Bretagne, mise en latin au douzième siècle par Geoffroi de Monmouth (1 137), suscita le roman du Brut,
1. Les Epopées françaises, t. I, p. 262. Voy. l'énumération qu'il en fa't par ordre chronologique des sujels et le tableau qu'il donne des divers poëmes connus avec leur date certaine ou présumée (ibid., p. 179-182).
œuvre du clerc normand Robert Wace (1155), qui chanta aussi les antiquités normandes dans le roman de Rollon ^ ; et bientôt nombre d'autres romans formèrent le nouveau cycle : les uns d'un caractère profane, où, avec les exploits du roi Arthur et des chevaliers de la Table-Ronde, sont racontés les amours de Lancelot du Lac et de l'inlidèle Genèvre, femme d'Arthur ; de l'enchanteur Merlin et de la fée Viviane ; de Tristan et de la blonde Yseult, fiancée oublieuse et bientôt femme non moins légère du bon roi 3Iarc; d'Yvain et de la châtelaine dont il a tué le mari ; d'Érec et d'Énide, et maint autre épisode romanesque ou magique ; les autres d'un caractère religieux où le roi Arthur règne toujours avec ses chevaliers, mais dont Tobjet principal est, à travers mille aventures qui ne sont pas toutes édifiantes, la recherche du saint Graal, c'est-à-dire du vase sacré qui a servi à la Cène et où Joseph d'Arimathie a recueilli le sang du Sauveur. Chrétien de Troyes fut, après Robert Wace, le principal auteur de ces poèmes dans la seconde moitié du douzième siècle. 11 a fait dans le genre profane Tristan (aujourd'hui perdu, mais d'autres l'ont refait), Yvaùi ou le Chevalier au Lion^ Erec et Enide^ le Chevalier à la Charrette (Lancelot du Lac); dans le genre religieux, Perceval le Gallois^.
Tous ces romans, malgré leurs sujets étrangers et leurs marques d'origine, ont reçu des trouvères fran-
1. Voy. M. Th. de la Villemarqué, Essai sur l'origine des épopées chevaleresques de la Tahle-Roiiae, en tète de ses Contes populaires des anciens Bretons, t. I, p, l-2"29, et M. L. Gautier, l. L, p. 329. M. de la Villemarqué accorde plus que ne le fait M. L. Gautier au travail des bardes et des conteurs bretons, quand il dit dans sa conclusion : •> Les auteurs des poëmes français du cycle d'Arlhur ont donc évidemment trouvé dans la littérature celtique des devanciers et des modèles (p. 220). »
2. Voy. la notice de Chrétien de Troyes dans VHistoire littéraire de la France, t. XV, p. 193 et suiv.
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çais reraprointe et comme le costume de la France. La cour du roi Arthur est la cour du roi Charlemagne, avec une mise en scène chevaleresque que la cour de Charlemagne assurément ne connaissait pas davantage. On en peut dire autant des poi-mes dont les sujets sont tirés de l'antiquité : la Guerre de Troie de Benoît de Sainte-More; l'/L'^eas (imitation de YKnèide) qui est du même auteur, peut-être, ou du moins du même temps; la Guerre de Thehes^ Y Alexandre de l.ambert li Cors (le court) et d'Alexandre de Paris, ou plutôt de Bernai' : cycle tout factice où l'on voit se mouvoir sous des noms antiques, mais avec leurs allures ordinaires, les héros chantés dans les autres romans. Les miniatures qui, dans quelques manuscrits, les représentent sous les armures du douzième et du treizième siècle sont plus vraies qu'avant de les lire on ne serait tenté de le croire; et il ne faut pas s'en plaindre. Oi^i en serions-nous dans la connaissance du moyen âge, si au lieu de nous peindre les mœurs et de nous retracer les costumes du temps, poètes et miniaturistes avaient entrepris de nous représenter des Grecs ou des Romains !
