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LES DEUX CROISADES

Après sa brillante, mais fatigante campagne de Poitou et de Saintonge, saint Louis, entré en Guyenne et parvenue aux portes de Blaye, avait été saisi fortement par la maladie qui s'était déclarée parmi ses troupes, et ce fut là précisément l'une des raisons auxquelles Henri III dut l'acceptation de la trêve qu'il sollicitait. Revenu en France, le roi avait eu beaucoup de peine à se remettre , et deux années après, au mois de décembre i244> ^ subit à Pontoise une rechute plus grave encore.

« La maladie de saint Louis, dit Tillemont (i), résumant les récits contemporains, était une grande dyssenterie, accompagnée d'une très forte fièvre double-tierce. Le danger de perdre un si bon prince alarma tous les Français. Chacun accourut auprès du roi. On ordonna partout des aumônes, des prières et des processions solennelles. On fit de grandes processions à Paris, où tant les seigneurs que le peuple, qui l'aimait beaucoup, demandèrent sa santé à Dieu avec grande dévotion. Cependant la maladie du roi augmentait en sorte qu'on désespérait de sa

(i) Ouvrage cité, t. III, pp. 59-61.

vie. Il fit tout ce qu'un bon chrétien doit faire en cet état. Il disposa de ses affaires et ayant fait venir tous ses officiers, il les remercia avec beaucoup d'humilité de leurs bons services, les exhorta à servir Dieu, leur fit faire sur cela un discours fort utile et leur en fit un lui-même. Sa maladie augmentant toujours, il tomba dans un évanouissement qui lui fit perdre tout sentiment. On le crut mort un assez long espace de temps. De deux dames qui le gardaient dans sa maladie, l'une voulait déjà lui couvrir le visage, comme étant mort; l'autre l'empêcha, en soutenant qu'il vivait.

« Sur la créance que le roi était mort, le palais fut aussitôt rempli de cris et de pleurs. Le bruit alla jusqu'à Lyon, où le Pape, qui y était arrivé depuis peu, en témoigna un extrême déplaisir, et avec sujet. Le peuple témoigna de même sa douleur par ses gémissements, quitta tout pour courir aux églises , et fit de grandes aumônes pour obtenir de Dieu la vie d'un roi qu'il appelait un prince de paix et de justice. Sa mère, ses frères et les autres, qui étaient autour de lui, priaient sans cesse pour sa vie ; mais sa mère sur tous les autres. Elle ne cessa de prier durant plusieurs jours et plusieurs nuits que dura le fort de la maladie du roi, et joignit à ses prières de grandes austérités. Matthieu Paris et Matthieu de Westminster disent qu'elle fit apporter la vraie croix, la couronne d'épines et la lance, et les fit toucher au roi.

« Dieu exauça enfin les larmes d'une mère et de tout un peuple, et rendit au roi le mouvement et la vie. Durant qu'on priait autour de lui, il commença à soupirer. Il retira ses bras et ses jambes, et puis les étendit, et ensuite proféra ces paroles d'une voix creuse et sourde, comme s'il fût revenu du tombeau :

« Par la grâce de Dieu , l'Orient m'a visité d'en haut et m'a rappelé d'entre les morts. » Dès qu'il fut un peu revenu à lui, il demanda Guillaume d'Auvergne, évèque de Paris. Il vint aussitôt, avec l'évêque de Meaux, et quand le roi le vit, il lui dit : « Monsieur l'évêque , je vous prie de me mettre sur l'épaule la croix du voyage d'outre-mer. » Les deux évêques lui alléguèrent des raisons considérables pour le détourner de cette pensée. Les deux reines, sa mère et sa femme, le conjurèrent à genoux d'attendre qu'il fût guéri, et qu'après cela il ferait ce qu'il lui plairait. Mais il protesta avec chaleur qu'il ne prendrait aucune nourriture qu'il n'eût reçu la croix. Il la demanda une seconde fois à l'évêque de Paris, et le fit avec tant d'instance, quelques remontrances qu'on pût lui faire, qu'enfin l'évêque, n'osant la lui refuser, la mit sur lui tout fondant en larmes. Tous ceux qui étaient dans la chambre et dans tout le palais étaient aussi dans les pleurs et ne témoignaient pas moins de douleur que s'ils l'eussent vu mort.

« Blanche, qui avait eu une extrême joie lorsqu'il eut recouvré la parole, tomba dans une extrême tristesse, lorsqu'elle le vit croisé. Saint Louis, au contraire, témoignait beaucoup de joie. Il prit la croix, la baisa et la mit sur sa poitrine, et dit qu'enfin il était guéri. »

Après son plein rétablissement, malgré les observations qui lui furent réitérées, saint Louis persista sans hésitation dans le vœu que lui avait dicté une ferveur nullement passagère. Il est plus que probable que le désir et le dessein de la croisade étaient dans son âme bien avant le péril de mort auquel l'exposa sa maladie, et que ce fut là l'occasion déterminante plutôt que la cause de la résolution où il se fixa. Son

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zèle de chrétien et d'apôtre fut sans aucun doute le motif d'une décision que même un prélat comme Guillaume d'Auvergne , dans les circonstances actuelles et immédiates, considérait comme excessive, mais qui fut hautement approuvée et encouragée parle Saint-Siège, aux yeux duquel l'intérêt supérieur de la civilisation catholique continuait de justifier, au double regard de la foi et de la raison, les expéditions successives entreprises depuis un siècle et demi par les princes, les barons et les chevaliers d'Europe, pour la délivrance et l'occupation de la Terre- Sainte, et plus généralement de l'Orient jadis chrétien, et maintenant tombé en proie à la farouche, voluptueuse et stérile religion de Mahomet. L'œuvre, en effet, dont Urbain II, en io95, et, depuis lors, ses successeurs dans la chaire de saint Pierre, avaient fait un objet de piété pour les enfants de l'Église, n'était autre chose, sous son apparence offensive, que la continuation de la grande œuvre de défense chrétienne et européenne, énergiquement menée à bien contre l'assautde la barbarie païenne et musulmane par Charles Martel et Charlemagne. Peut-on douter que les souverains pontifes aient vu juste en cela et bien mérité de la civilisation moderne, quand on pense au péril encore ultérieurement couru par l'Europe de la part des Turcs, devenus, en dépit des croisades et par suite de la division des princes chrétiens, maîtres de Constantinople au quinzième siècle, et à grand'peine refoulés du centre de la chrétienté par la victoire de don Juan d'Autriche à Lépante au seizième siècle, et en plein dix-septième siècle, par celle de Jean Sobieski sur l'armée du grand-vizir Kara-Moustapha, parvenue jusque sous les murs de Vienne? La piété, chez saint Louis, s'alliait non seulement à une fermeté, mais à une élévation

