LE CHRETIEN. VERTUS RELIGIEUSES ET MORALES
S'il est quelqu'un pour qui la foi reçue au baptême soit devenue le fondement même de l'existence et de la personnalité morales, c'est à coup sûr saint Louis. On sait qu'il aimait à se donner le nom de Louis de Poissy, parce qu'il avait été baptisé dans cette ville. La conviction de la vérité absolue de la religion chrétienne était la base inébranlable de toutes ses pensées, de tous ses sentiments et de tous ses actes. C'est, croyons-nous, par suite d'une de ces préoccupations singulières et illusoires dont l'incrédulité sophistique de notre temps a imbu même de bons esprits, que M. Langlois se le représente « parfois tourmenté par les antinomies qui existent entre le bon sens et la foi(i) ». Outre que ces prétendues antinomies sontdes chimères, le ferme esprit de saint Louis et le milieu profondémentreligieuxoù, dès sa plus tendre enfance, il n'a jamais cessé de vivre, n'ont dû laisser que peu déplace contre lui à la tentation du doute. C'est moins par expérience personnelle que par son instruction théologique, ascétique et mystique qu'il connaissait
(i) Revue de Paris, ier septembre 1897, P- ll^-
le danger de cette tentation et qu'il en indiquait le remède àJoinville :
« Le saint roi s'efforça de tout son pouvoir, par ses paroles, de me faire croire fermement en la loi chrétienne que Dieu nous a donnée. Il disait que nous devions croire si fermement les articles de la foi que pour mort ni pour malheur qui menaçât notre corps, nous n'eussions nulle volonté d'aller à l'encontre en paroles ni en actions. Et il disait que l'ennemi est si subtil que, quand les gens se meurent, il travaille tant qu'il peut afin qu'il les puisse faire mourir dans quelque doute sur les points delà foi; car il voit que les bonnes œuvres que les hommes ont faites, il ne les leur peut ôter; et il voit aussi qu'ils sont perdus pour lui s'ils meurent dans la vraie foi.
« C'est pourquoi, on se doit garder et défendre de ce piège en telle manière qu'on dise à l'ennemi, quand il envoie pareille tentation : « Va-t-en, doit-on dire à l'ennemi; tune me tenteras pas jusqu'à faire que je ne croie fermement tous les articles de la foi; mais quand même tu me ferais trancher tous les membres, je veux vivre et mourir en ce point. » Et qui fait ainsi, bat l'ennemi avec l'arme et l'épée dont l'ennemi le voulait occire.
« Il disait que la foi et la croyance étaient une chose à quoi nous devions bien croire fermement, encore que nous n'en fussions certains que par ouïdire. Sur ce point, il me fit une demande : comment mon père avait nom. Et je lui dis qu'il avait nom Simon. Et il me demanda comment je le savais. Et je lui dis que j'en pensais être certain et le croyais fermement, parce que ma mère m'en était témoin. Alors il me dit : « Donc vous devez croire fermement tous les articles de la foi, dont les apôtres témoignent
ainsi que vous l'entendez chanter le dimanche au Credo ( i ) . »
La foi de saint Louis n'était donc pas une foi « tourmentée », mais réfléchie, raisonnée et, pour ainsi dire, cuirassée. Elle avait un caractère pro fondement intime et solidement intellectuel, comme cela résulte des anecdotes qu'il se plaisait à raconter à Joinville. Celle-ci notamment mérite d'être rappelée, comme renfermant une leçon à l'adresse des personnes trop avides de piété ultrasensible et de manifestations miraculeuses : « Le saint roi me conta que plusieurs gens d'entre les Albigeois vinrent au comte de Montfort, qui gardait alors la terre d'Albigeois pour le roi, et lui dirent qu'il vînt voir le corps de Notre-Seigneur, qui était devenu en sang et en chair entre les mains du prêtre. Et il leur dit : « Allez le voir, vous qui ne le croyez pas; car moi, je le crois fermement, tout comme la Sainte Eglise nous raconte le sacrement de l'autel. Et savez-vous ce que j'y gagnerai, fit le comte, de ce que je crois en cette vie mortelle tout comme la Sainte Eglise nous l'enseigne ? J'en aurai une couronne dans les cieux plus que les anges, qui le voient face à face; à cause de quoi il faut qu'ils le croient (2). »
Cette foi, considérée par lui à bon droit comme le grand trésor de lame chrétienne, saint Louis jugeait avec raison qu'il ne convenait pas de l'exposer à la légère aux assauts de l'incrédulité armée, et il faisait à cet égard une distinction très sage entre les clercs et les laïques, exprimée par lui dans ses entretiens familiers avec une véhémence humoristique , dont il
(1) Joimille, édition citée, § 43-45- — Joinville, comme nous l'a\ons vu, était encore enfant quand il perdit son père.
