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LE CHEVALIER ET LE GENERAL. LES PREMIERES

Les qualités militaires et la bravoure personnelle, de tout temps importantes pour les souverains, étaient encore, au XIII» siècle, d'une nécessité presque absolue pour un roi. A côté de son éducation religieuse, morale et littéraire, saint Louis donc avait reçu, comme cela résulte clairement des faits, l'instruction chevaleresque et guerrière des princes et des seigneurs de son temps. De plus, dès son avènement au trône, à l'âge de douze ans, il fut, à cet égard, soumis aux leçons de l'expérience pratique, puisqu'il accompagna sa mère, l'énergique régente, dans ses expéditions successives contre les barons révoltés. A l'âge de quinze ans, il prit pour la première fois en personne, sous l'œil de la reine Blanche, le commandement de l'armée royale, dans la campagne dirigée au mois de janvier 1229 contre Pierre Mauclerc, comte de Bretagne, et qui fut inaugurée par le siège du château

Je Bellême, en Perche, forteresse réputée imprenable. Accomplie au cœur de l'hiver, cette belle opération fut pour lui fort instructive.

« Blanche de Castille, selon le récit très intéressant de M. Elie Berger (i), n'était pas venue seulement pour accompagner son fils; elle avait l'œil à tout, veillait au bien-être et à l'entretien de son armée. Comme le froid était excessif, elle ordonna d'allumer de grands feux au milieu des chevaux, pour qu'ils ne fussent pas éprouvés par la gelée; elle fit promettre un salaire à tous ceux qui s'en iraient, dans la forêt et par la campagne, abattre des arbres pour apporter au camp le bois dont on avait besoin ; on put ainsi chauffer non seulement les maisons, entre autres celle du roi, celle du maréchal, mais les tentes des soldats. Les valets qui accompagnaient l'armée s'acquittèrent de ce soin en réquisitionnant des charrettes. Les travaux d'approche d'un siège demandaient alors une grande quantité de bois ; on coupa les arbres de la forêt; on démolit des maisons à Bellême et à Sérigny pour en prendre les poutres ou se procurer les pierres qui devaient être lancées par les machines de guerre.

« Au lendemain d'un premier assaut, qui fut vigoureusement repoussé, le maréchal fit avancer les mineurs et leur donna ordre de saper les fondements du château, tandis qu'il protégerait leur travail avec sa chevalerie. En même temps l'attaque reprit de toutes parts; la garnison répondait bravement au tir des assaillants ; elle obligea même les mineurs à reculer, puis à prendre la fuite ; mais à la fin de ce rude combat, qui dura jusqu'à trois heures de l'après-

(i) Histoire de Blanche de Castille, pp. 126, 127.

midi, la base des remparts se trouva fort endommagée. Le jour suivant, au matin, le maréchal fit dresser deux machines dont l'une lançait de grosses pierres et l'autre de plus petites. La première de ces deux pierrières finit par envoyer à l'intérieur de la forteresse un si énorme projectile que l'habitation du châtelain s'effondra sur les gens qui s'y trouvaient ; du même coup, le donjon chancela sur ses fondations et s'écroula. Alors la garnison perdit courage ; elle ne voyait approcher aucun secours ; les murailles qu'elle avait bravement défendues étaient attaquées à la base, à moitié détruites par le haut; les soldats de Pierre Mauclerc capitulèrent et le roi leur fit grâce. »

Saint Louis n'était plus un enfant et tenait effectivement en main les rênes du pouvoir quand, à l'âge de vingt-huit ans (1242), il eût à décider et à conduire l'importante guerre contre le comte de la Marche et contre le roi d'Angleterre, allié à ce vassal révolté. La préparation morale et matérielle en fut excellente. Tandis que Henri III marchandait péniblement et n'obtenait que dans une mesure insuffisante le concours des barons anglais , le roi de France, par une explication nette et ferme de son droit et de ses vues, ralliait à lui sa noblesse. Il convoquait et groupait ses forces avec ordre et vigueur. « Il avait fait réunir, dit l'un de ses meilleurs historiens (1), le plus grand nombre de charpentiers qu'on avait pu se procurer ; il fit construire par eux force machines de trait, force mangonnaux , des châteaux roulants, des barbacanes mobiles, propres à faciliter l'approche des murailles et à permettre de les attaquer de près ; car c'était une guerre de sièges qu'on allait entre-

