‹ Saint LouisChapitre 10 sur 19 · LE CLERC. QUALITES ET HABITUDES INTELLECTUELS · texte numérisé non relu

LE CLERC. QUALITES ET HABITUDES INTELLECTUELS

A la différence du sire de Joinville, dont l'éducation littéraire s'en était tenue aux éléments, saint Louis avait reçu, dans sa jeunesse, une culture très soignée qu'il conserva et développa pendant toute sa vie. Il savait très bien le latin, de façon à traduire, comme il le fit quelquefois pour ses familiers, les ouvrages composés en cette langue, à livre ouvert. Il va presque sans dire que ces ouvrages avaient un caractère religieux et ecclésiastique. Les goûts du pieux roi ne l'auraient pas porté vers une autre littérature, et il avait été en même temps conduit aux lettres sacrées par son instruction même, qui, au degré où il l'avait acquise, était nécessairement, à l'époque où il vivait, de la même nature que celle qui était donnée aux membres du clergé. Saint Louis, ce n'est pas douteux, avait, entre autres mérites, les qualités et les habitudes intellectuelles d'un clerc intelligent et studieux de son temps.

Le sévère précepteur, probablement un religieux dominicain ou franciscain , qui l'avait initié aux lettres latines, avait sans doute déjà donné une allure

et, en tout cas, un complément philosophique et théologique à ses leçons grammaticales. Il en fut, à plus forte raison, de même des autres maîtres qui, directement ou indirectement, furent appelés à leur tour à former et à nourrir son esprit. « Elinand, moine de l'abbaye de Froidmont, dit M. Lecoy de la Marche (i), composa un opuscule sur les devoirs des princes, qui servit vraisemblablement à son instruction , et dans lequel précisément il recommande comme indispensable la pratique des lettres. Un roi illettré, dit-il, n'est qu'un âne couronné. D'autres religieux, des frères prêcheurs ou mineurs, et le grand évêque de Paris, Guillaume d'Auvergne, contribuèrent aussi, sans nul doute, à la culture de cette jeune intelligence, qui s'ouvrait d'elle-même à toutes les belles et saines connaissances. » — Le pieux roi avait conservé précieusement dans son esprit, comme cela résulte d'une anecdote racontée par lui à Joinville (2) , le souvenir de ses entretiens avec le docte prélat, qui paraissent avoir eu quelquefois le caractère d'un enseignement familier de théologie, appuyé d'exemples.

La foi si zélée de saint Louis et la tournure naturellement doctrinale de son esprit devaient entretenir ce goût de la science religieuse, que son éducation avait développé en lui. C'est sans aucun doute à son amour de cette science, en même temps qu'à sa fervente piété, qu'il faut attribuer sa sainte avidité de sermons. « Il aimait beaucoup à entendre la parole de Dieu, dit Tillemont (3), groupant les informations recueillies dans les textes originaux. Tous les diman-

(1) Saint Louis, son gouvernement et sa politique, p. 3j2.

(a) Édition citée, § 46 et suiv.

(3) Ouvrage cité, t. V, pp. 364, 365.

94 SALNT LOUIS.

ches et fêtes, et souvent même les jours ouvriers, lorsqu'il trouvait des religieux ou d'autres personnes capables d'instruire, il les faisait prêcher, et les écoutait avec beaucoup de soin et de dévotion. Quand il était en voyage et qu'il approchait de quelque monastère, s'il n'était pas pressé, il se détournait pour y aller et y faisait prêcher quelqu'un de la maison. Il écoutait les sermons assis à terre sur une natte , quelque froid qu'il fit. Il entendait en la même posture les instructions qu'on faisait aux moines dans leurs chapitres, et voulait néanmoins qu'ils demeurassent sur leurs sièges ordinaires. On remarque cela particulièrement d'une fois qu'il fut à Châlis, où il s'assit à terre sur deux carreaux. Il s'assit souvent à Royaumont sur de la natte, accosté contre un pilier. Il s'en allait quelquefois à pied à un quart de lieue loin pour entendre un sermon , et s'en revenait de même. Il avait soin lui-même de faire faire silence. Lorsque les sermons lui plaisaient, il les retenait fort bien et les redisait avec beaucoup de grâce. A son retour de Chypre , il faisait prêcher trois fois la semaine dans son vaisseau. »

Mais ce goût de science sacrée et d'instruction cléricale se manifestait d'une façon plus précise encore dans les faits rapportés en ces termes par le Confesseur de la reine Marguerite : « Un docteur en théologie expliquait le psautier à l'abbaye de Royaumont. Quelquefois, quand le roi se trouvait dans cette abbaye, et qu'il entendait la cloche que l'on sonnait à l'heure où les moines devaient s'assembler pour aller aux écoles, il venait lui-même à l'école, et s'y asseyait parmi les moines, ainsi qu'un moine, aux pieds du maître qui faisait la leçon, et il l'écoutait avec diligence, et le pieux roi fit ainsi à plusieurs reprises.