(2) Joinville, édition citée, § 5o.
serait, ce nous semble, un peu lourdaud de prendre les pieuses saillies tout au pied de la lettre. Sur sa façon de voir à ce sujet on peut, en somme, accepter, mais avec une certaine atténuation, l'exposé de M. Langlois : « Il aimait à entendre ceux qui justifiaient la foi, non ceux qui l'attaquaient, lies discussions des chrétiens avec les rabbins juifs, que les docteurs du XIIIe siècle goûtaient fort, il n'en était pas partisan, du moins pour les laïques, qui auraient risqué de se faire battre par les dialecticiens de la synagogue. « Il me conta, dit Joinville, une grande dispute de clercs et de juifs au monastère de Cluni. Un chevalier, hôte du monastère, se leva et demanda au plus grand maître des Juifs s'il croyait que la Vierge Marie fût mère de Dieu. Et le Juif répondit qu'il n'en croyait rien : « Vous êtes donc fou, repartit le chevalier, d'être venu, sans croire à la Sainte Vierge et sans l'aimer, dans sa maison » ; et il abattit le Juif d'un coup de bâton sur la tête. xVinsi finit la dispute... Et je vous dis, ajoutait le roi, que nul, s'il n'est très bon clerc, ne doit disputer avec ces genslà; le laïque, quand il entend médire de la loi chrétienne, ne la doit défendre que del'épée, dont il doit donner dans le ventre, tant comme elle y peut entrer (i) ».
La délicatesse de conscience du saint roi au sujet de cette vertu fondamentale, apparut aux yeux de
(i) Revue de Paris, article cité, p. 114. — Cf. Joinville, édition citée, § 5 1-53. « Je dois faire observer, dit en .note M. de Wailly, que, loin de mettre cette théorie en pratique, saint Louis a converti beaucoup de Juifs par la persuasion et se les est attachés par ses bienfaits. » — Le pieux monarque, qui n'approuve point formellement l'acte du chevalier, semble d'ailleurs se placer ici dans l'hypothèse d'une attaque dirigée contre la foi chrétienne.
tous à propos du sernientqu'exigeaient delui lesémirs sarrasins pour la confirmation du traité relatif à sa mise en liberté. Sur le conseil de malheureux apostats, ils voulurent lui imposer cette formule, que s'il ne tenait pas les conventions faites, il consentait à « être aussi honni que le chrétien qui renie Dieu et sa loi, et qui en mépris de Dieu crache sur la croix et marche dessus ». Il la rejeta obstinément, tant à cause des termes qui lui faisaient horreur, que parce qu'il ne voulait admettre à aucun prix cette supposition de reniement, quoique sa ferme volonté d'exécuter le traité conclu la rendit purement imaginaire. Les menaces des Sarrasins, qui parlaient de lui couper la tète, les instances de tous ses conseillers et en particulier de son frère Charles et du patriarche de Jérusalem, qui déclarait prendre le péché sur lui, s'il y en avait un, ne réussirent pas à l'ébranler, et il fallut que les émirs renonçassent à leur formule (i). Au reste, la vertu qui résultait naturellement en lui de sa foi immuable, à savoir une confiance absolue en Dieu et un entier abandon à la Providence, ajoutait, en de pareilles circonstances, à sa fermeté native une force d'inflexibilité sereine qui terrassait, pour ainsi dire, moralement la sauvagerie violente de ses geôliers, prêts à devenir ses bourreaux.