.1) J. -A. Félix Faute, Histoire clesaint Louis,t. I,pp. 35i-353.

prendre, dans un pays où l'on rencontrerait à chaque pas quelque château tenant pour les rebelles. Il avait rassemblé des vivres en abondance, un matériel de campement considérable. Il avait ordonné que les milices des communes fissent des approvisionnements de vivres semblables et amenassent des chariots et des échelles. Vivres, tentes, machines furent acheminés d'avance, portés sur les chariots, dont on comptait près d'un millier, vers la frontière du Poitou... Les mesures arrêtées, le roi pouvait attendre sans inquiétude la réunion de l'armée, dont le rendezvous était fixé à Chinon pour le 28 avril. » — Quand il vint se mettre à sa tête, il la trouva belle, forte et résolue. « La chevalerie française avait répondu avec ardeur au ban royal ; elle se présentait au nombre de quatre mille lances, avec une suite de vingt mille hommes d'armes, sergents et arbalétriers. Les milices communales avaient amené avec un égal eni' pressement leurs épais bataillons... Cette armée ne faisait que grossir à mesure qu'elle avançait dans le pays, « comme les fleuves, dit un chroniqueur contemporain, qui se jettent dans la mer. »

Prêt avant ses adversaires, le roi sut profiter avec énergie et décision de cet avantage. Par une série de sièges vigoureusement et heureusement conduits, il se rendit maître de la rébellion poitevine. Devant l'une des forteresses ainsi conquises, celle de Frontenay, le prince Alphonse, comte de Poitiers, fut blessé au pied par un projectile. La garnison, commandée par un fils du comte de la Marche, avait résisté avec une vaillante opiniâtreté. Après la prise d'assaut, lesvainqueurs,échaufFéspar le combat, voulaient, selon une coutume barbare, qu'on pendit les prisonniers avec leur chef. Il va sans dire que le saint roi

n'entendit point de cette oreille : « Ce jeune homme, dit-il , n'a pas mérité la mort pour avoir ainsi obéi aux ordres de son père, ni ses hommes pour avoir fidèlement servi leur seigneur » ; et il les fit mettre en lieu de sûreté (i). — « Le territoire du royaume, dit M. Félix Faure (2), était complètement débarrassé des rebelles et mis à l'abri d'une invasion de l'étranger... C'était sur ses propres terres (la Guyenne, possession des Plantagenet) que le roi se disposait à aller offrir le combat au roi d'Angleterre. Le comte de la Marche ne possédait plus rien en Poitou, le roi d'Angleterre était attaqué jusque chez lui : tel était le résultat de cette première partie de la guerre pour ceux qui l'avaient voulu. Le mérite du plan de campagne doit être partagé sans doute entre le roi et son conseil, le mérite de l'exécution entre le roi et ses barons; le mérite du succès appartient à la bravoure, à l'élan de la chevalerie et des soldats. Mais le lien, l'âme de cette armée, c'était ce jeune roi de vingt-huit ans, brave et calme, humain et résolu, combattant pour son droit, prenant sa part de toutes les fatigues et de tous les dangers. »

La seconde partie de la campagne, décisive pour la déroute de la coalition , donna lieu à deux faits de guerre principaux : le passage de la Charente à Taillebourg et la bataille livrée sous les murs de Saintes. Sur le détail des opérations quelque obscurité subsiste pour nous (3), mais, dans l'ensemble, il est certain

(1) Cf. Wallon, ouvrage cité, t. I, p. 157.

(a) Ouvrage cité, t. I, pp. 357, 358.

(3) Cf. le travail spécial, très judicieux, mais contestable sur quelques points, de M. Ch. Bémont : La Campagne de Poitou (ii^i-iifi), dans les Annales du Midi, 5e année (i8o.3) p. 289 et suiv.

que la direction de l'armée française ne laissa pa? plus à désirer que sa vaillance. Selon une tradition qui n'a rien d'invraisemblable (i), saint Louis même un jour paya de sa personne et combattit comme un simple chevalier. Quoi qu'il en soit, la guerre de Poitou et de Saintonge atteste que sa piété, dès lors si vive, n'avait rien d'incompatible avec l'exercice parfaitement compris de ses devoirs de souverain et de chef d'armée.

(i) Elle a été recueillie par Joinville, qui place le fait au passage du pont de Taillebourg. Edition citée, § 101.

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