Kt quelquefois le pieux roi entrait aux écoles des Frères prêcheurs de Compiègne, et s'y asseyait sur un carreau par terre devant le maître lisant en chaire, et il l'écoutait avec diligence ; les frères, eux, étaient assis sur les hauts sièges, comme ils ont coutume d'être à l'école, et quand les frères voulaient descendre de leurs sièges et s'asseoir à terre, le pieux roi ne le souffrait pas. Et il arrivait quelquefois aussi que, quand il était au réfectoire des Frères prêcheurs de Compiègne, il montait au pupitre où on lisait la Bible pendant le repas, selon la coutume des frères; et le pieux roi restait là lougtemps à côté du frère qui faisait la lecture, et il l'écoutait avec plaisir (i). »

Il satisfaisait ce même noble penchant par une assiduité remarquable d'étude personnelle. « Le benoît saint Louis, nous raconte l'auteur précité, comprenant que l'on ne doit pas dépenser le temps en choses oiseuses ni en questions curieuses et profanes, mais l'employer en occupations meilleures et de plus de poids, s'appliquait à lire la sainte Ecriture. Il possédait la Bible avec gloses et les écrits originaux de saint Augustin et d'autres saints. Il y lisait et faisait lire très souvent devant lui pendant l'intervalle entre son dîner et son sommeil du jour, du moins quand il prenait ce sommeil, ce qui n'était pas très fréquent, et quand il y était obligé, il y demeurait peu. Et bien souvent, il faisait encore cette même lecture après son sommeil jusqu'à vêpres, quand il n'était pas embesoq-né d'affaires graves. Et aussi, aux heures et temps que l'on vient de dire, il faisait volontiers appeler des religieux ou d'antres personnes honnêtes, avec lesquelles il parlait de Dieu , de ses saints et de

(i) Historiens de France, t. XX, pp. 79, 80.

leurs actions, et encore des récits de la sainte Écriture et des vies des Pères. Et, en outre, chaque jour, quand les complies avaient été dites par ses chapelains en sa chapelle, il s'en retournait en sa chambre; et alors on y allumait une chandelle d'une certaine longueur, c'est à savoir de trois pieds ou environ, et, aussi longtemps qu'elle durait, il lisait dans la Bible ou dans un autre saint livre; et, quand la chandelle était vers la fin , un de ses chapelains était mandé, avec lequel le roi disait complies en son particulier (i). »

Un fait bien caractéristique des goûts intellectuels de saint Louis, et qui ne fait pas un médiocre honneur à son noble esprit, c'est qu'il ne se contenta pas d'avoir quelques livres pour son usage personnel; il résolut de se constituer une bibliothèque qui servirait non seulement à ses propres études, mais à celles d'autrui. L'émulation religieuse qui, selon Geoffroi de Beaulieu, fut le principe de cette création, est loin d'en diminuer le mérite. « Le roi, nous dit-il, quand il était outre mer, entendit raconter d'un grand soudan des Sarrasins, qu'il avait fait diligemment rechercher, copier à ses dépens et conserver dans son palais tous les genres d'ouvrages qui pouvaient être nécessaires aux philosophes de sa religion, afin qu'ils pussent en faire usage toutes les fois qu'ils en auraient besoin. Jugeant par là que les fils des ténèbres sont vraiment plus prudents que les fils de la lumière, et zélateurs plus ardents de leur erreur que ceux-ci de la vérité chrétienne, le pieux roi conçut le dessein, quand il serait revenu en France, de faire transcrire à ses frais tous les livres re-

(i) Historiens de France, t. XX, p. 79.

latifs à la sainte Écriture, utiles et authentiques, que l'on pourrait trouver dans les bibliothèques des diverses abbayes, afin que lui-même et les clercs et religieux, ses familiers, y pussent étudier pour leur propre avantage et l'édification du prochain. A son retour, il réalisa ce projet, et fit disposer à cet effet un lieu sûr et commode, c'est à savoir dans le trésor de sa chapelle à Paris. Il y rassembla diligemment le plus grand nombre qu'il put d'écrits authentiques de saint Augustin, saint Ambroise, saint Jérôme et saint Grégoire, et aussi les livres d'autres docteurs orthodoxes; quand il en avait le temps il y étudiait lui-même avec grand plaisir, et il les prêtait volontiers à d'autres pour leurs études Il aimait mieux faire faire de nouvelles copies de ces ouvrages que d'acheter les copies déjà existantes, parce qu'il disait que le nombre et le profit de ces livres religieux en étaient accrus (i). » — Il répartit par son testament les livres de cette bibliothèque royale entre les Jacobins de Paris et de Compiègne, les Cordeliers de Paris, et les moines de sa chère abbaye de Royaumont, « ce qu'il fit peut-être, ajoute Tillemont non sans vraisemblance, parce que Philippe III, son fils, n'était point porté à l'étude, quoiquoiquil l'eût fait étudier (2). »

Constamment cultivée de ces diverses manières, la science théologique et scripturaire de saint Louis, sans être tout à fait celle d'un docteur, était de-

(1) Historiens de France, t. XX, p. i5.

