INTÉRIEURE
« Il est bien juste, dit la version française de Guillaume de Nangis (i), de pleurer la mort du bon roi Louis, à cause de la perte qu'a faite en lui toute la Sainte Eglise, qu'il aimait si dévotement et qu'il gardait et défendait selon son pouvoir. Spécialement tout le royaume de France se doit plaindre de sa mort , gémir et pleurer, lui qui était en repos et en joie sous un si bon prince. » — Mais quelles étaient les causes d'un si bel effet, c'est-à-dire quels avaient été les principes dirigeants et les actes caractéristiques de cet heureux gouvernement d'un roi qui était un saint?
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner, d'une façon générale et théorique, le caractère, l'étendue et les limites du pouvoir royal au temps de saint Louis. Mais il importe de constater que , tel qu'il le possédait et le jugeait fondé en droit et en raison , il l'a exercé de façon pleine , personnelle et on peut dire absolue (2). Son droit pour lui se liait essentiellement
(1) Historiens de France, t. XX, pp. 461-463. (a) Cf. la dissertation de M. de Wailly : Sur le pouvoir royal, dans son Joinville, édition cite'e, p. 454 et suiv.
à son devoir, et de là vient que ce prince, qui a donné de si éclatantes preuves d'humilité chrétienne, savait, à l'occasion, faire si énergique ment, si fièrement respecter son autorité, même de ses parents les plus chers et les plus proches. Un jour, un chevalier, lésé par un jugement de la cour comtale de Charles d'Anjou, en appela au roi. Charles, courroucé, le fit jeter en prison. Mais le roi fut averti. « Le pieux roi, dit le Confesseur de Marguerite (i), fit mander par ses lettres monseigneur Charles, et quand il fut venu devant lui il le blâma fort, et le reprit de ce qu'il avait fait saisir ce chevalier qui appelait , et il lui dit qu'il ne devait y avoir qu'un roi en France , et qu'il ne crût pas, parce qu'il était son frère, qu'il l'épargnerait en rien contre la droite justice. » Il fit délivrer le prisonnier et, quand celui-ci fut venu pour suivre son appel, le roi lui choisit lui-même des conseillers et des avocats, et finalement, après de longs et mûrs débats, le chevalier eut gain de cause et la sentence de la cour du comte fut cassée.
Nous voyons dans une occasion encore plus frappante , parce que l'équité cette fois n'était pas en cause , saint Louis venger avec une rigueur imposante sa dignité royale et son autorité mise en oubli. « Frère Hugues de Jouy, qui était maréchal du Temple, raconte Joinville (2), fut envoyé au Soudan de Damas de par le maître du Temple , pour obtenir que le Soudan fit un accord au sujet d'une grande terre que le Temple avait coutume de tenir, en sorte que le Soudan voulût bien que le Temple en eût la moitié et lui l'autre. Les conventions furent faites
(1) Historiens de France, t. XX, p. 11 5. (a) Édition citée, § 5ii-5i4.
en telle manière, à condition que le roi y consentît. Et Frère Hugues amena un émir de par le Soudan de Damas, et apporta les conventions dans un écrit qu'on appelait authentique.
« Le maître dit ces choses au roi; de quoi le roi fut fortement surpris, et lui dit qu'il était bien hardi d'avoir conclu ou négocié une convention avec le Soudan , sans lui en parler ; et le roi voulut que réparation lui en fût faite. Et la réparation fut telle, que le roi fit lever les tentures de trois de ses pavillons, et là fut tout le commun du camp en général qui venir y voulut; et là vint le maître du Temple et tous ses chevaliers , tout déchaussés , à travers le camp, parce que leurs tentes étaient en dehors du camp. Le roi fit asseoir devant lui le maître du Temple et le messager du Soudan, et le roi dit au maître tout haut :
« Maître, vous direz au messager du Soudan qu'il vous pèse d'avoir fait un traité avec lui sans m'en parler; et parce que vous ne m'en aviez pas parlé, vous le tenez quitte de tout ce qu'il vous a promis et lui rendez toutes ses promesses. » Le maître prit ses conventions et les bailla à l'émir; et alors le maître dit : « Je vous rends les conventions que j'ai faites à tort; et cela me pèse. » Et alors le roi dit au maître qu'il se levât et qu'il fit lever tous ses frères; et ainsi fit-il. « Or, agenouillez- vous, et me faites réparation de ce que vous y êtes allés contre ma volonté. »
« Le maître s'agenouilla, et tendit le bout de son manteau au roi , et abandonna au roi tout ce qu'ils avaient, pour y prendre sa réparation telle qu'il la voudrait régler. « Et je dis, fit le roi, tout d'abord, que Frère Hugues, qui a fait les conventions, soit banni de tout le royaume de Jérusalem. » Le maître,
qui était compère du roi pour le comte d'Alençon , qui était né à Châtel-Pèlerin , ni la reine, ni autres, ne purent être en aide à Frère Hugues, et empêcher qu'il ne lui fallût vider la Terre-Sainte et le royaume de Jérusalem. »
Il a déjà été indiqué plus haut que la ferveur de saint Louis le conduisit à porter assez loin l'extension dans l'ordre spirituel et quasi sacerdotal des prérogatives presque religieuses que conférait à la Royauté du moyen âge , selon l'opinion publique et avec l'adhésion au moins tacite de l'Eglise, l'onction du sacre. La distinction (nous ne disons pas la séparation, toujours regrettable) entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel, beaucoup moins nettement conçue et accusée alors qu'elle ne l'a été depuis, en des sens divers, dans la doctrine théologique, philosophique ou politique, cette distinction ne laissait pas pourtant de se dessiner en ses lignes principales , sur le fondement de l'Evangile et de la tradition catholique , dans l'esprit des clercs instruits et réfléchis. C'est ainsi que la curieuse expression « pia usurpatio (i) », appliquée au zèle de saint Louis dans son apostolat non seulement personnel , mais royal , par son chapelain Guillaume de Chartres, devenu un religieux dominicain, est un éloge qui paraît bien accompagne d'une légère réserve de droit théorique. Un sentiment analogue, joint à cette admirable, à cette exquise modération, qui, sauf dans les cas essentiels et dans les circonstances impérieusement urgentes, est le trait caractéristique de la conduite du Saint-Siège à travers les âges, un sentiment analogue à celui de
(i) Historiens de France, t. XX, p. 62. — Cf. J.-A. Félix Faure, ouvrage cité, t. II, pp. 598, 599.
Guillaume de Chartres (i) ne fut peut-être pas étranger aux sages conseils de Clément IV au pieux monarque pour tempérer les effets de son indignation contre l'habitude , trop répandue alors comme depuis, des jurons blasphématoires.
Saint Louis avait ce vice particulièrement en horreur. « Nulle vilenie de Dieu ni de ses saints, enseigne-t-il à son fils Philippe (2), ne souffre que l'on dise devant toi, que tu n'en fasses tantôt vengeance », et il ajoute un peu plus loin : « Mets grande diligence à ce que péchés soient ôtés de ta terre, c'est-àdire vilains jurements, et tout ce qui se fait ou dit au mépris de Dieu ou de Notre-Dame ou des saints. » Il s'était proposé lui-même d'édicter dans son royaume les peines les plus graves contre les blasphèmes. Mais son zèle fut à bon droit jugé excessif à Rome et le Pape s'appliqua à le tempérer. « Clément IV, dit M. Wallon (3), dans une bulle du 12 juillet 1268, félicite le pieux roi de son zèle, mais l'invite à le mieux régler; et s'il rappelle les peines de l'Ancien Testament, c'est pour l'engager a n'en point prendre exemple, et à punir, sans que les membres ou la vie du coupable soient compromis [citra membri mutilationem et mortem). C'est ce qu'il répète dans une lettre du même jour adressée aux barons de France dont il savait que le roi aimait à prendre les avis. Cet avertissement fut entendu. L'ordonnance de 1269 ne
(1) Il ne faudrait pas toutefois appuyer beaucoup sur cette hypothèse, car il est certain que Cle'ment IV, dans les textes mêmes où il de'conseille une rigueur excessive, n'en approuve pas moins en termes positifs la re'pression des blasphèmes par ie pouvoir civil au moyen de peines temporelles.
(2) Bibliothèque de l'Ecole des chartes, t. XXXIII, 1872, pp. 43o, 439, 4/,o.
