‹ Saint LouisChapitre 5 sur 19 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Louis de France, que la France et le monde chrétien vénèrent depuis six siècles sous le nom de saint Louis, naquit à Poissy, le 25 avril 12 14, Tannée même de la victoire de Bouvines. Le grand roi Philippe-Auguste, son aïeul, occupait le trône. Louis, son père, le prince héritier, avait épousé, le 23 mai 1200, une princesse espagnole, Blanche, fille d'Alphonse VIII, roi de Castille, qui lui donna une lignée nombreuse. Leur fils aîné, Philippe, né en 1 209, mourut à l'âge de huit ou neuf ans, et quand

Louis VIII, en 1223, monta sur le trône, l'héritier présomptif de la couronne fut le jeune Louis.

Cet héritage ne fut que trop vite ouvert. Louis VIII mourut h Montpensier, le 8 novembre 1226, au retour de l'expédition qu'il avait conduite en Languedoc pour achever la ruine de l'hérésie albigeoise. Son règne si court ne lui permit pas de donner sa mesure comme souverain. Comme homme et comme chrétien, il semble avoir laissé à ses contemporains une assez forte impression d'estime et d'admiration respectueuse, fruit de vertus solides et délicates. 11 eut un renom particulier de bravoure , de piété , de fidélité conjugale. Mais son influence sur son fils, âgé seulement de douze ans quand il fut appelé à lui succéder, n'a pu être très grande.

Il en fut tout autrement de celle de Blanche de Castille. Née avec le génie d'un grand homme d'État, cette princesse a été aussi le modèle des mères. Politiquement, sa régence a eu les qualités et les résultats d'un règne. Elève de son beau-père, Philippe-Auguste, elle a maintenu et consolidé l'œuvre de ce prince, ébranlée par la mort prématurée de Louis VIII et les dangers d'une minorité. Par la sûreté de son coup d'œil, la rapidité de ses décisions, l'énergie de son action, elle a déconcerté les ligues réitérées de la haute aristocratie féodale, soutenu et fixé davantage encore sur la hauteur acquise par les règnes précédents, pour le bien de la nation, la monarchie capétienne. « Blanche, dit son plus récent historien (1), avait fait des prodiges pour amener la grande noblesse à respecter l'auto-

(1) Élie Berger, Histoire de Blanche de Castille, reine de France, pp. 272-273.

rite de son fils et pour défendre contre les ambitions privées l'intérêt général. Quand Louis IX cessa d'être en tutelle, personne en France n'était, du moins pour le moment, en état de se soulever contre lui. L'intégrité du domaine royal, un instant compromise, avait été sauvegardée; Blois, Chartres, Sancerre et Châleaudun, ces anciens fiefs de la maison de Champagne, ne relevaient plus que du roi; par le traité de Paris, deux nouvelles provinces s'étaient jointes à celles que Louis IX avait reçues de son père. La maison de France, héritière désignée de ce qui restait au comte de Toulouse , était devenue prépondérante sur la rive gauche du Rhône , et les grands feudataires, naguère si menaçants, n'avaient plus qu'à se conduire en vassaux respectueux. »

Quand Blanche eut par degrés et comme insensiblement remis le pouvoir à son fils, qu'elle avait formé à l'exercer, elle demeura, par la nature même des choses, sans usurpation ni affectation, son conseil principal et presque son associée au trône. Il n'y a point d'exagération à dire que Louis IX ne faisait rien sans elle. Ce fut malgré elle qu'il partit pour la croisade, mais en lui confiant la régence du royaume avec les pouvoirs les plus étendus. Elle l'exerça jusqu'à sa mort, en sentant le poids d'un tel fardeau, mais sans fléchir sous lui. « Jusqu'à la fin de sa vie, elle resta, dit son historien (i), ce qu'elle avait toujours été, une femme active, énergique, une reine sévère et juste, qui voulait tout faire par elle-même, et n'entendait rien négliger lorsqu'il s'agissait de maintenir les droits et la majesté do la couronne. »

(1) Ëlie Berger, ouvrage cité, p. 4oi.

