Ihid., t. XVIII, p
6. Ihid., p. .588. Frédéric Diez a traité de la vie et des ouvrages de troubadours dans un ouvrage spécial : Lehen und Wcrke der Tronhadours (18-29). Le baron de Roisin en a présenté un résumé à la fin de l'uuvrage cilé plus haut qu'il a traduit.
Mais le plus fameux dans ce genre âpre du sirvente, c'est Bertrand de Born, seigneur de Hautefort, le conseiller et le mauvais génie de Henri Court-Mantel dans ses luttes contre son frère Richard, contre son père Henri H. Les sirventes du fier chevalier étaient des proclamations qui appelaient, qui entraînaient aux armes'. Il composa aussi des poésies amoureuses : mais la brouiller ie fait encore le fond de ces chansons ; et il est difficile de croire que le raccommodement lui fût plus cher que la brouillerie. C'était sa politique ; « Je veux que les hauts barons soient toujours furieux les uns contre les autres, » disait-il*. Il finit par se faire moine. Ce n'est pas sans raison que Dante lai donne une place dans son Enfer ^; mais n'oublions pas qu'il l'a rangé ailleurs avec deux autres troubadours de son temps, Arnaud Daniel et Giraud de Borneil, parmi ceux qui ont parlé cette langue noble et élevée, digne de servir de modèle aux réformateurs de la langue italienne*.
Le troubadour avait un auxiliaire dans le jongleur : ou bien il l'emmenait avec lui pour chanter ses vers : car tel bon poète peut être mauvais chanteur, et le jongleur était alors au troubadour ce que l'écuyer était au chevalier ; ou bien il lui donnait le
1. Ils furent aussi pour lui une arme de défense redoutable contre les attaques que son esprit remuant lui attira plus d'une fois; et s'il succomba, sa puissance se manifesta plus grande encore dans sa défaite. Deux fois forcé de capituler, il ne trouva qu'égards et bonnes paroles de la part soit de Ricbard, soit de Henri II, ses vainqueurs.
2. Après avoir tout fait pour entretenir en lutte le jeune Henri contre Richard et les deux princes contre leur père, il excitait Richard contre Philippe Auguste, rompait les accords prêts à se faire. Il accusait Richard Cœur de Lion de tergiversation et de faiblesse, et le marquait du sobriquet de oc et no (sic et non, — oui et non).
3. Chant XXYIII, vers la iln. Voy. Uùt. littér. de la France, t, XVH. p. 426-440.
4. Dante, de Vulgari eloquentia, I, la; Ilist. littér., t. XIX, p. 4ol. — sur le sirvente et ses divers genres, voy. Diez, l. l., p. 171 et suiv.
soin d'aller seul chanter ses poésies, et cela fit une distinction parmi les jonij;leurs : les uns enrôlés en quelque sorte au service des poètes, allant faire entendre leurs chants à ceux qui les pouvaient goûter, les autres faisant métier d'amuser le public par tout ce qui retint le nom de jonglerie'. iMais les troubadours, quand ils n'en étaient pas empêchés, se servaient d'interprètes à eux-mêmes; et plusieurs, comme Elias Cadenet, commencèrent par être jongleurs*. Les nobles ne dédaignaient pas un art dont les plus grands s'étaient honorés, depuis Guillaume IX, comte de Poitiers, duc d'Aquitaine; et les plus humbles savaient faire oublier leur origine quand ils s'élevaient au niveau des autres par leur inspiration. Tous en effet étaient admis à égal titre dans ces concours, sorte de tournois poétique où leur talent recevait sa récompense : les concours du Puy en 'Velay datent du douzième siècle, et l'on pense que les jeux floraux de Toulouse n'ont été que la remise en honneur de plus anciens concours. Tous également trouvaient déjà comme récompense le bon accueil qu'ils recevaient des châtelains et tout particulièrement des châtelaines. La galanterie, en effet, avant qu'elle altérât et, je ne crains pas de dire, qu'elle affadît le caractère de la chevalerie, était le propre du troubadour*. Le troubadour, reçu dans un château, ne manquait point de payer sa bienvenue en chantant la beauté de la dame du logis, et quelquefois ses vers étaient payés
1. Sur les diverses classes des troubadours et des jongleurs et sur les rapports des uns avec les autres, voy. Fauriel. Hisl. de la liltcralure provençale, t. III, p. 226 et suiv. ; et Diez, l. l-, p. 27-44.