(3) Ouvrage cite', t. II, pp. 196, 197
porta qu'une amende : le pilori et la prison n'étaient que pour ceux qui ne pouvaient pas payer; le fouet, pour les enfants de dix à quatorze ans. Le roi toutefois se réservait de punir plus sévèrement les blasphèmes plus énormes qui lui seraient dénoncés. »
Dans certains cas particuliers, le roi avait, en effet, laisssé ou même laissa encore libre cours à sa sainte colère. Joinville nous en rapporte deux exemples, où saint Louis, d'ailleurs, quoique probablement sans faire cette distinction, paraît avoir agi moins en conséquence de la puissance royale proprement dite, législative ou administrative, qu'en raison soit de son autorité disciplinaire de chef d'armée, soit de l'autorité, pour ainsi dire patriarcale et arbitraire, qui, selon un très antique usage, non encore entièrement tombé en désuétude, appartenait aux seigneurs sur les roturiers, autrefois serfs, nés ou habitant sur leurs domaines. « Le roi, rapporte le bon sénéchal, aimait tant Dieu et sa douce Mère , que tous ceux qu'il pouvait convaincre d'avoir dit sur Dieu ou sa Mère chose déshonnête ou vilain jurement, il les faisait punir grièvement. Ainsi je vis qu'il fit mettre un orfèvre à l'échelle à Césarée, en caleçon et en chemise, les boyaux et la fressure d'un porc autour du cou, et en si grande foison qu'ils lui arrivaient jusqu'au nez. J'ai ouï dire que depuis que je revins d'outre-mer, il fit brûler pour cela (avec un fer chaud destiné à cet usage) le nez et la lèvre à un bourgeois de Paris; mais je ne le vis pas. Et (en réponse aux murmures excités par ce châtiment) le saint roi dit : « Je voudrais être marqué d'un fer chaud, à condition que tous vilains jurements fussent ôtés de mon royaume (i). »
(1} Toinville, édition citée, § 685. Cf. Geoffroi de Beaulieu
L'union, dans la personne de saint Louis, de la puissance royale , non pas infinie , mais indéfinie à son époque , avec l'autorité seigneuriale et patriarcale, faisait de lui, dans ses domaines propres, un prince absolu et obéi; le prestige de sa couronne et de ses vertus , joint à l'ascendant conquis par Philippe-Auguste , maintenu par Louis VIII , défendu et accru par Blanche de Castille, faisait de lui, dans tout le royaume, un suzerain et un souverain redoutable et respecté. Mais la délicatesse même de sa conscience et la tournure naturellement réfléchie et délibérative de son esprit lui inspirèrent un goût particulier pour l'une des meilleures traditions de ses ancêtres, qu'il transmit fortifiée à ses descendants : celui des décisions prises en conseil après un mûr examen. Le caractère éminemment consultatif de la monarchie capétienne, si marqué même chez Louis XIV, est un des traits caractéristiques du gouvernement de saint Louis , ce qui n'empêche pas d'ailleurs, comme l'a noté M. de Wailly, que, dans telle et telle circonstance, le roi, sa conviction nettement faite, n'a pas hésité à la faire prévaloir sur l'avis contraire de ses conseillers. Toutefois, pour les actes législatifs applicables à tout le royaume, il ne pouvait, selon le droit féodal, se passer de l'assentiment formel des grands feudataires, qui jouissaient dans leurs domaines d'une quasi souveraineté, à beaucoup d'égards indépendante. Mais son autorité morale et son exemple étaient bien puissants sur eux et sur leurs sujets, qui, après tout, malgré les intermédiaires, étaient fiers d'être aussi les siens.
et le Confesseur de Marguerite, Historiens de France, t. XX, pp. 19, 68, 69. Les mots place's entre parenthèses sont empruntés à ces deux derniers auteurs.
Le premier principe du gouvernement Je saint Louis, comme la qualité dominante de son caractère moral, ce fut la justice. « Cher fils, dit-il dans ses Enseignements (i), si tu viens à régner, fais en sorte d'avoir ce qui convient à un roi, c'est-à-dire que tu soies si juste que tu ne t'écartes en rien de la justice pour quoi que ce soit qui puisse advenir. Si un pauvre est en procès avec un riche, soutiens le pauvre plus que le riche jusqu'à ce que tu connaisses la vérité, et quand tu sauras la vérité, fais-leur droit. — Et s'il arrive que quelqu'un soit en querelle avec toimême, soutiens la cause de ton adversaire devant ton conseil, afin de ne point paraître trop aimer ta cause, jusqu'à ce que tu connaisses la vérité. Sans cela les gens de ton conseil pourraient redouter de parler contre toi, ce que tu ne dois pas vouloir. — Et si tu apprends que tu possèdes quelque chose injustement, soit de ton temps, soit du temps de tes prédécesseurs, restitue-le aussitôt, si grande qu'en soit la valeur, soit en terre, soit en argent ou en autre chose. S'il y a doute et que tu n'en puisses savoir la vérité, fais tel accord selon l'avis de vrais prud'hommes, que ton âme et celles de tes prédécesseurs en soient pleinement délivrées. Et quoi que tu aies pu entendre dire que tes prédécesseurs aient restitué, ne laisse pas de mettre grande peine à savoir s'il reste encore quelque chose à rendre , et si tu le trouves , fais-le rendre sur-le-champ pour la délivrance de ton âme et de celles de tes prédécesseurs. »
Il avait donné une preuve magnifique, inouie, de son attachement efficace à ces belles maximes, dans
(i) Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t. XXXIII, pp. 43i,
la grande enquête ordonnée par lui en 1247, à l'occasion de son prochain départ pour la croisade. « Comme il voulait être en état de grâce au moment de son départ, dit M. Elie Berger (1), emporter en Terre-Sainte une conscience satisfaite en laissant derrière lui un royaume aussi heureux que possible, il se résolut alors à l'une des plus belles mesures qu'un roi ait jamais prises. Par son ordre, des enquêteurs se mirent à parcourir toutes les provinces annexées au domaine royal depuis l'avènement de Philippe-Auguste. Tous ceux qui avaient été maltraités ou dépouillés par les baillis, les sénéchaux, les prévôts, les sergents et les autres représentants de l'autorité royale , venaient exposer leurs griefs à ces juges improvisés et demander la réparation qui leur était due; leur nombre était grand, car on avait beaucoup souffert, depuis une quarantaine d'années, dans les campagnes et même dans les villes... Les agents royaux avaient agi trop souvent comme en pays conquis; ils se croyaient peu surveillés et ne se gênaient guère. Que de souffrances accumulées pendant ces quarante ans ! Mais aussi quelle noble idée que celle de cette réparation spontanée, minutieuse! Avait-on jamais vu un prince redresser de lui-même, à ses frais, les torts causés aux populations sous les règnes de son père et de son aïeul? L'impression fut immense ; elle persista pendant des siècles; le fils de Blanche n'était plus seulement un bon roi, il devenait d'un coup le souverain par excellence, le juge impeccable, le consolateur et l'ami de ses sujets. »
Un roi si peu disposé à se ménager lui-même dès
(1) Histoire de Blanche de Castille, p. 365.
que la justice était en cause, ne pouvait avoir sur ce terrain-là de condescendance pour personne. Le conseil que nous lui avons déjà entendu donner à son fils : « Garde-toi, pour amour que tu aies à aucun, que tu ne te détournes de faire droit », nous l'avons vu aussi en faire l'application à son propre frère, et le Confesseur de Marguerite nous en rapporte encore un autre exemple, où il s'agit du même Charles d'Anjou : « Comme le pieux roi était une fois à Paris, plusieurs bourgeois et marchands de divers commerces se plaignirent à lui de monseigneur Charles, son frère, parce qu'ils lui avaient prêté de l'argent et lui avaient vendu de leurs autres marchandises, et il ne leur donnait pas satisfaction. Le pieux roi dit alors à monseigneur Charles qu'il les payât. Et parce que monseigneur Charles se défendait de les payer et qu'il semblait qu'il voulût contester à ce sujet, il lui dit que, s'il ne les payait, il ne jouirait pas des biens qu'il tenait de lui; et l'on croit que monseigneur Charles leur fit satisfaction parle commandement du pieux roi (i). »
Du même principe procède encore cet autre conseil des Enseignements (2) : « Cher fils, sois diligent d'avoir de bons baillis et de bons prévôts en ta terre et enquiers-toi souvent s'ils font bien justice et ne font tort à personne contre leur devoir. » Le commentaire anticipé de cette recommandation se trouve dans la grande ordonnance de 1254 pour la réformation du royaume, ainsi résumée par M. Lecoy de la Marche (3) :
(1) Historiens de France, t. XX, p. 116. (a) Recueil cité, p. 4^9.