LE ROI. Ml

d'esprit, capable de s'associer à cette hauteur de vue des Papes. Les dangers présents et futurs de la chrétienté, dans la situation où la plaçait, à son époque, l'équilibre encore singulièrement instable du monde chrétien, du monde musulman et du monde païen, pouvaient d'autant mieux ne pas lui échapper que les représentants actifs de ce dernier monde, à savoir les hordes tartares, avaient déjà non seulement conquis et ravagé une grande partie de l'Asie, mais fait, à plusieurs reprises, en Europe, des apparitions menaçantes. « Elles avaient, dit M. Lecoy de la Marche (i), promené le fer et le feu sur la Pologne, la Silésie, la Russie méridionale, la Moravie, la Hongrie. Elles parurent, en 1240, aux portes de l'Allemagne. La France elle-même se sentait menacée, et son roi, inquiet mais résolu, disait bravement et spirituellement à la reine-mère, suivant Matthieu Paris : « Si leur nation vient sur nous, nous ferons rentrer ces Tartares dans leurs demeures tartaréennes (c'est-àdire dans l'enfer), ou bien ils nous feront monter au ciel. »

L'enthousiasme qui avait fait de saint Louis l'initiateur d'une nouvelle croisade, fit aussi de lui l'infatigable zélateur de cette sainte entreprise, de manière à y rallier le plus grand nombre possible de princes, de seigneurs et de chevaliers, car, selon l'expression de Matthieu Paris, « il était, pour ainsi dire, le porte-enseigne de la croix ». Mais cet élan communicatif ne l'empêcha point de mûrir son dessein et d'en préparer l'exécution, durant près de quatre années, avec une profonde sagesse. Il régla le mieux qu'il put les affaires extérieures et intérieures

(1) Ouvrage cité, p. 88.

du royaume, qu'il laissa, garantie plus que suffisante, sous le gouvernement de Blanche de Castille. Ses préparatifs militaires et maritimes sont vraiment dignes des plus grands éloges, et notamment le soin qu'il prit de réunir, longtemps à l'avance, dans l'île de Chypre, qu'il avait choisie pour sa base d'opération, des provisions dont le vaste et sage entassement frappa Join ville de surprise. « Quand nous vînmes en Chypre, raconte le bon sénéchal (i), nous trouvâmes grande foison des approvisionnnements du roi : c'est à savoir les celliers du roi et les deniers et les greniers. Les celliers du roi étaient tels, que ses gens avaient fait au milieu des champs, sur le rivage de la mer, de grands tas de tonneaux de vin, qu'ils avaient achetés dès deux ans avant que le roi vînt ; et ils les avaient mis les uns sur les autres , de sorte que quand on les voyait par devant, il semblait que ce fussent des granges. — Les froments et les orges, ils les avaient mis par monceaux au milieu des champs; et quand on les voyait, il semblait que ce fussent des montagnes ; car la pluie qui avait battu les blés depuis longtemps, les avait fait germer pardessus, si bien qu'il n'y paraissait que l'herbe verte. Or il advint que quand on les voulut mener en Egypte, l'on abattit les croûtes de dessus avec l'herbe verte, et l'on trouva le froment et l'orge aussi frais que si on les eût nouvellement battus. »

Saint Louis n'avait donc rien laissé au hasard de ce que pouvait assurer la prudence humaine quand, en 1248, il partit de sa capitale pour son grand pèlerinage armé d'Orient. « Il alla, dit M. Wallon (2), le

(1) Édition citée, g i3o, i3i.

(2) Ouvrage cité, t. I, p. 2$9.

vendredi après la Pentecôte (12 juin) à Saint-Denis, où il reçut, avec l'oriflamme, l'écharpe et le bâton du pèlerin de la main du légat. De là, revenant à Paris, il se rendit nu-pieds à Notre-Dame pour y visiter une dernière fois , avant de partir, la grande basilique, et y entendre la messe; puis, toujours nu-pieds et en habit de pèlerin, il sortit de Paris, au milieu d'un immense concours de peuple, avec l'escorte des processions de toutes les églises, et il alla ainsi jusqu'à l'abbaye de Saint- Antoine. Après avoir fait ses dévotions dans l'abbaye et s'êlre recommandé aux prières des religieux, il prit congé du peuple, monta à cheval et partit. »

Il se dirigea vers Lyon par la Bourgogne. 11 voulut assister à Sens au chapitre provincial des Frères mineurs pour se recommander à leurs prières. Un religieux italien , présent à cette réunion , frère Salimbene, nous a laissé du saint roi, à celle époque de sa vie, un portrait d'une naïveté saisissante : « Le roi était frêle et mince, maigre et d'assez haute taille, ayant un air angélique et un visage plein de grâces. Il s'en venait à l'église des Frères mineurs, non dans la pompe royale, mais en habit de pèlerin, portant au cou son bourdon et sa panetière, qui ornaient à merveille ses royales épaules. Et il venait non à cheval, mais à pied, et ses frères, qui tous trois étaient comtes, le premier appelé Robert, le dernier Charles, qui a fait des choses grandes et très dignes de louanges, le suivaient avec la même humilité et dans le même habit. Le roi n'avait cure de l'escorte des nobles, mais bien plutôt des prières et des suffrages des pauvres; et, en vérité, à cause de sa dévotion profonde, on aurait dit un moine plutôt qu'un chevalier, malgré ses armes de guerre. Il entra donc dans l'é-

glise des Frères, et s'étant très dévotement mis à genoux, il pria devant l'autel... Quand nous fûmes réunis au chapitre, le roi se mit à nous parler de son entreprise, se recommandant lui et ses frères et la reine, sa mère, et toute sa compagnie, et fléchissant dévotement le genou, il demanda les prières et les suffrages des religieux; et quelques religieux de France, qui étaient près de moi, furent si émus, qu'ils se mirent à pleurer comme des hommes inconsolables... Le lendemain, le roi reprit sa route. Pour moi, le chapitre étant fini, je suivis le roi, car j'avais du général la permission d'aller en Provence pour y demeurer ; et il me fut facile de retrouver le roi, parce qu'il s'écartait souvent du grand chemin pour aller aux ermitages des Frères mineurs et autres religieux établis ça et là, à droite et à gauche, afin de se recommander à leurs prières (i). »