Sa fin fut d'une grande chrétienne. « Elle était à Melun, quand vers le mois de novembre I2D2, la maladie de cœur dont elle souffrait prit tout à coup un caractère si grave qu'elle dut en toute hâte se faire transporter à Paris. C'est là qu'elle se coucha pour ne plus se relever. En prévision de la mort, elle avait mis ordre à ses affaires, et prescrit qu'on dédommageât, aux dépens de sa fortune personnelle, tous ceux auxquels elle avait pu faire tort. Alors elle oublia sa vie de fatigues et de douleurs pour ne plus penser qu'au repos d'une autre existence.

« Cinq ou six jours avant sa fin, elle se fit donner la communion par Renaud de Corbeil, évêque de Paris, et le même jour elle reçut de sa main l'habit cistercien, que portaient les religieuses de Maubuisson. Comme l'évêque, en lui imposant ces pauvres vêtements, lui disait qu'elle les garderait si elle venait à mourir, elle déclara qu'elle voulait être religieuse à la vie et à la mort; et, en effet, à partir de cette heure, elle fut, jusqu'à son dernier soupir, comme la plus humble des sœurs, sous l'obédience de l'abbesse de Maubuisson. Après qu'elle eut reçu les derniers sacrements, ceux qui l'entouraient, voyant qu'elle avait perdu la parole et paraissait à toute extrémité, la transportèrent sur un lit garni de paille qu'on avait recouverte d'une simple serge. Les prêtres et les clercs qui l'assistaient la croyaient morte et gardaient le silence, quand tout à coup, d'une voix faible et basse, elle se mit à réciter les prières des agonisants : « Subvenite sancti Dei; venez à mon secours, saints du Seigneur! » Us la suivirent; mais elle avait à peine « murmuré entre ses dents » cinq ou six versets, que son âme la quitta.

« C'est le 26 ouïe 27 novembre, probablement vers trois heures du soir, que Blanche de Castille trouva dans la mort la paix dont sa vie avait presque toujours été privée. Elle avait vécu un peu moins de soixante-cinq ans (r). » — Elle fut pleurée de la nation et principalement des classes inférieures. « De sa mort fut troublé le menu peuple, disent avec une éloquente simplicité les Chroniques de Saint-Denis , car elle n'avait que faire qu'ils fussent foulés des riches, et gardait bien justice. »

Les femmes exceptionnellement douées d'un génie aussi viril risquent fort, l'histoire nous l'apprend, d'y sacrifier leurs devoirs et leurs affections de famille. Mais il n'en fut pas ainsi de la reine Blanche, qui, au contraire, remplit d'autant mieux ses devoirs d'épouse et de mère qu'elle les comprit toujours sans peine selon la qualité de son rang et de ses fonctions royales. Elle présida elle-même, avec les conseils et les aides voulus, à l'éducation de ses enfants et, entre tous, du jeune roi, dont elle se savait comptable, d'une façon particulière, à Dieu, au royaume et à l'honneur de sa maison. Elle éleva saint Louis avec une tendresse ferme et sévère, sans songer le moins du monde à écarter de lui les excessives duretés, auxquelles il se plia lui-même avec une humble soumission, de la discipline d'alors.

« Dieu, en qui il mit sa confiance, dit Joinville (2), le garda toujours dès son enfance jusques à la fin; et spécialement dans son enfance il le garda alors qu'il lui en fut bien besoin... Quant à son âme, Dieu le garda par les bons enseignements de sa

(1) Ouvrage cité, pp. 4i4, £i5.