(3) Saint Louis, son gouvernement et sa politique., pp. 125,
« Les sénéchaux et autres officiers royaux prêteront et observeront, sous peine d'être châtiés par le roi lui-même, le serment de rendre la justice sans distinction de personnes, suivant les coutumes et usages approuvés, de conserver les droits du souverain sans porter préjudice à ceux des particuliers, de ne recevoir aucun présent, ni eux, ni leurs femmes, ni leurs enfants, et de rendre ceux qu'ils auraient reçus; de ne jamais emprunter de leurs administrés que des sommes d'argent peu élevées, au-dessous de vingt livres, et de les rembourser dans un délai de deux mois; de ne prélever aucune part sur le profit des ventes ou des adjudications des offices inférieurs, des rentes dues au roi, de la monnaie, etc.; de ne point protéger les officiers subalternes coupables de malversations ou d'abus de pouvoir, suspects d'usure ou menant une vie scandaleuse, mais, au contraire, de les corriger... Ils n'achèteront aucun immeuble dans leur circonscription sans la permission du roi, sous peine de confiscation. Ils n'y prendront point femme, ni pour eux, ni pour leurs parents, ni pour leurs domestiques. Ils ne feront pas recevoir leurs parents ni leurs domestiques dans des monastères, et ne leur procureront pas de bénéfices ecclésiastiques. Ils ne prendront dans les maisons religieuses ni repas ni gîtes sans l'autorisation du roi. Ils n'auront qu'un petit nombre de bedeaux ou de sergents pour exécuter leurs jugements; ces sergents seront nommés publiquement dans les assises, et ne seront écoutés s'ils ne sont munis d'un mandat en règle de leur supérieur. Les sénéchaux, baillis et leurs subordonnés ne pourront faire arrêter personne pour dettes, si ce n'est pour les sommes dues au roi. Ils ne pourront détenir l'individu accusé de crime
qui sera en état de se purger de l'accusation, à moins qu'il ne s'agisse d'un crime énorme, ou qu'il ne soit convaincu par son propre aveu, par des preuves ou des présomplions très fortes. Us communiqueront à l'accusé les enquêtes dressées contre lui. Les personnes de bonne renommée, même pauvres, ne seront pas mises à la question sur la déposition d'un seul témoin. Ceux qui auront acheté des offices inférieurs ne pourront les revendre, et s'ils sont plusieurs acheteurs, un seul rendra la justice. Les sénéchaux ou baillis tiendront leurs audiences aux lieux accoutumés. Ils ne chargeront le peuple d'aucune imposition. Ils n'ordonneront de chevauchées que pour des causes nécessaires, et ne pourront forcer à financer ceux qui voudront servir en personne. Us ne défendront l'exportation des -blés, des vins et autres denrées qu'après la délibération d'un conseil... Les officiers royaux, après l'expiration de leurs fonctions, resteront pendant cinquante jours sur les lieux pour répondre aux plaintes dont ils pourraient être l'objet. »
Si désireux que fût le saint roi de faire régner la justice en réformant les abus, il en est auxquels il ne pouvait rien, parce qu'ils tenaient aux nécessités, encore inéluctables, de l'administration féodale. Tel était la mise en adjudication des offices et magistratures inférieures, des prévôtés. Cet abus, pendant la minorité de saint Louis, s'était étendu à l'administration de la capitale elle-même, jusqu'alors régie, sans l'autorité du roi, par un vicomte choisi entre les principaux seigneurs du royaume. Mais ici la chose était trop grave et la main royale intervint. « La prévôté de Paris, raconte Joinville, qui, en réalité, ne fait que transcrire en cet endroit un ma-
nuscrit ancien des Chroniques de Saint-Denis (i), était alors vendue aux bourgeois de Paris, ou à d'aucun» , et quand il advenait que d'aucuns l'avaient achetée, ils soutenaient leurs enfants et leurs neveux en. leurs méfaits; car les jeunes gens se fiaient en leurs parents et en leurs amis qui tenaient la prévôté. C'est pourquoi le menu peuple était fort foulé, et ne pouvait avoir raison des gens riches, à cause des grands présents et des dons qu'ils faisaient aux prévôts.
« Celui qui, en ce temps-là, disait la vérité devant le prévôt, ou qui voulait garder son serment pour n'être point parjure, au sujet de quelque dette ou de quelque chose sur quoi il fût tenu de répondre, le prévôt levait sur lui l'amende, et il était puni. A cause des grandes injustices et des grandes rapines qui étaient faites dans la prévôté, le menu peuple n'osait demeurer en la terre du roi, mais allait demeurer en d'autres seigneuries. Et la terre du roi était si déserte, que quand le prévôt tenait ses plaids, il n'y venait pas plus de dix personnes ou de douze.
« Avec cela il y avait tant de malfaiteurs et de larrons à Paris et dehors, que tout le pays en était plein. Le roi, qui mettait grand soin à faire que le menu peuple fût gardé, sut toute la vérité ; alors il ne voulut plus que la prévôté de Paris fût vendue, mais il donna grands et bons gages à ceux qui dorénavant la garderaient. Et il abolit toutes les mauvaises impositions dont le peuple pouvait être grevé ; et fit enquérir par tout le royaume et par tout le pays où il pourrait trouver un homme qui fît bonne
(i) Joini'ille, édition citée, % 715-718, et Eclaircissement, XIII, p. 489.
et raide justice, et qui n'épargnât pas plus l'homme riche que le pauvre.
« Alors lui fut indiqué Etienne Boileau, lequel maintint et garda si bien la prévôté, que nul malfaiteur, ni larron, ni meurtrier n'osa demeurer à Paris, qui ne fût tantôt pendu ou exterminé : ni parenté, ni lignage, ni or, ni argent, ne le purent garantir. La terre du roi commença à s'amender, et le peuple y vint pour le bon droit qu'on y faisait. Alors elle se peupla tant et s'amenda, que les ventes, les saisines, les achats et les autres choses valaient le double de ce que le roi y recevait auparavant. »
Pour généraliser une surveillance que les conditions de l'administration d'alors lui indiquaient comme particulièrement nécessaire de la part du pouvoir central, saint Louis, frappé des résultats de l'enquête de 12475 fit de ces sortes de revues et d'inspections administratives et judiciaires un des procédés habituels et comme une institution régulière de son gouvernement. Les enquêteurs royaux, chargés de constater, de réprimer, de réparer les abus et les injustices, furent plus volontiers choisis par lui parmi les membres du clergé régulier, notamment des deux grands ordres récents de Saint-François et de Saint-Dominique, si chers au pieux roi, et qui lui offraient effectivement des garanties supérieures de désintéressement et d'élévation d'esprit. C'est également à sa soif de justice qu'il faut rapporter, pour la part personnelle qui lui revient dans la reprise persévérante et tenace des attributs de la royauté par les agents de la dynastie capétienne sur les conséquences du morcellement féodal, la multiplication et la régularisation des appels et des cas royaux et l'organisation plus nette et plus fixe de la cour suprême,
c'est-à-dire du conseil royal considéré dans ses fonctions judiciaires, auquel lut attribué en France d'une façon spéciale d'abord, puis plus tard exclusive, la dénomination de parlement, encore généralement appliquée sous saint Louis à toutes les assemblées de seigneurs et de prélats appelés par le roi à délibérer sur quelque affaire importante.
Dans la conception de la royauté, telle qu'elle était en vigueur au moyen âge, la qualité de juge souverain était inhérent à la personne du monarque, et la délégation qu'il faisait aux magistrats institués par lui de cette partie essentielle de son droit et de sa charge, ne lui en ôtait nullement, quand il le jugeait bon, l'exercice personnel. Cet exercice, auquel venait s'ajouter celui de l'autorité patriarcale dont nous avons déjà eu l'occasion de dire un mot ci-dessus, saint Louis s'y donnait avec complaisance. Joinville nous l'a montré sous cet aspect dans un passage justement célèbre, un de ces tableaux historiques qui vivent dans la mémoire de tous :
« Le roi avait sa besogne réglée en telle manière que monseigneur de Nesle et le bon comte de Soissons, et nous autres qui étions autour de lui, qui avions ouï nos messes, allions ouïr les plaids de la porte, qu'on appelle maintenant les requêtes.
« Et quand il revenait de l'église, il nous envoyait quérir, et s'asseyait au pied de son lit, et nous faisait tous asseoir autour de lui, et nous demandait s'il v en avait aucuns à expédier qu'on ne pût expédier sans lui; et nous les lui nommions, et il ordonnait de les envoyer quérir, et il leur demandait : « Pourquoi ne prenez-vous pas ce que nos gens vous offrent? » Et ils disaient : « Sire, c'est qu'ils nous offrent peu. »
180 SALNT LOUIS.
Et il leur disait ainsi : « Vous devriez bien prendre ce que l'on vous voudrait offrir. » Et le saint homme s'efforçait ainsi, de tout son pouvoir, de les mettre en voie droite et raisonnable.
« Maintes fois il advint qu'en été il allait s'asseoir au bois de Vincennes après sa messe, et s'accotait a an chêne, etnous faisait asseoir autour de lui. Et tous seux qui avaient affaire venaient lui parler, sans empêchement d'huissier ni d'autres gens. Et alors il leur demandait de sa propre bouche : « Y a-t-il ici quelqu'un qui ait sa partie ? » Et ceux qui avaient leur partie se levaient. Et alors il disait : « Taisez-vous tous, et on vous expédiera l'un après l'autre. » Et alors il appelai' monseigneur Pierre de Fontaines et monseigneur •jeoffroi de Villette, et disait à l'un d'eux : « Expédiez-moi cette partie. »
« Et quand il voyait quelque chose à amender dans les paroles de ceux qui parlaient pour lui, ou dans les paroles de ceux qui parlaient pour autrui, lui-même l'amendait de sa bouche. Je vis quelquefois, en été, que pour expédier ses gens il venait dans le jardin de Paris, vêtu d'une cotte de camelot, d'un surcot de tiretaine sans manches, un manteau de taffetas noir autour de son cou, très bien peigné et sans coiffe, et un chapeau de paon blanc sur sa tête. Et il faisait étendre des tapis pour nous asseoir autour de lui; et tout le peuple qui avait affaire par-devant lui, se tenait autour de lui debout. Et alors il les faisait expédier de la manière que je vous ai dite avant pour le bois de Vincennes (i). »
Cet amour inébranlable de la justice, qui s'exprimait pour saint Louis dans la maxime : « A chacun
(i) Joinville} édition citée, § 57-60.
son droit », appelait assez naturellement dans son esprit et dans son administration le goût de l'ordre et de la raison, que l'on pourrait, ce semble, énoncer dans cette formule : « Chaque chose à sa place. » Profondément respectueux de la tradition, il n'hésitait pas pourtant, selon son pouvoir, à la rejeter de façon catégorique, si dans sa conscience, éclairée des lumières de la foi chrétienne, il la jugeait contraire à la vérité morale. C'est ainsi, qu'en dépit d'une coutume plusieurs fois séculaire, transportée en Gaule des forêts de la Germanie, et qui avait jeté les plus profondes racines dans les institutions et dans les mœurs féodales, il proscrivit absolument dans ses domaines l'absurde et sanglante pratique du duel judiciaire. « Nous défendons à tous les batailles par tout notre domaine, dit-il d'un ton péremptoire dans l'article premier de sa célèbre ordonnance de 1260, et au lieu de batailles nous mettons preuves de témoins. » — « Même dans le domaine de la couronne, remarque à ce propos M. Lecoy de la Marche (1), l'opposition de la noblesse fut très vive. Le préjugé était si fort, que le duel fut rétabli en matière criminelle sous Philippe le Bel, et qu'il se perpétua, quoique restreint de plus en plus dans son application et dissimulé sous différentes formes, jusqu'au fameux combat entre La Châtaigneraie et Jarnac, livré en 1 547 devant toute la cour : c'est alors seulement que le funeste coup de Jarnac fit interdire absolument toutes les rencontres de ce genre. » — Hélas! on ne sait que trop qu'en dépit des terribles édits de Richelieu, maintenus et soutenus par Louis XIV, le duel privé, issu du duel ' judiciaire, s'est perpétué et subsiste encore parmi
(1) Ouvrage cité, p. i44-
nous, au grand préjudice, parfois au grand scandale de la raison et de l'équité.