2! Uist. littér., t. XVII, p. 473.
3. « La litleralure provençale prise dans son enseiuble, dit Fr. Diez, constitue plutôt une poésie d'esprit qu'une poésie de senliraent (L l.. f. 136). .
eux-mêmes d'une autre sorte. C'était un péril dont les tours, avec leurs ponts-levis, leurs herses et tout l'appareil de leurs mâchicoulis, ne garantissaient pas les seigneurs ; mais il en arrivait mal aussi parfois aux troubadours. Guillaume de Cabestaing y trouva la mort avec des circonstances qui font penser ou qui servirent de thème à la tragique histoire du sire de Coucy et de la dame de Fayel K Bernard de Ventadour, non pas un noble, mais un vilain, fils du fournier du vicomte de Ventadour, ne fut pas moins entreprenant auprès de la vicomtesse. Chassé par le vicomte, il se fit accueillir, et bien accueillir d'Éléonore d'Aquitaine. Peu s'en fallut que ce fils de vilain ne devînt la souche des rois d'Angleterre^ Il faut dire que les dames surtout tenaient à être chantées par les poètes, n'y croyant pas leur vertu engagée et sachant d'ailleurs très-bien se jouer aussi de leur amour: Gaucelm Faidit, ce troubadour dont les vers eurent tant de renom, mais dont la personne était assez peu digne assurément d'être aimée, en fournit plusieurs preuves cruelles pour lui dans le cours de sa vie ^ Quelques-unes les payèrent au moins en chansons : car plusieurs furent poètes, comme la comtesse de Die qui fut aimée de Rambaud d'Oran-
L Hist. littêr., t. XIV, p. 210-2U.
2. Hist. lia., t. XV, p. 467-469. Geofîroi Rudel et Pierre Vidal fourniraient d'autres épisodes variés sur ce cliapitre. Pierre Rudel ayant ouï parler de la beauté de la comtesse de Tripoli, se prit d'amour pour elle, la chanta dans ses vers, puis à la fin, voulant au moins la voir, partit en pèlerin pour l'Orient. Atteint en mer d'une maladie mortelle, il toucha pourtant au port et reçut en récompense de son amour les de.niers soins de celle qu'il était venu chercher. — Pierre Vidal, après des aventures moins idéales, fit une fin beaucoup moins poétique. Parti pour l'Orient en croisé avec Richard Cœur de Lion, il épousa dans l'île de Chypre une femme grecque qu'on lui dit nièce et héritière de l'empire d'Orient. Il se crut empereur de Constanlinople, devançant Baudoin de dix ans, et fit au retour d'autres folies {Hist. littér., t. XV, p. 470-476).
:i. Hist. littér., t. XVil, p. 489.
^e, et la fille de la comtesse de Die' ; la dame Tiberge, fort recherchée et courtisée des hommes, fort redoutée et ménagée des dames ' ; la dame Gastellose, qui mit beaucoup de grâce dans l'expressiou de sa passion' ; Clara d'Anduse, petite fdle do Raymond VI, comte de Toulouse, qui aima, dit-on, le troubadour Hugues de Saint-Cyr et qu'on ne peut louer de la même retenue*; la dame Isabelle, de la maison de Malaspina, qui aima un autre troubadour, Elias Gairels, et ne craignit pas d'échanger avec lui sur ce sujet délicat les couplets d'une tenson\
La poésie des troubadours avec les habitudes qu'elle fomentait ou faisait naître n'était pas de nature à être encouragée plus que celle de leurs confrères du Nord, trouvères ou ménestrels, à la cour de saint Louis. Mais c'est une cause plus générale qui en amena la décadence. C'est d'abord un événement qui fut toute une révolution dans l'existence politique du midi de la France, la croisade contre les Albigeois. Cette guerre terrible vint brusquement interrompre la vie facile et molle dont les poètes charmaient les loisirs. Devant cette invasion des hommes du Nord, les troubadours se taisent. La parole est au chantre de la Croisade contre les Albigeois^