(2) Édition N. de Wailly, 1874, § 71.

mère, qui lui enseigna à croire et à aimer Dieu, et attira autour de lui toutes gens de religion. Et elle lui faisait, si enfant qu'il fût, ouïr et dire toutes se.^ heures, et entendre les sermons aux fêtes. Il rappelait que sa mère lui avait donné quelquefois à entendre qu'elle aimerait mieux qu'il fût mort, plutôt qu'il fit un péché mortel. »

« Le temps de la jeunesse de monseigneur saint Louis, dit le Confesseur de la reine Marguerite (i), ne passa pas en vain, mais il le passa très saintement. A l'âge de quatorze ans ou environ, comme il était en la garde de la noble dame, la reine Blanche, sa mère, il lui obéissait en toutes choses. Elle le faisait garder très diligemment et le gardait elle-même. Elle le faisait aller noblement et en noble alour, comme il convenait à un grand roi. En ce temps il s'occupait quelquefois, pour se distraire, à aller en bois et en rivière , et en autres œuvres de telle manière , honnêtes toutefois et convenables. 11 ne laissait pas cependant d'avoir toujours son maître en ce même temps, qui lui enseignait les lettres et l'instruisait, et, comme le pieux roi lui-même le racontait, ce maître le battait quelquefois pour quelque raison de discipline (2). Et le pieux roi toujours en ce même temps entendait chaque jour la messe et les vêpres chantées, et toutes les heures canoniales aussi, et cela ne l'empêchait pas de les dire luimême avec un autre. Il fuyait tous jeux malséants

(1) Historiens de France, t. XX, pp. 65, 66.

(a) « Pour H enseigner cause de decepline », selon les termes un peu obscurs du texte original. Le même auteur dit en un a'itre endroit (p. 101) : « c'estoit grant humilité quant il avait jà quatorze ans et estoit roi, et soufroit que son mestrc le batist pour cause d'enseignement. »

et se gardait de toute chose laide ou déshonnète. II ne faisait injure à personne par fait ou parole... et à chacun il parlait toujours au pluriel. »

Le jeune Louis IX était donc un aimable enfant, beau de visage avec des cheveux blonds, selon le type de la maison de Hainaut, à laquelle il se rattachait par sa grand'mère Isabelle, mère de Louis VIII, sérieux et affable, attentif et réfléchi, déjà ferme et patient, prudent et modéré, pieux surtout, profondément chrétien d'esprit et de cœur. Blanche lui avait communiqué, dès son plus jeune âge, l'habitude et le goût de l'aumône, qu'elle avait elle-même à un très haut point. Une charmante anecdote se trouve a cet égard dans l'un des sermons d'un prédicateur contemporain du saint roi. « Le roi Louis de France, celui qui règne actuellement, raconte Etienne de Bourbon, prononça un jour une excellente parole, que m'a répétée un religieux qui était là et qui la recueillit de sa bouche. Un matin, alors qu'il était tout jeune, une quantité de pauvres étaient rassemblés dans la cour de son palais et attendaient l'aumône. Profitant de l'heure où chacun dormait encore, il sortit de sa chambre, seul, avec un serviteur chargé d'une grosse somme en deniers, et sous le costume d'un simple écuyer; puis il se mit à distribuer le tout de sa propre main, donnant largement à ceux qui lui semblaient le plus misérables. Cela fait, il se retirait dans son appartement, lorsqu'un religieux, qui avait aperçu la scène de l'embrasure d'une fenêtre, où il s'entretenait avec la mère du roi, se porta à sa rencontre et lui dit : « Sire, j'ai parfaitement vu vos méfaits. — Mon très cher frère, répondit le prince tout confus, ces gens-là sont mes soudoyers : ils combattent pour moi (par leurs

prières) contre mes adversaires et maintiennent le royaume en paix. Je ne leur ai pas encore payé toute la solde qui leur est due (i). »

Ce sont là, certes, de beaux débuts dans la vie royale. Faut-il croire pourtant que le jeune prince fût dès lors parvenu aussi haut dans la perfection qu'il y atteignit plus tard et que l'éducation chrétienne n'ait eu à combattre en lui aucun défaut originel, aucune tendance qui pût être, maintenant et plus tard, pour l'héroïque vertu de sa volonté, matière de lutte et de victoire? Il est assez peu vraisemblable qu'il en ait été ainsi, et il est permis, ne fût-ce qu'à la décharge du précepteur trop zélé qui, de temps à autre, lui enseignait si rudement « cause de decepline », de penser que ses pieux biographes ont, selon une inclination bien naturelle, reporté quelquefois jusqu'à son enfance la perfection morale comme les habitudes extérieures de son âge mûr. Selon son droit d'historien et de critique, M. Langlois a pris en face d'eux, tout en concluant comme eux, le rôle un peu ingrat d' « avocat du diable », et nous ne devons pas craindre de le suivre, selon nos vues propres, dans cette voie d'examen et de contrôle rétrospectif.