Appliqué au maniement des finances, l'ordre s'appelle l'économie, et l'économie n'est pas seulement une vertu privée, mais au plus haut point une vertu royale. Tel du moins était l'avis de saint Louis : « Cher fils, dit-il dans ses Enseignements (i), je t'enseigne que tu mettes grande attention à ce que les deniers que tu dépenseras soient dépensés à de bons usages et qu'ils soient par toi justement acquis. Et c'est un sens que je désirerais beaucoup que tu eusses, c'est-à-dire que tu te gardasses des folles dépenses et des fâcheuses recettes, et que tes deniers fussent bien mis et bien pris. » — C'est grâce à cette façon, très oubliée de tout temps, de comprendre la gestion de ses affaires, l'alimentation et la dispensation de son trésor, que saint Louis fit face aux frais énormes de ses croisades et à la sainte surabondance de ses fondations et de ses aumônes, sans fouler son peuple. « En cette expédition, nous dit Joinville (2) à propos de la guerre de Poitou et de Saintonge, le roi donna de grands dons, ainsi que je l'ai ouï dire à ceux qui en revinrent. Mais ni pour les dons, ni pour les dépenses que l'on fit en cette expédition, ou en d'autres en deçà de la mer ou au delà, le roi ne requit ni ne prit jamais d'aide dont on se plaignît, ni de ses barons, ni de ses bonnes villes. »
Un détail technique du gouvernement de saint Louis ■ qui n'est peut-être pas le fait le moins significatif pour attester ses vertus royales, c'est le bon aloi, devenu légendaire après lui, de sa monnaie. « C'est sous
(1) Recueil cité, pp. 440, 44i- (a) Édition citée, p. 10 3.
saint Louis, dit M. J.-A. Félix Faure (i), que se produisent ces beaux types de pièces d'or et d'argent, non moins remarquables par la pureté de la matière que par l'élégance de leurs empreintes, qui ont fait l'admiration des antiquaires. L'élévation de leur titre devait tenter les rois falsificateurs qui lui succédèrent. Les altérations commises par Philippe le Bel, son petit-fils, firent perdre au peuple toute confiance dans la monnaie royale : l'Etat prélevait les impôts en pièces de bon aloi; il rendait à la circulation, sous les mêmes dénominations, des pièces d'un titre inférieur ; ainsi le peuple payait deux fois ; il se ruinait et demandait à grands cris qu'on lui rendit la monnaie de saint Louis. »
Avec son amour de la justice, le trait que les contemporains de saint Louis ont le plus remarqué dans sa physionomie royale et dans son gouvernement, c'est son amour de la paix : « rex ipse pacificus » , selon l'expression, déjà citée plus haut, de Guillaume de Chartres. Cette disposition, qu'on ne saurait assez honorer chez les conducteurs d'hommes, s'est reflétée en termes touchants dans ses enseignements à son fils Philippe : « Cher fils, je t'enseigne que tu t'appliques diligemment, selon ton pouvoir, à pacifier les guerres et contestations qui seront en ta terre ou entre tes hommes; parce que c'est une chose qui plaît beaucoup à Notre-Seigneur. Et de ce nous donna monseigneur saint Martin très grand exemple. Car au temps que par l'avertissement de Notre-Seigneur il savait devoir mourir, il alla pour mettre la
(i) Ouvrage cité, t. II, pp. 322, 223. Cf. l'étude spéciale de M. N. de Wailly : Recherches sur le système monétaire de saint Louis, dans les Me'moires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. XXI, 2e partie, p. n4 et suiv.
paix entre certains clercs de son archevêché, et il lui parut qu'en faisant cela il terminait dignement sa vie » (i). Elle est exprimée avec une concision et une force admirable dans le préambule de l'ordonnance de réformation de 1254 : « Selon le devoir de la puissance royale, nous voulons du fond du cœur la paix et le repos de nos sujets, repos dans lequel nous nous reposons nous-mème... in quorum quiète quiescimus » (2) . — Elle lui a mérité ces beaux éloges du pape Urbain IV (3) : « Vous que la puissance divine a placé dans votre royaume comme un ange de paix , et qui, ayant le don de roi pacifique, savez arracher les racines de discorde et semer les germes de paix... Vous qui, n'abusant pas de la grandeur de votre pouvoir, mais gouvernant vos sujets avec clémence et bonté, faites tous vos efforts pour que, goûtant sans bruit le bienfait d'une vie sans crainte, ils jouissent de la paix, désirée de tous les mortels. »
C'est à cette passion profonde et raisonnée de la paix publique que se rapportent les immortels efforts de saint Louis pour extirper de France la terrible coutume germanique et féodale des guerres privées, que l'Eglise elle-même n'avait pu, au onzième et au douzième siècles, que tempérer par la paix et la trêve de Dieu. La quarantaine le roi et Yassurement, ingénieux obstacles aux hostilités des barons, imaginés, dit-on, et imposés déjà par Philippe-Auguste, furent énergiquement renouvelés et fortifiés par saint Louis. Mais enfin il alla plus loin et interdit absolument la guerre privée aux nobles de son domaine. « Vous saurez, dit-il dans un mandement de 1257, que, de
(1) Recueil cité, p. 438.
(2) Ordonnances (les rois de France, t. I, p. 67.
(3) Cite'spar Tillemont, t. V, p. 407.
l'avis de notre conseil, nous avons prohibé dans notre royaume toutes guerres, incendies et troubles apportés au labourage. Ainsi donc, par ordre précis et spécial, nous vous mandons de vous abstenir, conformément à la dite interdiction, de faire aucune guerre ou incendie, et de troubler en rien les travaux des laboureurs. Que si vous aviez la présomption d'enfreindre cette défense, nous ordonnons à notre sénéchal d'aider avec zèle et dévouement notre aimé et féal Guy, évêque élu du Puy (plus tard le pape Clément IV), à maintenir la paix dans son diocèse, et à punir, selon l'exigence du cas, les infracteurs de la paix (i). »
La justice et la paix, c'étaient déjà un grand bienfait et un grand progrès au sortir de l'héroïque, mais effroyable tourbillon des premiers temps féodaux. Mais l'inspiration chrétienne de saint Louis demandait au roi pour son peuple une bienfaisance et un progrès plus directs encore. Quel soulagement, à la fois matériel et moral, pour les misères de son temps que le rayonnement de sa sympathie et de ses aumônes, qui s'étendait bien au-delà de sa présence et de son cercle immédiat! « Quand le roi, dit le Confesseur de Marguerite (2), apprenait qu'il y avait grande cherté de vivres en quelque partie de son royaume, il y envoyait par ses sergents parfois deux mille, parfois trois mille, parfois cinq mille livres tournois (3), selon qu'il le jugeaitconvenable. Une fois
(1) Cf. Wallon, ouvrage cité, t. II, p. 44 et suiv. — Lecoy de la Marche, ouvrage cité, p. 161 et suiv.
(2) Historiens de France, t. XX, p. 95.
(3) Selon l'évaluation de M. de Wailly, la livre tournois valait sous saint Louis 17 fr. 97; la livre parisis 11 fr. 46. Mais il s'agit seulement de la valeur intrinsèque. Le pouvoir de l'argent était alors beaucoup plus considérable que de nos jours.
qu'il y avait telle cherté, le saintroi envoya enNormandie une somme d'argent à donner aux pauvres, et il ordonna que ceux qui en étaient chargés s'occupassent tout particulièrement des pauvres paysans relevant directement du roi et qui lui payaient rentes chacun an, au cas où ils en auraient besoin plus que les autres. » Nous devons au même biographe cette charmante et significative anecdote : « Comme le roi passait une fois par la ville de Châteauneuf-sur-Loire, à l'entrée de la ville, hors du château , une pauvre femme vieille qui était à la porte de sa maisonnette et avait un morceau de pain à la main, dit au pieux roi ces paroles : « Bon roi, de ce pain qui est de ton aumône est soutenu mon mari qui gît malade, et alors le pieux roi prit le pain en sa main et dit : « C'est assez âpre pain » ; et quand le saintroi sut que le malade était dans la maisonnette, il y entra pour le visiter (i). »
Quel soulagement plus durable, puisqu'il s'étendait du présent à l'avenir, que tant de fondations pieuses et charitables, notamment d'hospices et de maisons- Dieu! « Le pieux roi, dit encore le Confesseur (2), fit acheter une pièce de terre près Saint-Honoré, et il y fit faire une grande maison, pour que les pauvres aveugles y demeurassent perpétuellement jusqu'au nombre de trois cents (ce sont les Quinze-Vingts); et ils ont tous les ans de la bourse du roi, pour potages et pour autres choses, rentes. Et en cette maison est une
Selon M. G. d'Avenel, le rapport serait de 4 à 1. — Cf. Historiens de France, t. XXI, p. LXXIX. — G. d'Avenel, Histoire économique de la propriété, t. I, p. 27. Le système de M. d'Avenel est contesté et, en tout cas, certainement très hypothétique.