Saint Louis eut à Lyon une entrevue avec le pape Innocent IV, puis il descendit la vallée du Rhône et se dirigea vers Aiguës-Mortes, port moins commode à tous égards que Marseille, mais où il tenait à s'embarquer parce qu'il faisait partie de son royaume et de son domaine (2). Il mit à la voile le 28 août et débarqua dans l'île de Chypre dans la nuit du 17 au 18 septembre.

C'est là qu'avait été fixé le point de concentration, d'où la croisade devait partir pour la conquête de

(1) Cf. Wallon, ouvrage cité, l. I, p. 385 et suiv. — Elie Berger, ouvrage cité, p. 367.

(2) Marseille dépendait du comté de Provence. Aiguës-Mortes appartenait à la fraction du Languedoc réunie au domaine royal par le traité qui mit fin à la guerre des Albigeois (Paris, 11 avril 1229). Saint Louis tenait beaucoup à ce port, qui lui donnait un accès direct sur la Méditerranée, et il l'avait fait fortifier.

l'Egypte, jugée à bon droit nécessaire, même avant saint Louis, pour Ja délivrance et l'occupation durable de la Terre-Sainte, et qui aurait d'ailleurs porté un si rude coup à l'ensemble de la domination musulmane, au grand profit de l'Orient chrétien. Ce départ, par un juste sentiment stratégique, le chef de l'expédition le voulait le plus prompt possible. « Le roi, nous dit Joinville (i), fût très volontiers allé en avant, sans arrêter, jusqu'en Egypte, ainsi que je lui ai ouï dire en Syrie, n'eussent été ses barons qui lui conseillèrent d'attendre ses gens qui n'étaient pas encore tous venus. » — Saint Louis pécha ici, au point de vue militaire, par l'excès d'une de ses qualités royales, l'habitude de n'agir qu'après mûre délibération, et de n'imposer absolument ses propres vues à ceux dont il se croyait tenu de prendre l'avis, que quand il était lui-même convaincu de leur absolue justesse. Il faut remarquer pourtant que le caractère individuel, volontaire, indépendant, international même dans leur principe, des engagements des seigneurs pour la croisade, ne laissait pas au chef des forces chrétiennes, fût-ce le roi de France, la même liberté de décision et de direction que celui-ci aurait eue dans ses propres États à la tête d'une armée royale . Malheureusement, par des causes diverses, le délai, une fois consenti, se prolongea d'une façon démesurée. L'entrée en campagne, c'est-à-dire l'embarquement des croisés pour l'Egypte , n'eut lieu que hu!t mois plus tard, le i3 mai 1249, jour de l'Ascension, dans la soirée. Encore la flotte, dispersée par une tempête, fut-elle bientôt obligée de rentrer au port. Le départdéfinitif n'eutlieu que le 3o mai, jour de laTrinité.

(1) Édition citée, g i3a.

Le vendredi 4 juin, la flotte arriva en vue du rivage de Damiette, qui avait été choisi comme point de débarquement. Le roi rassembla les chefs de l'armée sur son navire et leur adressa ce discours : « Mes fidèles amis, nous serons invincibles, si nous sommes inséparables dans notre charité. Ce n'est pas sans une permission de Dieu que nous sommes si promptement arrivés ici. Abordons sur cette terre, quelle qu'elle soit, et occupons-la puissamment... Tout est pour nous, quelque chose qui nous arrive. Si nous sommes vaincus, nous monterons au cie' comme martyrs; si nous triomphons, au contraire, la gloire du Seigneur en sera célébrée; et celle de toute la France, ou plutôt de toute la chrétienté, en sera plus grande. Dieu, qui prévoit tout, ne m'a pa? suscité en vain. C'est ici sa cause; combattons pour Jésus-Christ et il triomphera en nous; et il en donnera la gloire, l'honneur et la bénédiction, non pas à nous, mais à son nom (i). »

Dans le conseil de guerre tenu ensuite , plusieurs barons émirent l'avis de différer le débarquement jusqu'à ce que le roi eût rallié un plus grand nombre de navires, car il n'avait encore, disaient-ils, à sa disposition que le tiers de ses gens. Mais saint Louis fut d'un sentiment plus juste et plus hardi et, cette fois, le fit prévaloir. L'opération, fixée au lendemain, fut exécutée avec vigueur et bonheur, en face et en dépit de l'ennemi, qui tenait en armes le rivage. Le saint roi y montra un élan d'impétuosité chevaleresque bien capable de communiquer à ses soldats l'ardeur dont il était plein. « Quand le roi, raconte

(i) Cf. J.-A. Félix Faure, ouvrage cké, t. I, pp. 5o5, 5o6.