A quel point en était arrivé ce mouvement poétique au temps de saint Louis? La grande époque en était terminée et l'on penchait vers la décadence. Si les poètes empruntaient leurs sujets à des temps dont les héros avaient déjà passé de l'histoire dans la légende, si c était la condition môme du genre épique,
1 . Poëmes du douzième siècle. Un poi-te du commencement de ce même siècle, Aymes de Varannes, avait dcjà chanté Philippe, père d'Alexandre. Voy. hisi. Uttér., t. XIX, p, 678, et t. XV, p. 486. Sur Benoit de Sainte- More, voy. l'importante publication de M. A. Joly, Benoit de Sainfe-Slore et le roman de ta guerre de Troie ou les mélamorphoses dHomère et de l'épopée gréco-latine au moyen âge, 2 vol. 10-4° (1870-18*1). Le titre indique rétendue qui est donnée à cette étude, et il est justifié.
leur inspiration ne venait pas de là; elle dérivait d'un fait présent, d'une guerre qui avait pour cause première et qui à son tour avait porté au plus haut degré d'exaltation l'esprit religieux et militaire du moyen âge : de la croisade. Comme on Fa remarqué, le trouvère qui a donné à la chanson de Roland sa forme épique n'a rien dit de la croisade dans son poème. Mais ce n'est pas, comme plusieurs l'ont cru, un signe qu'il lui soit antérieur. Non, il l'a vue dans son premier élan, il l'a sentie au moins au fond du cœur ; et c'est là ce qui lui donne, sous une enveloppe rude et grossière encore, celte sève, vraiment héroïque qui circule dans ses vers^ Tant que l'esprit de la croisade anima la chétienté, les épopées se multiplièrent avec le même caractère plus ou moins soutenu. Nous avons nommé Roland qui est comme le pivot de la geste du Roi ; on peut citer encore Huon de Bordeaux dans la même geste; la Bataille d'Àliscamps, qui est dans la geste de Garin de Montglane ce qu'est le Roland dans la geste du Roi"; la Chevalerie Ogier et Renaud de Montauban ou les Quatre fils Aymon dans la geste de Doon de Mayence; la Chanson d'Anlioche et Jérusalem^ dans le cycle particulier de la croisade; Gérard de Roussillon (provençal); Garin le Loherain, Girhert de Metz, dans les petites gestes annexes des premières, tous poèmes du douzième siècle\
1. Voy. Léon Gautier, l. l., p. 122 : << Qui nous persuadera que l'auteur de notre Roland ne connaissait pas la première croisade et que son grand cœur ne battait pas à la seule pensée de cette guerre sublime ? Mais il n'en a rien dit, parce qu'il traduisait en vers des cantilènes fort antérieures à la première croisade, parce qu'il voulait que sa traduction fût fidèle. »
2. Sur la Bataille d'Aleschans ou Aliscamps, et quelques autres chansons du même cycle, voy. M. Jonckloet ; Guillaume d'Orange, chansons de gestes des onzième et douzième siècle (la Haye, 1854).
3. Voy. Léon Gautier, ibid., p. 256; cL p. 179; sur le caractère des poèmes de cette époque, voy. ibid, p. 158 et suiv.
Quand l'esprit de la croisade décline, la veine n'a point tari, mais l'inspiration manque : et c'est là le caractère le plus général des trouvères du treizième siècle. Ils ne font plus que tourner autour des précédentes chansons, ils y ajoutent des commencements ou des fins; ils y intercalent des épisodes : par exemple dans la geste de Garin de Montglane, le Siège de Barbastre qu'Adenès refit plus tard sous le nom de Beiives de Coinarchis^; ou s'ils font du nouveau, c'est comme par appendice et par supplément aux sujets déjà traités, comme Anséis de Carlhage, attribué à Pierre du Ries*. Quelquefois ils se contentent de moins. Ils se bornent à remanier les anciennes chansons, à en changer non-seulement la rime, mais la mesure. Au douzième siècle déjà, on avait substitué aux assonnances par la dernière voyelle accentuée, qui accouplaient finir et dessin, par exemple, les assonnances par la dernière syllabe ou rime : substitution qui entraînait quelquefois un allongement du couplet. Au treizième siècle, on substitue au vers de dix pieds, qui est la mesure de la chanson de Roland et de la plupart des chansons de geste, le vers de douze pieds, vers d'une allure plus solennelle, qui, mis en vogue par le poème d'Alexandre, en prit le nom d'alexandrin.
La fin du douzième siècle avait connu des remanieurs, mais quelques-uns animés encore d'un souffle puissant, comme Graindor, de Douai, qui refit la Chanson d'Anlioche et Jérusalem, probablement d'après Richard le Pèlerin; Jean Bodel, trouvère artésien, qui fit la Chanson des Saisnes ou GuitécUn de Sassoigne (le Saxon Witikind) d'après un ancien