(1) Historiens de France, t. XX, p. 99.
(2) Historiens de France, t. XX, pp. 93, 94.
église qu'il fit faire en l'honneur de saint Rémi, pour que les dits aveugles y entendent le service divin. Et il advint plusieurs fois que le pieux roi, au jour de la fête de saint Rémi, auquel jour les aveugles faisaient chanter solennellement l'office, vint en l'église, où ces aveugles étaient présents autour du roi, et il donna rente à l'église. De plus, il fonda et fit faire la Maison-Dieu de Vernon, et, comme elle est située au meilleur lieu de la ville et que l'emplacement en est vaste, le pieux roi, pour le fonds de terre et les bâtiments, ne dépensa pas moins de trente mille livres parisis... En outre, il fit faire la Maison-Dieu de Pontoise, et la fonda et la dota, et lui donna des possessions qui valent quatre cents livres de rente annuelle. De plus, il fit faire la Maison-Dieu de Compiègne et il l'accrut à grands frais; cette œuvre lui coûta douze mille livres parisis... De plus, il fit faire l'accroissement de la Maison-Dieu de Paris, qui s'étend jusqu'au Petit-Pont, et il lui donna des rentes. » Au sujet de cette célèbre maison, M. J.-A. Félix Faure (i) rapporte une touchante anecdote : « Une année, dit-il, le vin manquait pour les malades de l'Hôtel-Dieu de Paris, qui éprouvait encore quelques autres embarras. Le directeur, qu'on appelait alors le maître, à bout de ressources, s'en vint solliciter un secours du roi. Cent livres l'auraient mis à l'aise, et connaissant la générosité du roi, il espérait les obtenir. Mais, à peine eut-il exposé la détresse de ses pauvres malades, que le roi se tournant vers son aumônier lui ordonna de donner mille livres. Le maître croyait avoir mal entendu : le roi reprit : « Donnez aux pauvres de l'Hôtel-Dieu de Paris mille livres. »
(i) Ouvrage cité, t. II, p. 565.
Nous avons déjà eu occasion de remarquer ce que l'on pourrait appeler la charité intellectuelle de saint Louis, à propos de la bibliothèque qu'il établit dans sa Sainte-Chapelle. Nous en trouvons un nouvel indice dans le concours très effectif donné par lui à Robert de Sorbon pour la fondation du collège qui devint la Sorbonne, « dont saint Louis, dit Tillemont (i), a été ainsi le fondateur en partie... Je ne sais, ajoute-t-il, si c'est à cela qu'il faut rapporter ce qu'on trouve que saint Louis, ayant acheté des maisons qui étaient en deux rues assises devant le palais des Thermes, il y fit faire de grands bâtiments pour y loger toujours les pauvres étudiants qui y seraient reçus par ceux qui avaient autorité de les recevoir ; et le reste était loué au profit des mêmes pauvres étudiants à d'autres étudiants. Ce qui coûta bien au roi quatre mille livres tournois. » En tout cas la sollicitude personnelle et royale de saint Louis pour les étudiants pauvres est attestée en ces termes par le Confesseur de Marguerite (2) : a Le saint roi faisait donner chaque semaine de ses deniers à nombre de pauvres clers , pour leur bourse , afin de les aider à fréquenter les écoles, c'est à savoir aux uns deux sous (3), aux autres trois sous, et à d'autres douze deniers et à d'autres dix-huit; et l'on croit que les pauvres écoliers que le pieux roi aidait ainsi, étaient
(1) Ouvrage cité, t. V, pp. 320, 3ai.
(a) Historiens de France, t. XX; p. 93.
(3) Selon L'estimation de M. de Wailly, le sou tournois représentait (valeur intrinsèque) o fr. 89, le sou parisis 1 fr. u de notre monnaie. Le sou valait 11 deniers. Le denier tournois représentait o fr. 07, le denier parisis o fr. 09 de notre monnaie. Dans le tableau de M. de Wailly, chacun de ces chiffres est d'ailleurs accompagné d'une fraction. Historiens de France, t. XXI, p. LXXIX.
bien cent. » Ce n'est pas, croyons-nous, commettre un anachronisme que d'attribuer à ce sage et saint roi, comme une de ses qualités d'esprit et d'âme, cette idée, ce désir du progrès, dont trop souvent aujourd'hui le sophisme abuse, mais qu'il se contentait de mettre prudemment en pratique. Il a fait plus cependant, il en a énoncé clairement le conseil dans ses enseignements à son héritier (i) : « Sois partout le promoteur du bien, selon ton pouvoir... Bona promove ubique pro posse tuo. »
La justice, l'ordre et la raison, la paix, l'amour du bien et le désir du mieux , tels ont donc été les principes dirigeants du gouvernement de saint Louis. Voyons un peu maintenant de quelle manière, en se fondant sur ces principes, il a compris et pratiqué les rapports de ce gouvernement avec les diverses parties constitutives de la société française d'alors.
Mère de cette société, car positivement elle mérite ce titre, l'Église catholique et son double clergé y tenaient alors une place immense. Ses droits spirituels, reconnus et garantis par le pouvoir civil, y étaient devenus des droits sociaux, et comme en même temps elle était comprise elle-même, à cause de ses possessions territoriales, dans l'organisation et la hiérarchie féodale, elle avait acquis et exerçait légitimement, à ce double titre social et féodal, de nombreux droits ou privilèges temporels. La garde et la direction de ces divers droits appartenaient à ses chefs, les évêques ou abbés, et au-dessus d'eux, à son chef suprême, le Souverain Pontife. De cet état de choses résultait, même dans le domaine politique et judiciaire, un contact perpétuel et comme un en-
(i) Texte cité, p. 44<>-
irelacement entre les deux sociétés, ecclésiastique et laïque, qui nationalement n'en faisaient qu'une, et de ce perpétuel contact, de cet entrelacement résultaient, vu la nature humaine, parmi quantité de bons effets, de fréquents conflits. Quelle disposition saint Louis a-t-il apportée dans ces rapports perpétuels et, à l'occasion, dans ces conflits? On a beaucoup discuté à cet égard, même depuis que l'accord s'est établi entre personnes bien instruites pour rejeter, comme démontrée inauthentique, la célèbre pragmatique sanction, où on -avait longtemps puisé sur ce sujet une information sans valeur. Laissant les débats sur les faits particuliers aux auteurs dont les travaux en réclament ou en comportent l'examen et l'appréciation, nous nous attacherons surtout ici aux traits essentiels ou du moins caractéristiques.
La disposition générale de saint Louis n'est pas douteuse. Lui-même nous la déclare en termes exprès dans ses enseignements, texte irrécusable : « Sois bien diligent de faire garder toutes manières de gens par ton royaume et spécialement les personnes de Sainte Eglise, et défends-les de toute violence faite à leurs personnes ou à leurs biens. Et je veux te rappeler ici une parole du roi Philippe, mon aïeul, que m'a rapportée un membre de son conseil, qui me dit l'avoir entendue. Le roi était un jour en son conseil privé, où se trouvait celui qui m'a rapporté cette parole. Et ceux de son conseil luidisaientqueles clercs lui faisaient beaucoup de torts, et que beaucoup de gens s'émerveillaient comment il le pouvait souffrir. Et il répondit : « Je crois bien qu'ils me font beaucoup de torts, mais quand je pense aux honneurs que Notre-Seigneur m'a faits, j'aime mieux souffrir le dommage que de faire quelque chose d'où puisse
naître discorde entre moi et la Sainte Eglise. » Et je te rappelle cela pour que tu ne croies pas à la légère les griefs allégués contre les personnes de Sainte Église; mais honores-les au contraire et garde-les de manière qu'elles en puissent faire le service de Notre-Seigneur en paix. — Je t'enseigne aussi que tu aies en affection particulière les religieux, et que tu les secoures dans leurs besoins; et ceux par lesquels tu penseras que Notre-Seigneur est plus honoré et mieux servi, aime-les plus que les autres... Cher fils, je t'enseigne que tu sois toujours dévot à l'Église romaine et au Souverain Pontife, notre père, et que tu lui rendes la révérence et l'honneur que tu lui dois, comme à ton père spirituel (i) ».
L'esprit de saint Louis, dans les relations de son gouvernement avec l'Eglise et son chef, est donc bien clair, c'est un esprit d'entente cordiale, même au prix de concessions de sa part. Est-ce pourtant à dire qu'il se crût obligé de céder toujours? Non, car des textes certains prouvent le contraire. Il a maintenu, en dits et en faits, dans plusieurs circonstances, ce qu'il considéiait comme son droit et soutenu, au moins provisoirement, les actes de ses agents. Les Souverains Pontifes se sont quelquefois plaints à lui de ses conseillers ou de ses baillis, plus rarement de lui-même, et toujours avec des égards particuliers. Dans l'ensemble, l'harmonie entre le Saint-Siège et lui fut constante et exemplaire. A propos de ses excellents rapports avec Clément IV, les Bollandistes, comme le dit M. Lecoy de la Marche (2), ont assez heureusement défini leur situation réciproque :
(1) Texte cité, pp. 433-435, 439.