C'est peut-être aller bien loin et dépasser la réalité de nos connaissances sur saint Louis que d'af firmer comme un fait acquis la « violence de son caractère », même en ajoutant qu'il « réussissait souvent à la maîtriser » (2). Mais on peut admettre qu'il tenait de son père et de sa mère une certaine susceptibilité et vivacité d'humeur et une pente à

(1) Lecoy de la Marche, Saint Louis, son gouvernement el sa politique, p. 344-

(2) Revue de Paris, ier septembre 1897, p. 121.

se courroucer, surtout quand il était convaincu d'avoir la raison pour lui. Il n'est pas douteux que Blanche, quand on la heurtait, n'était rien moins que facile et débonnaire et qu'il y avait plutôt dans sa nature quelque chose de raide et d'altier. Quant à Louis VIII, ses contemporains ont remarqué qu'il ne se fâchait pas à la légère, mais qu'une fois en courroux, on avait peine à l'apaiser (i). Cette disposition héréditaire, saint Louis, en tout cas, l'a certainement, mille faits le prouvent, réduite sous le joug étroit de la justice et de la charité la plus exacte. On peut trouver quelque trace et du penchant natif et de la victoire de la volonté dans un joli récit de Joinville, celui des familiers et des biographes du saint roi qui, quoique dès longtemps convaincu et comme pénétré de sa sainteté, s'est le moins fait scrupule de saisir et de noter avec une pointe de curiosité et de malice naïve, les côtés humains, sinon défectueux, de son caractère :

« Tandis que le roi fortifiait Césarée, j'allai dans son pavillon pour le voir. Dès qu'il me vit entrer dans sa chambre, là où il parlait au légat, il se leva et me tira à part, et me dit : « Vous savez, dit le roi, que je ne vous retins que jusques à Pâques; ainsi je vous prie de me dire ce que je vous donnerai pour être avec moi de Pâques en un an. » Et je lui dis que je ne voulais pas qu'il me donnât plus de ses deniers que ce qu'il m'avait donné ; mais que je voulais faire un autre marché avec lui.

« Parce que, fis-je, vous vous courroucez quand on vous demande quelque chose, je veux que vous

(i) Elie Berger, ouvrage cité, pp. 42( 43.

conveniez avec moi, que si je vous demande quelque chose pendant toute celte année vous ne vous courroucerez pas; et si vous me refusez, je ne me courroucerai pas non plus. » Quand il ouït cela, il commença à rire aux éclats, et me dit qu'il me retenait à cette condition ; et me prit par la main, et me mena par devers le légat et vers son conseil, et leur répéta le marché que nous avions fait; et ils en furent très joyeux, parce que j'étais le plus riche qui fut dans le camp. »

A quelque temps de là, un chevalier fut chassé du camp pour cause de mauvaises mœurs et on lui confisqua ses armes et son cheval. « J'allai prier le roi, dit Joinville, qu'il me donnât le cheval pour un pauvre gentilhomme qui était dans le camp. Et le roi me répondit que cette prière n'était pas raisonnable, car le cheval valait encore quatre-vingts livres. Et je lui répondis : « Comment avez-vous violé nos conventions, en vous courrouçant de ce que je vous ai demandé? » Et il me dit en riant : « Dites tout ce vous voudrez, je ne me courrouce pas. » Et toutefois je n'eus pas le cheval pour le pauvre gentilhomme (i).