Joinville (i), ouït dire que l'enseigne de Saint-Denis était à terre , il traversa à grands pas son vaisseau , et malgré le légat, qui était avec lui, jamais il ne la voulut laisser, et sauta dans la mer, où il fut dans l'eau jusqu'aux aisselles. Et il alla l'écu au col, et le heaume en tête, et la lance en main, jusques à ses gens qui étaient sur le rivage de la mer. Quand il vint à terre et qu'il aperçut les Sarrasins, il demanda quelles gens c'étaient; et on lui dit que c'étaient des Sarrasins ; et il mit la lance sous son aisselle et l'écu devant lui, et il eût couru sus aux Sarrasins, si ses prud'hommes, qui étaient avec lui, l'eussent souffert. »

Cette énergique rapidité d'action eut promptement sa récompense. Non seulement les Sarrasins furent complètement défaits dans la bataille engagée sur le bord de la mer , mais cette victoire de l'armée chrétienne, venant se joindre au désarroi produit parmi les chefs musulmans par le bruit de la mort du sultan Saleh-Ayoub, qu'ils savaient très gravement malade, amena l'évacuation de Damiette par l'ennemi. Saint Louis, qui s'attendait à un long siège, car cette place était couverte, outre le Nil, par de doubles et triples fortifications, l'occupa sans coup férir. « Le roi, dit M. Wallon (2), rapportant à Dieu ce triomphe inespéré, entre dans la place non en vainqueur, mais en pénitent, processionnellement, avec le légat, le patriarche de Jérusalem, les prélats, les religieux, tous pieds nus; les barons et le reste de l'armée complétaient le cortège (6 juin). Dès son entrée, il se rendit à la mosquée déjà con-

(1) Édition citée, § 162.

(a) Ouvrage cité, t. I, p. 294.

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sacrée à Dieu , sous l'invocation de la Sainte-Vierge, lors de la prise de Damiette en 12 19. On y chanta le Te Deum; puis l'ancienne église,, reconciliée et purifiée, fut rendue au culte, et saint Louis y établit un évêque avec des chanoines, comme pour prendre, au nom du Seigneur, possession de la ville qu'il lui avait livrée. »

Les croisés avaient maintenant en Egypte même une excellente base d'opérations. Par malheur le roi, de l'avis de son conseil, jugea nécessaire une inactivité de plusieurs mois. Il est difficile, à la distance où nous sommes, d'apprécier à leur exacte valeur les motifs qui le décidèrent, entre lesquels la crue annuelle du Nil, dont l'époque était venue et qui avait été fatale à la croisade antérieure de Jean de Brienne, semble avoir tenu le premier rang. La discipline, toujours fort imparfaite dans les armées féodales et les expéditions d'outre-mer, souffrit beaucoup de cette inaction; elle eut, de plus, l'inconvénient de donner aux Sarrasins le loisir de se remettre de leur panique et au sultan, revenu de Syrie en Egypte et établi à Mansoura , c'est-à-dire à portée de surveiller les croisés , le temps de concentrer et de disposer ses forces. Les Bédouins du désert, rapides et téméraires cavaliers, venaient escarmoucher jusque dans le camp chrétien. L'armée ennemie essaya même un jour une attaque plus sérieuse. Le roi contenait à grand'peine ses chevaliers dans les bornes d'une sage tactique. Gautier d'Autresche, delà maison de Châtillon, victime d'un accès d'extravagante prouesse, n'obtint du roi, quand celuici apprit sa mort, que ces paroles dignes d'un vrai chef d'armée : « Quand on le dit au roi, il répondit qu'il n'en voudrait pas avoir mille pareils, puisqu'ils

voudraient agir sans son commandement, comme avait fait celui-là (i). »

En compensation de ses inconvénients, le long séjour fait à Damiette eut du moins l'avantage de permettre l'arrivée d'Occident de nombreux renforts. Le débarquement d'Alphonse de Poitiers avec son corps d'armée (24 octobre) donna comme le signal de l'entrée en campagne, qui eut enfin lieu le 20 novembre. Le but était l'occupation du Caire et le premier objectif, celle de Mansoura, couverte par l'armée sarrasine. La marche de l'armée chrétienne fut très lente, mais bien ordonnée, et suivie parallèlement, sur sa droite, par celle de la flotte auxiliaire, qui remontait le Nil. Le réseau des branches et canaux de ce fleuve dans le delta facilitait la défensive plus que l'offensive. Un premier canal, qui coupait la route, fut mis à sec au moyen d'un barrage en terre qui en fit refluer l'eau dans le Nil. Saint Louis voulut coopérer de ses propres mains à cet ouvrage, afin de gagner l'indulgence accordée par le légat aux travailleurs , exemple- qui ne laissa pas aussi d'émouvoir et d'encourager tous les croisés. Le 21 décembre seulement, l'armée parvint en face duThanis ou canal d'Achmoun, profond et escarpé, formant triangle avec le Nil, et derrière lequel l'ennemi avait pris position, couvrant Mansoura. La mort récente du sultan Saleh-Ayoub, loin de désorganiser la résistance, l'avait, au contraire, fortifiée, en concentrant, grâce à l'énergie de la sultane Chedjer-eddor, l'autorité dans les mains de l'émir Fakreddin, jusqu'à l'arrivée de Touran-Chah, fils unique de Saleh-Ayoub, et alors en Mésopotamie. Les ha-

(1) Joinville, édition citée, § 176.

biles dispositions de l'émir, jointes à la forte position qu'il occupait, rendait la tâche de saint Louis singulièrement difficile. Les efforts prolongés du roi, aidé de ses ingénieurs, pour établir une chaussée sur le Thanis, en couvrant les travailleurs par des forteresses mobiles, font un réel honneur, selon nous, à la direction stratégique de l'armée chrétienne, bien que rendus inutiles par l'infériorité de ses armes de trait en face du feu grégeois, dont les Sarrasins possédaient le secret aussi bien que les Grecs du Bas-Empire. Le passage à gué du Thanis par les chrétiens, à l'insu puis en dépit de l'ennemi, fut aussi une belle opération, malheureusement compromise par l'imprudente pointe du comte d'Artois, victorieux d'abord et jetant parmi les Sarrasins une panique où périt l'émir Fakr-eddin, mais enveloppé lui-même et massacré dans les rues de Mansoura.

Désorientée, pour ainsi dire, par cet épisode, imprévu de part et d'autre, la bataille du 8 février devint une mêlée confuse, où saint Louis eut le rare mérite, à défaut d'une tactique devenue impossible, de conserver un sang-froid qui ne contribua pas peu à prévenir la déroute de ses gens et finalement leur assura la victoire. Il faut le voir sur le champ de bataille tel que nousle peint Joinville (i) : « Comme j'étais à pied avec mes chevaliers, blessé ainsi qu'il est dit ci-devant, vint le roi avec son corps de bataille, à grands cris et grand bruit de trompettes et de timbales; et il s'arrêta sur un chemin en chaussée. Jamais je ne vis plus beau chevalier; car il paraissait au-dessus de tous ses gens, les dépassant des

(i) Édition citée, § 228.