« Les conseillers du Soudan, raconte Joinville (2), éprouvèrent le roi de la manière qu'ils nous avaient éprouvés, pour voir si le roi leur voudrait promettre de livrer aucuns des châteaux du Temple ou de l'Hôpital, ou aucuns des châteaux des barons du pays;
(1) Joinville, édition citée, § 36a et suiv. — Cf. Historiens de France, t. XX, p. 67. — Notices et documents publiés pour la Société de l'histoire de France, 1884, pp. 167, 168.
(a) Édition citée, § 34o, 34i.
et ainsi que Dieu le voulut, le roi leur répondit tout à fait de la manière que nous avions répondu. Et ils le menacèrent, et lui dirent que puisqu'il ne le voulait pas faire, ils le feraient mettre dans les bernicles.
« Les bernicles sont le plus cruel tourment que l'on puisse souffrir; et ce sont deux morceaux de bois pliants, munis de dents au bout; et ils entrent l'un en l'autre, et sont liés au bout avec de fortes courroies de bœuf. Et quand ils veulent mettre les gens dedans, ils les couchent sur le côté et leur mettent les jambes parmi les chevilles dedans; et puis alors ils font asseoir un homme sur les morceaux de bois ; d'où il advient ainsi qu'il ne demeurera plus un demi-pied entier d'os qui ne soit tout brisé. Et pour faire du pis qu'ils peuvent, au bout de trois jours, quand les jambes sont enflées, ils remettent les jambes enflées dans les bernicles, et les rebrisent tout de rechef. A ces menaces, le roi leur répondit qu'il était leur prisonnier, et qu'ils pouvaient faire de lui à leur volonté. » — Ils virent bien qu'ils ne vaincraient pas son courage et durent se borner aux propositions que sa conscience lui permettait d'accepter. Cette attitude les frappait d'un tel étonnement, qu'ils lui disaient : « On dirait vraiment que nous sommes vos captifs et non vous le nôtre (i). »
La même foi qui lui inspirait son héroïque résignation soutenait, en tant que principe de sa charité, la ferveur d'un zèle si ardent que notre froideur a peine à ne pas le juger parfois un peu excessif. Mais sous ces saintes outrances ou, pour
(i) Historiens de France, t. XX, p. 3o.
mieux dire, sous ces transcendances de vertu surhumaine que nous ne négligerons pas de rappeler et d'admirer, la ferme raison de saint Louis subsiste toujours, et nous permet de voir le discernement, la perspicacité, la sagesse , la prudence dont était douée cette âme forte et droite. Ses biographes, témoins de sa vie, ont remarqué la fine réserve en même temps que la facilité aimable de sa parole : « cautissimuserat et gratiosissimusinloquendo » (i). Malgré son goût naturel et si prononcé d'édification et d'apostolat, il savait distinguer entre les pratiques de surérogation, chères à son ascétisme, et les devoirs ordinaires de la conduite chrétienne, et il ne conseillait pas toujours une imitation exacte de ses propres austérités.
Ainsi, quoiqu'il eût renoncé pour lui-même , non seulement au luxe, mais à l'élégance des vêtements, et ne cédât pas, dit-on, sur ce point même aux désirs de la reine, il proposait pourtant aux princes et seigneurs de sa cour, selon ce que rapporte Joinville à l'occasion d'une de ses disputes avec Robert de Sorbon (2), une règle plus modérée : a Vous vous devez bien vêtir et proprement, aurait-il dit, parce que vos femmes vous en aimeront mieux, et vos gens vous en priseront plus. Car, dit le sage, on se doit parer en vêtements et en armures de telle manière que les prud'hommes de ce siècle ne disent pas qu'on en fasse trop, ni les jeunes gens de ce siècle qu'on en fasse trop peu. » — Il n'aimait point les chants et les récits des jongleurs, ni même la musique profane, et s'efforçait, dit Guillaume de
(1) Geoffroi de Beaulieu, Historiens de France, t. XX, p. 5.
(2) Joinville, édition citée, § 35-38.
