L'ASCÈTE ET L'APÔTRE. VERTUS TRANSCENDANTES
La foi fut le principe de la vie morale et intellectuelle de saint Louis ; mais le principe de sa sainteté, ce fut l'amour. Son exemple est de nature à confirmer la définition de M. Henri Joly : « Le saint est un homme qui sert Dieu héroïquement et par amour (i). » L'amour de Dieu, voilà le premier de ses enseignements à son fils Philippe et à sa fille Isabelle. Mais avec celle-ci, dont il connaît la piété plus fervente, il épanche plus abondamment son cœur : « Chère fille, je vous enseigne que vous aimiez Notre -Seigneur Dieu de tout votre cœur et de tout votre pouvoir ; car sans cela nulle personne ne peut rien valoir, et aucune chose ne peut être aimée aussi profitablement. Il est le Seigneur, à qui toute créature peut dire : « Seigneur, vous êtes mon Dieu, qui n'avez besoin d'aucun de mes biens. » Il est le Seigneur qui envoya son Fils béni sur la terre et qui l'offrit à la mort, afin de nous délivrer des peines de l'enfer. Chère fille, si vous
(i) Psychologie des saints, chap. I.
l'aimez, le profit en sera vôtre. La créature est bien hors de sa voie, qui met ailleurs l'amour de son cœur, ailleurs qu'en lui ou sous lui. Chère fille, la mesure selon laquelle nous devons aimer Dieu, c'est de l'aimer sans mesure : il l'a bien mérité, que nous l'aimions; car il nous a aimé le premier (i). »
C'est par cet ardent amour que s'explique sa soif insatiable de" prière, publique et privée, et son infatigable assiduité aux offices redoublés du culte divin. Il faut sans doute faire, notamment sur ce dernier point, la part des coutumes du moyen âge, où la piété, même des laïques, et surtout celle des souverains, avait un caractère beaucoup plus liturgique et, pour ainsi dire, plus rituel que de nos jours. Mais, cette part faite, la vigueur de dévotion de saint Louis n'en demeure pas moins extraordinaire, et elle était jugée telle par les personnes les plus ferventes de son entourage.
« La coutume du pieux roi, rapporte le Confesseur de la reine Marguerite (2), était celle-ci par rapport au service divin. Il se levait à minuit et faisait appeler ses clercs et ses chapelains; et alors ils entraient dans la chapelle en présence du roi, chaque nuit, et chantaient à haute voix et en musique les matines du jour et celles de Notre-Dame; et néanmoins le pieux roi ne laissait pas de les dire à voix basse en même temps avec un de ses chapelains; et, matines dites, les chapelains s'en revenaient à leurs lits, s'ils le voulaient. Et après un petit espace de temps, si petit que quelquefois ils n'avaient pu encore s'endormir depuis leur retour, il les faisait appeler
(1) Historiens de France, t. XX, p. 82.
(2) Historiens de France, t. XX, p. 71 et suiv.
pour dire prime, et alors ils chantaient prime à haute voix et en musique, chaque jour celle du jour et celle de Notre-Dame, et le pieux roi en même temps les disait avec un de ses chapelains. Et quand prime était chantée, le pieux roi entendait chaque jour une messe des morts. Et chaque lundi, le pieux roi faisait chanter la messe des anges; chaque mardi, la messe de la bienheureuse Vierge Marie; chaque jeudi, la messe du Saint-Esprit; chaque vendredi, ta messe de la Croix; chaque samedi, encore la messe de Notre-Dame. Et de plus, avec ces messes, il faisait chaque jour chanter la messe du jour. Et au temps du carême, il entendait toujours trois messes par jour, dont une était dite à midi ou vers midi. Et quand il voyageait en été et que la chaleur était grande, il chevauchait le matin; mais, une fois arrivé à son hôtel, il faisait dire les messes accoutumées. Quand arrivait l'heure du dîner, avant de manger, il entrait dans sa chapelle, et les chapelains chantaient devant lui tierce et sexte, celles du jour et celles de Notre-Dame ; et il disait ces mêmes heures à voix basse avec un de ses chapelains. Et quand il lui arrivait de chevaucher à l'heure de tierce et de sexte ou de none, il faisait chanter par ses chapelains en chevauchant ces mêmes heures en musique, et il les disait lui-même avec un chapelain à voix basse. Et après souper, les chapelains entraient en sa chapelle et chantaient complies en musique, celles du jour et celles de Notre-Dame; et le pieux roi, quand il était en son oratoire, s'agenouillait bien souvent pendant que l'on chantait complies, et pendant tout ce temps il s'appliquait à faire oraison. Et chaque jour, complies dites, les chapelains chantaient une des antiennes de Notre-Dame solennelle-
ment et en musique, avec l'oraison que l'on doit dire après. Et ensuite le pieux roi s'en allait à sa chambre, et alors un de ses prêtres y venait, et l'on apportait l'eau bénite, et le prêtre en jetait par la chambre en disant ce verset : Asperges me, et l'oraison que l'on doit dire après. Et quand l'heure était venue où le pieux roi devait se mettre au lit, il disait les doubles compiles avec un de ses chapelains. Et quand le pieux roi se trouvait en un endroit où il n'avait point de chapelle, sa chambre en tenait lieu, mais il avait chapelle dans presque tous les lieux du royaume. Et même quand le pieux roi était malade, il faisait tout de même chanter solennellement les heures par ses chapelains en sa chapelle, et deux autres clercs ou religieux disaient les heures du jour et celles de Notre-Dame près de son lit, et, à moins qu'il ne fût trop faible, il disait l'un des versets et les clercs l'autre; et quand il était si faible qu'il ne pouvait parler, il avait un autre clerc près de lui qui disait pour lui les versets des psaumes...
« Tous les dimanches de l'avent, et à toutes les fêtes des apôtres, de saint Nicolas, de saiut Martin, de sainte Marie-Madeleine et autres fêtes semblables, il faisait chanter la messe avec diacre et sous-diacre solennellement. Et aux fêtes solennelles, il voulait toujours avoir un évêque ou plusieurs qui chantassent solennellement la messe. Et quelquefois, aux très grandes fêtes, il voulait que les prélats fussent aux matines que lui-même entendait en sa chapelle. Et aux fêtes solennelles de Dieu et de Notre-Dame et semblables hautes fêtes, il faisait faire le service divin avec une solennité et une ampleur telles, qu'il ennuyait, pour ainsi dire, tous les assistants à cause de la longueur de l'office. Et le pieux roi tenait tant à
ce que le service divin fût fait avec ordre et solennité, qu'il ne lui suffisait pas que ses chapelains ou ses clercs disposassent qui chanterait la messe ou qui lirait l'évangile ou qui ferait les autres choses, mais souvent il ordonnait ces choses là lui-même et mandait par quelqu'un de ses chapelains à ceux qui, selon lui, savaient le mieux faire ces offices, qu'ils s'en chargeassent. Et afin qu'en toutes choses Notre- Seigneur fût honoré, il avait dans sa chapelle des vêtements pour les prêtres et les autres ordres ecclésiastiques, et aussi des vêtements pour les évêques, de samit(i) et d'autres draps de soie précieux, brodés et autres, de diverses couleurs, selon que le requéraient le temps et les fêtes.