épaules, un heaume doré sur la tète, une épée d' Allemagne à la main. » — Ce n'est plus du tout, on le voit, le « moine » qu'admirait frère Salimbene au couvent des Franciscains de Sens. Son sang-froid ne l'empêcha point de déployer, au moment voulu, une bravoure utile. « L'on dit, raconte encore Joinville (i), que nous étions tous perdus dès cette journée, n'eut été le roi en personne. Car le sire de Courtenay et monseigneur Jean de Saillenay me contèrent que six Turcs étaient venus saisir le cheval du roi par le frein et l'emmenaient prisonnier; et lui tout seul s'en délivra, à grands coups qu'il leur donna de son épée. Et quand ses gens virent la défense que faisait le roi, ils prirent courage, et plusieurs d'eux laissèrent le passage du fleuve, et se portèrent vers le roi pour l'aider. » — L'armée chrétien demeura maîtresse du champ de bataille et, le soir, elle campa dans le camp même des Sarrasins. Le roi prit aussitôt d'excellentes dispositions pour profiter du seul résultat effectif de sa victoire , qui était de le rendre maître des deux rives du Thanis. Il s'empressa de jeter sur le canal un pont de bois et d'établir plusieurs ponts de bateaux pour relier ses troupes à celles qui gardaient l'ancien camp : les machines des Sarrasins, demeurées en son pouvoir, furent mises en pièces par son ordre et servirent à entourer sa position de barricades. Mais l'armée ennemie était loin d'être anéantie ou découragée. Elle campait à peu de distance, couvrant toujours Mansoura, sous le commandement de Bibars-Bondocdar, qui avait succédé à Fakhr-eddin. Dès le vendredi suivant, 1 1 février, elle prit l'offensive et dirigea

(i) Édition citée, § a36.

contre les croisés une furieuse attaque, qui fut repoussée, mais à grand'peine. « Après la bataille, rapporte Joinville (i), le roi manda tous ses barons devant lui, et leur dit : « Nous devons, fit-il, grandes grâces à Notre-Seigneur de ce qu'il nous a fait deux fois en cette semaine un tel honneur, que mardi, le jour de carême-prenant, nous les chassâmes de leur camp, là où nous sommes logés ; et que le vendredi suivant, qui vient de passer, nous nous sommes défendus contre eux, nous à pied et eux à cheval. » Et il leur dit beaucoup d'autres belles paroles pour les réconforter. » Il avait montré dans cette nouvelle bataille un remarquable sens tactique et la plus solide bravoure. « Il paraissait bien à son visage, dit un témoin oculaire (2), qu'il n'avait en son cœur ni peur, ni crainte, ni émoi. »

Par malheur, les pertes subies par l'armée chrétienne la réduisirent désormais à la défensive, chose toujours périlleuse en plein pays ennemi. Les Sarrasins, encouragés par l'arrivée de leur nouveau sultan Touran-Chah, qui, le 27 février, avait fait son entrée dans Mansoura au bruit des cymbales et des tambours, retentissant jusque dans le camp chrétien, se sentirent pleins d'ardeur et d'espérance. Avec une hardiesse stratégique , qui fut décisive pour l'issue de la campagne, ils transportèrent à dos de chameaux de grosses barques dans le canal de Mehallet-Kebir qui, par une branche secondaire, aboutissait au Nil au-dessous du camp des croisés, prirent une partie de la flotille chrétienne entre deux attaques, l'anéantirent, et, maîtres du cours du fleuve, coupèrent

(1) Édition citée, § 279.

(2) Lettre deJ.-P. Sarrasin, citée par J.-A. Félix Faure, ouvrage cité, t. I, p. 566.

ainsi la communication principale avec Damiette et interceptèrent tous les convois. Cependant une effroyable épidémie de scorbut et de dyssenterie, encore aggravée par la famine, s'était déclarée dans l'armée de saint Louis, qui en fut lui-même atteint, et ne laissa pas de soutenir les courages par son héroïque fermeté et sa sérénité surhumaine. Il ouvrit avec le jeune sultan des négociations qui n'aboutireni point. Il dut alors se décider à repasser le Thanis et, malgré les attaques de l'ennemi, opéra le premier mouvement en arrière, si délicat dans l'état où se trouvait l'armée et où il était lui-même (i), avec un ordre admirable.

Mais la mortalité augmentait tous les jours et il fallut bientôt se mettre en pleine retraite. Le premier soin de saint Louis fut de faire embarquer sur les navires demeurés à sa disposition les malades et les personnes sans armes. Il fit jeter à l'eau les vivres et provisions conservés dans ces vaisseaux à l'usage de sa maison, n'en réservant que pour huit jours, afin d'avoir plus de place à donner à ces malheureux. Ses frères et le légat le pressaient de s'embarquer lui-même, mais il s'y refusa, même avec véhémence. Il faut entendre sur cela le témoignage de Charles d'Anjou (2) : « Le roi descendit de cheval et se tint appuyé sur sa selle : auprès de lui étaient ses chevaliers familiers, Geoffroi de Sargines, Jean

(1) » La nuit même où l'on quitta la Massoure l'état du roi s'aggrava : il fallut plusieurs fois le descendre de cheval, à eause du flux de ventre qui le tenait en outre de ses autres infirmités. » — Déposition de Charles d'Anjou pour la canonisation de saint Louis, publiée par AI. le comte Riant dans les Notices et documents publiés pour la Société de V histoire de France à V occasion du cinquantième anniversaire de sa fondation, p. 164.

(a) Déposition et recueil cités, pp. 164, i65.