Chartres, de détourner ses enfants et ses familiers de telles « inepties » (i). Nous savons cependant par une assertion formelle de Joinville que sa pieuse répugnance à cet égard n'avait point le caractère, même à sa cour et en sa présence, d'une proscription absolue. Ainsi, — sans doute aux jours de cérémonie, — « quand les ménétriers des riches hommes entraient et apportaient leurs vielles après le repas, il attendait pour ouïr ses grâces que le ménétrier eût fini son chant : alors il se levait, et les prêtres se tenaient debout devant lui, pour lui dire ses grâces. » Et le sénéchal ajoute, comme pour nous le montrer encore tempérant son ascétisme par une décente et judicieuse liberté : « Quand nous étions privément à sa cour, il s'asseyait au pied de son lit; et quand les Prêcheurs et les Cordeliers qui étaient là lui parlaient d'un livre qu'il dût ouïr volontiers, il leur disait : « Vous ne me lirez pas ; car il n'est si bon livre après manger que propos ad libitum, c'est-à-dire que chacun dise ce qu'il veut. » Quand quelques riches hommes étrangers mangeaient avec lui, il leur tenait bonne compagnie (2). »
Quelle que fût son ardeur (et nous verrons qu'elle était extrême) pour les austérités de la pénitence, il savait pourtant la modérer sur de sages conseils, soit en raison de l'affaiblissement de sa santé, soit à cause de ses devoirs de roi. C'est ainsi que son confesseur, en invoquant ce double motif, le fit renoncer à l'usage du cilice, quoiqu'il se fût fortement attaché à cette mortification. Le pieux monarque,
(1) Historiens de France, t. XX, p. 29.
(1) Joinville, édition citée, § 668. — Cf. au sujet des ménestrels les observations de MM. de Wailly et Delisfe, dans la préface du tome XXII des Historiens de France, p. xxvi.
aussi éloigné que possible de tout respect humain, n'en tenait pas moins discrètement renfermés dans sa familiarité intime un certain nombre des actes fréquents de son austérité, de son humilité, de sa charité plus qu'humaines, de peur que l'élévation même de son rang n'en changeât pour les âmes faibles l'édification en scandale. Il laissait à cet égard refréner son zèle par de prudentes observations. Le Confesseur de la reine Marguerite nous en rapporte un exemple, recueilli également par Geoffroi de Beaulieu (i).
« Selon la coutume de l'ordre de Citeaux, certains moines dans chacune des abbayes de cet ordre, tantôt les uns, tantôt les autres, quand l'abbé et le couvent sont assemblés au cloître, doivent laver les pieds des autres moines, en faisant ce qu'on appelle le mandé, chaque jour de samedi après vêpres. Or, le pieux monarque venait souvent à l'abbaye de Royaumont, qui est de l'ordre susdit. Quand il advenait qu'il s'y trouvât le samedi, il voulait assister au mandé, et s'asseyait à côté de l'abbé et regardait très dévotement ce que les moines faisaient. Or il advint qu'un jour en s'asseyant auprès de l'abbé, il lui dit : « Il serait bon que je lavasse les pieds des moines » ; et l'abbé lui répondit : « Vous ferez mieux de vous en priver » ; et le pieux roi lui dit : « Pourquoi? » et l'abbé lui répondit : « Les gens en parleraient » ; et le pieux roi lui dit : « Qu'en diraient-ils? » et l'abbé répondit que les uns en diraient du bien et les autres du mal; et le pieux roi s'en abstint, parce que l'abbé l'en dissuada. » — Il y avait avec lui ce jour-là plusieurs grands
(i) Historiens de France, t. XX, pp. 6, 102, io3.
du royaume qui n'étaient point de ses familiers.
« La vertu de justice qui à chacun donne son droit fut au benoît saint Louis manifestement », dit le Confesseur de la reine Marguerite (i). Ce fut, en effet, la qualité dominante de son caractère moral, et cette vertu de l'homme, confirmée et sanctifiée par la grâce, fut en lui le principe de la grandeur du roi. Aussi poussait-il la loyauté jusqu'au scrupule, comme il en donna une preuve éclatante dans l'exécution du traité conclu avec les émirs égyptiens, après même que les Sarrasins en eussent violé déjà odieusement les clauses. Il s'agit du paiement des deux cent mille livres qu'il devait leur faire remettre avant de prendre la mer.