« En outre, le pieux roi disait chaque jour l'office des morts, selon l'usage de l'Eglise de Paris. Même en hiver, quand il faisait grand froid, le pieux roi, quand il était à l'église ou à sa chapelle, se tenait toujours debout sur ses pieds, ou agenouillé à terre ou sur le pavé, ou appuyé sur ses coudes au banc qui était devant lui; il s'asseyait à terre sans aucun coussin, mais il avait seulement un tapis étendu à terre sous lui. Pendant que l'on disait la messe, il ne souffrait pas qu'on lui parlât sans motif grave; quelquefois pourtant après l'évangile et un peu avant la secrète, il prêtait l'oreille à son aumônier, mais à nul autre, et à peine quelques instants. Il arrivait souvent qu'il se levait tout doucement de son lit et s'habillait et se chaussait si rapidement pour arriver plus vite à sa chapelle, que les gens de son service, qui couchaient en sa chambre, n'avaient pas le temps de se chausser, et ils étaient obligés de courir après
(i) Riche étoffe de soie.
lui tout déchaussés. Et quand matines étaient dites, il demeurait longtemps en oraison ou dans sa chapelle ou dans sa garde-robe ou près de son lit, et quand il se levait de son oraison, s'il n'était pas encore jour, il ôtait quelquefois sa chape et se mettait au lit, ou quelquefois il s'y mettait avec sa chape, et s'endormait. Quelquefois il donnait aux gens de sa chambre une certaine mesure de chandelle et leur commandait de ne le laisser dormir que jusqu'à ce qu'elle fût consumée; alors ils l'éveillaient selon son ordre, et il se levait et il leur avouait parfois qu'il n'était pas encore réchauffé; il ne s'en levait pas moins le plus vite qu'il pouvait et allait à l'église ou à sa chapelle. Mais, comme ces veilles immodérées et les autres peines et labeurs qu'il avait soufferts depuis longtemps l'avaient beaucoup affaibli, de sages religieux lui conseillèrent de ne pas tant veiller et de ne pas se lever sitôt; et après cela il ne se leva plus de si bonne heure ; mais il se levait pourtant à heure suffisante pour que matines fussent toujours dites devant lui avant qu'il fit jour, du moins en hiver. »
Le digne confesseur de la reine n'a pas épuisé dans les pages qui précèdent l'inépuisable sujet de la dévotion de saint Louis. Il y revient à plusieurs reprises et, sans pouvoir le suivre jusqu'au bout dans ses infinis détails, qui ne sont pas sans redites, nous lui emprunterons encore quelques traits caractéristiques.
« Sans compter les autres oraisons, le saint roi s'agenouillait chaque soir cinquante fois, et, à chaque fois, il se relevait tout droit, puis se remettait à genoux, et, chaque fois qu'il s'agenouillait, il disait bien à loisir un Ave Maria (i) — Après les matines dites,
(i) C'est là, sans aucun doute, la de'votion du rosaire, comme
le pieux roi demeurait tout seul en oraison devant l'autel, du moins quand il se trouvait en un lieu où il avait chapelle, sinon, il se mettait en oraison près de son lit, mais ces oraisons étaient si longues que sa tête et sa vue en étaient affaiblies, parce qu'il se tenait incliné à terre et le chef penché, de sorte que, quand il se levait, il ne savait comment revenir à son lit, et se faisait aider par un de ses chambellans qui l'avait attendu, et lui disait : « Où suis-je? » à voix basse toutefois, à cause des chevaliers qui couchaient dans sa chambre. Et comme le rapporte le confesseur du pieux roi (i), dans la vie qu'il a écrite, le pieux roi désirait merveilleusement le don des larmes (2), et il se plaignait à son confesseur de ce que les larmes lui manquaient, et lui racontait, en toute simplicité et humilité, que quand on disait dans la litanie ces mots : « Beau sire Dieu, nous te prions que tu nous donnes fontaine de larmes, » le pieux roi disait, lui, dévotement : « O sire Dieu, je n'ose demander fontaine de larmes; mais quelques petites gouttes me suffiraient pour arroser la sécheresse de mon cœur. » Et il avoua pourtant à son confesseur que Notre-Seigneur lui accordait quelquefois la grâce des larmes pendant son oraison, et que, quand il les sentait courir doucement sur sa face et arriver à ses lèvres, elles lui semblaient très savoureuses et très douces non seulement au cœur, mais au goût (3). »
l'a fait remarquer M. Lecoy de la Marche : Saint Louis, son gou~ vcrnement et sa politique, p. 356.
(1) Geoffroi deBeaulieu.Cf. Historiens de France, t. XX, p. 14.
(2) « Ces larmes, dit sainte Thérèse, fruit en quelque sorte de nos efforts soutenus par le secours divin, sont d'une inestimable valeur, et ce n'est pas assez de tous les travaux du monde pour en acheter une seule. » H. Joly, Psychologie des saints, p. 167.
(3) Historiens de France, t. XX, p. 80.
La vigueur et la profondeur de cet amour, sinon toujours également sensible, du moins toujours efficace, saint Louis les entretenait aux sources jaillissantes dont Jésus-Christ a remis à l'Eglise la garde et la dispensation. Il se confessait régulièrement tous les vendredis à l'un de ses deux confesseurs habituels, appartenant l'un à l'ordre de Saint-Dominique, l'autre à celui de Saint-François. Sa délicatesse de conscience était extrême (i). 11 lui arrivait parfois, quand il se levait la nuit pour aller à matines, de faire appeler son confesseur, et s'il ne pouvait l'avoir commodément, il se confessait à l'un de ses chapelains (2). L'opinion autorisée de Geoffroi de Beaulieu, exprimée sous serment dans l'enquête pour la canonisation, est pourtant qu'il ne s'était jamais rendu coupable d'un seul péché mortel (3). Ses communions étaient d'une ferveur extraordinaire, avec une humilité et une componction pénétrantes. « Tous les ans, dit le Confesseur de la reine Marguerite (4), il communiait à tout le moins six fois; c'est à savoir à Pâques, à la Pentecôte, à l'Assomption de la bienheureuse
(1) Pendant sa dernière maladie il refusa, un samedi, de prendre du jus de poulet que lui ordonnaient les médecins, parce que son confesseur n'était pas là pour lui en donner la permission spéciale. Historiens de France, t. XX, p. 35. — La fermeté d'esprit de saint Louis est assez bien établie pour que ces raffinements de vertu ne soient pas de nature à la mettre en cause. On attachait d'ailleurs, au moyen âge, une importance plutôt excessive à l'observation stricte de ta loi d'abstinence. Joinville nous en offre un curieux exemple personnel. Edition citée, § 3^7, 32.8. Le légat même du Pape ne put le convaincre.