(a) Ouvrage cité, p. 21a. — Cf. Bollandistes, t. V du mois d'août, p. 49*.» col. 1.
« L'un refusait à l'autre ce que, pour de justes raisons, il ne croyait pas devoir concéder, et leur amitié n'en souffrait point. » — « Entre ces deux pouvoirs qui avaient tant de raisons pour demeurer unis, dil M. Élie Berger (i) à l'occasion de quelques difficultés entre saint Louis et Innocent IV, les relations restaient correctes et amicales. » C'est trop peu dire, elles étaient affectueuses des deux côtés et se caractérisent bien par les mots de paternelles et de filiales.
Avec le haut clergé de France, malgré leur accord habituel, le pieux roi eut quelques différends assez vifs. C'est un sujet sur lequel Joinville s'est plû à s'étendre. Il faut sans doute tenir compte de ses récits, mais en se gardant d'oublier les sentiments très seigneuriaux, c'est-à-dire très peu impartiaux, du sénéchal de Champagne en pareils conflits, comme en témoignent ses procédés difficilement justifiables, ainsi que nous l'avons dit, envers l'abbaye de Saint- Urbain. Ecoutons-le donc, mais non sans en rabattre, au moins pour l'accent, car il ne serait pas conforme à une saine critique de l'accepter ici pour l'interprète absolument irréfragable des sentiments de son saint ami, que nous avons pu tout à l'heure puiser à une source bien plus directe et d'une autorité tout à fait hors de pair :
« Je vous parlerai, dit Joinville (2), de sa sagesse Il fut telle occasion où l'on déclarait qu'il n'y avait personne à son conseil d'aussi sage qu'il était. Et il y
(1) Saint Louis et Innocent IF, étude sur les rapports de la France et du Saint-Siège, édition in- 4°, p. CCXI. — L'authenticité du mémoire diplomatique analysé par M. Berger (p. CXCIII et suiv.) ne nous paraît pas incontestable.
(2) Edition citée, g 669-677.
parut à ce que quand on lui parlait d'aucunes choses, il ne disait pas : « J'en prendrai conseil »; mais quand il voyait le droit tout clair et évident, il répondait seul, sans conseil, tout de suite : d'où j'ai ouï dire qu'il répondit à tous les prélats du rovaume de France sur une requête qu'ils lui firent et qui fut telle :
« L'évêque Guy d'Auxerre lui parla pour eux tous : « Sire, fit-il, ces archevêques qui sont ici m'ont chargé de vous dire que la chrétienté déchoit et se perd entre vos mains, et qu'elle décherra encore plus si vous n'y avisez, parce que nul ne craint aujourd'hui une excommunication. Nous vous requérons donc, sire, de commander à vos baillis et à vos sergents qu'ils contraignent les excommuniés qui auront soutenu la sentence un an et un jour, afin qu'ils fassent satisfaction à l'Eglise. » Et le roi leur répondit seul, sans conseil, qu'il commanderait volontiers à ses baillis et à ses sergents de contraindre les excommuniés ainsi qu'ils le requéraient, pourvu qu'on lui donnât la connaissance de la sentence pour juger si elle était juste ou non.
« Et ils se consultèrent et répondirent au roi, qu'ils ne lui donneraient pas la connaissance de ce qui appartenait au for ecclésiastique. Et le roi leur répondit à son tour, qu'il ne leur donnerait pas la connaissance de ce qui lui appartenait, et ne commanderait pointa ses sergents de contraindre les excommuniés à se faire absoudre, que ce fut à tort, ou que ce fut à raison. « Car si je le faisais, j'agirais contre Dieu et contre le droit. Et je vous en montrerai un exemple qui est tel, que les évêques de Bretagne ont tenu pendant sept ans le comte de Bretagne en excommunication, et puis il a eu l'absolution par la cour
de Rome ; et si je l'eusse contraint dès la première année, je l'eusse contraint à tort (i) »
« Il advint, depuis que nous fûmes revenus d'outremer, que les moines de Saint-Urbain (2) élurent deux abbés : l'évèque Pierre de Châlons (que Dieu absolve!) les chassa tous deux, et bénit pour abbé monseigneur Jean de Mymeri, et lui donna la crosse. Je ne le voulus pas recevoir pour abbé, parce qu'il avait fait tort à l'abbé Geoffroi, qui avait appelé contre lui et était allé à Rome. Je tins tant l'abbaye en mes mains que ledit Geoffroi emporta la crosse, et que celui-là la perdit à qui l'évèque l'avait donnée; et tandis que la contestation durait, l'évèque me fit excommunier. C'est pourquoi il y eut, à un parlement qui se tint à Paris, grande querelle de moi et de l'évèque Pierre de Châlons, et de la comtesse Marguerite de Flandre et de l'archevêque de Reims, qu'elle démentit.
« A l'autre parlement qui vint après, tous les prélats prièrent le roi qu'il vînt leur parler tout seul. Quand il revint de parler aux prélats, il vint à nous qui l'attendions dans la chambre aux plaids, et nous dit tout en riant le tourment qu'il avait eu avec les prélats, dont le premier fut tel, que l'archevêque de Reims avait dit au roi : « Sire, que me ferez-vous
(1) La raison invoquée ici par saint Louis est spe'cialement à retenir. Nous savons, en effet, que le Saint-Siège avait reconnu l'abus fait alors des excommunications, et que notammant Grégoire IX et Innocent IV s'e'taient préoccupés d'y remédier. Cf. Lecoy delà Marche, ouvrage cité, p. 200; Élie Berger, ouvrage cité, p. XLVI.
(a) Nous allons entendre ici la cloche du sénéchal, mais comme nous l'avons déjà noté, il y en a une autre, dont le son n'est pas toujours, tant s'en faut, à l'honneur de Joinville, et que MM. François Delaborde et Gaston Paris nous ont fait connaître.
pour la garde de Saint-Remi de Reims que vous m'enlevez? Car par les reliques de céans, je ne voudrais pas avoir (sur le cœur) un péché tel que vous lavez, pour tout le royaume de France. — Par les reliques de céans, fit le roi, vous en feriez autant pour Compiègne, à cause de la convoitise qui est en vous. Or (de nous deux) il y en a un de parjure.
« L'évêque de Chartres me requit, fit le roi, que je lui fisse rendre ce que je tenais du sien. Et je lui dis que je ne le ferais pas jusques à tant que mon dû fût payé. Et je lui dis qu'il m'avait fait hommage ses mains dans les miennes, et qu'il ne se conduisait ni bien ni loyalement envers moi quand il me voulait déshériter.
« L'évêque de Châlons me dit, fit le roi : — Sire, que me ferez-vous au sujet du seigneur de Joinville, qui enlève à ce pauvre moine l'abbaye de Saint- Urbain? — Sire évêque, fit le roi, vous avez établi entre vous qu'on ne doit entendre en cour laie aucun excommunié ; et j'ai vu par une lettre scellée de trente-deux sceaux que vous êtes excommunié : c'est pourquoi je ne vous écouterai pas jusques à tant que vous soyez absous. » Et je vous montre ces choses, pour que voyiez tout clair comme il se délivra tout seul, par son bon sens, de ce qu'il avait à faire.
« L'abbé Geoffroi de Saint-Urbain , après que je lui eus fait sa besogne, me rendit le mal pour le bien, et appela contre moi. Il fit entendre à notre saint roi qu'il était en sa garde. Je demandai au roi qu'il fit savoir la vérité sur ce point, si la garde était sienne ou mienne. « Sire, fit l'abbé, vous na ferez pas cela , s'il plaît à Dieu ; mais retenez-nous en ordonnant qu'il soit plaidé entre nous et le seigneur de Joinville; car nous aimons mieux avoir
notre abbaye en votre garde, qu'en la garde de celui a qui est l'héritage. » Alors le roi me dit : « Disentils vrai, que la garde de l'abbaye est mienne? — Certes, sire, fis-je, elle ne l'est pas, mais elle est mienne.