« Quand le payement fut fait, raconte Joinville (2), les conseillers du roi qui avaient fait le payement vinrent à lui, et lui dirent que les Sarrasins ne voulaient pas délivrer son frère (Alphonse de Poitiers) jusques à tant qu'ils eussent l'argent par devers eux. Il y en eut aucuns du conseil qui n'étaient pas d'avis que le roi leur délivrât les deniers jusqu'à tant qu'il pût ravoir son frère. Et le roi répondit qu'il les délivrerait, car il le leur avait promis; et que pour eux ils lui retinssent leurs promesses s'ils pensaient bien faire. Alors monseigneur Philippe de Nemours dit au roi qu'on avait fait tort aux Sarrasins d'une balance de dix mille livres.
« Et le roi se fâcha très fort, et dit qu'il voulait qu'on leur rendit les dix mille livres, parce qu'il leur avait promis de payer les deux cent mille livres avant qu'il partît du fleuve. Alors je marchai sur le
(1) Historiens de France, t. XX, p. n3.
(2) Joinville, édition citée, § 386-388.
L'HOMME. &i
pied de monseigneur Philippe, et dis au roi qu'il ne le crût pas, parce qu'il ne disait pas vrai ; car les Sarrasins étaient les plus fins compteurs qui fussent au monde. Et monseigneur Philippe dit que je disais vrai, car il ne le disait que par moquerie. Et le roi dit qu'une telle moquerie était malencontreuse : « Et je vous commande , dit le roi à monseigneur Philippe, sur la foi que vous me devez comme mon homme que vous êtes, si les dix mille livres ne sont pas payées, que vous les fassiez payer sans nulle faute. »
« Beaucoup de gens avaient conseillé au roi qu'il se rendît vers sa nef qui l'attendait en mer, afin de se tirer des mains des Sarrasins. Jamais le roi n'en voulut croire aucun ; mais il disait qu'il ne partirait pas du fleuve, ainsi qu'il l'avait promis, jusques à tant qu'il leur eût payé deux cent mille livres. Sitôt que le payement fut fait, le roi, sans que nul l'en priât, nous dit que désormais son serment était acquitté, et que nous partissions de là, et que nous allassions à la nef qui était en mer. »
Sile profond sentiment de justice dont était pénétrée l'âme de saint Louis a pu contribuer à la sévérité naturelle que nous avons cru apercevoir dans son caractère, il n'a pas, d'autre part, sous l'influence de la foi et dune charité tout à fait transcendante, été non plus étranger à la bienveillante humanité, qui, en tout cas, tempérait certainement chez le saint roi cette sévérité native. La bonté, outre l'attrait qui lui est propre, n'est-elle pas comme une partie de la dette contractée, pour ainsi dire, en naissant par chaque homme envers Dieu et envers ses semblables? Cette qualité, naturelle aussi au saint roi, mais singulièrement développée par sa sainteté même, se
manifestait au dehors par l'affabilité gracieuse, quoique toujours digne, de son accueil et de sa parole, et, sauf quelques circonstances exceptionnelles, par la modération et la douceur dont il usait jusque dans ses réprimandes. « La grâce était répandue sur ses lèvres, dit Geoffroi de Beaulieu empruntant les expressions de l'Ecriture, et, comme un vrai sage, il savait en parlant se rendre aimable (i). » Mais où l'on ne peut surtout méconnaître l'union en cette belle âme de la justice et de la bonté, c'est dans cet amour ardent et dans cette recherche presque passionnée delà paix entre les hommes, qui lui a mérité, comme un de ses titres essentiels, le beau nom de « roi pacifique » (2).