(2.) Historiens de France, t. XX, p. 10.
(3) Historiens de France, t. XX, pp. 5, 108.
(4) Historiens de France, t. XX, p. 74. — Peut-être est-il permis de conjecturer qu'il s'agit ici surtout de ses communions publiques et de croire qu'il communiait plus souvent dans sa chapelle, d'une façon, pour ainsi dire, privée.
Vierge Marie, à la Toussaint, à Noël et à la Purification de Notre-Dame. Il allait recevoir son Sauveur avec très grande dévotion, car auparavant il lavait ses mains et sa bouche, ôtait son chaperon et sa coiffe, et, après qu'il était entré dans le chœur de l'église, il n'allait pas sur ses pieds jusqu'à l'autel, mais il y allait à genoux; et, quand il était devanl l'autel, il disait son confiteor à mains jointes, avec beaucoup de soupirs et de gémissements, et alors il recevait le vrai corps de Jésus-Christ de la main de l'évèque ou du prêtre. »
La dévotion de saint Louis avait un caractère essentiellement catholique. L'amour de Dieu, de Dieu incarné en Jésus-Christ, dont brûlait son cœur, s'attachait, comme il convient à la nature humaine, aux signes et souvenirs extérieurs se rapportant à l'objet aimé. De là sa singulière vénération pour les reliques, et, entre toutes, pour les insignes reliques de la Passion, dont il avait eu la joie de devenir possesseur. C'est pour les conserver dans un sanctuaire digne d'elles qu'il construisit à grands frais la Sainte-Chapelle, cet incomparable joyau de l'architecture française du moyen âge. Le vendredi était pour lui comme un jour de deuil personnel et, autant que possible, il s'abstenait, ce jour- là, de rire. A plus forte raison donnait-il carrière, le vendredi saint, à l'effusion de sa ferveur pénitente : « Chaque année, le vendredi saint, dit le Confesseur de la reine Marguerite (i), le pieux roi Louis allait visiter les églises voisines du lieu où il se trouvait alors, et il le faisait nu-pieds ; il avait pour cela des chausses qui se terminaient par des pieds sans semelles, de façon que l'on ne vît
(i) Historiens de France } t. XX, p. 74
point sa chair; mais il posait les plantes de ses pieds toutes nues à terre. Il faisait de larges offrandes sur les autels des églises qu'il visitait. Il assistait ensuite à tout l'office de Notre-Seigneur, en demeurant toujours nu-pieds jusqu'après l'adoration de la sainte croix; et il allait l'adorer en cette manière : il déposait sa chape et demeurait avec son garde-corps ou sa cotte (i), et ainsi sans ceinture et sans coiffe, nu-tête et nu-pieds, il se mettait à genoux et adorait dévotement la sainte croix; ensuite il s'avançait un certain espace sur ses genoux et priait; et enfin il allait la troisième fois à genoux jusqu'à la croix et l'adorait; alors donc il la baisait en grande dévotion et révérence, et se prosternait en croix lui-même pour la baiser, et en ce faisant on croit qu'il versait des larmes. »
C'est l'amour encore qui, rapporté aux souffrances de Jésus-Christ causées par les péchés des hommes, se résout, chez les saints, en actes extraordinaires de pénitence. Saint Louis, malgré sa condition, ne se les épargna point. Son appétit de jeune et d'abstinence dut être modéré par ses confesseurs, mais n'en continua pas moins à dépasser de beaucoup les préceptes ordinaires de l'Eglise. Il cherchait à suppléer par d'ingénieuses mortifications à ce que ne lui permettaient ni son rang ni sa faible santé. « Il avait entendu parler, raconte Geoffroi de Beaulieu(2),
(i) La cotte était une tunique de dessous toujours garnie de manches e'troites. Le garde-corps ne différait de la cotte que parce qu'il e'tait moins ample. La chape e'tait un manteau droit, qui se posait sur les épaules et s'attachait sur la poitrine par une bride ou par une agrafe. Cf. Joinville, édition citée, Eclaircissement V. Du vêtement, p. 472 et suiv.
(2) Historiens de France, t. XX, p. 11. — Dans le même recueil, p. 106 et suiv. (Confesseur de la reine Marguerite,
d'un religieux qui s'abstenait totalement de toute espèce de fruits, sauf pourtant que, quand on lui présentait pour la première fois un nouveau fruit, il en goûtait comme pour rendre grâces à Dieu, et ensuite il s'en abstenait pendant toute l'année. Le saint roi rapporta cet exemple à son confesseur, et ajouta en soupirant qu'il n'oserait pas essayer d'atteindre à une si haute perfection. Mais il imagina de faire du moins le contraire, c'est-à-dire que, quand on lui présentait un nouveau fruit, il s'abstenait, la première fois, d'en manger, comme pour en sacrifier les prémices au Seigneur, et ensuite il en mangeait en toute tranquillité. » — Il n'aimait pas la bière et on s'en apercevait à l'air de son visage quand il en buvait. Aussi se plaisait-il à user de cette boisson pendant le carême. — Mais ces austérités-là n'étaient que jeu et il en voulait de plus sensibles. S'il renonça, comme nous l'avons dit, au cilice, il ne laissait pas de mettre de temps à autre sur sa chair une ceinture de crin. Tous les vendredis, après sa confession, il se faisait flageller par son confesseur avec une discipline composée de cinq chaînettes de fer, et, quand il trouvait que le bon religieux y allait trop mollement, il lui faisait signe de frapper plus fort. Il est vrai qu'il raconta un jour à Geoffroi de Beaulieu qu'un des prédécesseurs de ce digne dominicain n'avait pas besoin d'encouragement à son zèle, car sa façon de faire en pareil cas, dont le pieux roi n'avait jamais voulu se plaindre à lui, ne péchait pas précisément par défaut de vigueur (i).