Plus qu'au courroux encore, ou plutôt à la mauvaise humeur, nous ne serions pas éloignés de reconnaître dansle caractère natif de saintLouis, que sut si bien rehausser et perfectionner sa volonté soumise à la grâce, une assez forte tendance à l'obstination, conséquence naturelle de l'excès dans la fermeté, cette belle qualité royale qui lui venait de sa mère. Il n'est pas peut-être trop téméraire d'interpréter dans ce sens cet autre récit de Joinville :

(ij John fi cîldc, § Ijo, 5 o, 5o3.

« Après que nous eûmes été dix semaines en mer (au retour de la croisade), nous abordâmes a un port qui était à deux lieues d'un château appelé Hyères, qui était au comte de Provence qui depuis fut roi de Sicile. La reine et tout le conseil furent d'accord que le roi descendit là, parce que la terre était à son frère. Le roi nous répondit qu'il ne descendrait pas de son vaisseau jusque à tant qu'il viendrait à Aiguës-Mortes, qui était en sa terre. Le roi nous tint en ce point le mercredi et le jeudi, que nous ne le pûmes jamais vaincre.

« Dans ces vaisseaux de Marseille il y a deux gouvernails, qui sont attachés à deux barres si merveilleusement, qu'aussi vite que l'on aurait tourné un cheval, l'on peut tourner le vaisseau à droite et à gauche. Le roi était assis le vendredi sur l'une des barres des gouvernails, et il m'appela et me dit : « Sénéchal, que vous semble de cette affaire ? » Et je lui dis : « Sire, il serait bien juste qu'il vous en advînt comme il fit à madame de Bourbon, qui ne voulut pas descendre en ce port, mais se remit en mer pour aller à Aiguës-Mortes, et demeura depuis sept semaines sur mer. »

« Alors le roi appela son conseil et leur dit ce que je lui avais dit, et leur demanda ce qu'ils conseillaient de faire; et tous furent d'avis qu'il descendit ; car il n'agirait pas sagement s'il mettait sa personne, sa femme et ses enfants en aventure de mer, après qu'il en était hors. Le roi se rendit au conseil que nous lui donnâmes, de quoi la reine (Marguerite) fut très joyeuse (i). »

Quoi qu'il en soit des imperfections naturelles

(i) Joinville, édition citée, § 65?.-654.

de saint Louis, il est certain que l'éducation qu'il reçut de Blanche de Castille y fut, en tout cas, un remède efficace, comme elle fut un secours croissant pour le développement de ses qualités natives. Le souvenir de ses obligations envers elle, comme homme aussi bien que comme roi, toujours présent à son esprit, fortifia sa tendresse de fils au point de le maintenir dans un esprit de docilité, non pas puérile, mais raisonnée, et de lui faire accepter même le poids, parfois un peu lourd, de certaines susceptibilités de Blanche, qui, si elle fut le modèle des mères, ne fut pas également, comme nous le verrons, celui des belles-mères. Quand il reçut la nouvelle de la mort de celle à laquelle il devait tant, la douleur de Louis fut déchirante, quoique toujours chrétienne.

« A Sayette, dit Joinville (i), (ce fut à JafFa selon Geoffroi de Baulieu), arriva au roi la nouvelle que sa mère était morte. Il en montra si grand deuil, que de deux jours on ne put jamais lui parler. Après cela, il m'envoya quérir par un valet de chambre. Quand je vins devant lui en sa chambre, là où il était seul, et qu'il me vit, il étendit les bras et me dit : « Ah! sénéchal , j'ai perdu ma mère! »

« — Sire, je ne m'en étonne pas, fis-je, car elle devait mourir; mais je m'étonne que vous, qui êtes un homme sage, ayez montré si grand deuil; car vous savez que le sage dit que quelque chagrin que l'homme ait au cœur, rien ne doit lui paraître au visage ; car celui qui le fait, en rend ses ennemis joyeux et en chagrine ses amis. »

Il est difficile de ne pas trouver assez déplacée

(i) Édition citée, § 6o3, 604.