Foinon, Jean de Valéry, Pierre de Bauçay, Robert de Bazoches et Gaucher de Chàlillon, qui, voyant l'aggravation de son mal et le péril auquel il s'exposait en restant à terre, se mirent a le supplier tous ensemble, et chacun en particulier, de sauver ses jours en entrant dans un navire. Il refusait toujours d'abandonner son peuple; le roi Charles, son frère, alors comte d'Anjou, lui dit : « Sire, mal vous faites de résister au bon conseil que vous donnent vos amis et de refuser de monter dans un navire ; car, à vous attendre à terre, la marche de l'armée est retardée non sans péril, et vous pouvez être l'occasion de notre perte. » Et il disait cela, comme il le rapporta plus tard, dans le désir de sauver le roi, craignant si fort de le perdre, alors qu'il eût volontiers donné tout son héritage et celui de ses enfants pour savoir le roi dans Damiette. Mais le roi, fort ému, lui répondit d'un visage courroucé : « Comte d'Anjou, comte d'Anjou ! si je vous suis à charge, débarrassezvous de moi; mais je ne me débarrasserai jamais de mon peuple. »

Toujours plein de présence d'esprit, cet héroïque malade avait ordonné de défaire, en rompant les cordes, les ponts de bateaux qui unissaient les deux rives du Thanis. Dans le désarroi où était l'armée, cet ordre ne fut point exécuté. Les Sarrasins, franchissant le canal, ne cessèrent plus de harceler la retraite, qui devint bientôt désastreuse. Toujours préoccupé de la sublime pensée qu'il était chargé du salut de ses soldats plus que ses soldats du sien, saint Louis avait laissé aller son corps de bataille, qui marchait au centre, et s'était placé à l'arrière-garde. Il était pourtant si affaibli, qu'il ne pouvait supporter le poids de son armure. Il s'avançait, vêtu d'une

housse de soie, sur un petit cheval arabe. Arrivé k un village, nommé par les Arabes Minié-Abou-Abdallah, il ne put aller plus loin. Ou le descendit de' cheval, à demi-mort, et on le fit entrer dans une maison où on le coucha, pareil à un cadavre, sur les genoux dune bourgeoise de Paris qui se trouvait là. Pendant ce temps, au dehors, Gaucher de Châtillon faisait la défense et subissait la mort héroïque dont il a été question plus haut. Saint Louis, quoique moriribond, n'avait point perdu son jugement ordinaire. Il autorisa Philippe de Montfort à négocier avec l'ennemi une trêve, malheureusement empêchée par la maladroite intervention d'un homme d'armes qui s'écria dans un accès de faux zèle : « Seigneurs chevaliers, rendez-vous, le roi le commande. Ne faites pas tuer le roi ! » Les chevaliers déposèrent les armes et le roi lui-même fut obligé de se rendre avec ses frères à l'émir Gemal-eddin. « La partie de l'armée qui ouvrait la marche, dit M. Wallon (i), avait pu, grâce k la résistance de l'arrière-garde, s'avancer jusqu'à Farescour; mais les Sarrasins ne lui laissèrent pas gagner Damiette. Après un combat très vif, elle fut battue aussi; et tous ceux qui ne périrent pas, faits prisonniers; l'oriflamme tomba avec le reste des étendards aux mains des vainqueurs. »

L'héroïsme chrétien de saint Louis pendant sa captivité frappa d'admiration et remplit de respect, nous l'avons déjà vu, ses farouches vainqueurs, durant les épreuves auxquelles son indomptable sérénité fut soumise soit avant, soit après le meurtre du sultan Touran-Chah par les émirs révoltés. Mais son héroïsme royal ne fut pas moindre. Il délibéra, né-

(i) Ouvrage cité, t. I, pp. 353, 354.

gocia, se détermina sous la main de ses ennemis, avec une aussi mûre réflexion et une aussi parfaite liberté d'esprit qu'il l'aurait pu faire dans son palais de la cité de Paris, paisiblement entouré de ses chevaliers et de ses clercs. Ses deux soucis essentiels furent les intérêts généraux de la chrétienté et la délivrance des pauvres captifs. Celle-ci lui tenait fortement au cœur. « Quand le pieux roi, dit le Confesseur de la reine Marguerite (i), fut pris par les Sarrasins et beaucoup de grands seigneurs avec lui, il ouït dire que plusieurs riches chrétiens négociaient pour être délivrés moyennant rançon; mais il le leur défendit expressément avec menaces, de peur que la délivrance des pauvres ne fût par là empêchée, car il dit que s'il était ainsi procédé, les riches seraient délivrés, et les pauvres, qui n'avaient de quoi payer rançon, demeureraient captifs. « Mais laissez-moi, dit-il, cette négociation à moi tout seul, car je ne veux pas que personne mette rien du sien pour sa délivrance, mais j'entends me charger du rachat de tous, et je ne traiterai de ma liberté qu'avec celle de tous ceux qui sont venus avec moi. » — Il ne consentit qu'à grand' peine à rendre Damiette et après s'être assuré par des informations indubitables qu'il était impossible de défendre longtemps cette ville contre les Sarrasins. Pour l'argent, au contraire, il se montra facile et à cette occasion dit une belle parole, que nous a conservée Joinville, et qui nous montre que son humilité d'ascète n'enlevait rien au sentiment légitime et patriotique de sa dignité de roi de France, d'héritier de la couronne de Clovis et de Charlemagne. « Le roi dit et promit aux émirs qu'il

(i) Historiens de France, t. XX, p. 89.

payerait volontiers les cinq cent mille livres pour la délivrance de ses gens, et Damiette pour la délivrance de sa personne; car il ji était pas tel qu'il se dût racheter à prix cC argent. Quant le Soudan ouït cela, il dit : « Par ma foi ! il est large le Franc de n'avoir pas marchandé sur une si grande somme de deniers (i). » — Quand on en vint à l'exécution du traité et que les chefs sarrasins exigèrent des garanties, saint Louis consentit à rester seul entre leurs mains en otage pour toute l'armée et on eut peine à le faire revenir sur cette détermination. « Je veux demeurer, disait-il, pour attendre que le paiement soit achevé et que les autres soient délivrés (2). »

La même abnégation vraiment chrétienne et vraiment royale se retrouve, jointe à son zèle ardent et à sa ferme raison, dans la prolongation, durant quatre années entières, de son séjour en Terre-Sainte après son désastre d'Egypte et sa délivrance. Voici comment, selon Joinville, il exposa les motifs de sa résolution aux seigneurs assemblés à cet effet : « Seigneurs, je remercie beaucoup ceux qui m'ont conseille de m'en aller en France, et je rends grâces aussi à ceux qui m'ont conseillé de demeurer. Mais je me suis avisé que si je demeure, je n'y vois point de péril que mon royaume se perde : car Madame la reine (Blanche de Castille) a bien des gens pour le défendre; et j'ai regardé aussi que les barons de ce pays disent que, si je m'en vais, le royaume de Jérusalem est perdu , et que nul n'osera y demeurer après moi. J'ai donc regardé qu'à nul prix je ne laisserais perdre le royaume de Jérusalem, lequel je suis

(1) Joinville, édition citée, § 343.