Les actes de pénitence, chez les saints, sont des
chapitre XIII), on trouve une notice de'taillée des jeûnes, abstinences et mortifications de saint Louis, (i) Historiens de France, t. XX, p. 10.
fruits d'amour; à plus forte raison, les actes do charité. « La pitié, dit le Confesseur de la reine Marguerite (i), avait tellement rempli et transpercé le cœur du saint roi, qu'il semblait qu'il s'écoulât tout entier aux malades et aux pauvres » ; et il Je prouve par la longue énumération des bonnes œuvres de saint Louis, qui remplirait ici vraiment trop de pages. Ses dépenses en ce genre allaient jusqu'à la profusion. Nous devons nous borner au résumé que nous donne de ses aumônes les plus habituelles l'un de ses meilleurs historiens : « Chaque jour, dit M. Wallon (2), le roi faisait chercher cent vingtdeux pauvres, et on leur donnait deux pains valant un denier parisis, une mesure de vin, de la viande ou du poisson selon le temps, et un denier parisis; et si dans cette troupe il y avait quelque femme ayant un ou plusieurs enfants, on lui remettait autant de pains qu'elle avait d'enfants pour sa peine, et un pain à chaque enfant. Soixante autres pauvres recevaient leur pain en argent, à savoir quatre deniers chacun, deux fois la semaine. Tous les pauvres, de quelque part qu'ils vinssent, avaient la desserte de la table; l'aumônier avait ordre d'y ajouter autant de pain qu'il était nécessaire pour que personne ne se retirât les mains vides; et ses aumônes croissaient avec la cherté du pain et la misère. Quand il allait en Berry, en Normandie ou en quelque autre lieu où il n'allait pas d'habitude, c'est aux pauvres qu'il songeait encore tout d'abord. Il en faisait réunir jusqu'au nombre de trois cents à la fois pour leur faire l'aumône ; et l'on pouvait aussi dire de lui : « Il a passé,
(1) Historiens de France, t. XX, p. 90.
(2) Saint Louis et son temps, édition Hachette, 1875, t. I, p. 67 et suiv.
bien faisant » pertransiit bene faciendo. Quelquefois même s'il voyageait, c'était pour aller voir et nourrir les pauvres. Il disait à son entourage : « Allons visiter les pauvres de tel pays, et les repaissons. »
L'amour de saint Louis pour Jésus-Christ, pénétré à fond des enseignements et des conseils de l'Evangile, s'attachait aux malheureux comme aux représentants et aux substituts ici-bas du Dieu fait homme. Aussi ne se jugeait-il pas quitte envers eux par ses aumônes et s'était-il fait une habitude et une joie d'y ajouter les actes les plus précis de service personnel. Il trouvait à cela le précieux avantage de satisfaire tout à la fois sa triple ardeur de charité, d'humilité et de pénitence. « Les jours de fête, continue M. Wallon, résumant les récits contemporains, il réunissait deux cents pauvres dans son palais et les servait luimême à table. Les mercredis, vendredis et samedis de l'Avent et du Carême et les mercredis et vendredis en toute saison, il en faisait venir treize dans sa chambre ou dans la pièce voisine, et leur donnait à manger de sa main sans se rebuter de leur malpropreté. Si dans le nombre il y avait quelque aveugle, le roi lui mettait le morceau de pain dans une main, et portait l'autre vers l'écuellée où était sa pitance. Si c'était du poisson, il en tirait les arêtes, trempait le morceau dans la sauce et le lui mettait dans la bouche. Avant le repas, il leur donnait à chacun douze deniers ou plus selon le besoin ; quand parmi eux était une femme avec son enfant, il y ajoutait pour l'enfant. Le samedi, il prenait trois de ces pauvres les plus misérables, les plus infirmes, et les menant dans sa garde-robe où l'on avait disposé trois baquets pleins d'eau avec du linge, il leur lavait les pieds; il essuyait et baisait dévotement ces pieds,
quelque difformes qu'ils fussent, usés comme ils l'étaient au frottement journalier de la terre; puisa genoux il leur présentait l'eau pour l'ablution des mains, il leur donnait quarante deniers et leur baisait la main. Ce n'est pas tout; chaque jour en tout temps, il faisait venir treize autres pauvres ; et de ces treize il en choisissait trois, les plus rebutants, qu'il faisait nsseoir à une table dressée tout près de lui. Il leur donnait quarante deniers, et se faisant apporter trois écuelles, lui-même prenait le soin de faire leur soupe ; il tranchait les viandes et les poissons qu'on mettait devant lui et leur en envoyait. Bien plus, comme pour mieux confondre notre délicatesse, il se faisait rapporter de ces viandes qui leur étaient servies et en mangeait après eux. Un jour entre autres, parmi ces trois pauvres gens, il vit un vieux qui ne mangeait pas bien. Il fit mettre devant lui l'écuelle remplie de viande qu'on avait apportée, et après que le vieux bonhomme en eut mangé comme il lui plut, il se la fit rapporter pour en goûter après lui : honorant Jésus-Christ dans ce pauvre vieillard et estimant assez bon pour lui-même ce qu'il avait laissé.
« Le devoir du lavement des pieds que le Sauveur lui-même avait rendu à ses disciples dans la Cène, il aimait à le pratiquer, accomplissant à la lettre la parole divine. . . Le jeudi saint, autorisé par l'exemple du Sauveur, il ne craignait pas de le faire devant sa cour. En ce saint jour, il lavait les pieds à treize pauvres et leur donnait quarante deniers. Plus tard, lorsque ses fils étaient près de lui, il leur faisait faire de même. Et ce n'était point, comme nous le voyons encore dans le rituel de cette fête aujourd'hui, une pure cérémonie.. . Un jour, un de ces vieillards, pre-
nant fort au sérieux l'office dont le roi s'acquittait, et voulant profiter de l'occasion , lui fit remarquer que les doigts de ses pieds n'étaient pas propres à l'intérieur, et le pria en toute simplicité de les nettoyer. Ceux qui étaient là s'indignaient contre ce malotru qui demandaient au roi un tel service (i). Mais le pieux roi, faisant droit à sa requête, fit humblement ce qu'il souhaitait, lava les doigts, les essuya et y joignit le baiser de charité. »
La charité transcendante de saint Louis était sujette à des élans simples et sublimes. Tel le bel et pittoresque épisode du lépreux de Compiègne. « Le pieux roi, rapporte le Confesseur de la reine Marguerite (2), se trouvait un vendredi saint au château de Compiègne; il alla (selon sa coutume) en pèlerinage nu-pieds aux églises de la ville, et il y allait par les voies communes, et ses sergents le suivaient, ayant en leurs mains une somme d'argent, destinée aux aumônes du roi, qui leur prenait souvent de ces deniers pour en donner aux pauvres qu'il rencontrait, à l'un plus, à l'autre moins, selon qu'ils lui paraissaient plus ou moins besoigneux . Or, comme le pieux roi allait ainsi par une rue, un lépreux qui était de l'autre côté de la voie, si malade qu'il pouvait à peine parler, agita fortement sa sonnette (selon la règle, afin d'écarter de lui les passants, de peur de la contagion de sa lèpre). Et donc le roi, ainsi averti, l'aperçut et se dirigea de son côté , et mit pour cela les pieds dans l'eau boueuse et froide du ruisseau qui coulait au milieu de la rue, et joignit le lépreux, et
(1) Guillaume de Chartres, qui nous a conservé ce fait, dit, il est vrai, que le pauvre n'avait pas reconnu le roi. Historiens Je France, t. XX, p. 35.