cette réflexion de Joinville, qui, sermonné amicalement par saint Louis, avait, a ce qu'il semble, un peu pris l'habitude, avec moins d'autorité, de lui rendre la pareille à l'occasion. Geoffroi de Beaulieu ici montre un sentiment plus vrai en même temps qu'une information plus pleine :

a Tandis que le roi demeurait à Jaffa pour réparer les murailles de cette ville, arriva la nouvelle du pieux décès de madame Blanche, sa très illustre mère. Aussitôt que monseigneur le légat en fut informé, il prit avec lui l'archevêque de Tyr, qui portait alors le sceau du roi, et il lui plut aussi que je vinsse avec eux, moi troisième. Le légat donc se rendit auprès du roi, et nous deux avec lui, et il lui demanda un entretien particulier dans sa chambre en notre présence. Remarquant l'air grave du légat, le roi se douta qu'il avait à lui dire quelque chose de triste. En homme plein de la pensée de Dieu, il nous conduisit avec le légat dans sa chapelle, qui attenait à sa chambre, et, ayant fait fermer la porte de sa chambre, il s'assit avec nous devant l'autel. Alors le légat avec sagesse rappela au roi les grands, nombreux et divers bienfaits qu'il avait reçus de la divine bonté depuis sa plus tendre enfance, et, entre tous, la grâce que Dieu lui avait faite en lui donnant une mère comme la sienne, qui l'avait élevé si chrétiennement, qui avait conduit et administré avec tant de fidélité et de prudence les affaires de son royaume. Après un court silence, en soupirant et en pleurant, il lui annonça la mort de la reine, cet événement si funeste, si déplorable. Le roi s'exclama d'abord à haute voix et fondit en larmes ; puis, il s'agenouilla devant l'autel, et les mains jointes, il dit très dévotement, en pleurant : « Je vous rends grâce, Seigneur, mon Dieu, de ce que, aussi

longtemps qu'il a plu à votre bonté, vous m'avez prêté madame ma très chère mère; et maintenant voici que, selon votre bon plaisir, vous l'avez retirée à vous par mort corporelle. Il est vrai, Seigneur, que je l'aimais par dessus toutes les autres créatures mortelles, et elle le méritait bien. Mais puisque tel est votre bon plaisir, que votre nom soit béni dans tous les siècles. Amen. »

« Alors, après que le légat eut récité une brève recommandation pour l'âme de la défunte, le roi voulut demeurer seul avec moi dans sa chapelle. Le légat et l'archevêque se retirèrent, et le roi demeura quelque temps devant l'autel dans une pieuse méditation, mêlée de soupirs. Mais, de peur qu'un excessif chagrin ne l'accablât, je m'approchai de lui pour tâcher de le consoler, selon mon pouvoir, et je lui dis humblement, qu'à présent il avait assez rendu à la nature ce qu'il devait à la nature, et qu'il était temps qu'il rendit aussi à la grâce de Dieu, qui était en lui, ce qui convenait à la raison illuminée par la grâce. Il reçut cet avis avec sagesse et se résolut à le suivre. Bientôt, en effet, il quitta sa chapelle et se retira dans son oratoire, où il avait coutume de dire ses heures en particulier. Il m'y emmena seul avec lui et, selon sa volonté, nous dîmes ensemble tout l'office des morts, savoir les vêpres et les vigiles, avec les neuf leçons. Et ce qui ne fut pas un médiocre sujet d'admiration pour moi, c'est que, quoique son cœur eût été si récemment frappé et d'une si cruelle blessure, je ne pus, autant qu'il me souvienne, remarquer qu'il lui échappât le moindre oubli, la moindre erreur dans la récitation d'aucun verset de psaume ou d'aucune leçon, ainsi qu'il arrive d'ordinaire quand le cœur humain vient d'être bouleversé

par de soudaines et douloureuses nouvelles, ce que j'attribuai à la puissance de la grâce divine et à la constance de son cœur. Il se montra un fils très fidèle à l'âme de sa pieuse mère. Car il demanda un nombre infini de messes et les suffrages d'oraisons multipliées dans les communautés religieuses. Lui-même désormais fit célébrer chaque jour devant lui une messe spéciale pour sa mère (i). »

(i) Historiens de France, t. XX, p. 17.

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