L'austère ascétisme de saint Louis dépassa sans doute infiniment la vertu ordinaire de tempérance, qui a pour objet de rendre le chrétien maître de luimême et surtout des appétits de son corps. Il n'est pas mal pourtant de remarquer que, si ses pieux biographes ecclésiastiques nous ont, à son grand honneur, fait connaître les redoublements et raffinements particuliers de sa pénitence , ingénieuse à réprimer en lui tout mouvement sensuel, Joinville nous a transmis, pour ainsi parler, la règle générale et commune, plus accessible à tous, de sa conduite publique dans la satisfaction des besoins naturels de la vie humaine. « Il était si sobre de sa bouche qu'il ne commandait nullement ses mets, en dehors de ce que son cuisinier lui apprêtait; et on le mettait devant lui, et il le mangeait. Il trempait son vin en un gobelet de
(1) Historiens de France, t. XX, p. 5.
(2) « Rex ipse pacificus, tanquam pacis ac religionis amator prœcipuus. » Guillaume de Chartres. Historiens de France, t. XX, p. 33.
verre ; et selon que le vin était, il mettait de l'eau en proportion, et tenait son gobelet en sa main pendant qu'on lui trempait son vin derrière la table, (i) »
La possession de lui-même, on a pu déjà et on pourra voir encore à quel degré de force, de magnanimité, de patience héroïque saint Louis l'a su porter dans les circonstances capitales de sa vie, dans son désastre d'Egypte par exemple, et dans sa captivité. Mais il ne s'en était pas moins revêtu dans la vie commune et c'est principalement, ce semble, à cette qualité qu'il convient de rattacher les beaux traits d'endurance et d'indulgence recueillis par le Confesseur de la reine Marguerite dans les dépositions de l'enquête pour la canonisation :
« Une fois, le benoît roi, étant à Paris, sortit de sa chambre pour ouïr les affaires et les causes; et après y avoir vaqué longtemps, il revint en sa chambre, accompagné seulement d'un chevalier qui y couchait d'habitude; et quand il y fut arrivé, aucun des chambellans ni des autres serviteurs n'y était, bien qu'ils fussent seize , tant chambellans que valets de chambres et sommeliers du lit royal, qui devaient garder sa chambre. On les appela dans le palais et le jardin et partout et on n'en put trouver aucun pour le servir. Le chevalier qui l'accompagnait le voulut faire, mais le benoît roi ne le souffrit point. Or l'un des chambellans et les autres valets étant revenus, quand ils apprirent que le roi n'avait trouvé dans sa chambre âme qui vive, ils furent très affligés et il eurent grand peur; aussi n'osèrent-ils pas venir en sa présence, mais ils commencèrent à gémir sur eux-mêmes devant frère Pierre, de l'ordre de la Tri-
(i) Joinvillc, édition citée, § 667. Cf. § 22, 23.
ttité, qui aidait le benoît roi à dire ses heures, et était fort avant dans la confiance et la familiarité du saint roi. Or celui-ci les aperçut en retournant pour ouïr les causes , et il leur dit en sortant ses mains de dessous sa chape : « Eh donc! venez-vous tous enfin? je ne puis avoir personne à mon besoin, et cependant un seul me suffirait, même le moindre d'entre vcus. » Il ne leur dit pas un mot de plus et se rendit à ses causes. Et quand il fut redescendu en sa chambre après les causes terminées, ses chambellans et les autres n'osaient encore se montrer a lui. Frère Pierre le lui dit et qu'ils ne l'oseraient jamais s'il ne se montrait clément envers eux et ne les faisait appeler. Et ils les fit alors appeler et se mit à rire et d'un air gai il leur dit : « Venez , venez, vous êtes tristes parce que vous avez mal agi; je vous le pardonne, prenez garde de ne plus agir ainsi désormais. »
« Or, ce même jour, le benoît roi, après son sommeil ordinaire de la journée, voulut aller au bois de Vincennes, qui est à une lieue de Paris. Celui de ses chambellans dont ce devait être l'office, oublia de mettre le surcot dont le roi se servait pour manger (i), dans le coffre où il était d'habitude; mais il le mit dans un autre coffre dont il garda la clef, et ne vint pas à Vincennes, mais demeura à Paris. Quand donc le benoît roi fut à Vincennes et voulut souper, on demanda ce surcot; mais on ne le put trouver dans les coffres dont on avait là les clefs. Les chambellans présents voulaient briser le coffre
(i) C'était alors, comme le fait remarquer M. Langlois, l'usage des gens comme il faut île passer un surcot en forme de blouse par-dessus leurs vêtements, avant de se mettre à table, pour éviter les taches.