(2) Historiens de France, t. XX, p. 102.
lui donna son aumône, et baisa sa main. Et il y avait là grande presse d'assistants et beaucoup de ceux qui étaient autour du pieux roi se signaient du signe de la croix et se disaient l'un à l'autre : « Regardez ce que le roi a fait; il a baisé la main du lépreux. » Ce malheureux avait, aux yeux de saint Louis, un double titre à cet hommage : il était pauvre et malade. La dévotion aux souffrances était un des traits accentués de la piété de ce grand roi. Dans ses fréquentes visites aux hôpitaux, il se plaisait à se livrer en personne au ministère d'infirmier et y manifestait, avec l'humilité la plus calme, le plus parfait oubli de toute répugnance. « Quand quelques-uns étaient plus malades que les autres, raconte l'auteur précité (i), il les servait davantage, tranchait leur pain et leur viande, et, se mettant à genoux devant eux, il leur mettait le morceau tout coupé dans la bouche, et leur essuyait la bouche avec une serviette qu'il portait, et il y avait quelques-uns de ces malades si dégoûtants, que les sergents privés du pieux roi en avaient horreur et se retiraient en arrière, et quelquefois ne pouvaient plus y tenir, à cause de la corruption de l'air et de la puanteur abominable des malades, et lui pourtant demeurait là comme s'il ne sentait rien. » — Un jour, à l'Hôtel-Dieu de Compiègne, « regardant autour de lui, il vit un malade qui avait le mal que l'on appelle le mal saint Eloi, en deux endroits, au visage. Alors le pieux roi s'assit sur le lit de ce malade et lui pela une poire, et il lui mettait les morceaux de ses propres mains dans la bouche, et, pendant qu'il faisait cela, la pourriture qui sortait des plaies de ce malade, des deux côtés
(i) Historiens de France, t. XX, pp. 97, 98.
du nez, coulait sur la main du pieux roi, de sorte qu'il fallut que le pieux roi lavât deux fois sa main avant que ledit malade eût achevé de manger la' poire. » — A l'Hôtel-Dicu de Vernon, où on l'avait aussi vu souvent à l'œuvre, une tradition touchante s'établit à son sujet et se transmit de génération en génération. On y racontait que, la nuit, s'échappant de sa demeure royale, il venait, à l'insu de tous, se coucher parmi les pauvres et les malades. On y conservait et on y montrait un lit qui lui aurait servi à cet effet, et qu'on appelait le lit de saint Louis (i).
Les religieux étaient pour lui deux fois les représentants de Jésus-Christ, comme consacrés à Dieu et comme pauvres volontaires. Aussi, l'une de ses joies était-elle de se trouver au milieu d'eux, et il la redoublait parfois en remplissant lui-même quelqu'un des plus humbles offices du couvent. « Le pieux roi, nous dit le biographe si souvent cité (2), venait fréquemment à l'abbaye de Royaumont, et souvent, surtout le vendredi et le samedi, il mangeait au réfectoire, à la table de l'abbé, et toujours, quand cela lui arrivait, il fournissait au couvent le pain et le vin et deux paires de plats de poissons ; et il y avait alors à peu près cent moines en cette abbaye, sans compter les frères convers, qui étaient quarante ou environ. Et les autres jours, quand le pieux roi ne mangeait pas au réfectoire, il avait l'habitude d'y
(1) Cette tradition a e'té recueillie par Guillaume Pépin, célèbre prédicateur dominicain du XVIe siècle, dans un de ses sermons sur saint Louis figurant dans le volume intitulé : De imitatione sanctorum. Paris, i54i, in-8°, fol cclxvii, v°. — Nous devons l'indication de cette anecdote et la communication de l'ouvrage qui la contient à notre vénérable ami , le R. P. François Bal me.
(a) Historiens de France, t. XX, p a3.
entrer; et, les moines assis à table, on le voyait les servir avec les frères chargés de ce soin ; il venait à la fenêtre de la cuisine et y prenait les écuelles pleines de nourriture, et les portait et les mettait devant les moines assis à table ; et, comme il y avait beaucoup de moines et peu de serviteurs, il portait et reportait longtemps ces écuelles, jusqu'à ce que le couvent eût été servi de tout. Et, quand les écuelles étaient trop chaudes, il enveloppait ses mains de sa chape, et quelquefois répandait de la nourriture sur sa chape; et l'abbé lui disait alors qu'il gâtait sa chape, et le pieux roi répondait : « Peu m'importe, j'en ai d'autres. »
Pour les religieux malades sa charité ne connaissait, pour ainsi dire, plus de bornes. Une sœur de l'Hôtel- Dieu de Vernon eut un jour, pendant une maladie, le caprice de déclarer qu'elle ne mangerait jamais, si le roi ne venait la nourrir de ses propres mains, « et quand le pieux roi sut cela, il alla au lit où elle gisait, et la nourrit et lui mettait les morceaux de ses propres mains dans la bouche (i). » Mais ce qui dépasse tout, c'est l'histoire, parfaitement authentique, des rapports du saint roi avec le frère Léger, de l'abbaye de Royaumont. « En l'abbaye de Royaumont, il y avait un moine qui avait nom frère Léger, et il était diacre en l'ordre de Citeaux. Il était lépreux et habitait en un logis séparé des autres. Il était devenu dégoûtant et horrible par suite de sa maladie : ses yeux étaient si gâtés qu'il ne voyait goutte, il avait perdu le nez, ses lèvres étaient enflées et fendues et ses paupières rouges et hideuses à voir. Or, le pieux roi vint un dimanche, vers la
(i) Historiens de France, t. XX, p. 98.