{2) Historiens de France, t. XX, p.

venu pour garder et pour conquérir; ainsi ma résolution est telle que je suis demeuré quant à présent (i). » — Une autre raison, capitale pour saint Louis, et qu'il a aussi lui-même donnée dans sa belle lettre à son peuple, datée de Saint-Jean-d'Acre, au mois d'août i35o, c'était encore la délivrance des pauvres captifs demeurés en Egypte par suite de la violation du traité par les Sarrasins, et exposés à tous les périls. « Les prisonniers chrétiens retenus par les infidèles auraient pu être regardés comme perdus après notre départ, car tout espoir d'obtenir leur délivrance était ôté (2). » L'âme sainte, rovale et française du héros chrétien respire encore pour nous dans ce bulletin officiel de sa campagne d'Egypte, où sa sublimité sereine éclate naturellement dans le simple récit de ses actes, le sincère aveu de ses revers, et son humble et confiante soumission à la volonté divine, exprimés avec une calme et ferme élégance en un latin remarquable pour l'époque, par le clerc qui tenait la plume sous la dictée ou l'inspiration très présente et très sensible de saint Louis. La lettre se termine par un élan d'adjuration enthousiaste où passent tout à la fois le souffle de l'Évangile et celui de la Chanson de Roland ;

« Courage donc, chevaliers du Christ, armezvous, montrez que votre vaillance est capable de châtier ces injures et ces affronts des infidèles. Prenez exemple sur vos ancêtres, spécialement zélés entre toutes les nations pourTexaltation de la foi, renommés pour leur obéissance, leur dévouement, leur affection envers leurs souverains, et qui ont rempli

(1) Joinv'dle, édition citée, § 436, 43j.

(2) Epistola sancti Ludovici régis de captionc et liberatione sua dans Duchesne, Historiée Francorwn scriplores, t. V, p. 43 1.

l'univers du bruit de leurs exploits. Nous vous avons précédés au service de Dieu, venez maintenant vous joindre à nous. Avec nous, quoique vous arriviez plus tard, vous recevrez de la largesse du Seigneur la récompense que le Père de famille de l'Evangile n'accorda pas seulement aux premiers ouvriers de sa vigne, mais aux derniers... Et vous, prélats et autres fidèles du Christ, invoquez le Très-Haut pour nous et pour la Terre-Sainte avec une ferveur et une instance toutes particulières ; faites prier a cette même intention dans tous les lieux qui vous sont soumis, afin que l'heureuse issue qu'entravent nos péchés soit enfin obtenue par vos prières de la clémence et de la bonté divines (i). »

Le caractère de ce document forme un contraste instructif avec celui des célèbres bulletins, héroïques sans doute, mais trop souvent emphatiques et mensongers, du grand capitaine dont le génie et la fortune ont, au début de ce siècle, dominé la France et le monde, mais dont la gloire, outre les taches qui la souillent, a été viciée dans son fond par un intraitable égoïsme. Napoléon a critiqué à son profit, au point de vue militaire, la conduite de saint Louis dans son expédition d'Egypte. Que lui-même ait déployé dans sa brillante, mais éphémère conquête du même pays, une stratégie et une activité supérieures, singulièrement aidées d'ailleurs par la flexibilité, par la docilité beaucoup plus grande des hommes et des instruments dontil disposait, il est inutile de le contester (2) . Toutefois, l'insuccès final a été le même, et quelle différence d'héroïsme dans les deux chefs : l'un sacrifiant tou-

(1) Document et recueil cités, p. fil.

(2) Cf. J.-A. Félix Faure, ouvrage cité, t. I, p. 5i8, note 1.

jours tout et tous, avec une prodigalité insouciante et sanglante, à son but, qui était d'abord la satisfaction de son ambition personnelle, et finissant par l'abandon furtif de son armée pour courir seul à travers les mers à la conquête du pouvoir ; l'autre toujours prêt à s'immoler et se sacrifiant effectivement, avec une volonté calme et réfléchie, aux intérêts de la croisade et de la Terre-Sainte et au salut de ses soldats ! « Napoléon, a dit de lui un historien plutôt partial en sa faveur, n'était pas l'homme du sacrifice (i). » Saint Louis l'était au plus haut degré, et c'est pour cela que sa gloire est bien plus pure, plus vraie, plus solide que celle de Napoléon.

Son retour en France, quand sa conscience le lui permit, fut marqué par un nouvel acte de dévouement, qui lui fit mettre une fois de plus, comme dit Joinville, « son corps en aventure de mort pour épargner le dommage de son peuple ». Ecoutons le bon sénéchal : « Ce fut quand nous revînmes d'outremer et vînmes devant l'île de Chypre, là où notre vaisseau heurta si malheureusement que le fond où il heurta emporta trois toises de la quille sur quoi notre vaisseau était construit. — Après cela, le roi envoya quérir quatorze maîtres nautoniers, tant de ce vaisseau que d'autres qui étaient en sa compagnie, pour lui conseiller ce qu'il ferait. Et tous furent d'avis qu'il entrât dans un autre vaisseau ; car ils ne voyaient pas comment le vaisseau pourrait supporter le choc des vagues, parce que les clous avec quoi les planches du vaisseau étaient attachées étaient tout disloqués. Et ils montrèrent au roi un exemple du

(i) Henry Houssaye, i8i5, p. Sgi. Cf. notre e'tude intitulée : Napoléon, son caractère, son génie, son rôle historique (librairie Perrin).