où ils présumaient qu'était le surcot, mais le benoît roi ne le voulut point souffrir. Il fut donc obligé de souper avec sa chape à manches, et pourtant il ne donna aucun signe de courroux , et ne dit mot de ce manquement, sauf que, pendant le souper, il dit en riant à ceux de ses chevaliers qui mangeaient avec lui : « Qu'en pensez-vous? Suis-je bien à table avec ma chape? » Les gens de son hôtel admirèrent fortune telle patience, de ce qu'ayant commis contre lui deux si grosses fautes en un même jour, le benoît roi n'en fut pas pourtant davantage ému et n'en témoigna jamais contre eux aucun fâcheux souvenir.
« Une autre fois, il arriva que le benoît roi, étant a Noyon, mangeait en sa chambre et quelques chevaliers avec lui près du feu, car c'était l'hiver; et ses chambellans mangeaient en une pièce à côté servant de garde-robe. Quant il eut mangé, il se mit à causer avec ses chevaliers autour du feu. Comme il était en train de leur raconter quelque chose, les chambellans, qui avaient aussi fini de manger, sortirent de la garde-robe. Or, le benoît roi, dans le récit qu'il faisait à ces chevaliers, dit cette parole : « Et je m'y tiens. » Or, voici qu'un des chambellans, qui avait nom Jean Bourguignet, se mit à dire en façon de bravade contre le roi : « Vous avez beau vous y tenir, vous n'êtes qu'un homme comme un autre. » Monseigneur Pierre de Laon, chambellan aussi, entendit ces paroles , vraiment outrageantes à l'égard d'un si grand prince et leur seigneur, et dites sans cause, car le susdit Jean n'avait pu entendre de quoi il s'agissait dans le récit du roi, puisque monseigneur Pierre, qui marchait devant, ne l'avait pas entendu lui-même. Il tira donc à lui Jean Bourguignet et lui dit à voix basse : « Qu'est-ce que vous avez dit?
Etes-vous hors de sens de parler ainsi au roi? » Et Jean répondit, mais si haut que le roi ne put pas ne pas l'entendre : « Oui, oui, il n'est qu'un homme et tî>ut ainsi comme un autre. » Comme en a témoigné | Rr serment monseigneur Pierre, le benoît roi, qui avait entendu les paroles du susdit Jean, tant la première que la seconde fois, le regarda en silence et laissa son conte, et ne lui fit aucune réprimande. Et mon seigneur Pierre ne s'aperçut jamais depuis que, soit en paroles ou en actions, le roi en ait montré aucun ressentiment contre le dit Jean Bourguignet. « Le benoît roi avait une maladie qui le prenait chaque année trois ou quatre fois, et quelquefois elle le tourmentait plus fort. Cette maladie était de telle sorte que , quand elle prenait le roi, il avait l'oreille très dure, et ne pouvait manger ni dormir, et se plaignait en gémissant. Cette maladie le tenait environ trois jours, tantôt plus, tantôt moins, et il ne pouvait alors sortir seul du lit ; et, quand il commençait à aller mieux, sa jambe droite, entre le gros de la jambe et la cheville, devenait rouge comme du sang tout autour et là enflait, et en cette rougeur et cette enflure demeurait-elle tout unjourjusqu'ausoirjetpuisaprès, cette enflure et cette rougeur s'en allaient petit à petit, de sorte que, le troisième ou le quatrième jour, la chair de cette jambe redevenait comme sur le reste du corps , et alors était le benoît roi pleinement guéri. Or, plusieurs chevaliers et un chambellan ou deux couchaient en sa chambre, et d'ordinaire y couchait encore un vieux serviteur, appelé Jean, qui avait été guetteur du roi Philippe, et son office était de surveiller toujours le feu et en été et en hiver. 11 arriva un soir, comme le benoît roi souffrait de son mal, qu'avant d'entrer dans son lit, il voulut