Saïnt-Remy, à ladite abbaye, et y entendit d'abord plusieurs messes selon sa coutume. Il avait avec lui le comte de Flandre et plusieurs autres seigneurs. Les messes dites, il sortit de l'église et, s'en allant vers l'infirmerie, se dirigea du côté du logis du moine lépreux; il donna l'ordre à l'un de ses huissiers de faire retirer en arrière sa compagnie et ensuite il prit avec lui l'abbé de Royaumont .et lui dit qu'il voulait allait visiter le moine lépreux, qu'il avait vu autrefois. L'abbé alors alla devant, et le pieux roi ensuite, et ils entrèrent dans le logis du malade et le trouvèrent en train de manger de la chair de porc à une petite table, car c'est la coutume en cette abbaye que les lépreux n'observent point l'abstinence de chair. Le saint roi salua le malade et lui demanda comment il se trouvait; puis il s'agenouilla devant lui et commença à lui couper sa viande à genoux avec le couteau qui était sur la table, et il mettait les morceaux dans la bouche du malade, qui les recevait de la main du roi et les mangeait. Et l'abbé, par respect pour le roi, se mit aussi à genoux aux pieds du malade, mais non sans horreur. Or, le pieux roi demanda au lépreux s'il ne voudrait pas manger de la perdrix ou du poulet, et il répondit oui; alors le roi fit appeler un de ses huissiers par le moine chargé de la garde du malade, et lui commanda de faire apporter des poulets et des perdrix de sa cuisine, qui était assez éloignée de cet endroit, et pendant tout le temps que mit l'huissier pour l'aller et le retour, le roi demeura toujours à genoux et l'abbé avec lui. On apporta deux poulets et trois perdrix rôties, et le roi demanda au lépreux ce qu'il voulait manger, du poulet ou de la perdrix, et il répondit de la perdrix ; et le roi lui demanda a quel assaison-
nement, et il répondit au sel, et alors le pieux roi découpa les ailes d'une perdrix, puis il en sala les morceaux et les mit un à un dans la bouche du malade. Mais comme les lèvres du lépreux, ainsi qu'on l'a dit, étaient fendues, le sel en entrant les faisait saigner, et le venin en sortait et lui coulait sur le menton. Le malade dit donc que le sel le blessait vraiment trop, et alors le pieux roi continua de mettre les morceaux dans le sel pour qu'ils prissent saveur, mais il enlevait ensuite les grains de sel du morceau pour qu'ils n'entrassent point dans les crevasses des lèvres du lépreux. Et en même temps le pieux roi consolait le malade et lui disait de souffrir sa maladie en bonne patience; que c'était son purgatoire qu'il faisait en ce monde, et que cela valait mieux que de le souffrir dans l'autre. Ensuite le roi demanda au lépreux s'il voulait boire, et il dit oui ; et il lui demanda quel vin il avait, et il répondit bon, et alors le pieux roi, prenant le pot de vin qui était sur la table, en versa lui-même dans le hanap, et mit le hanap aux lèvres du lépreux et le fit boire. Le repas achevé, le pieux roi pria le malade de prier Notre-Seigneur pour lui, et il sortit avec l'abbé, et il s'en alla manger lui-même à l'hôtel qu'il avait dans l'abbaye. Il visitait souvent ce moine lépreux et disait à ses chevaliers : « Allons voir notre malade. » Toutefois il ne les faisait pas entrer avec lui dans la demeure du lépreux, mais seulement l'abbé ou le prieur de l'abbaye. Une fois qu'il le visitait encore pendant son repas, le pieux roi lui trempa la soupe et le fit manger en lui portant aux lèvres une cuiller de bois; mais il avait mis trop de sel dans la soupe, de sorte que les lèvres du malade se mirent à saigner. Un qui se trouvait là dit au roi : « Vous
lui faites saigner la bouche, parce que vous avez mis trop de sel dans sa soupe » ; et le pieux roi répondit : « J'ai fait pour lui comme j'aurais fait pour moimême, » et il demanda au lépreux de lui pardonner (i). »
Sa charité, si ardente pour les malades, ne l'était pas moins pour les morts. Il avait un profond souci du soulagement de leurs âmes, cherchait et trouvait d'ingénieux moyens de leur procurer de plus abondantes prières. Il se préoccupait aussi des intérêts laissés par eux en souffrance dans les causes pendantes devant lui, disant que l'on n'était que trop porté à favoriser les vivants à leurs dépens (2). Il manifesta enfin avec un héroïsme tout à fait transcendant, durant son séjour en Terre-Sainte, sa dévotion pour les restes inanimés des chrétiens qu'il considérait comme ayant donné leur vie pour la foi. Plus de deux mille cadavres, à la suite d'une brusque attaque des Sarrasins contre Sidon, que le roi était en train de faire fortifier, étaient demeurés gisants sur le rivage de la mer et aux alentours. Le premier soin de saint Louis, quand il arriva dans cette ville pour réparer le désastre, fut de pourvoir en personne à leur sépulture. « Il fit bénir un cimetière, dit M. Wallon (3), on y creusa de grands fossés, et pour que personne ne reculât devant le dégoût et le péril de l'entreprise, lui-même recueillait les cadavres et les déposait dans les tapis que l'on cousait pour les charger sur les chameaux ou les chevaux et les porter dans les fosses. Plusieurs de sa maison le suivaient, sans avoir le cœur d'en faire autant, se bouchant le nez, tandis que le
(1) Historiens de France, t. XX, pp. gfi, 97.
(2) Historiens de France, t. XX, p. 90.
(3) Ouvrage cité, t. I, pp. 45 1-453.
roi continuait simplement son office, sans paraître sensible aux émanations infectes de ce lieu. La putréfaction était telle, que lorsqu'on prenait le mort par le bras ou la jambe, le membre restait dans la main. Le roi ramassait jusqu'aux entrailles répandues sur le sol (i). Ce travail dura quatre ou cinq jours. Chaque matin, après la messe, le pieux roi se remettait à l'ouvrage, disant aux autres : « Retournons ensevelir nos martyrs » ; et quand plusieurs ne paraissaient pas s'y porter volontiers, il ajoutait : « Ils ont souffert la mort, nous pouvons bien souffrir » ; et encore : « N'ayez pas abomination de ces corps, car ils sont martyrs et en paradis. » Auprès des fosses se tenaient peur l'inhumation l'archevêque de Tyr, l'évèque de Damiette et un autre évêque, récitant l'office des morts, et le roi avec eux ; ces trois prélats se préservaient autant qu'ils le pouvaient de ces odeurs pestilentielles, mais non le roi. L'archevêque de Tyr mourut trois jours après, et les deux autres évêques furent grièvement malades. On dit, et on le peut croire, que ce fut des suites de cette infection. »
La foi chrétienne, vivifiée à ce point par l'amour, devait faire et fit en effet de saint Louis un apôtre. Son exemple seul était un apostolat constant. Mais nous avons déjà vu qu'il voulait et savait travailler de façon plus directe au salut de sa famille, de ses amis et de tout son entourage . Il ne négligeait pas d'exercer sur des personnes moins proches, quand l'occasion s'en offrait, l'action personnelle d'une exhortation
(i) « Comme les entrailles d'un mort, dit le Confesseur de la reine Marguerite, étaient là re'pandues à côtédu corps, le pieux roi ôla ses gants de ses mains et s'inclina pour recueillir les entrailles avec ses mains nues et les mettre dans le sac. » Historiens de France, t. XX, p. 99.