(2) Tillemont, ouvrage cite', t. V, p. 368. — Guillaume de Nangis n'hésite pas, en effet, tout en louant Philippe III, à le qualifier d'illettré' et d'un peu trop adonné à la vie purement se'culière, « quamvisilliteratus et actui seculari fuerit aliquando deditus ». En cela le contraste avec son père avait évidemment frappé les contemporains.

venue remarquable. Il en donna parfois la preuve d'une façon inattendue, par exemple dans le cas suivant, relevé par M. Lecoy de la Marche (i) dans un sermon inédit de Robert de Sorbon : « Un clerc savant prêchait devant le roi de France. Il vint à dire ce qui suit : « Tous les apôtres, au moment de la Passion, abandonnèrent le Christ, el la foi s'éteignit dans leur cœur ; seule la Vierge Marie la conserva depuis le jour de la Passion jusqu'à celui de la Résurrection; en mémoire de quoi, dans la semaine de pénitence, aux matines, on éteint les unes après les autres toutes les lumières, sauf une seule, réservée pour les rallumer à Pâques. » Un autre ecclésiastique, d'un rang plus éminent, se leva alors pour le reprendre et pour l'engager à n'affirmer que ce qui était écrit : les apôtres, suivant lui, avaient abandonné Jésus-Christ de corps, mais non de cœur. L'orateur allait être obligé de se rétracter publiquement , lorsque le roi, se levant à son tour, intervint. « La proposition n'est point fausse, dit-il; on la trouve écrite bel et bien dans les Pères : apportez-moi le livre de saint Augustin. » On obéit et le roi montra un passage des commentaires sur l'Evangile de saint Jean, où, en effet, l'illustre docteur s'exprime en ces termes : Fugerunt, relicto eo corde et cor pore. »

Après ce qu'on vient de voir, on ne saurait s'étonner qu'au double point de vue religieux et intellectuel, la conversation sur des sujets relatifs à la doctrine et à l'histoire du Christianisme ne fût un des grands plaisirs, un des meilleurs délassements de saint Louis. C'est pour cette raison qu'il

(i) La Société au treizième siècle, pp. no, m,

n'aimait guère les festins de cérémonie où il lui fallait recevoir ses hauts barons, et qu'il préférait joindre à sa compagnie habituelle, c'est-à-dire aux chevaliers et aux clercs de sa maison, un petit nombre d'invités, choisis notamment parmi les ecclésiastiques et les religieux renommés pour leur science et leur vertu. Bien que, selon le témoignage de Geoffroi de Beaulieu (i), il n'eût que peu de goût pour la méthode scolastique, plus florissante de jour en jour dans les chaires de l'université de Paris, mais que les écarts de ses débuts, réprimés par l'Église, lui avaient sans doute rendue suspecte, il n'en savait pas moins honorer à l'occasion les grands esprits qui la portaient alors à son apogée. Un des premiers et plus sûrs biographes de saint Thomas d'Aquin, qui séjourna et enseigna, comme on le sait, à Paris sous saint Louis, nous a rapporté un fait de ce genre. L'anecdote est intéressante et tout à fait conforme aux caractères respectifs des deux saints.

« Un jour, raconte Guillaume de Tocco (2), saint Louis, roi de France, fit, dit-on, inviter le saint docteur à sa table. Celui-ci présenta ses humbles excuses, à cause de sa Somme de théologie qu'il était en train de composer en ce moment. Mais sur l'ordre exprès du roi et du prieur des Frères de Paris, il laissa son travail et se rendit au palais, où il emporta toutefois dans sa pensée le sujet qui l'occupait dans sa cellule. Tout à coup, pendant le repas, saisi d'une inspiration soudaine, il frappa sur la table et s'écria :

(1) Historiens de France, t. XX, p. i5. a Non libenter legebat in scriptis raagistralibus, sed in sanctorum libris authenticis et probatis. »

(a) Bollandistes, t. I de mars, p. 673.

BIBLil

100 SALNT LOUIS.

« Voilà qui est décisif contre l'hérésie des Manichéens! » Le prieur le toucha et lui dit : « Prenez garde, maître, vous êtes à la table du roi de France; » et il le tira fortement par sa chape afin de le réveiller de son abstraction des sens. Le saint docteur, revenant alors à lui, s'inclina devant le roi, et le pria de lui pardonner de s'être laisser aller à une telle distraction à la table royale. Mais le saint roi en fut au contraire rempli d'admiration et d'édification. Il voulut même pourvoir à ce que la pensée qui avait absorbé à ce point le docteur ne vint pas malheureusement à se perdre. Il fit donc appeler un de ses secrétaires afin de la coucher immédiatement par écrit. »

Ce dernier trait n'est-il pas charmant et ne semble-t-il pas pris sur nature? N'achève-t-il pas de peindre, pour ainsi dire, la physionomie intellectuelle de saint Louis, en même temps qu'il nous fournit un exemple de plus de son ardeur constante et infatigable de zèle et d'apostolat?

Page 1