voir la rougeur de sa jambe, et, pour ce faire, le vieux Jean alluma une chandelle de cire et la tint audessus de la jambe du roi, qui en considérait la rougeur et l'enflure et en souffrait grande douleur. Mais le susdit Jean tint la chandelle d'une façon si maladroite qu'une goutte de cire en feu tomba sur la jambe du benoît roi, à l'endroit où étaient l'enflure et la douleur. Le roi, qui était assis sur son lit, eut une telle souffrance qu'il s'étendit sur la couche en disant : « Ha, Jean! » Et Jean lui dit : « Ha! je vous ai fait mal. » Et le benoît roi répondit : « Jean, mon aïeul pour moindre chose vous donna votre congé ; » car le dit Jean avait raconté au roi et à monseigneur Pierre de Laon et à d'autres encore de la chambre royale, que le roi Philippe l'avait un jour chassé de son hôtel parce qu'il avait mis au feu des bûches qui pétillaient en brûlant. Néanmoins, comme monseigneur Pierre de Laon en a témoigné sous serment, le saint roi n'en parut aucunement plus mal disposé depuis pour le dit Jean, qu'il garda toujours à son service (i). »
Les qualités religieuses et morales que nous venons de passer en revue, quoique saint Louis les ait poussées bien au delà du degré commun, sont, par elles-mêmes, les vertus ordinaires et communes du bon et loyal chrétien. De son temps, on en comprenait volontiers l'ensemble et il aimait à les résumer lui-même sous le nom de « prud'homie ». Selon le récit de Joinville, il exprimait son sentiment à cet égard avec cette pointe de sel humoristique dont, en son intimité , il ne s'abstenait point de relever quelquefois la pieuse saveur de ses propos. « Quand le
(i) Historiens de France, t. XX, pp. 104-106.
roi était en gaieté , il me disait : « Sénéchal , dites les raisons pourquoi prud'homme vaut mieux que béguin (dévot). » Alors donc commençait la discussion entre moi et maître Robert. Quand nous avions longtemps disputé, alors le roi rendait sa sentence et disait ainsi : « Maître Robert, je voudrais bien avoir le nom de prud'homme , pourvu que je le fusse , et tout le reste je vous le laisserais; car ce nom de prud'homme est si grande chose et si bonne chose que, même à le prononcer, il emplit la bouche (i). »
Il faut toutefois éviter de se méprendre sur ce sentiment de saint Louis , dont on peut tenir pour certain que le bon sénéchal, selon ses propres tendances, a plutôt accentué qu'atténué l'expression exacte. C'est le mal interpréter, sous l'influence des préjugés de notre époque, que de dire avec M. Langlois que « jamais saint n'a été plus laïque que celui-ci (a). » D'abord saint Louis ne restreignait point la « prud'homie » aux laïques, puisque, selon Joinville même, comme nous l'avons vu, c'est précisément à titre de « prud'homme » que Robert de Sorbon avait conquis l'amitié et la familiarité du saint roi. Ensuite, comme il est temps de le montrer et comme on le verra dans les pages qui vont suivre, aux vertus d'un parfait laïque et d'un parfait chevalier, saint Louis ajoutait, même peut-être avec quelque surabondance, non seulement la piété d'un parfait « béguin » ou dévot, au meilleur sens de ce terme, mais les qualités et les goûts les plus prononcés d'un clerc et d'un moine. « Ses mœurs et ses actions, dit avec raison Guillaume de Chartres, n'étaient pas seulement d'un
(i) Joinville, édition citée, § 32.
(a) Article cité, p. 10S.
roi, mais d'un régulier », c'est-à-dire d'un religieux (i). Mettons donc en fait que saint Louis, au double gré du sire de Joinville et de maître Robert, a été en son temps le plus « prud'homme » des « béguins » et le plus « béguin » deâ « prud'hommes ».
(i) « Mores enim ejus, actus et gestus, non solum regales, sed regulares. » Historiens de France, t. XX, p. 29.