salutaire. C'est ce dont témoigne, entre autres exemples, une jolie anecdote racontée par Guillaume de Chartres. « Il arriva une fois, dit ce bon religieux (i), à un parlement royal, qu'une dame parée avec une excessive élégance entra, son affaire terminée, dans la chambre du roi avec quelques autres personnes. Le roi s'aperçut tout spécialement de sa présence. Elle avait été, en effet, autrefois, selon le vain jugement des gens du siècle, fameuse pour son éclatante beauté. Le roi, tout dévoué à Dieu, conçut alors le dessein d'exhorter familièrement cette dame sur le sujet de son salut. Il fit appeler frère Geoffroi, qui était présent, et lui dit : « Restez avec moi, vous entendrez ce ce que je me propose de dire à cette dame que vous voyez là et qui cherche à me parler. » Ayant donc expédié, selon qu'il lui parut bon, les autres personnes présentes, le roi, demeuré seul avec la dame et avec frère Geoffroi, dit à la dame : « Madame, je désire vous remettre en mémoire une chose qui a rapport à votre salut. On disait autrefois de vous que vous étiez une très belle dame, mais ce qui était autrefois est passé maintenant, comme vous le savez. Vous pouvez donc bien vous apercevoir que c'était là une beauté vaine et inutile, puisqu'elle s'est si vite évanouie, ainsi qu'une fleur qui, à peine éclose, se fane et ne dure pas; et, quelque soin et diligence que vous y mettiez, vous ne pouvez pas la faire revenir. Il vous faut donc maintenant pourvoir d'une autre beauté, non plus du corps, mais de l'âme, par laquelle vous puissiez plaire à Dieu, notre créateur, et compenser la négligence de votre conduite au temps de votre beauté passée. » La dame écouta cette exhortation avec patience et
(i) Historiens de France, t. XX, p. 33.
ensuite elle se corrigea et montra dans ses habitudes beaucoup plus de convenance et de modestie. »
Le zèle d'apostolat de saint Louis s'étendait à tous ses sujets. « Dans le gouvernement de son royaume, ainsi s'exprime ou à peu près Guillaume de Chartres (i), il n'était pas seulement soucieux et préoccupé de la garde des corps et des intérêts corporels, ce qui est proprement le devoir royal et ce qui était, jour et nuit, l'objet de sa vigilance; mais, par une sainte extension de ce devoir et comme par une pieuse usurpation, ému, au delà de ce qu'on peut croire, du désir du salut des âmes, il en prenait un tel soin que l'on peut dire de lui qu'il exerçait la royauté comme un véritable sacerdoce. » — De là, en même temps que de sa piété et de sa charité, la faveur et les bien laits dont il combla les ordres religieux, et l'affection toute particulière qu'il témoigna aux deux grands organes de rénovation et de conversion dont s'était récemment et coup sur coup enrichie l'Eglise, et auxquels furent due la renaissance et la floraison catholiques du treizième siècle : les fils de saint François et les fils de saint Dominique, les Frères mineurs et les Frères prêcheurs. Il disait avec une grâce humoristique à ses familiers que s'il pouvait partager son corps en deux, il en donnerait la moitié à l'un, la moitié à l'autre de ces ordres (2). Son ferme esprit n'en faisait pas moins passer la justice et la probité avant la charité même et l'apostolat. « Il disait, raconte
(1) Historiens de France, t. XX, p. 32. — Le pieux auteur dans son texte original emploie un jeu de mots significatif: « sic de ipsa (salute animarum) curabat attente, quod etiam quodammodo regale sacerdotium, aut sacerdotale regimen videretur pariter exercere ».
(2) GeoflYoi de Beaulieu. Historiens de France, t. XX, p. 7.
Joinville (i), que c'était mauvaise chose de prendre le bien d'autrui : « car rendre était si dur que, même à le prononcer, rendre écorchait la gorge par les /• qui y sont, lesquelles signifient les râteaux du diable, qui toujours tire en arrière ceux qui veulent rendre le bien d'autrui. Et le diable le fait bien subtilement; car avec les grands usuriers et les grands voleurs, il les excite de telle sorte qu'il leur fait donner pour Dieu ce qu'ils devraient rendre. » — Il me dit que je disse au roi Thibaut, de sa part, de prendre garde à la maison des Frères prêcheurs de Provins, qu'il faisait, de peur qu'il n'embarrassât son âme pour les grandes sommes qu'il y mettait. « Car les hommes sages, tandis qu'ils vivent, doivent faire de leurs biens tout comme des exécuteurs testamentaires en devraient faire ; c'est à savoir que les bons exécuteurs réparent d'abord les torts du mort, et rendent le bien d'autrui; et du reste des biens du mort, ils font des aumônes. »
Au souci du salut des âmes chrétiennes saint Louis ajoutait lardent désir de la conversion des infidèles. Il travailla, non sans succès, à celle des Juifs. « Un compte de l'année 1261, dit M. LecoydelaMarche(2), nous montre vingt-quatre juifs baptisés recevant chacun, sur la cassette royale, i4 deniers par jour. Le monarque aimait à donner à ces recrues de son prosélytisme les noms de Louis, Louis de Poissy, Blanche, et sans doute à les tenir lui-même sur les fonts sacrés. » — Le triomphe qu'il rêvait pour ses croisades, ce n'était pas seulement la défaite des Sarrasins, mais l'accession duplus grand nombre possible à
II) Édition citée, § 33, 34.
[1) Saint Louis, son gouvernement et sa politique, p. 338.