« Alors le roi dit : a II peut bien être que l'héritage soit vôtre, mais que vous n'ayez aucun droit à la garde de cette abbaye. Mais il faudra, si vous le voulez (dit-il à l'abbé), et selon ce que vous dites et selon ce que dit le sénéchal, qu'elle demeure ou à moi ou à lui. Je ne laisserai pas, pour ce que vous en dites, d'en faire savoir la vérité; car si je le mettais dans l'obligation de plaider, je lui ferais tort à lui qui est mon homme, en mettant son droit en plaidoirie, duquel droit il m'offre de faire savoir la vérité clairement. » Il fit savoir la vérité, et la vérité sue, il me délivra la garde de l'abbaye et m'en bailla ses lettres. »
Dans cette intime accord des deux pouvoirs, spirituel et temporel, qui, malgré tous les différends de détail, demeurait la loi sociale et politique au temps de saint Louis, tandis que le pouvoir ecclésiastique exerçait de nombreux droits temporels, par contre, le pouvoir civil était investi (il l'est encore), du consentement de l'Eglise, de certains droits se rattachant à l'autorité spirituelle. Telle était la collation d'un grand nombre de bénéfices, entraînant la désignation par le roi des titulaires aux fonctions ecclésiastiques auxquelles les revenus de ces bénéfices se rapportaient. De quels sentiments s'inspirait saint Louis dans l'exercice d'un tel droit, il est à peine besoin de le remarquer. Voici ses recommandations sur ce point à son fils Philippe : a Cher fils, je t'enseigne que les bénéfices de la Sainte Eglise
que tu auras à donner, tu les donnes à des personnes vertueuses, selon le conseil soigneusement pris de vrais prud'hommes. Et m'est avis que mieux vaut que tu les donnes à ceux n'ont encore aucune prébende, plutôt qu'à d'autres. Car, si tu sais bien t'en enquérir, assez trouveras-tu des clercs n'ayant rien, a qui conviendrait ces bénéfices (i). »
Au temps de saint Louis la noblesse, qui est alors avant tout une aristocratie militaire et territoriale, sous la forme féodale, constitue encore une force sociale et politique de première importance et l'une des institutions fondamentales du pays. Mais sa puissance naguère démesurée est sur son déclin, tant l'ont ébranlée déjà les coups répétés qu'elle a reçus, depuis Louis VI, de la Royauté capétienne. Louis IX, à cet égard, suit en somme la politique antiféodale de ses prédécesseurs , parce qu'il la juge conforme à la raison, à l'ordre public et à la haute idée qu'il se fait du devoir royal, mais il la contient pourtant dans les limites d'une équité scrupuleuse et s'interdit, même pour le bien, toute violation des droits certainement acquis. Le Confesseur de Marguerite nous en rapporte un curieux exemple. « Une fois, dit-il (2), le pieux roi écoutait dans le cimetière de l'église paroissiale de Vitry le sermon de Frère Lambert, en présence d'une grande multitude de peuple. Or, il advint qu'il y avait dans une taverne , assez voisine dudit cimetière , une réunion de gens qui faisaient grand bruit, de sorte qu'ils troublaient le prédicateur et son auditoire. C'est pourquoi le pieux roi demanda à qui apparte-
(1) Enseignements. Texte cite, p. 43fi.
(2) Historiens de France, t. XX, p. 117.
naît le droit de justice en cet endroit, et on lui répondit que c'était à lui; et alors il commanda à quelques-uns de ses sergents qu'ils fissent taire ces gens qui troublaient la parole de Dieu; ce qui fut fait. Et l'on croit que le pieux roi fit demander à qui appartenait là le droit de justice, afin, s'il avait été à un autre qu'à lui, de ne pas s'ingérer dans la juridiction ou la seigneurie d'autrui. »
Mais où apparaît bien sa tendance héréditaire, en même temps que son ardent amour de la justice, c'est dans la raideur presque inflexible de sa sévérité pour les fautes des plus hauts seigneurs. L'affaire d'Enguerrand de Coucy, l'un des premiers barons du royaume, chef de l'une des maisons les plus illustres et les plus puissantes après celles des grands feudataires, est demeurée justement célèbre. Nous en demanderons le récit à M. Wallon (i), qui a résumé avec sa netteté ordinaire la narration un peu diffuse du Confesseur de Marguerite (2).
« Trois jeunes nobles du comté de Flandre avaient été surpris en compagnie de l'abbé de Saint-Nicolas, dans un bois appartenant à Coucy, avec des arcs et des flèches. Quoique sans chiens, sans autres engins de chasse, ils avaient été jugés comme ayant chassé, et pendus. Sur la plainte de l'abbé et de plusieurs femmes leurs parentes, Enguerrand fut arrêté et conduit au Louvre (3). Le roi se le fit amener : il comparut ayant avec lui le roi de Navarre, le duc de Bourgogne, les comtes de Bar, de Soissons, de Bre-
(1) Ouvrage cité, t. I, pp. 177-179.
(a) Historiens de France, t. XX, pp. ii3-ii5 — Le féodal Joinville n'en a pas soufflé mot.
(3) Le Louvre était alors une forteresse, une prison. Le roi résidait au Palais, dans la Cité.
tagne, de Biois, l'archevêque de Reims, le sire Jean de 'rnorote et presque tous les grands du royaume. L'accusé dit qu'il voulait prendre conseil, et il se retira avec la plupart des seigneurs qui lui avaient fait cortège, laissant le roi seul avec sa maison. Quand il revint, Jean de Thorote, en son nom, dit qu'il refusait l'enquête parce que sa personne, son honneur et son héritage étaient en jeu, mais qu'il était prêt à se défendre par bataille, niant qu'il eût pendu ou ordonné de pendre les trois jeunes gens. Il n'y avait d'adversaire que l'abbé et les femmes qui étaient là demandant justice. Le roi répondit que dans les causes où figuraient les pauvres, les églises ou les personnes dignes de pitié, on ne devait point procéder par bataille : car on ne trouverait pas facilement qui voulût combattre pour telles sortes de personnes contre les barons du rovaume. Il dit qu'il ne faisait rien de nouveau contre l'accusé, et il alléguait un exemple de Philippe-Auguste, son aïeul. Il admit donc la requête des plaignants et fit prendre Enguerrand par les sergents qui l'emmenèrent au Louvre. Toutes les prières furent inutiles; saint Louis refusa de les entendre, se leva de son siège, et les barons s'en allèrent étonnés et confus.
« Ils ne se tinrent pas néanmoins pour battus. Ils se rassemblèrent de nouveau : le roi de Navarre, le comte de Bretagne et avec eux la comtesse deFlandre, qui aurait bien plutôt dû intervenir pour les victimes. C'était comme une conspiration contre le pouvoir et l'honneur du roi : car ils ne se bornaient pas à le prier de relâcher Coucy, ils prétendaient qu'il ne le pouvait pas tenir en prison. Le comte de Bretagne soutenait que le roi n'avait pas le droit de faire enquête contre les barons de son royaume en chose
qui touche leurs personnes, leurs héritages ou leur honneur. Le roi lui répondit : « Vous ne parliez pas ainsi au temps passé, quand les barons qui tenaient directement de vous apportaient devant nous leur plainte contre vous-même et offraient de la soutenir par bataille. Vous disiez alors que bataille n'était pas voie de droit. » Les barons firent valoir un dernier argument : c'est que, selon les coutumes du royaume , le roi ne pouvait juger l'accusé et le punir en sa personne, à la suite d'une enquête à laquelle il ne s'était point soumis. Le roi tint bon et déclara que ni la noblesse du coupable, ni la puissance de ses amis ne l'empêcheraient de faire de lui pleine justice. Coucy eut pourtant la vie sauve On avait fait valoir en sa faveur qu'il n'avait assisté ni au jugement ni à l'exécution. Le roi, selon l'avis de ses conseillers, le condamna à payer 12.000 livres parisis (303.9^5 fr.) (1), somme qu'il envoya à Saint- Jean-d'Acre pour la défense de la Palestine. Le bois où les jeunes gens avaient été pendus fut confisqué et donné à l'abbaye de Saint-Nicolas. Le condamné dut, en outre, fonder trois chapelleries perpétuelles pour les âmes des victimes ; et il perdit toute haute justice sur ses bois et sur ses viviers, en telle sorte qu'il lui fut interdit de mettre en prison ou de punir de mort pour aucun fait qui les concernât. Comme Jean de Thorote, le défenseur d'Enguerrand, avait dit dans son dépit aux barons que le roi ferait bien de les faire pendre tous, le roi, instruit du propos, le fit venir et lui dit : « Comment donc, Jean, avezvous dit que je fisse pendre mes barons? Certaine-
(1) Valeur intrinsèque, mais en réalite', vu la différence du pouvoir de l'argent, une somme bien plus considérable, et, au plus bas mot, dépassant notablement un million.
ment je ne les ferai pas pendre, mais je les châtierai s'ils font mal. » Jean de Thorote se défendit d'avoir ainsi parlé, et offrit de s'en justifier par serment de vingt ou trente chevaliers. Le roi ne voulut point pousser plus loin l'affaire et le laissa aller. »
Cet exemple fameux ne fut pas le seul. Une femme adultère, appartenant à l'une des familles les plus considérables de Pontoise, avait fait tuer son mari par son complice, et jeter le cadavre dans un privé. Traduite en jugement, elle avoua son crime et en témoigna un vif repentir. La reine elle-même avec la comtesse de Poitiers et d'autres grandes dames supplièrent le roi de lui faire grâce du dernier supplice. Il s'y refusa. Les prières de plusieurs religieux, frères prêcheurs et frères mineurs, touchés des sentiments exprimés par la coupable, ne le fléchirent pas davantage. Mais la reine et les autres lui demandèrent que tout au moins, par égard pour la famille, l'exécution n'eût pas lieu à Pontoise. « Et alors, rapporte le Confesseur de Marguerite (i), le pieux roi demanda à noble homme et sage, monseigneur Simon de Nesle, quel en était son avis, et monseigneur Simon répondit que justice faite publiquement était bonne. Alors le pieux roi commanda que ladite femme fut brûlée à Pontoise en dépit de toutes les prières, et elle le fut, et justice fut faite publiquement d'elle. »
« Il réprima par son autorité royale, dit en général de saint Louis Guillaume de Chartres (2), l'insolence de nombre de seigneurs, avides des dépouilles de leurs sujets pauvres. » Les conseils mêmes que
(1) Historiens de France, t. XX, p. 116. (s) Historiens de France, t. XX, p. 52.