péril de ce vaisseau, parce que, à l'aller que nous fîmes outre-mer, un vaisseau en semblable cas avait péri; et je vis chez le comte de Joigny la femme et l'enfant qui seuls échappèrent de ce vaisseau... — Alors le roi dit aux nautoniers : « Je vous demande sur votre honneur, au cas que la nef fût vôtre et qu'elle fût chargée de marchandises à vous, si vous en descendriez. » Et ils répondirent tous ensemble que non ; car ils aimeraient mieux mettre leurs personnes en aventure de se noyer que d'acheter une nef quatre mille livres et plus. « Et pourquoi me conseillez-vous de descendre? — Parce que, firentils, le jeu n'est pas égal; car ni or ni argent ne peut valoir le prix de votre personne, de votre femme et de vos enfants qui sont céans; et pour cela nous ne vous conseillons pas de vous mettre, ni vous ni eux, en aventure. » — Le roi dit alors : « Seigneurs, j'ai ouï votre avis et l'avis de mes gens; or je vous dirai à mon tour le mien, qui est tel, que si je descends de la nef, il y a céans cinq cents personnes et plus qui demeureront dans l'île de Chypre, par peur du péril de leurs corps (car il n'y en a pas un qui n'aime autant sa vie que je fais la mienne), et qui jamais, par aventure, ne rentreront dans leur pays. C'est pourquoi j'aime mieux mettre en la main de Dieu ma personne, et ma femme et mes enfants, que causer tel dommage à un aussi grand nombre de gens qu'il y a céans (i). » La seconde croisade de saint Louis, dans le déplorable état de santé où il se trouvait quand il l'entreprit, vingt-deux ans après la première, fut assurément de sa part un grand acte d'abnégation terrestre en même temps que d'enthousiasme religieux. Le

(i) Joinville, édition citée, § i3, 14, 627, 628.

pape Clément IV, auquel il avait demandé conseil, hésita beaucoup avant de lui donner son assentiment, malgré le zèle traditionnel du Saint-Siège pour la lutte contre l'islamisme. Il semble certain que le pieuxroi n'apas été exemptde généreuse illusion et de confiante crédulité dans le dessein et la conduite de cette croisade, qu'il dirigea d'abord sur Tunis, selon les conseils intéressés de son frère Charles d'Anjou, devenu roi de Sicile. Comment ne pas noter cependant que la France s'applaudit aujourd'hui d'avoir planté son drapeau sur cette terre où saint Louis avait le premier déployé, avec l'oriflamme, la bannière des fleurs de lis? Saisi, ainsi qu'en Egypte naguère, de la dyssenterie qui s'était déclarée dans l'armée chrétienne, il vit approcher et il accueillit la mort avec les sentiments qu'on pouvait attendre de sa vie et de ses vertus. « Sa tente, dit M. Wallon groupant et résumant les témoignages contemporains (i), était devenue une maison de prières. On y célébrait la messe et les offices ordinaires de l'Eglise. La croix était dressée au pied de son lit, devant ses yeux ; et ce n'était pas assez pour lui de la voir : souvent, il la baisait, et bénissant Dieu en toutes choses, il le remerciait de sa maladie. Il avait alors près de lui comme confesseur Geoffroi de Beaulieu, témoin intime de sa vie pieuse et de ses vertus, et, à ce titre, un de ses principaux historiens. Il usa plusieurs fois de son ministère dans le cours de cette maladie et reçut la communion. Un jour qu'on lui apportait la sainte hostie, il se jeta hors de son lit tout faible qu'il était, se prosterna et voulu la recevoir à genoux. On dut le reporter sur sa couche. Quand il reçut l'extrême-onction, il pouvait

xi) Ouvrage cité, t. II, pp. 536-533.

à peine se faire entendre ; mais au mouvement de ses lèvres, dit le Confesseur de la reine Marguerite, on voyait qu'il s'unissait aux prières de la cérémonie. Geoffroi de Beaulieu dit qu'il répondait aux psaumes et que dans la litanie il prononçait lui-même le nom des saints, invoquant leurs suffrages. A la fin, il fut quatre jours sans parler : mais il avait toujours l'esprit présent. Son regard se tournait souvent vers le ciel ; il se reportait aussi sur ceux qui l'entouraient et semblait leur sourire.

« Dans cette faiblesse extrême, la veille de sa mort, quand Geoffroi de Beaulieu lui apporta le viatique, il voulut encore se lever pour le recevoir : et ce fut aux pieds de son lit, à genoux et les mains jointes, qu'il se confessa et communia. La parole ne lui avait donc pas fait encore absolument défaut. La nuit de sa mort on l'entendit dire : « Nous irons en Jérusalem. » C'est vers la Jérusalem céleste que sa pensée se portait désormais ; néanmoins il n'oubliait pas ce pourquoi il était venu en Afrique, et s'attachant jusqu'à la fin à ce rêve qui avait séduit son âme pieuse, il disait : « Pour Dieu ! tâchons que la foi puisse être prêchée dans Tunis : qui pourrait bien remplir une telle mission? » et il nommait un frère prêcheur qui avait déjà été dans cette ville Quand ses forces achevaient de s'épuiser, et qu'on recueillait à peine un léger murmure sur ses lèvres, il invoquait encore les suffrages des saints. Geoffroi de Baulieu devinait à quelques mots qu'il récitait cette fin de l'oraison de saint Denis : « Seigneur, accordeznous de mépriser pour votre amour les biens du monde et de ne point redouter ses maux », ou le commencement de l'oraison de saint Jacques : « Soyez, Seigneur, le sanctificateur et le gardien de votre

peuple. » Entre neuf heures et midi, comme il avait paru dormir environ une demi-heure, il ouvrit les yeux et les levant au ciel d'un air serein, il prononça les paroles du psalmiste : « J'entrerai dans votre maison, j'adorerai dans votre saint temple et je confesserai votre nom. Introibo in domum tuam, adorabo ad templum sanctum tuum et confitebor nomini tuo. » Au dernier moment il se fit coucher sur la cendre, les bras en croix, et rendit l'âme; c'était l'heure où Notre-Seigneur Jésus-Christ était mort sur la croix (25 août 1270). »

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