la religion de Jésus-Christ. « Il avait emmené avec lui, rapporte le même historien (i), tout un bataillon pacifique de frères prêcheurs et de frères mineurs, qui s'occupa sans relâche d'évangéliser les infidèles. Rien que pendant son séjour à Saint-Jean-d'Acre ces religieux amenèrent à la foi, d'après la chronique de Primat, cinq cents Turcs ou Arabes : on juge par là de ce qu'ils purent faire dans toute la durée de la croisade. GeofFroi de Beaulieu et le Confesseur de la reine nous parlent aussi d'une quantité de Sarrasins baptisés, rachetés, emmenés en France par les soins du roi : il les entretenait à ses frais, il leur faisait épouser des femmes chrétiennes, et leurs familles demeuraient perpétuellement sous sa garde. » — C'est évidemment à cette sainte préoccupation d'apostolat que se rapporte la réponse qu'il fit à Joinville au sujet du bruit qui s'était répandu que les Sarrasins, après le meurtre du soudan, avaient songé à leur royal prisonnier pour remplir sa place. « L'on dit au roi que les émirs avaient grandement eu envie et délibéré de le faire Soudan de Babylone. Et il me demanda si je pensais qu'il eût pris le royaume de Babylone, au cas qu'ils le lui eussent offert. Et je lui dis qu'il eût agi bien en fou, puisqu'ils avaient occis leur seigneur; et il me dit que vraiment il ne l'eût pas refusé (2). » — L'une des raisons principales qui lui firent diriger sur Tunis sa seconde croisade, c'est l'idée à lui suggérée par des renseignements, d'ailleurs illusoires, que le souverain de ce pays était disposé à se convertir, pourvu qu'on le garantît contre les dangers d'un pareil acte. « Oh! s'écriait quelquefois saint Louis, dans
(1) Lecoy de la Marche, ouvrage cité, p. 112. (a) Joinville, édition citée, § 366
un élan d'apôtre, si je pouvais me voir le parrain d'un tel filleul ! » Il essaya de préparer la voie à ce pacifique triomphe en faisant assister les ambassadeurs que lui avait envoyé le prince musulman à la conversion solennelle d'un juif fameux, que le roi tenaii sur les fonts du baptême, avec plusieurs grands du royaume, dans l'église de Saint-Denis. Après la cérémonie, il fit appeler les envoyés du roi de Tunis et leur dit avec chaleur : « Dites de ma part au roi votre maître, que je désire si vivement le salut de son âme, que je voudrais être dans les prisons des Sarrasins tout le temps que j'ai à -vivre, et n'y plus jamais voir la clarté du soleil, pourvu que votre roi et son peuple se fissent chrétiens du fond du cœur (i). »
Une occasion s'offrit au pieux monarque d'étendre son apostolat, au delà des Sarrasins, jusqu'aux Tartares-Mongols ; il ne manqua pas de la saisir. « Dans le temps que le roi séjournait en Chypre, raconte Join ville (2), le grand roi des Tartares (3) lui envoya ses messagers, et lui manda beaucoup de bonnes et honnêtes paroles. Entre autres choses, il lui manda qu'il était prêt à l'aider à conquérir la Terre- Sainte, et à délivrer Jérusalem des mains des Sarrasins. — Le roi reçut très débonnairement ses messagers, et lui renvoya les siens, qui demeurèrent deux
(1) Historiens de France, t. XX, pp. 21, 22. — Cf. Wallon, ouvrage cité, t. II, pp. 517, 5i8.
(2) Edition citée, § i33, 1 34, 471-
(3) « Ce ne fut pas, remarque M. Wallon, le successeur de Genghis-Khan, mais ce fut, selon toute apparence, un de ses officiers en Asie, qui envoya une députation à saint Louis pour former avec lui des relations amicales. Il n'est pas impossible que cet officier, nestorien peut-être, ak flatté le roi de l'espoir de convertir sa nation ». Ouvrage cité, t. I, p. 277.
ans avant qu'ils revinssent à lui. Et par ses messagers le roi envoya au roi des Tartares une tente faite en guise de chapelle, qui coûta beaucoup; car elle fut toute faite de bonne écarlate fine. Et le roi pour voir s'il pourrait les attirer à notre croyance, fit tailler dans la dite chapelle, en images, l'Annonciation de Notre-Dame, la Nativité, le baptême dont Dieu fut baptisé, et toute la Passion, et l'Ascension, et l'avènement du Saint-Esprit; avec cela, calices, livres, et tout ce qu'il fallut pour chanter la messe, et deux Frères prêcheurs, qui savaient le Sarrasinois, pour leur montrer et enseigner comment ils devaient croire. »
Cette tentative n'eut aucun effet, et même Joinville nous apprend que saint Louis informé, au retour de son ambassade, des réelles dispositions du Grand Khan, se repentit fort d'y avoir envoyé (i). Si l'esprit net et le solide jugement du saint roi furent sujets à quelque illusion et à quelque chimère, ce fut assurément dans son zèle apostolique. On peut tenir pour assuré que s'il avait pu, sa conscience sauve, abandonner sa couronne pour s'en aller lui-même, sous l'habit de frère prêcheur ou de frère mineur, en mission chez les Tartares, il aurait tenu ce changement d'état, non seulement à grand honneur, mais à grande joie. Toute idée démission à part, l'assertion positive de Geoffroi de Beaulieu, son confesseur, déjà relevée par nous, ne permet pas de douter qu'il ait, à un moment de sa vie, sérieusement songé à remettre le trône à son fils, pour faire profession dans l'un des deux grands ordres qui lui étaient si chers. Il est si peu exact de dire que « jamais saint n'a été plus
(i) Joinville, édition citée, § 49?--
laïque que celui-ci », que, tout au contraire, même demeuré dans le monde et au faîte du pouvoir, il donnait le plus possible, ses devoirs remplis, satisfaction à ses goûts, à ses penchants monastiques, et se complaisait jusque dans les plus petits détails de la vie religieuse. C'est ainsi que dans ses fréquentes visites à Royaumont, comme le raconte le Confesseur de la reine Marguerite (i), « il advint plusieurs fois que quand l'abbé et le couvent entraient dans l'église pour dire complies, le pieux roi était avec eux à complies comme les moines, et quand complies étaient achevées, selon la coutume de cet ordre, l'abbé s'en allait devant les autres et donnait l'eau bénite qui est devant la porte du dortoir à chacun de ceux qui le suivaient par ordre, et alors ils s'inclinaient l'un après l'autre et montaient au dortoir pour se coucher; or, le pieux roi se tint plusieurs fois auprès de l'abbé qui donnait ainsi l'eau bénite à chacun, et il regardait avec grande dévotion ce qui se faisait là, et il recevait l'eau bénite dudit abbé comme un des moines, et après avoir incliné la tète il sortait du cloître et s'en allait à son hôtel, et tout cela, le roi le faisait en présence de beaucoup de personnes de sa maison. »
C'est de ce côté qu'inclinait de plus en plus son cœur, malgré sa vive et profonde tendresse pour la reine et pour ses enfants. Mais son devoir était ailleurs, et il suffit de le lui rappeler pour qu'il y sacrifiât son goût et, en quelque façon, sa piété même, ou, pour mieux dire, pour qu'il continuât de chercher dans l'accomplissement de ce devoir, alourdi mais sanctifié par le sacrifice, le premier et le principal exercice
(i) Historiens de Fiance, t. XX, p. 78.
de cette piété, toute nourrie de foi et d'amour. « Le bonheur de ces glorieux prédestinés, dit Bourdaloue (i), est de n'avoir jamais séparé leur perfection de leurs devoirs, disons mieux, leur bonheur est de n'avoir jamais connu d'autre perfection que celle qui les attachait à leurs devoirs. Pourquoi saint Louis est-il au nombre de ceux que nous invoquons aujourd'hui? parce qu'étant roi, il s'est dignement acquitté des devoirs d'un roi; et pourquoi s'est-il dignement acquitté des devoirs d'un roi? parce qu'il a été un saint roi. Il n'y a qu'à consulter son histoire, et vous en conviendrez. » — La royauté pour saint Louis, quoiqu'il y ait été dans sa propre et pleine vocation, a été vraiment une charge. Tâchons maintenant de bien voir comment il a su la porter et l'exercer.
(i) Sermin pour la fête de tout les saints. Sur la > i ' itcic Édition RIoud et Barrai, t. I, p. 96, col. a.