nous l'avons entendu donner à son fils, indiquent une préférence, au moins provisoire, de sa justice pour les plus faibles, d'où l'on peut, dans une certaine mesure, induire une préférence générale de sa politique pour les classes inférieures, mais seulement dans les cas douteux et dans les questions ouvertes, car, sa conscience pleinement informée et la vérité fixée, il n'était pas homme à s'écarter de sa maxime d'équité absolue pour tous : « Fais-leur droit. »
A son époque, depuis un certain temps déjà, de ces classes inférieures s'était dégagée, par un mouvement d'ascension naturelle , une classe intermédiaire entre elles et l'aristocratie seigneuriale, à savoir la bourgeoisie, qui ne laissait pas de compter elle-même plusieurs classes et plusieurs espèces dont trois surtout sont à distinguer. Il y avait la bourgeoisie des communes proprement dites, lesquelles en vertu de chartes obtenues de leurs seigneurs ou conquises sur eux, formaient, à beaucoup d'égards, de petites républiques s'administrant elles-mêmes et jouissant d'une indépendance comparable à celle des fiefs seigneuriaux : les hauts et gros bourgeois enrichis par le commerce, étaient parvenus à constituer quelquefois dans ces communes une oligarchie fort aristocratique et fort oppressive. Il y avait la bourgeoisie des simples bonnes villes, non investies des privilèges communaux, mais munies de chartes dites de coutumes, c'est-à-dire de droits et de franchises civiles fort étendues. Il y avait enfin la bourgeoisie proprement appelée royale, habile création de la monarchie capétienne : les droits et privilèges dont jouissait le « bourgeois du roi » avaient un caractère personnel et le suivaient partout où il lui plaisait d'établir sa résidence.
Pour ces diverses sortes de bourgeois, comme pour toutes les classes de ses sujets, saint Louis fut, avant tout, on ne saurait trop le redire, le conservateur et le défenseur des droits acquis, l'arbitre des intérêts opposés, le protecteur des faibles, le zélateur delà raison, de l'ordre et de la justice (i). Mais a-t-il joint sur ce point à ses principes invariables d'équité une préoccupation, d'ailleurs très légitime, d'équilibre ou même de prépondérance politique, et considéré la bourgeoisie comme un appui, nécessaire à maintenir et à fortifier, de la royauté contre l'aristocratie féodale? La réponse à cette question ne serait pas douteuse d'après cet article des Enseignements , tels qu'on les lit dans le texte adopté par Joinville : « Tu dois mettre ton attention à ce que tes gens et tes sujets vivent sous toi en paix et en droiture. Surtout garde les bonnes villes et les communes de ton royaume dans l'état et dans la franchise où tes devanciers les ont gardées ; et s'il y a quelque chose à amender, amende-le et redresse-le, et tiens-les en faveur et en amour; car, à cause de la force et des richesses des grandes villes , tes sujets et les étrangers redouteront de rien faire contre toi, spécialement tes pairs et tes barons (2). » — Mais cet article est d'une authenticité contestée et, en effet, fort contestable (3). Toutefois, si l'on songe que c'est dans
(1) Cf. Lecoy de la Marche, ouvrage cite', p. 269 et suiv. , et notamment les passages reproduits ou analysés de l'ordonnance de 1256, où s'accentue manifestement, dans un sens plutôt restrictif, la tutelle royale sur les communes.
(2) Joinville , e'dition citée, % 749. — Le fait que le féodal Joinville a admis l'article en question comme l'expression de la pensée de saint Louis, sans prouver l'authenticité proprement dite, n'est pourtant pas négligeable.
(3) Voyez la belle controverse engagée sur ce sujet entre MM. Natâlis de Wailly et Paul Viollet, Bibliothèque de l'École
une chronique rédigée à Saint-Denis (i) avant 1297, que ce conseil nous apparaît pour la première fois dans le texte des Enseignements , et que l'abbé de Saint-Denis, Matthieu de Vendôme, mort en 1286, avait été l'un des conseillers de saint Louis les plus avant dans sa confidence , puisqu'il fut choisi par le pieux roi pour l'un des régents du royaume pendant la croisade de Tunis, on ne sera pas éloigné de considérer cet article, sinon comme méritant la place qui lui a été faite, peut-être arbitrairement, dans le précieux document composé pour le prince Philippe, du moins comme un reflet non à dédaigner, comme un écho prolongé, mais non pourtant inexact, delà pensée intime et de la parole confidentielle de saint Louis.
En ce qui concerne les classes tout à fait populaires, et en particulier la classe agricole, il n'est pas douteux que le règne de saint Louis n'ait été particulièrement bienfaisant par les principes généraux de justice et de paix dont il avait fait la règle de son gouvernement. Mais son action personnelle se laisse sensiblement apercevoir non seulement dans ses immenses aumônes et ses nombreuses fondations charitables, mais encore dans le souci tout spécial avec lequel il protégea les humbles et nécessaires travaux du laboureur, la vie et la sécurité du paysan, contre les conséquences habituelles des luttes à main armée. Le trouble apporté à l'œuvre des charrues « carrure.? Chartes, t. XXX (1869), p. 129 et suiv., t. XXXIII (1 872), p. 386 et suiv., t. XXXV (1874), p. 5 et suiv.
(1) Sur l'abbaye de Saint-Denis conside'ré comme milieu historiographique, cf. le Mémoire sur les ouvrages de Guillaume de Nangis, par M. Le'opold Delisle, dans les Mémoires de l'Acade'mie des inscriptions et belles-lettres, t. XXVII, 2e partie, p. 294, et le travail de M. H. -François Delaborde : V Eglise et les sources de notre histoire, dans le volume intitulé : La France chrétienne dans l'histoire, édition in- 12, p. 258 et suiv.
carum pertubationem » est, nous l'avons vu, l'un des principaux fléaux qu'il entend proscrire en interdisant les guerres privées. Ses enseignements à son fils témoignent d'une façon plus touchante encore combien cette protection des petites gens lui tenait au cœur : « S'il avenait que tu fusses obligé de faire la guerre, commande diligemment que les pauvres gens qui n'ont point eu part à l'injustice qui l'a causée , soient préservés de tout dommage , soit par incendie ou autrement, car il te convient mieux de contraindre le malfaiteur en saisissant ses biens, ses villes ou ses châteaux, que d'aller ravager les biens des pauvres gens (i). » L'incontestable popularité de saint Louis qui, dès I25i, ne fut peut-être pas étrangère à l'étrange croisade des pastoureaux (2), était, certes, de bon aloi. Il a été vraiment aimé de son peuple parce que vraiment il l'a aimé.
Toutefois, il est une petite fraction de ses sujets contre lesquels le saint roi était animé tout au moins d'un profond sentiment de méfiance et prêt à exercer des mesures de rigueur, parce qu'il regardait leurs doctrines et leurs actes comme dangereux pour la foi religieuse et la règle morale de son peuple et comme hostiles aux fondements mêmes de la société chrétienne : les hérétiques et les juifs. « Fais en sorte, selon ton pouvoir, dit-il à son fils , que les hérétiques soient expulsés de ta terre, ainsi que les autres mauvaises gens, afin que ta terre en soit bien pur-
(1) Texte cité, Bibliothèque de VEcole des Chartes, t. XXXIII,
(2) Sur ce mouvement, parti de la Flandre et de la Picardie, mais qui se propagea dans la France proprement dite, jusqu'à réunir près de cent mille hommes, principalement recrute's dans les villages, cf. J.-A. Félix Faure, t. II, p. 4» etsuiv., Wallon, t. I, p. 43 1 et suiv.
gée; fais pour cela ce que tu comprendras pouvoir faire selon le bon conseil de sages prud'hommes (i). » Les termes mêmes de ce conseil indiquent d'ailleurs une modération réfléchie de conduite pratique dont paraît bien, en effet, ne s'être pas départi le sage roi (2). Les mots : « Tiens les juifs en grand abaissement; » qui se trouvent au même endroit dans l'une des versions des Enseignements, sont parmi les passages les plus contestés. En fait, ils correspondent assez bien, croyons-nous , aux sentiments réels de saint Louis , dont cependant la politique à l'égard des juifs fixés dans ses domaines, distincte en cela de celle de tel de ses prédécesseurs ou de ses successeurs, s'inspira non d'une pensée de persécution religieuse ou de lucre fiscal, mais d'un sentiment de vigilance et de précaution contre les sourdes menées antichrétiennes et cabalistiques (3), d'une part, et, d'autre part, contre les pratiques opiniâtres d'usure arbitraire et dévorante (4) de cette race divinement douée , divinement déchue. Sa foi instruite autant que zélée, n'ignorait d'ailleurs ni la perpétuité invincible de cette même race, ni ses droits particuliers à la vie, ni sa conversion à venir, dont il se plaisait, nous l'avons vu, à doucement hâter et à goûter les prémices. Ce qu'il cherchait par ses mesures de précaution et de rigueur même, c'étaient encore et toujours, pour l'ensemble de son peuple, la justice et la paix.
ii\ Texte cité, p. 44°-
(2) Cf. Lecoy de la Marche, ouvrage cite', p. 253 et suiv.
(3) Cf. sur ce point le témoignage non suspect du regretté James Darmesteter : Coup cToeil sur Vhisloire du peuple juif, pp. i5, 16. — Il va sans dire que cet opuscule est d'ailleurs tout pe'nétre' du double préjugé israélite et libre-penseur.
(4) Cf en ce qui concerne l'usure, Lecoy de la Marche, ouvrage cité, p. 33a et suiv.